Voir : Première partie, Ch. X, § IV ; t. II, pp. 94-Q
3. /Egidii Romani Op. laud , Pars secunda, cap. XXXII; éd. cit., fol. 49' col. b.
ainsi, si les planètes n'avaient ni excentriques ni épicycles, si elles se mouvaient uniquement du mouvement de leurs sphères, personne ne pourrait nier que les sphères des planètes ne fussent détachées les unes des autres et détachées aussi de la huitième sphère ; cela est évident par les divers mouvements de ces corps... A moins qu'on ne veuille tomher en des opinions déraisonnables et dire que les planètes se meuvent au sein de leurs orbes comme les poissons dans l'eau; alors, en effet, il y aurait division du corps de l'orbe ou formation d'un espace vide ou compénétration de deux corps en un même lieu. Ou bien encore à moins qu'on ne veuille tomber en une autre opinion déraisonnable et dire : Une masse d'eau peut, tout en demeurant continue, se mouvoir partie vers un certain lieu et partie vers un autre lieu ; ainsi pourraient faire les divers orbes ; mais il n'en peut être ainsi sans que l'eau se partage [en masses mues différemment] ; de même, on ne pourrait faire une telle supposition à l'égard des orbes sans admettre que les orbes sont détachés les uns des autres ».
Au contraire, si nous admettons l'existence des excentriques et des épicycles, « nous pouvons sauver 1 toutes les apparences sans supposer que les sphères des planètes soient détachées les unes des autres et de la huitième sphère. Nous pouvons admettre qu elles forment toutes un seul corps continu. Avec ce corps continu, les excentriques des planètes ne sont pas en continuité, mais seulement en contiguïté ; comme nous le disions plus haut, ils sont logés dans ce corps continu comme la moelle l'est dans l'os ; or il est vain qu'un effet soit produit par des moyens plus nombreux lorsqu'il pourrait, et aussi bien, se produire par des moyens moins nombreux (frustra fît per plura quod potest fteri per pauciora et h que bene) ; nous pouvons donc admettre qu'à partir du globe de la Lune et au-dessus, il existe un corps unique, continu avec la huitième sphère, et supposer qu'au sein de ce corps, il y a, de la manière que nous avons dite, des excentriques et des épicycles; ces hypothèses faites, en effet, nous pouvons sauver toutes les apparences ; ceux mêmes qui sont peu instruits en Astronomie peuvent fort bien le reconnaître ; en effet, il n'est pas nécessaire de donner aux sphères des planètes un mouvement autre qu'à la huitième sphère ; il suffit d'attribuer un tel mouvement propre aux excentriques et aux épicycles ».
i. ^GiDii Romani Op. laud., Pars secunda, cap. XXXVI; éd. cit., fol. 53, col. c.
Ir ASTRONOMIE PARISIENNE. — II. LÊS PHYSICIENS li5
Cette masse céleste qui, de la concavité de l'orbe de la Lune, s'étend, à la façon d'un solide continu, jusqu'à l'orbe des étoiles fixes, quel en est le mouvement? C'est ce qui reste à examiner.
Dans son Opus hexaemeron, Gilles de Rome revient fréquemment au mouvement de la sphère des étoiles fixes 1 ; cette insistance suffirait à nous apprendre, si nous ne le savions déjà par ailleurs, que les systèmes proposés pour rendre compte du mouvement de précession des équinoxes occupaient fort les astronomes de son temps.
« La huitième sphère, écrit Gilles 2, se meut de deux mouvements contraires ; elle se meut, en effet, d'Orient en Occident sur les pôles de l'équateur ou pôles du Monde, et elle se meut en sens contraire, d'Occident en Orient, sur les pôles du Zodiaque, qui sont les propres pôles de la huitième sphère. Le premier de ces mouvements est bien connu ; mais, il n'est pas et ne peut pas être le mouvement propre de la huitième sphère ; c'est, comme on le verra clairement plus loin, le mouvement du premier mobile qui communique sa rotation à la huitième sphère. Au contraire, l'autre mouvement de la huitième sphère, celui qui est de sens contraire au précédent et qui s'effectue sur les pôles du Zodiaque, est caché à tel point qu'il ne peut être saisi sans le secours des armilles et des instruments d'Astronomie ; il y a plus : beaucoup prétendent, et c'est même le commun dire, que la difficulté de le découvrir est si grande qu'on ne l'avait pas encore aperçu au temps d'Aristote ; et en effet, selon Ptolémée, il n'est que d'un degré en cent ans ; il est donc bien difficile de percevoir un mouvement qui emploie autant de temps... Au sujet de la difficulté qu'il y a à découvrir ce mouvement, nous pouvons dire non seulement qu'il s'est écoulé beaucoup de temps avant qu'il ne fût découvert, mais encore qu'il n'est peut-être pas bien connu, même actuellement. Ptolémée, en effet, a pensé qu'il était d'un degré en cent ans et qu'il accomplissait, de cette manière, une révolution complète. Tébith, au contraire, suppose qu'il s'accomplit sur les têtes du Bélier et de la Balance, et que la huitième sphère, mue de la sorte, rétrograde avant qu'elle n'ait accompli une révolution entière. Nous sommes donc assurés que la huitième sphère se meut de deux mouvements contraires, car cela, les instruments
[. Ed son Commentaire sur le Second livre des Sentences, il se borne à indiquer sommairement, comme preuve de l'existence d'une neuvième sphère au- «lessus de la sphère des étoiles fixes, le mouvement de précession admis par Ptolémée (/Egidii Romani Scriptum super Secundo libro Sententiarum, Dist. XIV, quaest. I; éd. cit., fol. sign. dd 2, col. d).
2. i^GiDii Romani Op. ïaud., Secunda pars. cap. XV ; éd. cit., fol. 36, col. d.
L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
astronomiques le prouvent clairement. Mais, par suite du caractère caché que présente le mouvement de la huitième sphère, peut-être ne sait-on pas bien si une révolution complète est effectuée, comme l'admet Ptolémée, ou bien si la marche devient rétrograde avant que la révolution soit complète, comme le suppose ïébith ; sur ce point, toutefois, les astronomes semblent tenir pour le parti de Tébith et abandonner celui de Ptolémée. »
Aux deux systèmes proposés pour figurer le mouvement de la sphère des étoiles fixes, le système de la précession et le système de l'accès et du recès, Gilles de Rome fait diverses autres allusions ; en voici une 1 où ces deux systèmes se trouvent définis avec une assez grande précision :
« Le mouvement du premier mobile est fort rapide, car il accomplit une révolution en un jour et une nuit ; au contraire, le mouvement de la huitième sphère et des sphères des planètes est très lent ; il se fait en trente-six mille ans, car il est d'un degré en cent ans. C'est, du moins, l'opinion de Ptolémée, lequel admet que, par ce mouvement, la huitième sphère accomplit une révolution entière. Mais Tébith, dans un certain traité De accessit et recessu octavœ sphœrœ dont il est l'auteur, veut que la huitième sphère revienne en arrière avant d'avoir accompli une révolution entière d'Occident en Orient ; ledit Tébith imagine deux petits cercles décrits l'un sur la tête du Bélier et l'autre sur la tête de la Balance, et c'est suivant ces deux petits cercles que se meut la huitième sphère. Selon cette hypothèse, il n'est pas nécessaire d'accorder au mouvement de la huitième sphère autant de temps que lui en accordait Ptolémée. Il y a plus ; si l'hypothèse de Ptolémée était exacte, notre terre habitable deviendrait un jour inhabitable par l'effet du mouvement de l'auge du Soleil. »
Gomment doit-on entendre cette dernière phrase ? Gilles de Rome va nous l'expliquer en détail au Chapitre suivant2 où il montre « que l'excentricité du Soleil ne fait pas, dans la partie septentrionale de la Terre, que l'été soit froid et l'hiver chaud, mais qu'elle apporte seulement un certain tempérament. »
Le Soleil, en effet, parcourt un cercle excentrique à la Terre ; « la partie septentrionale de ce cercle est la plus éloignée de la Terre, et la partie méridionale en est la plus voisine ; cela est évident pour ceux qui connaissent l'Astronomie. Or, -en été, le
1. y^GiDii Romani Op. laud., Prima pars, cap. XVI; éd. cit., fol. i5, col. d.
2. ^gidii Romani Op. laud., Pars prima, cap. XVII : Quod eccentricitas Solis in septentrionali parte terrse non facit a^statem frigidam et hyemem calidam, sed quoddam temperamentum adducit. Éd. cit., fol. i6, coll. a, b et c.
Soleil se trouve dans les signes septentrionaux et, en hiver, dans les signes méridionaux; partant, il est plus loin de la Terre en été qu'en hiver. Nous avons donc bien dit : En été, il y a deux causes de chaleur, la direction verticale des rayons et le plus long séjour [du Soleil au-dessus de l'horizon], car les jours sont longs en été ; mais il y a aussi une cause de froid qui tempère [les effets des deux premières], c'est la distance du Soleil à la Terre, puisqu'en été, le Soleil se trouve en cette partie de son cercle qui est la plus éloignée de la Terre...
» On- peut voir par là que s'il y avait un continent dans la zone méridionale au delà du Zodiaque, ce continent ne serait pas "habitable ; les habitants de ce continent, en effet, auraient l'hiver tandis que nous avons l'été ; mais, sur ce continent, il n'y aurait aucun tempérament ; ils auraient à la fois, en hiver, toutes les causes de froid... et, au contraire, en été, ils auraient toutes les causes de chaleur.
» Ptolémée a supposé que nos contrées deviendraient un jour inhabitables ; il a pensé, en effet, que l'auge du soleil, c'est-à-dire la partie du cercle en laquelle le Soleil est le plus éloigné de la Terre, devait accomplir une révolution entière, en sorte qu'un jour, il deviendrait méridional ; cela posé, le Soleil se trouverait, durant l'hiver, en la partie de son cercle qui est la plus éloignée de la Terre ; toutes les causes de froid seraient donc réunies en hiver et toutes les causes de chaleur en été.
» Mais on a reconnu que la huitième sphère n'avait pas le mouvement imaginé par Ptolémée, comme le montre Tébith en son livre : De accessit et recessu octavœ sphœrœ. En effet, cette sphère tourne sur les têtes du Bélier et de la Balance de telle sorte que l'auge du Soleil ne devienne jamais méridional ; partant, nos contrées seront toujours habitables. »
Cette raison^en faveur du système de l'accès et du recès avait ravi, nous le savons, l'acquiescement de Roger Bacon; Jean de Sicile, lui aussi, avait tenté de l'exposer, mais si maladroitement qu'il l'avait rendue méconnaissable ; Gilles de Rome, au contraire, le présente en pleine clarté.
Peut-être lira-t-on avec intérêt ce que le même auteur écrit de ceux qui voyaient 1 la Grande Année platonicienne dans la durée de trente-six mille ans attribuée par Ptolémée à la révolution de la sphère des étoiles fixes.
« La huitième sphère et les sphères de toutes les planètes tour-
i. ^Egidii Romani Op. laud., Pars prima, eap. XVI; éd. cit., fol. i5, col. b.
L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
nent sur les pôles du Zodiaque, d'Occident en Orient, par un mouvement contraire à celui du premier mobile. Ce mouvement est très lent, car, selon Ptolémée, il est d'un degré en cent ans ; comme le ciel a 360°, ce mouvement est complet en trente-six mille années, d'après Ptolémée. Cette durée est celle que Platon nommait la Grande Année ; il assurait qu'après l'achèvement de la Grande Année, toutes choses reviendraient au même point. Si donc à telle époque, Platon enseignait en telles écoles, se trouvait en telle chaire, et avait tels élèves, au bout de trente-six mille ans, la Grande Année étant accomplie, le même Platon devait se retrouver dans les mêmes écoles, sur la même chaire, devant les mêmes élèves et prononcer les mêmes discours. Mais cette supposition est trop insensée pour mériter que l'on considère les impossibilités qui en résultent ; laissons-la donc comme un vain propos. »
La huitième sphère étant animée de deux mouvements en sens contraire l'un de l'autre, un seul de ces deux mouvements, le mouvement lent, peut lui être propre ; l'autre, le mouvement diurne, lui est assurément communiqué par une sphère située au-dessus d'elle, par un ciel cristallin dépourvu d'étoiles. C'est une proposition que Gilles de Rome formule à plusieurs reprises et qu'il démontre 1 à l'aide des principes bien connus de la Physique péripatéticienne.
Encore que VOpus hexaemeron soit une œuvre théologique plutôt qu'un traité scientifique, il nous a fourni des renseignements assez détaillés sur les opinions que Gilles de Rome professait en Astronomie. Avec tous ceux qui, de son temps, observaient le cours des astres, il repousse l'hypothèse d'Alpétragius pour se rallier au système des excentriques et des épicycles. S'il éprouve quelque hésitation, c'est seulement au sujet du mouvement qu'il convient d'attribuer à la sphère des étoiles fixes ; entre l'hypothèse de la continuelle précession vers l'Orient et l'hypothèse de la trépidation, il demeure en suspens; il penche toutefois, comme la plupart des astronomes de son temps, vers la supposition de l'accès et du recès.
Il est permis de remarquer que Gilles de Rome ne fait aucune allusion à la synthèse alphonsine par laquelle les deux hypothèses de la continuelle précession et de la trépidation se trouvent admises simultanément et sont composées entre elles. MOpus hexaemeron s'exprime, à l'égard du mouvement de la huitième sphère, comme
[. Voir, en particulier: /Egidii Romani Op. laud., Secundo pars, cap. XVI (éd. cit., Col. ?>-j, coll. a, h, c et d). Gap. XXXVI (éd. cit., fol. 52, col.d; fol. 53, col 1. a, b et c).
s'exprimaient, vers La fin du xmc siècle, un Bernard de Verdun, un Guillaume de Saint-Gloud ou un Jean de Sicile, alors que les Tabulai Alfonsii étaient encore inconnues à Paris.
les Démonstrations sur la théorie des planètes, faussement