AvEimoÈs, loc. cit., vingt-huitième : Ait Algazel
LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME
grandeur bornée du Monde, les enseignements d'Aristote, la réponse d'Al Gazâli, identique à la réponse de Saint Augustin, était, semble-t-il, sans réplique ; dans la doctrine du Stagirite, c'est une inconséquence qui permet seule de maintenir l'éternité du Monde ; presque tous les arguments donnés contre la grandeur infinie de l'Univers peuvent servir, à peine modifiés, à montrer que la durée de ce même Univers n'est pas infinie.
Entre les deux problèmes de l'étendue de l'Univers et la durée de l'Univers, il y a comme une étroite parenté ; il semble que tout système philosophique conséquent avec lui-même doive, de ces deux prol3lèmes analogues, donner des solutions analogues ; s'il admet que le Monde est éternel, il admettra également que le Monde s'étend à l'infini ; ou bien, à un ensemble de choses créées d'une durée bornée, il attribuera aussi une grandeur bornée. Cette affinité entre les deux questions que l'esprit se pose touchant l'étendue du Monde et touchant la durée du Monde se trouve entièrement méconnue par la Physique d'Aristote et par la plupart des Physiques qui s'y rattachent ; assurément, c'est un des points faibles de ces philosophies ; ce point faible, la pénétrante critique d'Al Gazâli, suivant, sans doute à son insu, la tradition de Saint Augustin, a fort bien su le découvrir et le prendre pour but de ses traits.
La critique d'Al Gazâli se trouve maintenant aux prises avec un nouvel argument favorable à l'éternité du Monde1. « Tout ce qui est innové, disent les Philosophes, est précédé par une matière, car Finnovation requiert une matière; la Matière même ne peut donc être innovée ».
Cet argument était né dans la Physique d'Aristote. Tout ce qui commence d'être en acte, disait cette Physique, existait auparavant en puissance ; si l'existence en acte peut donc avoir un commencement, l'existence en puissance n'en a pas ; or, c'est cette existence en puissance qui est la Matière, en sorte que la Matière existe par soi et de toute éternité.
La philosophie d'Avicenne avait gardé cet argument, mais en le modifiant. Avant d'exister réellement par l'action de sa cause, disait cette philosophie, une chose est possible ; la possibilité est un attribut que confère un jugement de l'esprit ; mais cet attribut, on ne le peut conférer qu'à un support, à un sujet déjà existant ; ce sujet qui préexiste à une chose, et au sein duquel l'esprit discerne la possibilité de cette chose, c'en est la matière. A toute chose
i. AviiRROKS, loc. cil., vingt-neuvième : Ait Algazel.
AVERROÈS
innovée préexiste donc une matière, et la première Matière n'a pu avoir de commencement.
Dans la puissance, Aristote voyait une existence véritable, bien qu'inférieure à l'existence en acte. Dans la possibilité, Avicenne ne voit plus qu'un jugement de l'esprit, mais un jugement qui doit encore porter sur une chose réellement existante. L'évolution que la notion de possibilité a déjà commencé de subir, en passant de la Métaphysique d' Aristote à la Métaphysique d' Avicenne, Al Gazâli va la mener à son achèvement ; et, par là même, il dépouillera la première Matière de sa nécessaire éternité.
« La possibilité que considèrent les Philosophes, dit Al Gazâli1, se réduit à un jugement de l'esprit. Lorsque l'esprit considère l'existence de quelque chose, et que rien ne l'empêche de considérer cette existence, nous nommons cette chose : possible. Si, au contraire, l'esprit rencontre un empêchement dans cette considération, nous disons que cette chose est fausse et contradictoire. Enfin, si nous ne pouvons pas considérer la non-existence de cette chose, nous disons qu'elle est nécessaire. Mais ce sont là de purs jugements intellectuels ; ils n'ont aucunement besoin d'un objet qu'atteindrait la dénomination qu'ils confèrent. »
Le jugement de possibilité n'impliquant plus l'existence réelle d'aucune matière, cette prémisse : Avant d'être, une chose était possible, n'entraîne plus cette conséquence : A l'innovation de cette chose, une matière préexistait nécessairement. Le dernier argument en faveur de l'éternité du Monde gît, brisé, parmi les ruines de la Métaphysique d' Avicenne.
AVERROÈS ET LA RÉACTION PÉRIPATÉTICIENNE. — LA Destruction
des Destructions d'Al Gazâli.
Pour précipiter l'écroulement de la Métaphysique néo-platonicienne, où donc Al Gazâli avait-il fait porter les coups de son bélier?
Issu du désir de concilier la Philosophie péripatéticienne avec les dogmes communs au Judaïsme, au Christianisme et à l'Islamisme, le Néo-platonisme avait dû, tout d'abord, assouplir et dis-
i. Averroès, loc. cit., trentième : Ait Algazel.
tendre quelques-uns des principes trop rigides et trop étroits qu'Aristote avait posés. 1 /existence en puissance était devenue la possibilité qu'on' attribue, sans doute, à une chose existante, mais qui n'est plus, par elle-même, une façon d'exister ; la :j\r\ éternellement nécessaire était devenue une première Matière, éternelle il est vrai, mais qui tenait son existence d'une autre cause. Les Intelligences séparées préposées aux orbes célestes, avaient, elles aussi, perdu leur nécessité, tout en gardant leur éternité; elles aussi recevaient leur existence du premier Principe. Le premier Principe n'était plus seulement le premier Moteur d'êtres qui existent par eux-mêmes ; il était devenu le Créateur d'êtres qui, par eux-mêmes, sont seulement possibles ; il ne pouvait donc plus être cette Intelligence qui se connaît elle-même, mais qui ne connaît rien hors d'elle-même, qui ignore tout des autres êtres ; en se connaissant lui-même, le premier Principe connaissait toutes les choses qui reçoivent de lui l'existence, et c'est en les connaissant qu'il les produisait.
Or cet assouplissement, cette dilatation des principes essentiels du Péripatétisme n'avaient pu se faire sans que ces principes en devinssent moins fermes et moins robustes. Là où l'antique enceinte avait dû s'ouvrir pour qu'une muraille plus étendue pût embrasser de nouveaux domaines, on devinait des fissures mal rejointoyées, on découvrait des angles faiblement défendus. Avec perspicacité, Al Gazâli sut discerner ces points où le mur était peu solide et d'attaque facile, et c'est là qu'il fît brèche. S'il vint donc aisément à bout du Néo-platonisme, c'est qu'en voulant comprendre dans une même doctrine les enseignements du Péripatétisme et les dogmes communs aux trois religions, le Néo-platonisme avait tenté une œuvre que la structure du Péripatétisme ne comportait pas ; monument dont toutes les parties se compénètrent et se soutiennent les unes les autres, la Philosophie d'Aristote, prise en son intégrité, est d'une rigidité admirable; mais on n'y saurait abattre un pan de muraille que l'édifice entier n'en branle et chancelle. Les Néo-platoniciens hellènes et arabes ont voulu y percer quelques baies ; ils ont préparé la destruction qu'Ai Gazâli devait achever.
Dès lors, pour résister à la sape d'Al Gazâli, la tactique à suivre s'imposait aux Philosophes. Il fallait boucher, en y bâtissant un rempart plus épais encore que l'ancienne muraille, ces ouvertures par lesquelles le Néo -platonisme avait voulu rejoindre la Théologie ; il fallait rétablir, en l'exagérant au besoin, la solide unité du Péripatétisme ; il fallait rendre cette doctrine plus rigoureuse, plus
AVERROÈS
intransigeante et, s'il se peut, plus païenne que jamais. C'est ce que fit Averroès \
Nous ne prétendons aucunement, dans ce qui va suivre, découvrir et décrire la véritable pensée d'ibn Rochd sur les rapports de la Philosophie et de la Religion ; ce que nous nous proposons de caractériser, c'est seulement la pensée averroïste telle qu'elle apparut aux maîtres de la Scolastique chrétienne lorsqu'ils connurent les commentaires d'Averroès. En effet, c'est cette pensée là, et non l'autre, qui a influé sur le développement de la Science et de la Philosophie au sein de la Chrétienté occidentale.
L'analyse des sentiments véritables qui animaient Averroès à l'égard des religions en général, et de la religion musulmane en particulier, a fait l'objet de recherches importantes, surtout de la part de M. Léon Gauthier 2.
Cette analyse, pour être complète, doit porter non seulement sur la Destruction des destructions, mais encore sur deux autres écrits d'Averroès. Le titre de l'un d'eux peut se traduire littéralement 3 : Livre de la décision de la question et de rétablissement de ce qui est entre la Loi religieuse et la Philosophie en fait d'accord. L'autre est ainsi désigné 4 : Livre de P enlèvement du voile qui couvre les méthodes de preuve touchant les dogmes de la Religion, et exposé des doutes dangereux et des hérésies pernicieuses résultant de l" interprétation de ces dogmes. Or il ne semble pas qu'au cours du Moyen Age, la Chrétienté latine ait eu la moindre connaissance de ces deux ouvrages.
A la vérité, dans son Liber de mundi creatione, physicis rationibus probata, auquel il mit la dernière main le 22 avril 1523, le JuifCalo Calonymos cite, à plusieurs reprises, ces deux ouvrages d'Averroès, qu'il nomme : Libellas de differentia inter Legem et Scientiam in copulatione, et : Libellus de viis probationum in opinionibus Legis. Mais il n'en faudrait pas conclure que ces deux ouvrages fussent, dès cette époque, traduits en latin. Dans la dédicace du Libellus seu epistola Averois de connexione intellectus abstracti cum homine, qu'il avait traduit de l'hébreu en latin, Calo Caîonymos écrit, au sujet d'Averroès : « Nec destitit in senectute multos et multos edere libellos et epistolas, quibus quidem se castigavit in multis quœsitis de eis que in prœdictis coynmentariis
i. Sur la vie et l'œuvre d'Averroès, voir : S. Munk, Mélanges de Philosophie juive et arabe, pp. 4 18~458 .
1. Léon Gauthier, La théorie d'ibn Rochd (Averroès) sur les rapports de la Religion et de la Philosophie, thèse de Paris, 1909.