‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 56 sur 287 · Ms. cit., fol. 112, v · texte numérisé non relu

Ms. cit., fol. 112, v

l'astronomie parisienne.

— î. LES ASTRONOMES

ce qu'un astronome parisien du xivc siècle pensait de sa science ; il ne sera donc pas oiseux d'en reproduire ou d'en analyser les diverses parties.

L'auteur commente d'abord la phrase qu'il a empruntée à Ptolémée :

« Celui qui, par une étude assidue, approfondit les sciences, et qui, d'un style aisé et facile, les transmet à ses descendants, afin qu'elles ne périssent pas par l'effet de l'envie et de l'ignorance des hommes plongés dans la bestialité et la grossièreté, celui-là ne doit pas être mis au nombre de ces hommes bestiaux et grossiers ; il est éternellement au nombre des sages1, digne d'être grandement estimé. Voilà pour le premier membre [de la phrase de Ptolémée].

» L'homme dont les profondes spéculations étudient le cours et la nature des astres ne peut être, non plus, réduit à la pauvreté, sinon de son plein gré et parce qu'il l'aura voulu. Bien plus ! Il pourra, à son gré, se donner à lui-même ou donner aux autres une fortune bonne ou mauvaise ; les livres de figures astrologiques composés par tous les anciens sages, Ghaldéens, Arabes, Babyloniens, Indiens, Egyptiens, Goths, etc. l'enseignent à celui qui les lit avec attention. Voilà pour le second membre.

» De cette exposition, on peut tirer quatre considérations qui s'appliquent à tout savant et qui sont impliquées dans le théorème proposé :

» Premièrement : La noble majesté du savant. Cette première considération est touchée en ces mots : Non fuit mortuus.

» Deuxièmement : La vertueuse efficacité de son œuvre. Cette seconde considération se trouve ici : Nam scientiam vivificavit.

» Troisièmement : L'abondance de son honorable opulence. Ce troisième point est ici : Nec pauper.

» Quatrièmement : La glorieuse éminence de son domaine. Cette quatrième considération se trouve en ces paroles : Nam intellectui dominatus est.

» On voit clairement, par ce qui vient d'être dit, que vivifier la Science, c'est l'exposer par écrit pour la postérité, en l'expliquant d'un style aisé, facile et riche en exemples.

» Celui qui vivifie ainsi la Science, c'est le savant ou l'astronome qui possède la connaissance des astres et qui, de leurs mouvements, est le juge, maintes fois reconnu loyal et d'une véracité éprouvée. »

i . Le mot que nous traduisons ainsi est, par suite d'une tache, indéchiffra* ble dans le texte.

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

Celui qui étudie le mouvement des astres et celui qui en tire des pronostics, l'astronome et l'astrologue, ne sont pas séparés l'un de l'autre dans cet éloge du savant. La louange de la Science ne va pas, non plus, distinguer l'Astronomie de l'Astrologie :

« La Science des astres est éminente et rayonnante à ce point qu'elle comprend en elle absolument toutes les autres sciences ; elle en est comme la fin et le terme. Ainsi les sages de l'Olympe l'honoraient-ils par dessus toutes les autres sciences, en la couronnant du titre de reine. A cette partie de Y Astronomie qui considère les effets des astres, ils assignaient comme sujet le corps céleste et naturellement mobile, en tant qu'il préside à la génération et à la corruption au sein de ce monde inférieur. »

Afin de faire comprendre comment la Science astronomique implique la connaissance de toutes les autres sciences, Jean de Saxe rappelle quelles sont les quatre disciplines du Quadrivinm : L'Arithmétique, qui considère en elle-même la quantité discontinue. La Musique, qui applique aux sons les propriétés de cette quantité discontinue. La Géométrie, qui a pour objet la quantité continue immobile. Enfin l'Astronomie, qui est la Science de la quantité continue mobile.

L'Astronomie, à son tour, se divise en deux parties : « Il faut savoir, en effet, que les mouvements célestes peuvent être considérés à deux points de vue. On peut les étudier seulement en euxmêmes sans les rapporter aucunement aux corps terrestres ; cette considération constitue la partie théorique de l'Astronomie. On peut aussi considérer les mouvements célestes en tant qu'ils influent sur les corps terrestres ; c'est ce que manifeste la partie pratique de cette Science ».

Gomment la connaissance de l'Astronomie, tant théorique que pratique, implique-t-elle la connaissance de toutes les autres parties du Quadrivinm ? C'est que chacune de ces parties est liée aux autres et aussi à la Physique. Jean de Saxe expose cette mutuelle dépendance en homme qui a médité les Seconds analytiques d'Aristote. « Il faut remarquer, dit-il, que les Sciences quadriviales dont nous venons de parler se composent entre elles et avec la Physique, comme le montrent leurs définitions mêmes. Le terme : Musique, pris en sa signification propre, se définit en cette forme : La Musique est la science du nombre sonore. Dans cette définition, figure le mot : nombre, qui est un terme d'Arithmétique, car ce mot : nombre est défini en Arithmétique. Dans cette même définition, figure le mot : sonore, qui est un terme de Physique, car Aristote définit ce mot : son dans le traité De sensum et sensato. Il

est donc évident que la Musique se compose de Physique et d'Arithmétique. » On en peut dire autant des autres parties du Quadrivium.

Ce principe péripatéticien va permettre à Jean de Saxe de montrer comment l'Astronomie suppose la Géométrie et l'Arithmétique.

« Je viens maintenant, dit-il, à cette partie de l'Astronomie qui use de démonstrations, et je dis qu'elle se divise, elle aussi, en une partie théorique et une partie pratique.

» Il est, d'abord, une partie théorique ; celle-ci, partant de certaines observations très assurées qu'elle prend comme ses propres principes géométriques, raisonne par syllogismes pour démontrer quelles sont les grandeurs des mouvements célestes, les proportions des orbes, les distances des centres, ainsi que les dimensions des corps célestes et autres choses semblables.

» Il est, d'autre part1, une partie pratique; celle-ci, à l'aide de figures convenables étudiées par la Géométrie, applique les susdites observations à l'œuvre qu'elle poursuit, en se revêtant des nombres qui sont propres à l'Arithmétique.

» On voit donc qu'en cet art plein de noblesse, nul ne saurait être disciple doué de quelque aptitude, s'il n'était instruit auparavant des constructions de la Géométrie et des théorèmes de l'Arithmétique. »

11 arrive cependant que beaucoup d'hommes qui ont du penchant pour l'étude de l'Astronomie se laissent détourner de cette étude, soit parce que leur esprit est trop faible pour comprendre les démonstrations de l'Arithmétique et de la Géométrie, soit parce qu'ils sont occupés d'autres soins ou adonnés à des études plus faciles ; ils ne peuvent alors se livrer aux travaux difficiles et compliqués que requiert une étude personnelle de l'Astronomie ; « ils reçoivent d' autrui certaines équations annuelles qu'ils nomment almanachs et se consolent ainsi du défaut qui provient soit de leurs occupations, soit de leur ignorance.

» C'est donc pour que chacun puisse aisément, en n'importe quel temps donné, trouver les lieux vrais de toutes les planètes, que je veux ici, à beaucoup de gens qui se livrent à l'Astronomie, exposer, à l'aide d'exemples, toute la pratique des mouvements des étoiles. »

Il semble, par ce que nous venons de lire, que le goût de l'Astronomie fût fort répandu à Paris, vers le milieu du xive siècle, et que

i. Ms. cit., fol. u3, r°.

L ASTRO^OMIE LATINE AU MOYEN AGE

les astronomes de profession ne fussent pas seuls à observer le cours des astres % Que le désir de se livrer aux pratiques de l'Astrologie judiciaire contribuât grandement à cette vogue de la Science céleste, cela ne parait pas douteux; au besoin, nous en trouverions l'aveu dans les propos suivants de Jean de Saxe 1 :

« Cette partie de l'Astronomie qu'on nomme pratique se subdivise elle-même en deux autres parties.

» De ces parties-ci, la première est la pratique des mouvements célestes considérée en elle-même (absolute). Cette partie nous est connue par les tables astronomiques, telles que les Tables de Tolède ou les Tables d'Alphonse. Par cette pratique-là, nous trouvons seulement les lieux des planètes et des étoiles fixes.

» Il est une autre Astronomie pratique ; c'est celle qu'on nomme pratique des jugements fondés sur le cours et les propriétés des étoiles. Cette partie-là est enseignée dans les livres d'Astronomie judiciaire ; elle est dispersée dans une foule d'antiques ouvrages composés par les sages de l'Olympe.

» Il est impossible d'atteindre jusqu'au principe même de cette subdivision de l'Astronomie qu'on nomme pratique des jugements ; mais nul ne saurait en acquérir quelque connaissance sans recourir à la pratique des mouvements célestes ; la pratique des mouvements, en effet, est la racine et le fondement de la pratique des jugements ; car cette pratique des mouvements, qui use des démonstrations les plus assurées, savoir, des démonstrations géométriques, doit être mise, parmi les sciences naturelles, au nombre de celles qui atteignent au plus haut degré de certitude.

» Nul, au contraire, ne peut atteindre à la perfection dans la pratique des jugements, sinon celui-là seul dont l'intelligence a été illuminée par un rayon émané du Seigneur ; aussi les savants relèguent-ils cette pratique au nombre des opinions (a sapientibus sub opinionibus est relicta). »

On aime à entendre Jean de Saxe déniant à l'Astrologie judiciaire la certitude à laquelle peut prétendre l'Astronomie fondée sur les observations et développée par le raisonnement géométrique. Toutefois, s'il la met au rang des opinions sujettes au doute, il ne va pas jusqu'à la traiter de préjugé. Il la délaissera, cependant, dans l'ouvrage qu'il se propose d'écrire.

« C'est donc la première partie, celle qu'on nomme pratique des mouvements, que je veux exposer à l'aide d'exemples. »

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