‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 255 sur 287 · Averroès, loc. cit., réponse au neuvième : Ait Alg-azel · texte numérisé non relu

Averroès, loc. cit., réponse au neuvième : Ait Alg-azel

LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME

ou bien elle est la même ; or elle n'est pas l'âme de Socrate ; donc elle est autre. Mais le terme : autre est équivoque ; et, de même, le mot : identique se prend en autant de manières que le mot : autre. L'âme de Platon et l'éme de Socrate sont la même âme d'une certaine manière, et elles sont multiples d'une autre manière ; vous pourriez dire qu'elles sont la même du côté de la forme et multiples du côté de leurs sujets. Lorsque Al Gazàli dit ensuite qu'on ne saurait imaginer de division que dans ce qui est doué de grandeur, son discours est faux en partie ; car il est vrai de ce qui est, par soi-même, soumis à la division, mais il n'est pas vrai de ce qui est divisé par accident... Or les formes et les âmes sont subdivisées par accident, c'est-à-dire par suite de la subdivision de leurs sujets. C'est à la lumière, mieux qu'à toute autre chose, que l'âme peut être assimilée ; de même que la lumière se trouve divisée par la multiplicité des corps qu'elle éclaire et redevient une si l'on enlève ces corps, de même en est-il des âmes par rapport aux corps. »

Averroès formule ici, du ton le plus affirmatif, la doctrine de l'unité de l'âme humaine, que le Moyen Age chrétien regardera comme l'hérésie averroïste par excellence ; mais il la formule sans rien y mettre par quoi elle lui devienne personnelle, sans y ajouter aucun détail qui permette de l'attribuer à tel ou tel parmi les philosophes qui l'ont professée ; il la réduit à la seule proposition qui soit commune à tous.

Or, ils étaient déjà nombreux, avant Averroès, ceux qui avaient prétendu voir, dans les intelligences individuelles des différents hommes, les manifestations partielles et temporaires d'une intelligence unique et éternelle. Nous avons dit1 quelles étaient, à cet égard, la doctrine d'Alexandre d'Aphrodisias et celle de Thémistius, si différentes l'une de l'autre, bien qu'elles se donnassent toutes deux pour exacte interprétation de la pensée d'Aristote. Aux temps qui précèdent immédiatement Ibn Rochd, les philosophes musulmans qui allaient être les initiateurs de ce dernier s'étaient repris à construire des théories du même genre.

Celui qui s'y était le plus fortement appliqué, c'est assurément x\bou Bekr ben al Çâyeg, que l'on appelait également Ibn Badja, et que la Scolastique chrétienne a nommé Avempace.

« Avempace », dit Averroès 2, parlant de l'union entre l'Intelligence active et l'âme humaine, « Avempace a fait beaucoup

1. Voir : Troisième partie, Ch. I, V et VI ; t. IV, pp. 376-898.

2. Avkrrois Cohdubensis In Aristoéelis libros de anima commentarii, lib. III, sununa I, Cap. V, conun. 30.

A VËRROÈS

de recherches sur cette question ; afin de mettre en lumière La possibilité de cette continuation, il a pris grand peiné dans La Lettre qu'il a intitulée : De la continuité de V Intelligence avec r/iomiïié, dans son livre De Vâme, et dans beaucoup d'autres écrits ; il semble que ce problème n'ait jamais cessé, même pendant la durée d'un clin d'oeil, d'être présent à sa méditation; cette Lettre, nous l'avons déjà exposée, du moins dans la mesure où cela nous a été possible, car cette question est fort difficile; et si tel a été le sentiment d'Avempace à ce sujet, à combien plus forte raison ne doit-il pas être celui des autres hommes! Le langage d'Avempace est, dans cette théorie, plus ferme que celui de tout autre ; néanmoins, il soulève bien des questions qui demandent une réponse. »

Outre les deux ouvrages d'Avempace qu'Averroès vient de citer, il lui arrive parfois d'en invoquer 1 un troisième, la Lettre (F adieux ( Epistola expeditionh ) .

Au dire d'Averroès, Ibn Bâdja ne partage pas, au sujet de l'intelligence matérielle, l'opinion d'Alexandre ; il n'en fait pas une simple préparation qui résulterait, au sein du corps, d'un mélange convenable des éléments. Il ne partage pas davantage l'opinion de Thémistius ; il ne regarde pas l'Intelligence en puissance comme une substance éternelle, une pour tous les hommes. L'intelligence matérielle, c'est, en chacun de nous, la faculté imaginative 2. « Cette faculté est, en effet, préparée à ce que les représentations qui sont en elle deviennent des concepts en acte ». Ces images, Avempacc les regarde comme des concepts en puissance. C'est une pensée qu'Averroès lui reprochera vivement ; au g ré d'Ibn Rochd, les représentations figurées qui sont dans l'imagination ne jouent pas, à l'égal de l'intelligence spéculative, le rôle passif de matière, mais bien le rôle actif de moteurs ; elles excitent cette intelligence à former des concepts abstraits, comme les choses sensibles excitent les perceptions au sein du sens.

Cette intelligence matérielle, identique à notre imagination, est mortelle 3 ; elle est détruite avec notre corps.

En face de ces intelligences matérielles, multiples comme les individus humains et mortelles comme eux, il nous faut considérer une Intelligence active, unique pour tous les hommes, séparée de la matière et éternelle.

1. Averroks, for. cit. — Cf. : Moïse ben Maimoun, dit Maïmonide, Le guide des égarés traduit cl annoté par S. Munk. Tome I, Paris, i856, p. 435, note 4 (note de S. Munk).

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