‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 254 sur 287 · Avërrois Op. laud., Pars prima, Disputatio II, in fine · texte numérisé non relu

Avërrois Op. laud., Pars prima, Disputatio II, in fine

2. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio III., réponse au trente-neuvième : Ait Algazel.

3. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio I, réponse au trente-deuxième : Ait Alg-azel.

LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME

arrêtée ; mais, souvent, cette signification est très distincte de celle qu'un Péripatéticien entendrait sous le même mot. A ouïr cette langue néo-platonicienne, Averroès tombe dans un complet étonnement ; il ne comprend pas le sens philosophique, souvent très profond, des propositions qu'il entend formuler ; elles éveillent en lui le même sentiment que les discours du commun des hommes, où les mots sont pris dans le sens vague et mal défini que leur donne la langue vulgaire ; les discussions d'Al Gazâli ne sont plus, pour lui, des raisonnements philosophiques ; c'est de la rhétorique, ce sont des lieux communs.

La première réponse à la première objection d'Al Gazâli débute en ces termes 1 : « Ge discours-là, au degré suprême de tous les degrés qui , soient, est parmi les discours topiques ; il ne parvient aucunement à la démonstration. Les propositions dont il part sont des propositions générales, et les propositions générales sont bien voisines des lieux communs. Les propositions démonstratives, au contraire, sont formulées en termes précis et appropriés. »

Ces mêmes reproches se peuvent lire presque à chaque page de la Destruction des destructions : Discours prolixe, conclusion purement rhétorique ou topique, sont des épithètes qu' Averroès accolle à presque tous les raisonnements d'Al Gazâli. A son esprit de Péripatéticien borné et buté, la Philosophie néo-platonicienne tout entière apparaît comme une suite de banalités et un tissu d'erreurs : « C'est un discours rhétorique et topique, ce n'est pas une démonstration 2, bien qu'Ai Fârâbi et Avicenne aient pensé le contraire et qu'ils aient procédé par cette voie... ; ce n'est pas la voie qu'ont suivie les Philosophes antiques ; mais, assurément, ce sont ces deux hommes-là qu'on suivis les Motékallémin de notre nation. »

« Je suis étonné du plus profond étonnement 3 qu'Ai Fârâbi et Avicenne aient pu ignorer ces choses. Ils sont les premiers qui aient parlé de ces différences ; en même temps qu'ils tombaient eux-mêmes dans une doctrine vicieuse, ils y ont entraîné les autres hommes ; puis, ils ont attribué ce discours aux Philosophes. »

Citons un exemple du perpétuel malentendu qui fait comme le fond de toute la discussion entre Averroès et Al Gazâli.

1. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio I, réponse au premier : Ait Algazel.

2. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio l, réponse au quatorzième : Ail Algazel.

3. Averrois Op. laud,) Pars prima, Disputatio III, réponse au trentesixième : Ait Àigazel.

AVERROÈS 517

Al Gazâli vient de citer 1 ce que les Philosophes, c'est-à -dire les tenants du Néo-platonisme d'Avicenne, disent de la Cause du Monde. Il a pris le mot cause au sens très précis que lui donnent Proclus et Avicenne ; par ce mot, il a entendu l'être de qui la chose causée tient son existence même. Or, d'une telle cause, il n'y a pas trace dans la Métaphysique d'Aristote ; le mot cause n'y a pas et n'y peut pas avoir ce sens ; en effet, selon cette Métaphysique, une chose peut passer de l'existence en puissance à l'existence actuelle, et cela par l'effet d'une cause efficiente ; mais le passage du non-être absolu à l'existence et, partant, l'action d'une cause créatrice, sont inconcevables. Voici donc Averroès, qui n'entend que la langue péripatéticienne, hors d'état de comprendre le discours qu'Ai Gazâli prête aux Philosophes ; aussi son embarras se trahit-il dès les premières lignes de la réponse : « C'est là un discours de rhéteur et non pas un discours véridique. Le terme de cause, en effet, se dit d'une manière équivoque de quatre causes différentes, de l'agent, de la forme, de la matière et de la fin. Si donc la réponse des Philosophes était telle que le dit Al Gazâli, ce serait une réponse enveloppée. Car nous leur demanderions de quelle cause ils veulent parler lorsqu'ils disent qu'il faut au Monde une Cause première. »

En toutes circonstances, donc, Averroès refusera d'engager le combat sur le terrain où Al Gazâli l'a porté contre la Philosophie. A la destruction, il abandonnera volontiers la Métaphysique d'Avicenne, où il ne voit que raisonnements vagues, incapables de résister à la contradiction. Ce qu'il va défendre avec un acharnement jaloux, c'est l'antique Philosophie d'Aristote et de ses commentateurs péripatéticiens ; il montrera que les objections d'Al Gazâli tombent sans force au pied de cette enceinte : « Les discours vraiment démonstratifs 2, on les trouve dans les livres que les Anciens ont écrits au sujet de cette science, et, particulièrement, dans le livre du Premier Sage. Quant à ce qu'ont pu dire Avicenne et les traités écrits à l'usage des Maures..., c'est seulement de l'ordre des discours probables ; ces discours, en effet, sont composés de propositions générales, et non de principes propres à la nature du sujet dont ils spéculent. »

Avec une triomphante insistance, Averroès ne cessera de constater que les opinions reprochées par Al Gazâli aux Philosophes

1. Averrois Op. laud., Pars prima, Disput. IV, réponse au second : Ait Alg-azel.

2. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio VI, réponse au troisième : Ait Algazel.

LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME

sont les opinions du seul Avicenne ; que les véritables Philosophes, c'est-à-dire, les Péripatéticiens, ne sont nullement atteints par ces reproches.

aAvicenne, écrit-il1, est, parmi les Philosophes, le seul qui ait tenu le langage qu'Ai Gazâli répète ici comme venant des Philosophes ; parce qu'il a émis un doute contre Avicenne, Al Gazâli généralise et croit que son doute porte contre tous les Philosophes ; mais c'est là, selon son propre langage, exagération d'homme qui persévère dans son erreur ; on ne trouve ce discours chez aucun des Anciens. »

« Cet homme-là 2 n'est pas parvenu au degré de science où l'on

peut comprendre cette question La cause en est que cet homme

n'a étudié que les livres cl' Avicenne ; de là, l'état diminué de sa science. »

« Ce n'est pas là l'opinion des Philosophes au sujet du corps céleste, mais c'est ce qu'a dit Avicenne 3. »

« Ce qu'il répète d'après Avicenne 4, qu'il existe une multitude infinie d'âmes, et que cela n'entraîne d'impossibilité que pour les choses situées en un lieu, n'est pas un discours véritable ; mais aucun des Philosophes ne l'a tenu ; ce qu'il objecte aux Philosophes en partant de cette supposition est, pour eux, sans aucune conséquence. »

^ Ce qu'il dit, au nom des Philosophes, de la signification du

mot être5, est un discours faux, comme nous l'avons expliqué

en nombre d'endroits ; mais aucun des Philosophes ne l'a tenu, sauf Avicenne. »

« Personne n'a dit cela, si ce n'est Avicenne 6. »

« Cette opinion, nous Pavons déjà dit, personne, que nous sachions, ne l'a formulée, si ce n'est Avicenne 7. »

« Quant à ce qu'il dit des causes de la vision et de la prophétie, personne n'y a donné son assentiment, si ce n'est Avicenne ; sur

1. Averrois Op. laud.j Pars prima, Disputatio III, réponse au 20/ : Ait on dixit Alg-azel.

2. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio III, réponse au 4o° : Ait ou dixit Alg-azel.

3. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio IV, réponse au 2^ : Ait Alg-azel .

f\. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio IV, réponse au 4e : Ail Alg-azel.

5. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio VII, réponse au premier : Ait Alg-azel.

0. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio XV, réponse au premier : Ail Alg-azel.

7. Averrois Op. laud., Pais prima, Disputatio XVI, réponse au 2e : Ait Algazel .

A VERROKS

ce point, les opinions des Anciens sont différentes de eette opinionlà *. »

« Ce qu'il dit, au nom des Philosophes, des causes de cet effet, c'est un discours que personne n'a tenu, que je sache, si ce n'est Avicenne2. »

Ces citations, dont on pourrait accroître le nombre, montrent avec quel soin Avcrroès détourne et concentre sur le seul Avicenne toutes les attaques qu'Ai Gazâli portait contre tous les Philosophes. Le Commentateur de Gordoue, en effet, tient extrêmement à prouver que les seuls Philosophes qu'il croie dignes de ce nom, c'est-à-dire les Péripatéticiens, sont au-dessus de tout reproche ; mais, par contre, il ne lui déplaît pas de voir la doctrine d'Ibn Sinâ s'écrouler sous les coups de celui-là même qui avait été le plus fidèle disciple de ce maître. N'est-ce pas justice qu'Avicenne soit puni du crime insigne qu'il a commis contre les lois de la véritable Sagesse, en se permettant de penser sans souci du sentiment d'Aristote ? x\verroès ne F avait-il pas condamné ? Rappelons l'arrêt qu'il avait porté 3 :

« Nul, parmi les hommes, ne se montre de plus débile réflexion ni de moindre science que celui qui doute à l'encontre d'Aristote et qui, dans le traité qu'il compose, répond suivant son propre sentiment, surtout si ce sentiment n'a pas été partagé par quelque prédécesseur. Ainsi voyons-nous qu'Avicenne a fait en tous ses livres. Ce que ce nouveau a fait de pire, c'est de s'écarter de la discipline d'Aristote et de marcher dans un chemin autre que la voie du Philosophe. C'est ce qui est arrivé à Al Fâràbi dans son livre de Logique et à Ibn Sinâ en Physique et en Théologie. »

Qu'il s'écroule, donc, le système de l'audacieux qui s'est permis d'être original, de tirer ses pensées de son propre fonds et non des livres d'Aristote ! Le véritable philosophe ne peut que s'en réjouir. Averroès ne s'en fait point faute.

Tenir, en toute question, pour la solution qui se déduit rigoureusement des principes posés par Aristote ; n'user, dans le langage, que de termes définis avec précision par la Philosophie péripatéticienne ; et surtout, si quelque ambiguïté se présente

i. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio XVI, réponse au 2e : Ait Alg-azel.

:>.. Averrois Op. laud., Pars secunda, Disputatio I, réponse au 2<? : Ait Alg-azel.

?). Averrois Cordubensis Varia quœsita clrca logicalia, Qusesitum nonum : De omni prioristico, et quid sit propositio de inesse, et de modis conclusionum syllogismorum mixtorum, cap, III, in fine.

LÀ CRUE DE l'âRISTOTÉLISME

dans la pensée du Stagirite, interpréter cette pensée dans un sens qui exclue toute alliance possible avec les doctrines admises par l'Ecole d'Avicenne ; telle est l'œuvre à laquelle Averroès se consacre, convaincu qu'elle peut seule restaurer la Philosophie et la mettre, désormais, à l'abri des attaques des Motékallémin.

ni

l'unité de l'intelligence humaine, ibn badja

Qu'on puisse solliciter l'enseignement d'Aristote et des philosophes hellènes dans un sens qui leur permettrait de s'accorder avec les enseignements de la Théologie, c'est, pour Averroès, sujet de vive indignation. A propos de la théorie de l'âme humaine, nous allons entendre l'éclat de cette indignation.

Avicenne professait, au sujet de l'âme humaine, des doctrines qui pouvaient, en nombre de points, s'accorder avec les dogmes religieux.

« Avicenne admettait 1 que les âmes sont multiples et que leur nombre est le même que celui des corps. Qu'une âme unique, en effet, existât dans tous les individus, il en résulterait, selon lui, de nombreux inconvénients, parmi lesquels celui-ci : Ce que sait Socrate, Platon doit le savoir, et ce que Platon ignore, Socrate l'ignore également. »

« Les âmes humaines, selon les Philosophes2, sont des substances qui existent par elles-mêmes, qui ne sont ni corps ni matière ni choses adéquatement incorporées à la matière ; or, elles sont innovées, selon ce que prétendent Avicenne et ceux qui tiennent son enseignement pour vrai. »

i. Averrois Op. laud., Pars altéra, Disputatio III. Renan (Averroès et VAverroisme, p. io5) écrit : « L'argument sans cesse répété contre la théorie averroïste par Albert, saint Thomas : Eh quoi ! la même àme est donc à la fois sage et folle, gaie et triste; cet argument, dis-je, qu'Averroès avait prévu et réfuté, serait alors péremptoire, et aurait suffi pour bnlayer cette extravagance du champ de l'esprit humain dès le lendemain de son apparition . » A la suite du mot réfuté, que nous avons mis en italiques, Renan insère un renvoi qui nous reporte à la note suivante : Destr. Des/r, pars ait., disp. Hla, f. 35o. A l'endroit ainsi désigné, on ne trouve rien qui ait trait à l'argument en question, si ce n'est le passage que nous avons reproduit dans le texte. Ce que Renan a pris pour une réfutation qu'il mettait au compte d'Averroès, c'est l'exposé de l'objection faite par Avicenne. Comment donc Renan lisait-il les textes dont il parlait?

' 2. Averrois Op. laud., Pars prima, Disputatio T, trente-deuxième : Ait Algazel.

A.VERROÈS

Une doctrine aussi directement contraire à celle d'Aristote révolte le Péripatétisme jaloux d'Àverroès 1 : « Je n'ai jamais vu qu'aucun sage eût prétendu que l'âme fût innovée d'une innovation véritable, et qu'ensuite elle demeurât permanente, sinon dans cequ'Àvicenne a raconté. Tous reconnaissent que cette innovation est purement relative, et qu'elle consiste seulement en ceci, que l'âme est mise en possession des possibilités corporelles. »

Quant à la croyance à la multiplicité des âmes humaines, Averroès la condamne avec la dernière rigueur.

Al Gazâli s'était exprimé en ces termes2 : « Regardera-t-on comme véritable l'opinion de Platon? Cette opinion était la suivante : L'âme est unique et existe de toute éternité ; elle se divise toutefois clans les divers corps ; lorsqu'ensuite elle en est séparée? elle retourne à sa source, à son principe et, de nouveau, devient une. Nous répondrons que cela est bien plus abominable et bien plus absurde... Nous disons, nous, que l'âme de Socrate est autre que l'âme de Platon. Si elle était la même, il en résulterait nécessairement une absurdité; chacun, en etFet, a la perception de son âme et sait bien qu'elle n'est pas l'âme d'un autre. Si elles étaient une même âme, elles seraient égales en toutes les connaissances qui sont attributs essentiels aux âmes. »

Averroès riposte en formulant avec la plus grande netteté la théorie de l'unité de l'âme humaine :

« Socrate, dit-il 3, est numériquement différent de Platon ; et cependant, Socrate et Platon sont une même chose en cette forme qui est l'âme. En effet, si l'âme de Socrate était numériquement distincte de l'âme de Platon, de même que Socraie est numériquement distinct de Platon, alors l'âme de Socrate et l'âme de Platon seraient deux choses par le nombre et une même chose par la forme ; il y aurait donc une âme de l'âme. Puis donc qu'il est nécessaire que l'âme de Socrate soit, dans la forme, la même que l'âme de Platon, qu'elle soit une même chose en la forme, la multiplicité numérique, la division provient, en elle, de la distinction des matières. Par conséquent, si l'âme ne meurt pas lorsque meurt le corps ou s'il existe, en elle, quelque chose d'immortel, il est nécessaire, lorsqu'elle est séparée de tout corps, que l'âme soit numériquement une... Le discours qu'Ai Gazâli développe en vue de détruire l'opinion de Platon est sophistique ; il se résume en ceci : Ou bien l'âme de Platon est autre que l'âme de Socrate,

1. Averroès, ibid., réponse au trente-deuxième : Ait Alg-azel.

2. Averrois Op. laud.f Pars prima, Disputatio I, neuvième : Ait Alg-azel.

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