‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 266 sur 287 · Averrois Cordubensis Sermo de substantia orbis, cap · texte numérisé non relu

Averrois Cordubensis Sermo de substantia orbis, cap

LA CRUE DE l'ARISTOTÉLISME

hérésies d'Avicenne ; il a soin, d'ailleurs, de le dire expressément.

Gomment donc, au gré du Commentateur de Gordoue, Aristote est-il arrivé à la notion de Matière première ?

Il a soumis à l'analyse les changements qui se produisent dans le Monde sublunaire, et il a constaté qu'ils étaient de deux sortes. Les uns portent seulement sur les accidents de l'être qui en est le sujet ; ce sont la dilatation ou la contraction qui changent la quantité de cet être, l'altération qui en modifie les qualités. Les autres, à des formes substantielles préexistantes, substituent des formes substantielles nouvelles ; chacun de ces derniers changements fait périr une substance pour en engendrer une autre.

En tous ces changements, qu'ils soient substantiels ou accidentels, Aristote a noté des caractères communs ; Averroès en compte cinq :

1° Le changement suppose l'existence d'un sujet qui éprouve ce changement.

2° Avant d'être, ce qui est produit ou engendré dans ce sujet n'était pas.

3° Avant d'être, ce qui doit être produit ou engendré était possible.

4° Ce qui se trouve produit par le changement est contraire à ce qui se trouve détruit.

5° Ce qui est détruit et ce qui est produit sont deux choses de même genre.

Mais entre les transformations qui portent seulement sur les accidents, d'une part, et, d'autre part, l'association d'une corruption avec une génération, une différence profonde se marque, en dépit de ces caractères communs. Le sujet de tout changement accidentel est un individu qui existe d'une manière actuelle. Au contraire, « lorsque les individus éprouvent un changement dans leur substance même, il faut que le sujet de ce changement n'existe pas en acte ; il faut qu'il ne possède pas lui-même une forme capable d'en faire une substance (non habere formant qua substantiatur)... Par conséquent, la nature de ce sujet qui reçoit les formes substantielles, et qui est la Matière première, est nécessairement la nature d'une puissance; c'est-à dire que la puissance est ce qui en caractérise la substance (potentia est ejus diff erentia substantialis). Ce sujet n'a donc aucune forme propre, il ne possède aucune nature existant en acte ; sa substance est en puissance (ejus substantia est in posse) ; c'est pour cela que la Matière est apte à recevoir toutes les formes.

AVERROÈS

» Cette puissance, qui caractérise substantiellement le sujet [de toute génération et de toute corruption], diffère du sujet même qui est substantiellement déterminé par cette puissance^ et voici en quoi consiste la différence : La puissance est ainsi nommée par rapport à la forme [que le sujet est en puissance de recevoir]. Quant au sujet, c'est un des êtres qui existent par eux-mêmes, c'est l'élément unique et éternel de tous les êtres, existant par euxmêmes, dont la substance est, par elle-même, en puissance. Sed posse hoc, quo substantiatur hoc subjectum y differt a natura subjecti quod substantiatur per hoc posse, in hoc, quod posse dicitur respecta f or mœ ; hoc autem subjectum est unum entium existentium per se, et elementum unum œternum existentium per se quorum substantia est in potentia per se. »

« C'est difficile à comprendre ou à imaginer, poursuit Àverroès, sinon par comparaison ou avec quelque autre chose, comme le dtf Aristote. » Il n'en est pas moins vrai que le Commentateur semble avoir très exactement interprété, sur ce point, la pensée du Philosophe. Cet ensemble de toutes les possibilités, qui existe cependant, car pouvoir être, c'est, au gré d' Aristote, une certaine manière d'être ; qui existe éternellement et par soi, car une chose ne peut commencer à devenir possible, car une chose possible ne tient que d'elle-même sa possibilité ; cet ensemble de possibilités, disons-nous, c'est bien la Tcporr/ï ufo\ du Péripatétisme.

Reprenons le chemin qui a conduit Averroès à reconnaître et à proclamer la nature purement potentielle de la Matière première, et arrêtons-nous quelque peu à considérer l'un des principes qui jalonnent cette voie.

Un individu, affirme ce principe, peut posséder un nombre quelconque de formes accidentelles ; le sujet qui reçoit ces formes, c'est quelque chose qui est déjà en acte, c'est une substance formée par l'union d'une forme substantielle et de la Matière première. Mais dans un individu unique, il ne peut pas exister deux formes substantielles différentes ; il existe une seule forme substantielle ; celle-ci est directement unie à la Matière première qui, d'aucune manière, n'est en acte ; car « ce qui est déjà en acte ne peut recevoir quelque autre chose qui soit en acte. Bifferunt autem in hoc, quoniam invenit transmutalionem individuorum in suis substantiis cogère subjectum non esse ens actif, et non habere formam qua substantiatur. Si enim habere t formam, nullam aliam reciperet nisi Ma destructa ; unum enim subjectum habere nisi unam formam impossibile est. Et si esset substantia simpliciter

LA CRUE DE l'àRISÎOTÉLISME

existens in actu, tune esset impassibile et non receptivum. Quod enim est actu non recipit aliquid, quod est in actu. »

Ce principe : En chaque individu, la forme substantielle est nécessairement unique, ne joue pas seulement un rôle essentiel dans la déduction que nous venons de rapporter. Parmi les axiomes qu'Averroès a formulés, il en est peu qui aient attiré davantage l'attention de la Scolastique latine ; il est appelé à devenir l'une des colonnes de la Métaphysique thomiste ; toute la fin du xme siècle retentira des débats qui mettront aux prises les défenseurs et les adversaires de ce principe.

Cet axiome exprime-t-il vraiment la pensée d'Aristote ?

Aux différents passages où il distingue les diverses formes qui sont présentes dans un individu, le Stagirite ne place, c'est certain, au-dessous des multiples formes accidentelles, qu'une forme substantielle unique, directement jointe à la Matière première. Mais est-ce là quelque conséquence, essentielle à ses yeux, des notions de substance, de forme et de matière ? N'est-ce pas plutôt parce que l'occasion ne lui a pas été donnée de pousser l'analyse plus loin et, au-dessous de la forme substantielle par laquelle un corps est feu, air, eau ou terre, de signaler une forme plus générale encore, par exemple, celle par laquelle il serait simplement corps ?

A la vérité, les tenants de l'opinion d'Averroès citent volontiers un texte de la Métaphysique d'Aristote ; le voici 1 :

« Il est impossible qu'une substance unique soit formée de plusieurs substances qui existent en elle d'une manière actuelle ('ASuvaxov yàp oùa-Êav l\ ougiûv elvat. svuTrap^ouctoV tbç svts: A£%s lof) . En effet, des choses qui, d'une manière actuelle, sont deux, ne sont jamais une seule chose en acte. Mais si c'est en puissance seulement qu'elles sont deux choses, elles peuvent être une seule chose [en acte], qui sera le double en puissance de deux moitiés [également en puissance] ; car c'est l'acte qui sépare. Dès lors, si une substance est quelque chose d'un, elle ne sera pas composée de plusieurs substances qui coexistent en elle... Il n'arrive donc jamais qu'une substance soit, d'une manière actuelle, composée de diverses substances (Mtjt' s£ oùa-uov svSé^et&i evTsXe^etqt elvai fjtfrçôejnav où<nav o-uvQstov). En sorte que toute substance est certainement une chose exempte de composition. »

C'est assurément ce texte qui fournit à Ibn Rochd le principe

i. Aristote, Métaphysique, Livre VI, Ch. XIII (Aristotelis Opéra, éd. Didot, t. II, pp. 553-554 ; éd. Becker, vol. II, p. 1039, col. a).

AVERROÈS

dont il use au Sei*mo de substantiel orbis ; c'est en commentant ce texte, en effet, qu'il est, tout d'abord, conduit à formuler cette proposition 1 : « Il est impossible que deux choses soient en acte et que, de ces deux choses, à un certain moment, se produise une chose unique, existant en acte, ces deux choses continuant, elles aussi, d'exister en acte. Impossibi/e est quod duo in actu sint, ex quibtis, in aligna hora, fiât unum in actu, existentibus illis in actu. »

Qui ne voit maintenant le glissement éprouvé par le sens de ce texte, tandis que celui-ci passait de la Métaphysique d'Aristote au Sermo de substantiel orbis d'Averroès ?

Ce qu'Aristote entend prohiber, en invoquant ce principe, c'est une affirmation du genre de celle-ci : Un mixte de terre et d'eau est vraiment une substance une et, cependant, la terre et l'eau qui ont servi à le former y gardent leur existence actuelle. Il opposait cet axiome aux Atomistes de son temps ; il l'eût opposé aux atomistes modernes qui, au sein de l'eau, conçoivent la persistance substantielle de l'oxygène et de l'hydrogène.

Il ne semble pas que le Sagirite ait entendu ce qu'on lui fera dire plus tard, qu'il ait voulu taxer d'absurdité la proposition suivante : Une certaine chose qui est composée par l'union de la Matière première avec une première forme, et qui, par conséquent, esl déjà en acte d'une certaine manière, demeure, par ailleurs, en puissance d'une forme substantielle ; celle-ci, en s'unissant à ce premier composé de matière et de forme, donnera une substance. Gomment, d'ailleurs, eût-il traité d'absurde cette survenue d'une nouvelle forme, d'un nouvel acte, à quelque chose qui est déjà en acte d'une certaine manière ? N'est-ce pas ainsi qu'/i son avis, les formes accidentelles s'introduisent dans une substance, c'est-à-dire dans un composé déjà pourvu d'une forme substantielle ? Ne nous a-t-il pas appris lui-même 2 à échelonner les unes au-dessus des autres les diverses formes qui se rencontrent dans un même individu, puis, prenant l'ensemble de la Matière première et des formes inférieures à un certain degré, à le regarder comme une certaine matière disposée, à son tour, à recevoir les formes placées au-dessus de ce degré ? Ne nous a-t-il pas déclaré qu'on pouvait compter de la sorte, dans un individu, autant de matières différentes, et de mieux en mieux informées, qu'il y a, dans cet individu, de formes distinctes ?

1. Averrois Cordubensis In XII libros Metaphysicœ Anstotelis commentarn ; in lib. VII (nunc VI) coram. t\g.

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