‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 60 sur 287 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'ASTRONOMIE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE II. — LES PHYSICIENS

l'autorité et l'expérience

Dans un ouvrage qu'on attribuait à Albert le Grand dès le début du xive siècle, que le P. Mandonnet attribue aujourd'hui à Roger Bacon \ mais qui, en toute hypothèse, était connu à Paris à la fin du xitic siècle, on lit ceci 2 : « Alpétragius a entrepris de corriger les principes et les hypothèses de Ptolémée sans contredire à ses conclusions; il affirmait que les cieux inclinés ne tendent pas à se mouvoir en sens contraire du mouvement du premier ciel, mais qu'ils se meuvent plus lentement et demeurent en arrière, car ils ne peuvent prendre part à toute la violence du premier mouvement. Beaucoup ont accueilli son opinion, beaucoup l'ont embrassée par respect pour l'avis qu'Aristote émet dans ses livres sur le Ciel et le Monde, et que cet astronome partage ; mais d'autres se sont indignés qu'il ait eu l'audace, en son mauvais esprit, de vouloir reprendre Ptolémée. »

Ce n'est pas entre deux autorités, entre l'autorité d'Aristote et l'autorité de Ptolémée, que se débattait le rjroblème astronomique; les deux puissances qui entraient en lutte l'une avec l'autre étaient d'essences bien autrement contraires ; d'une part, le système des sphères homocentriques s'appuyait sur l'autorité

1 . P. Mandonnet O. P., Roger Bacon et le Spéculum Astronomiœ (i2jj) (Revue Néo-Scolastiqae de Philosophie, 1910, p. 3i3).

2 . Alberti Magni Spéculum astronomiœ in quo de libris licitis et illicitis periractatur ; cap. II : De libris astronomicis antiquorum.

L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

des maîtres de la Philosophie péripatéticienne, particulièrement d'Aristote et d'Averroès ; d'autre part, le système de Ptolémée invoquait en sa faveur l'accord de ses calculs avec l'observation. La bataille mettait donc aux prises ceux qui veulent assurer leur pensée en la rattachant à une doctrine philosophique regardée comme infaillible, et ceux qui ne veulent, en Physique, rien recevoir pour certain, sauf ce qui leur est enseigné par les sens ; elle se livrait entre l'autorité et l'expérience.

Les astronomes de profession, ceux dont la quotidienne occupation est d'observer les astres, mettaient le témoignage de l'expérience sensible au-dessus des principes de toute Philosophie ; ils tenaient tous, sans aucune hésitation, pour le seul système qui s'accordât avec les faits et qui permît de les prévoir; leur unanime adhésion au système des excentriques et des épicycles n'a rien dont nous puissions être étonnés.

Faut- il attendre la même adhésion unanime de la part de ceux qui sont plus attentifs à discuter les principes mêmes de la Physique qu'à en soumettre les corollaires au contrôle des faits ? Ceux-là sont tous disciples de la Philosophie péripatéticienne ; par là, ils doivent incliner, semble-t-il, à rejeter le système de Ptolémée et à chercher dans une combinaison de sphères homocentriques l'explication des phénomènes astronomiques. Pendant bien longtemps, n'a-t-on pas appelé Astronomie des mathématiciens le système de Ptolémée et Astronomie des physiciens le système d'Alpétragius ? Repoussée, dès la fin du xme siècle, par tous les astronomes de Paris, la théorie d'Al Bitrogi ne va-t-elle pas garder quelques défenseurs parmi les Parisiens qui traitent de la Physique ?

Ni à la fin du xin° siècle ni au cours du xive siècle, l'hypothèse des sphères homocentriques ne trouvera, dans Paris, le moindre partisan. Et la raison en est simple. Sur les rives delà Seine, il n'y a plus un homme sensé qui ne soit fermement décidé à enfreindre l'autorité du philosophe le plus sincèrement admiré, à renoncer à la théorie métaphysique la mieux déduite, lorsque cette autorité ou cette théorie est contredite par un enseignement dûment établi de la Science expérimentale ; c'est à celle-ci qu'il appartient, dans le domaine de la Physique, de dire le dernier mot.

L'attitude, à la fois respectueuse et libre, que l'homme de science doit garder envers les opinions des anciens, Saint Thomas d'Aquin l'avait déjà définie avec précision : « Il faut 1 recevoir les

ï . D. Thom^ï Aquïnatis In libros de Anima eœpositio ; in ljb. I lecti'o Tï.

-l'astronomie PARISIENNE. — II. LES PHYSICIENS 93

opinions des anciens quels qu'ils soient. Gela est doublement utile. Nous accepterons pour notre profit ce qu'ils ont dit de bien, et nous nous garderons de ce qu'ils ont mal exposé ». La raison qui nous permet d'en user si librement avec les vieux maîtres, la voici 1 : « Le but de la Philosophie n'est pas de savoir ce que les hommes ont pensé, mais bien quelle est la vérité des choses ».

L'enseignement de Saint Thomas, on le peut croire aisément, avait trouvé dans les écoles un écho prolongé. 11 avait été écouté et suivi, tout d'abord, par l'École dominicaine. Lorsque, vers 1311, Thierry de Freyberg envoie son admirable Traité de l'arc en ciel à Aymeric de Plaisance, voici en quels termes il s'exprime 2 au sujet de l'autorité d'Aristote :

« Il faut déclarer, à cet égard, que ce qu'a dit le Philosophe doit être exposé, par respect pour sa doctrine philosophique et à cause de l'autorité de cette doctrine ; chacun doit l'interpréter selon sa science et sa puissance. Mais nous savons aussi que, selon le même Philosophe, on ne doit jamais s'écarter de ce qui est manifeste au sens. — Dicendum ad hoc, quod pro rêver entia et auctoritate philosophiez doctrine, dictum Philosophi exponendum est : et interpretetur quilibet sicut scit et potest. Scimus autem quod, secundum eundem Philosophum, a manifestis secundum sensum nunquam recedendum est. »

« Cette réponse hardie, ajoute Venturi, a probablement scandalisé plus d'un des confrères » de Thierry. Bien au contraire, nous venons de le voir, elle était conçue dans l'esprit même de Saint Thomas d'Aquin.

Ce même esprit soufflait également dans l'Ecole franciscaine. Bacon, à la vérité, semblait parfois résister à cette influence ; u ceux, disait-il 3, qui ont l'intention de détruire les épicycles et les excentriques disent qu'il vaut mieux sauver Tordre de la nature et contredire au sens qui se trouve si souvent en défaut, surtout dans les cas où intervient une grande distance ; il vaut mieux, à leur avis, laisser sans solution quelque sophisme difficile à résoudre que de supposer sciemment ce qui est contraire à la nature. » L'illustre Franciscain avait paru pencher vers cet avis. Ecoutons

1. D. Thom^e Aquinatis In libros de Cœlo et Mundo exposilio ; in lib. I lectio XXII.

2 . Giambettista Venturi, Commentarii sopra la Storia e le Teorie delV Ottica ; tomo primo (e unico), Bologna, 1814. III. Dell' Iride, degli aloni e de paregli, pp. i57-i58.

3. Incipit liber primus communium naturalium Fratris Rogeri Bacon... Inci~ Dit liber secundus communium naturalium qui est de celestibus... Gap. XVIIum (Bibliothèque Mazarine, ms. a0 35y6, fol. i3o,, col. a; éd. Steele, p. 443).

l'astronomie latine au MOYEN AGE

les paroles par lesquelles frère Bernard de Verdun réprouve une telle opinion 1 : ,

« En faveur de quelques raisons sophistiques, nier ce qui est plus certain que toute raison, cela est absurde ; c'est sottise semblable à celle de ces anciens qui, en vertu de quelques sophismes, niaient le mouvement, et tout espèce de changement, et la pluralité des êtres, toutes choses dont la fausseté et la contradiction sont manifestes à nos sens. Ces choses-là, en effet, ne sauraient être démontrées, pas plus qu'on ne peut démontrer que le feu est chaud, ni que toute existence implique la substance et l'accident ; c'est le sens qui nous assure qu'il en est ainsi. Aussi le Philosophe déclare-t-il que nous connaissons ces choses avec plus de certitude qu'aucune raison n'en saurait donner; et il ajoute qu'il ne saurait convenir d'en chercher les raisons; car tout raisonnement de notre part présuppose le sens. »

Plus certaines que toutes les doctrines philosophiques sont les vérités que l'observation et l'expérience nous révèlent ; folie donc de leur préférer une Physique qu'elles contredisent ; folie également de vouloir édifier une Physique à l'aide des seuls raisonnements du philosophe et sans avoir acquis, au préalable, les connaissances que la Science expérimentale a révélées ; avant de discourir sur la nature des cieux, il faut être astronome. Cela, Albert le Grand l'avait déjà déclaré2 : « Averroès, disait- il, n'a nullement acquis une connaissance exacte de la nature des corps célestes ; aussi a-t-il formulé, au sujet des cieux, beaucoup de propositions abusives et absurdes ; la simple vue suffit à nous convaincre de la fausseté de ces propositions » .

Lors donc que le physicien veut raisonner de la substance céleste et de ses propriétés essentielles, il se doit mettre à l'école de celui qui use du sens, de celui qui observe ; il ne doit pas s'entêter à soutenir une doctrine que l'astronome de profession déclare contredite par les faits ; il ne doit pas regarder comme absurde une théorie que le calculateur tient pour indispensable. Puisque tous ceux qui font métier d'astronome sont ralliés au système des excentriques et des épicycles, tous les physiciens de Paris ou, du moins, tous ceux qui sont de bon sens doivent également adhérer à l'Astronomie de Ptolémée ; c'est ce qu'en 1368, nous apprend maître Albert de Saxe 3 :

1 . Traclatus optimus super totam Astrologiam éditas a Fratre Bernardo de Virduno, Dist. 111, Gap. IV (Bibliothèque Nationale, fonds latin, mss. no y333 et n° 7334).

2. Alherti Magni De Cœlo et Mundo liber primus ; tract. I, cap. IV.

3. Alberti de Saxonia Quœstiones subtilissimœ in libros de Cœlo et Mundo ; In lib. VII quœst. II.

jL* ASTRONOMIE PARISIENNE. — 11. LUS PHYSICIENS Ûft

« En ce qui touche l'autorité du Commentateur, on ne saurait lui en accorder aucune à ce sujet; et cela n'a rien d'étonnant. Dans le commentaire au XIIe livre de la Métaphysique, il nous déclare lui-même qu'il avait souhaité, dans sa jeunesse, de constituer un système astronomique différent du système de Ptolémée qui admet des excentriques et des épicycles ; mais il avoue qu'en sa vieillesse, il a désespéré d'y parvenir; il est donc inutile de s'arrêter ici à ce qu'il a pu supposer ou prouver.

» Quant à ceux qui, après lui, se sont rencontrés pour nier les excentriques et les épicycles, ou qui se rencontrent — s'il s'en trouve encore aujourd'hui — ce ne sont que de verbeux sophistes, comme il y en a beaucoup, hélas ! Gens qui ne regardent rien, mais qui prononcent aisément des avis et vomissent présomptueusement leurs imaginations superflues. »

Toutes les fois, donc, qu'il y a lieu de juger une proposition et que cette proposition peut être contrôlée ou contredite par le sens, le physicien doit céder le pas à l'observateur et recevoir la sentence rendue par ce dernier. Mais cette autorité qu'a l'astronome de profession lorsqu'il constate des vérités d'observation, il ne saurait y prétendre lorsqu'il construit des théories propres à rendre compte de ces vérités ; autre est la certitude des faits que les instruments ont révélés et décrits avec précision, autre la confiance que l'on doit aux systèmes composés pour expliquer ces faits.

Cette essentielle distinction n'échappe pas à ceux qui font métier d'astronome. L'obliquité de l'écliptiqne diminue lentement ; dûment établi par des mesures précises, Ce fait est d'une absolue certitude ; la théorie de l'accès et du recès explique cette lente variation de l'angle compris entre l'écliptique etl'équateur ; il n'en résulte pas que la théorie de l'accès et du recès soit exacte ; Jean des Linières nous le dit dans sa Theorica planelarum 1 : « Ce n'est pas un raisonnement concluant que celui-ci : Telle variation a été trouvée en la déclinaison maximum du Soleil, donc elle provient de tel mouvement ; car une semblable variation peut également provenir de tel autre mouvement que l'on imaginerait. »

Si les astronomes eux-mêmes se défendent d'accorder plus de confiance qu'elles n'en méritent aux théories dont ils usent chaque jour, on peut s'attendre à voir les physiciens garder la même réserve. Prêts à rejeter sans recours un système astronomique qui

i. Magistri Joannisde Linerus Theorica planetarum (Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 7281, fol. 166, v°, et fol. 167, r°).

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

est contredit par les observations, ils ne pensent pas que des hypothèses deviennent certaines par cela seul quelles sauvent les apparences ; il n'est pas prouvé, en effet, que d'autres hypothèses, non encore imaginées, ne sauveraient pas également ces mêmes apparences. Ce principe, qu'il avait lu dans Simplicius, Saint Thomas l'a formulé à deux reprises ; nous allons en retrouver l'affirmation dans la bouche d'un maître particulièrement qualifié pour représenter l'esprit et les tendances de l'Université de Paris ; nous avons nommé Jean de Jandun.

JEAN DE JANDUN

Jo haïmes Gendini, Ghandoni, de Gandinio, de Gendinio, de Ganduno, de Gandone, de Gandono, de Jandono, de Genduno, de Jandimo, telles sont les dénominations multiples que les textes contemporains attribuent au maître dont nous allons parler 1 ; les imprimeurs de la Renaissance ont encore accru la confusion en le nommant fort souvement Jean de Gand, Joannes de Gandavo. Un document digne de foi nous apprend qu'il était né au diocèse de Reims ; son nom rappelait donc le village de Jandun, aujourd'hui compris dans le canton de Signi-1' Abbaye et dans le département des Ardennes.

Nous ignorons le temps où Jean de Jandun vint étudier, puis enseigner en la Faculté d es Arts de Paris ; mais nous pouvons tenir pour certain qu'en 1316, il avait déjà la réputation d'un professeur expérimenté. En cette année-là, Jeanne, femme de Philippe le Rel, ayant fondé le Collège de Navarre, la charge de « maître des artiens » fut confiée à Jean de Jandun ; en cette même année, Jean XXII confiera à notre philosophe un des canonicats du chapitre de Senlis.

« Jean de Jandun était donc 2 à Senlis le 3 juillet 1323 quand il reçut d'un de ses amis une lettre contenant, entre autres, ces mots d'une saveur toute scolastique : « Tu dois avouer, je pense, » qu'être à Paris, c'est être, dans le sens absolu, simpliciter;

1. Tous les renseignements biographiques sur Jean de Jandun sont tirés de la belle étude suivante : Noël Valois, Jean de Jandun et Marsile de Padoue, auteurs du Defensor pacis (Histoire littéraire de la France, t. XXXIII, pp. 528- 628).

Page 1