‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 265 sur 287 · S. Munk, Op. laud., p · texte numérisé non relu

S. Munk, Op. laud., p

ÀVERROÈS

En tout ce qui touche la nature des cieux et de leurs moteurs, ces enseignements d'Aristote sont d'une extrême brièveté ; cette brièveté et l'hésitation que le Stagirite trahit parfois montrent assez qu'il n'avait pu, de ces sujets, créer une doctrine qui le satisfit pleinement. Sa Métaphysique n'est vraiment systématique, vraiment détaillée qu'en ce qui touche aux êtres sublunaires, aux choses soumises à la génération et à la destruction. Quant aux êtres qui résident au delà de la concavité de l'orbe de la Lune, elle semble n'en parler qu'avec une timide réserve, et ce qu'elle en dit a surtout pour objet de montrer à quel point ces êtres-là diffèrent des êtres périssables.

C'est l'étude des changements qui se produisent en ces êtres périssables, c'est l'analyse de leur génération et de leur corruption, qui ont conduit le Stagirite à la notion la plus caractéristique de toute sa Philosophie, à la notion de matière. Cette notion, c'est avec d'infinis ménagements qu'il l'étend à ces corps éternels qui sont les orbes célestes. Incapable de changer de figure, de se condenser ou de se dilater, n'ayant pas commencé et ne pouvant cesser d'être, un corps céleste n'a rien, en lui, ni accident, ni substance, qui ne soit en acte ; il n'est en puissance de rien, sinon d'un lieu différent de celui qu'il occupe présentement ; c'est grâce à cette puissance qu'il peut être éternellement en mouvement; cette puissance-là, cette capacité à changer de lieu, « rien n'empêche, ouOèv xwXust. » 1 que ce ne soit la Matière du corps céleste. On pourra donc, dans ces corps éternels, concevoir aussi une Matière ; mais cette Matière-là, ce sera seulement la faculté d'être maintenant ici et là tout à l'heure, ttoÔôv toh, ce sera une puissance de lieu, une Matière locale, u\y\ Tomx*/) 2, absolument distincte de la puissance à changer de forme, tant substantielle qu'accidentelle, qui constitue la Matière des êtres sublunaires.

C'est, pour ainsi dire, d'une manière incidente que le Stagirite parle de cette Matière locale des corps célestes. Il n'est guère plus explicite au sujet des Intelligences qui meuvent les orbes. La nature de ces Intelligences, les analogies ou les différences qu'elles peuvent présenter avec celle qui éclaire notre raison demeurent, pour le lecteur de la Métaphysique, singulièrement mystérieuses.

Nous avons vu comment, à ces théories à peine ébauchées par Aristote, les Néo-platoniciens arabes avaient substitué un système

1. Aristote, Métaphysique, Livre VIII, ch. VIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 571 ; éd. Becker, vol. II, p. io5o, col. b).

2. Aristote, Métaphysique, Livre II, ch. I (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, p. 558 ; éd. Becker, vol. II, p. 1042, col. b).

LÀ CRUE DE l'aïUSTOTÉLISME

complet dont les diverses parties étaient fort bien coordonnées entre elles ; mais l'édifice qu'ils ont construit n'est nullement dans le style de la Philosophie péripatéticienne.

Toute cette doctrine arabe, en effet, tend sinon à effacer, du moins à estomper la ligne de démarcation que le Stagirite avait si nettement, si durement tracée entre le Monde sublunaire et le Monde céleste.

La Matière des corps célestes, sans doute, demeure, pour Avicenne et pour Al Gazâli, bien distincte de la Matière où les êtres s'engendrent et périssent ; ces deux Matières, cependant, ont une origine commune; elles sont toutes deux tirées de la Hyle, support de la corporéité.

Les orbes célestes sont constitués sur un plan tout semblable à celui des êtres animés sublunaires et, en particulier, de l'homme. Aux corps des uns comme aux corps des autres, une âme est associée, qui détermine le mouvement auquel le corps est prédisposé par sa nature; une Intelligence, créatrice de ce corps et de cette âme, est la cause finale de leurs mouvements. Telle est la doctrine qu'on autorise du nom du « Premier Maître «, mais que celui-ci eût, sans doute, condamnée ou, tout au moins, regardée comme adventice à sa propre pensée.

Toute cette théorie des corps célestes et de leurs moteurs, qui contrastait par tant de disparates avec la pensée du Stagirite, bien qu'elle s'en donnât pour l'harmonieux développement, toute cette théorie, disons-nous, ne pouvait pas ne point choquer l'orthodoxie péripatéticienne d' Averroès. Aristote n'avait pas construit une doctrine complète delà substance céleste ; il s'était borné à poser quelques pierres d'attente. Avicenne et ses disciples en avaient profité pour bâtir, sur le terrain laissé vague, un édifice de leur façon. Averroès résolut de jeter bas cette construction qui jurait avec le plan péripatéticien et, scrupuleux observateur de ce plan, de terminer, avec des matériaux semblables, et en même style, le monument qu' Aristote n'avait point achevé. C'est ainsi qu'il fut conduit à écrire son Discours sur la substance de l'orbe céleste l.

C'est vraiment une belle œuvre que le Sermo de substantia orbis \

i. Le Sermo de substantia oj'bis fut achevé par Averroès en l'année 574 de l'Hégire (1178 de J.-C), à Maroc (S. Munk, Mélanges de Philosophie juive et arabe, p. t\iZ).

Le Sermo de substantia orbis a été, pour la première fois, imprimé en appendice de l'ouvrage suivant :

Aristotelis Opéra de Naturali philosophia seulibri phisico. de Celo et mundo, de Generatione et corruptione, Meteororum, ac Parvorum naturalium. — Colophon : Expliciunt opéra Aristotelis de naturali philosophia im pressa Venetiis Duce inclito Ioanne Mocenico per magistrum Philippum Venetum ; eius-

AVERR0ÈS

l'admiration que la Scolastique latine lui a vouée n'est point excessive. Par la fermeté de la pensée, par Tordre des déductions, par la netteté et la concision des formules, Averroès rivalise avec son modèle ; sa doctrine se rattache de la manière la plus logique et la plus harmonieuse à celle de la Métaphysique.

Il n'a, d'ailleurs, d'autre prétention que d'avoir explicité et complété l'enseignement même d'Aristote ; il prend soin, en terminant le premier chapitre de son ouvrage, d'en avertir le lecteur :. « Nous avons expliqué, dans ce discours, quelle est la substance du Ciel ; ce que nous en avons dit ici est conforme à ce qu'Aristote a prouvé dans ses livres et à ce qui résulte de ses propos. II apparaît, d'ailleurs, par les propres paroles d'Aristote, qu'il avait déjà expliqué toutes ces choses-là dans des livres qui ne nous sont pas parvenus. Que ce traité soit donc appelé : Discours de la substance de l'orbe céleste; ce titre que je lui ai assigné lui convient bien ».

L'objet d'Averroès est d'examiner ce que peuvent être la matière et la forme des corps célestes. Il est, tout d'abord, manifeste 1 que ni cette matière ni cette forme ne peuvent être de même espèce que la matière et la forme des substances sujettes à s'engendrer et à périr ; si les noms de matière et de forme peuvent être appliqués à deux choses dont la réunion constituerait la substance céleste, ce ne se pourra faire que par homonymie (œquivoce), ou bien par une analogie qui mettrait la matière céleste et la forme céleste fort au-dessus (secundum prius et posterius) de la matière sublunaire et des formes qui s'y rencontrent.

Mais si l'on veut marquer d'une manière plus précise en quoi la substance céleste diffère de la substance sublunaire, il convient de déterminer très exactement, d'abord, ce qu'est cette dernière substance ; il convient, en particulier, de rétablir en toute sa pureté la notion péripatéticienne de Matière première que l'École néo-platonicienne arabe a si profondément altérée ; cette exposition de la doctrine aristotélicienne de la Matière première, Averroès la développe avec l'intention marquée de condamner les

que impensis diligentissime ernendata : Anno domini Millésime» cccclxxxij : pridie Nonas Aprilis.

Après ce colophon, on lit ce litre : Incipii Averrois de substantiel orbis. Le colophon de ce dernier écrit porte simplement : Explicit Averrois de substantia orbis. (Hain, Repertorium bibliographicum, n» 1682).

Le Sermo de substantiel orbis, soit seul, soit avec les autres œuvres d'Averroès, soit enfin avec le commentaire de Jean de Jandun, eut ensuite d'innombrables éditions.

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