LA LUTTE ENTRE LK NÉOPLATONISME ET LA THÉOLOGIE CHEZ LES ARABES
al gaz ali et la Destruction des Philosophes.
Né du désir de concilier des dogmes d'origine juive ou chrétienne avec des théories issues du Péripatétisme, le Néo-platonisme ne pouvait manquer de se heurter aux difficultés que rencontre toute opinion moyenne ; il devait, sur l'un comme sur l'autre de ses flancs, se voir assailli par les deux partis extrêmes ; les disciples d'Aristote, d'une part, les théologiens mahométans, juifs ou chrétiens, d'autre part, devaient, par des raisons de sens opposés, mais convergentes, s'efforcer d'en rendre intenables les principales positions, surtout celles qu'il avait prises sur les rapports du Créateur et de la créature.
« Nous prétendons, écrivait Al Gazâli *, devenu le partisan de
i. Averrois Gordubensis Desiructio destructionum Algazelis, Pars prima, Disputâtio IV, in priticipio.
Une traduction anonyme delà Desiructio destructionum Algazelis fut imprimée à Venise, en 1/197, avec un commentaire prolixe compose par Agoslino Nifo, professeur de Philosophie à Padoue. Voici le titre de cette édition :
Destructiones destructionum Aueuoys contra Algazelem curn ej'positionc clarissimi philosophi Augustini Niphi de Suessa féliciter incipiunt.
Le colophon est le suivant : Explicit tractatus de sensu agente editus ab Augustino Niffo de Suessa philosophe preclarissimo. Padue leg-enti philosophiam completus ioMaij i/mo. Impressus ueuetijs mandato et expensis Nobilis Uiri Domini Octaviani Scoli civis Modoetiensis. Per Bonetum Locatellum Hergomensem Kalepdis Martijs 1 497 - Laus Deo.
Cette Desiructio destructionum forme souvent la première partie du recueil suivant (IIain. Repertorium bibliographicum, n°2H)o) :
Destructiones destructionum Auerroys cum Augustini niphi de Suessa e.rpositione. Eiusdem Augustini questio de sensu agente. Omnia Aristo. opéra tam in logica quam in philosophia natùraii et metaphysica cum sui Jidelissimi interpretis Auerroys cokdubensis commentarifs.
Au xvic siècle, un Juif de Naples, qui exerçait la médecine à Venise et que nous connaissons déjà comme traducteurde la Thcorici planetarum d'Aï Bitrogi (voir : t. H, p. i/|6), Calo Calonymos, composa un traité Sur la création du Monde qu'il acheva le 22 avril iW.1'0 . Au cours de ce traité, il citait fréquem-
A YMIHOKS
la Théologie musulmane, que les hommes se divisent en deux sectes.
» La première est la secte des hommes de vérité. Ceux-là pensent que le Monde a été innové ; ils savent, d'une manière assurée, que ce qui est innové ne peut s'être innové lui-même, mais a besoin d'un être qui le crée (efficiens). Lorsqu'ils parlent du Créateur, leur opinion se comprend.
» L'autre secte est celle des hérétiques ; ils pensent que le Monde, tel qu'il est, a existé de toute éternité ; ils ne lui donnent pas de Créateur. Leur opinion, elle aussi, se comprend bien, quoiqu'il existe des raisons qui tendent à la détruire.
» Mais les Philosophes, eux, ont commencé par admettre que le Monde existe de toute éternité ; puis, avec cela, ils lui ont attribué un Créateur. Cette opinion se contredit, pour ainsi dire, ellemême ; il n'est pas besoin qu'on la détruise. »
ment la Destructio philosophia* d'Al Gazàli et la Destructio destructionum d'Averroès ; il déplorait la défectuosité de la version latine de ces deux ouvrages, comparée à la version hébraïque qu'il possédait; en outre, cette version hébraïque contenait quatre dissertations qui manquaient à la version latine .
Sur la version hébraïque, Galo Calonymos entreprit alors une version latine nouvelle; sous ce titre : In physicis, il y joignit les quatre disputationes qui étaient demeurées inconnues aux Latins. De cette traduction de la Destructio destructionum, Calo Calonymos donna, en 1.627, une édition qui contenait, en outre, le traité, composé par lui-même en i5a3, Sur la citation du Monde, et une traduction, faite également par lui, île la Lettre d'Averroès sur V union de l'Intellect séparé avec l'homme. Voici la description de la première édition de ces ouvrages :
S ' ubtilissimus Liber Avehois Qui dicitur Destructio Destructionum Philosophie Algazelis : nuperrime Traductus et sue Integritati restitutus Adiunctis midtis Disputationibus Nusqua.m pênes Latinos repertis : Gui additus est Libellus seu Epislola Aueu. de Connexione iiUellect us Abslracli cum homine Ab Eximio Artium et Medicinè Doctore Calo calonymos hebreo Neapolilano A/que preclarum Eiiisdein volumen de Mundi creatione Physicis probata Rationibus. Uenetijs in edibus Jo. Baptiste pederzani Brixiensis Bibliopole. Anno Domini. M.D.xxvij. Cou (sic) gratia et Privilegio.
Subtil issimus liber Avekois qui dicitur Destructio Destructionum Philosophie Algazelis : Oue/n nuperri/ne transliilit : Eximius Doctor Calo calonymos hebreus féliciter incipil. — Colophou : Explicit liber Auerois qui dicitur destructio destructionum philosophie Algazelis nuperrime summa cum diligentia traductus ad litteram ab eximio artium et medicine doctore Magistro Calo calonymos hebreo Neapolilano. Deo grattas amen. Venetiis per Bernardinum de Vitalibus Venetum. Anno Domini MDXXVf. Die XVII Nouembris.
Liber de mundi creatione physicis rationibus probata egregii docloris Calo calonymos hebrei Neapolitani Ad Revérendissimum Dominum Dominum Egidium Cardinalem litterarurn jxdrem. — Colophon : Venetiis par Bernardinum de vitalibus Venetum MDXXVII.
Libellus seu epistola Auerois de connexione intellect us abslracli cum homine nuperrime traductus ab eximio doctore Calo calonymos hebreo neapolitano Uenetijs cornmorante. — Pas de colophon.
Les nombreuses éditions des œuvres d'Aristote, accompagnées des comrnentaires d'Averroès, parues après 1527, comprennent en général, la Destructio destructionum, traduite par Calo Calonymos, et le commentaire d'Agostino Ntto sur cet ouvrage.
LÀ CRUE DE l'aRISTOTÉLISME
A droite comme à gauche du Néo -platonisme, on admettait la proposition qu'Aristote invoquait volontiers comme un axiome 1 : « Dans le domaine des choses éternelles, possibilité et nécessité ne font qu'un ». Les conclusions que, de part et d'autre, on justifiait par ce même axiome, gardaient entre elles la contradiction qui, les unes aux autres, opposait leurs prémisses ; mais elles étaient également inconciliables avec la philosophie des Néo-platoniciens.
La Matière première, disait Aristote, n'a pu avoir de commencement ; elle existe de toute éternité ; donc elle est nécessaire et n'a pas de Créateur.
Le Monde a été créé librement par Dieu, disaient d'un commun accord Juifs, Chrétiens et Musulmans ; il n'est pas nécessaire ; donc il n'est pas éternel ; il a eu un commencement.
Entre cette thèse et cette antithèse, les Néo-platoniciens s'efforçaient, en dépit de l'axiome posé par Aristote, de maintenir cette synthèse : t
Le Monde n'est pas nécessaire ; en soi, il n'est que possible ; il ne peut exister que par l'action d'une Cause créatrice ; et cependant, il n'a pas commencé et ne finira pas ; il est éternel.
A l'axiome également admis par Aristote et par les théologiens juifs, chrétiens ou musulmans, ils substituaient cet autre principe : Ce qui est parfait est immuable.
En vertu de ce principe, un être parfait ne peut ni commencer de produire un effet ni cesser de le produire, car cela supposerait en lui un certain changement, par lequel il deviendrait cause après ne l'avoir pas été, ou cesserait d'être cause après l'avoir été ; tout effet d'une cause parfaite et, partant, éternelle est donc, lui aussi, éternel.
Cet argument fondamental, Proclus l'avait déjà développé avec netteté : « Tout effet qui provient d'une cause immobile, disaitil 2, est nécessairement et par nature éternel. Si l'être qui crée, en effet, est immobile, il est immuable. S'il est immuable par essence, il crée par son existence même, et non point en passant de l'inaction à l'activité ou de la non-création à la création. S'il éprouvait semblable passage, en effet, il subirait un changement qui serait ce