B. Boncompagni, Op. laud., p
Astronomie Ordinatnm per dominum Jchannem de Sansonia. Anno domini 1331 .
Au temps de superstition triomphante que fut la Renaissance, nul livre, plus que celui-là, n'était capable de garder la renommée de Jean de Saxe ; aussi fut-il imprimé jusqu'à six fois ; on cite 1 les éditions données à Venise en 1485, en 1491, en 1502, en 1503, en 1513, et celle qui fut faite à Paris en 1520.
Que cet ouvrage ait été composé à Paris, en 1331, nous en avons l'assurance non seulement par le colophon qui le termine, mais encore par divers passages du texte. Dans ce texte, en effet, nous pouvons relever les deux phrases que voici :
« ... Verbi gratia* : Anni Christi sunt numéro 1330 compleli et S 9 die s... »
« ... Et ut melius pateat modus 3, ponam exemplum de parte tritici in figura conjunctionis prœcedentis introitum Solis in Ariete?n, et etiam in figura revolutionis anni istius, scilicet 1331 . Dico qnod Parisius, secundum veritatem tabularum Alfonsii... »
Inaugurant un usage que Jean de Saxe devait suivre en plusieurs de ses écrits astronomiques, le commentaire du traité de d'Alchabitius s'ouvre par cette citation de Ptolémée : Vir sapiens domiaabitur astris, et par un développement de cette pensée. Jean de Saxe en prend occasion d'écrire un discours préliminaire assez étendu dont il emprunte, en grande partie, la matière à Ylntroductorium in Astronomiam Albumasaris. Quelques digressions, toutefois, expriment des idées plus personnelles, et il en est qui nous peuvent servir à connaître certaines opinions de l'auteur ou de ceux parmi lesquels il vivait.
Ces astronomes, livrés aux calculs et aux instruments, avaient assurément quelque dédain pour ceux qui se consacraient aux
1 . B. Boncompagni, Op. laud., pp. 373-374. — Voici la description de la première de ces éditions.
Libellas y sagogicus Abdilazi. id est servi gloriosi dei : qui dicitur alchabitius ad magisterium iuditiorufn astrorum : interpretatas a ioanne hispalensi : scriptumque in eodern a iohanne saxonie editum. utili série connexum incipiunt. Le traité d'Alchabitius, imprimé en caractères romains, va du fol. aa2 au fol. ee3. Au recto du fol ee4, le commentaire de Jean de Saxe, imprimé en caractères gothiques, commence par ces mots : Commentum Johannis de saxonia super text.u Alchabicii. Colophon : Finitur scriptum supra Alchabitium ordinatum per Johannem de Saxonia in villa parisiensi anno 1 33 1 0. Correctum perartium et medicine. doctorem dominum Bartholomeum de Alten de nusia. Impressum arte et diligentia Erhardi ratdolt de Augusta Imperante Johanne Moceniceno Uenetiarum duce Anno salutifere incarnationis i/|85. Uenetiis.
2. Johannis de Saxonia Op. laud., Differentia IVX, commentaire de ce texte : Profectio autem ex annis mundi.
3. Johannis de Saxonia Op. laud.r Differentia Va, commentaire de ce texte : Item sicut alie partes.
L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
exercices de pure dialectique ou qui prétendaient philosopher d'une manière générale sur les principes de la Nature, sans entrer dans l'étude détaillée des phénomènes. Nous en avons pour témoin cette curieuse diatribe, qu'anime la verve d'Alain de Lille :
« Il est des gens, comme les sophistes, qui semblent sages ou savants ; c'est d'eux qu'Aristote dit : Paraître et ne pas être semble, à certains hommes, beaucoup plus précieux que d'être et de ne point paraître. Maître Alain écrit, en parlant dé ceux-là :
Hujus scolas visitant pauperes legistae ; Vanas lites agitant ; fîunt agonistae ; Hic probat, hic improbat, huic concludit iste, Atque duo centum conclamant ore sophistae.
» Au second livre de la Métaphysique, le Commentateur dit qu'entre les vrais savants, il y a différence suivant le ïjIus ou moins de certitude. Les Sciences mathématiques sont au plus haut degré de certitude. La Physique vient après.
» Ceux qui ont en partage le moins de certitude, savoir les logiciens et les physiciens, négligent de se reporter aux autres sciences; en fait de philosophie, ils n'ont que des paroles. C'est d'eux que Maître Alain dit encore :
Iste semper clamitat et argumentatur, Dum aristotelicas latebras rimatur; Sed si quaeras qualiter aut qui depulatur, Mens studio vivit, sed venter philosophatur.
» Ceux qui ont en partage le plus de certitude sont les mathématiciens ; mais ceux-ci, à leur tour, se partagent en deux catégories. Parmi eux, en effet, il en est qui étudient seulement les mouvements des astres et qui ne se soucient point d'Astrologie judiciaire, ou même qui la nient... D'autres, au contraire, s'adonnent, à la fois, à l'étude des mouvements et à celle des jugements. »
En 1356, au début de ses Exemples sur les canons relatifs aux Tables Alphonsines, Jean de Saxe ne fera point de difficulté d'accorder que l'Astronomie qui étudie les mouvements célestes est seule une science certaine, et de reléguer l'Astrologie judiciaire au rang des opinions. Il ne pouvait guère, en 1331, au début d'un écrit consacré à l'Astrologie, laisser percer pareil scepticisme. Il emprunte donc à Y Introductorium in Astronomiam Albumasaris l'énumération des diverses catégories de personnes qui repous^
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sent l'Art judiciaire et la réfutation des critiques que ces personnes adressent aux prédictions des astrologues. Mais ce plaidoyer ne semble pas dicté par une inébranlable conviction.
Peut-être, si Jean de Saxe écrivait sur l'Astrologie et tirait des horoscopes, est-ce tout simplement parce que ce métier se montrait plus lucratif que l'étude mathématique des mouvements planétaires ; car notre astronome n'était pas homme à dédaigner le gain; nous en recevons de sa bouche, dans la pièce que nous analysons, l'aveu naïf.
En énumérantles conditions que doit remplir le bon astrologue, il écrit :
« Quant à la troisième condition, Haly dit, dans son commentaire du Centiloquium, qu'il ne nous faut point soucier des biens du monde ; le souci de ces biens, en effet, nous ôte la connaissance des choses à venir ; nous pourrons, au contraire, prévoir l'avenir si nous sommes détachés de tous les biens du inonde ; aussi voyonsnous la plupart des ermites prédire le futur ; quelques épileptiques prédisent également l'avenir tandis que la crise les torture, car ils n'usent plus alors des sens corporels, mais seulement des sens de l'âme. On voit donc que le philosophe ne doit pas être riche ; c'est ce dont témoigne Aristote au septième livre de la Politique : « Le philosophe n'a pas besoin d'être le maître de la terre » et des mers ; il lui suffit d'un serviteur qui lui fasse cuire quel- » ques légumes »... Mais cette condition-là déplaît à beaucoup de gens, et à moi aussi. »
Jean de Saxe se proclame disciple de Jean des Linières ; Jean de Murs, contemporain de Jean des Linières, invoque l'autorité de Guillaume de Saint-Cloud. Ainsi se trouve mis en évidence le lien qui unit entre elles trois générations de savants ; et ces trois générations sont celles qui, de 1280 à 1350, ont fondé et développé l'Ecole astronomique de Paris.
La première génération, celle à laquelle appartiennent Jean de Sicile et Guillaume de Saint-Cloud, est encore presque contemporaine de Gampanus de Novare et de Roger Bacon, dont elle subit l'influence ; elle a été témoin des derniers efforts tentés contre la doctrine astronomique de Ptolémée ; en ce temps-là, le système des épicycles et des excentriques, seul capable, à ce moment, de guider les observateurs, obtient l'adhésion générale des Parisiens ; après ce temps, on n'entendra plus faire même une allusion aux objections que cette théorie a dû surmonter. Les astronomes de cette génération ne connaissent pas encore le système par lequel Alphonse le Sage et ses calculateurs préten-
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dent rendre compte du mouvement lent des étoiles fixes et des apogées des astres errants ; les Tables de Tolède sont les plus récentes de celles qu'ils ont en mains ; c'est pour soumettre ces tables au contrôle des faits que Guillaume de Saint-Cloud, observateur consommé, exécute des mesures d'une remarquable exactitude.
Vers l'an 1300, au temps où fleurit Henri Bate de Malines, la connaissance des Tables Alphonsines se répand à Paris, et Guillaume de Saint-Gloud en est peut-être informé le premier ; l'étude de ces tables devient alors le souci dominant des astronomes. Dresser, d'une part, des canons et des tables accessoires qui en facilitent l'usage ; examiner, d'autre part, à l'aide d'observations précises, le degré de confiance qu'il leur faut accorder ; telles sont les deux œuvres auxquelles se consacre, avec une grande ardeur, la pléiade de savants dont Jean de Murs et Jean des Linières tiennent la tête.
Les recherches accumulées par ces astronomes montrent que les Tables Alphonsines sont loin d'être irréprochables ; elles apparaissent, toutefois, moins grossièrement inexactes que les tables employées auparavant; on en fera donc usage, et Jean de Saxe, continuant l'œuvre de son maître Jean des Linières, s'efforcera de rendre aisé cet usage et d'y former les écoliers. Mais cet usage des Tables Alphonsines n'entraînera pas une entière confiance en l'exactitude des déterminations qu'on en peut tirer ; surtout, il n'entraînera pas une pleine adhésion aux hypothèses que les auxiliaires d'Alphonse le Sage ont prises jjour bases de leurs calculs ; ces hypothèses satisfont mal les Parisiens ; ceux-ci éprouvent le sentiment vague que l'explication véritable du mouvement des étoiles fixes et des apogées est encore à trouver ; et la découverte de cette explication leur paraît d'autant plus souhaitable que la nécessité d'une réforme du calendrier se manifeste à leur esprit avec une netteté toujours croissante, suscitant les tentatives de Jean de Murs et de Firmin de Belleval.
Encore quelques années, et l'Université de Vienne va se fonder; une brillante école astronomique s'y développera, école au sein de laquelle se formeront les Peurbach et les Régiomontanus ; cette école se déclarera avec fierté dépositaire de la tradition parisienne ; et, en effet, chez ses maîtres, nous retrouverons les mêmes soucis et les mêmes aspirations que nous venons do reconnaître en Jean de Murs, en Jean des Linières, en Jean de Saxe.