Jean Buridan, loc. cit.; éd. cit., fol. LXXII, col. a
L'ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
premier moteur, tandis que chaque sphère partielle a son mouvement particulier. Il ne faut donc pas admettre l'existence d'une neuvième sphère à titre de premier mobile approprié au premier moteur ; c'est le ciel tout entier qui est, en son ensemble, le mobile approprié au premier moteur; c'est ce mobile que le premier moteur, meut, en sa totalité, d'un seul mouvement simple qui est le mouvement diurne ; tandis que ses sphères sont mues, par des moteurs particuliers et divers, de mouvements différents les uns des autres...
» L'objection est sans valeur, qui consiste à dire : Les astronomes supposent l'existence de cette sphère. Il n'est pas nécessaire, en effet, de la supposer, si ce n'est par l'imagination, afin de pouvoir plus aisément comparer au mouvement diurne tous les mouvements particuliers des sphères célestes ; ainsi donc, en l'imagination, il est bien nécessaire de supposer cette neuvième sphère, mais sans affirmer, cependant, si elle existe ou non en réalité. »
Cette neuvième sphère conçue non point comme un orbe réel, mais comme un solide imaginé par le géomètre afin qu'on y puisse rapporter les mouvements des astres, c'est bien celle qu'avait considérée Simplicius, dont l'influence se laisse ici deviner. Nous allons trouver, d'ailleurs, en lisant les Questions de Buridan, un écho de l'enseignement que Simplicius donnait au sujet des hypothèses astronomiques, de cet enseignement que nous avons entendu à plusieurs reprises, répété par Saint Thomas d'Aquin et par Jean de Jandun.
« Je délie l'autorité des astronomes, écrit Buridan *, et je dis, comme le dit le Commentateur, que les astronomes n'ont pas à se soucier de savoir par quels moteurs sont mus les corps célestes, si c'est par eux-mêmes ou par des intelligences ; ils n'ont pas non plus à rechercher s'ils sont mus par un seul moteur ou par plusieurs moteurs, ni si une sphère est ou non mue par une autre sphère. Il leur suffit de savoir que les corps célestes sont mus de tant de mouvements et avec telles vitesses, car, par là, ils veulent seulement reconnaître les rapports de situation que les astres ont les uns à l'égard des autres ou qu'ils ont à notre égard. Il leur suffit donc de recevoir l'hypothèse la plus facile à imaginer, selon laquelle, si elle était vraie, les astres se mouvraient d'autant de mouvements et avec les mêmes vitesses qu'ils se meuvent à présent ; et ils ne doivent point se soucier de savoir s'il en est en réalité comme ils l'imaginent ( Et ideo snfficit eis acciperr faci-
i. Jean Buridan, toc. cit.; éd. cit., fol. LXXII, col. c.
- L ASTRONOMIE PARISIENNE
— II. LES PHYSICIENS
liorem imaginationem. secundum qaam, si esset vera, corpora cselestia moverentar tôt mot i bus et talibus velocitatibus sicut nunc moventur, et non debent curare utrum sit ita in re sicut imaginantur). Si l'on supposait, par exemple, qu'une neuvième sphère entraîne toutes les autres, que chaque sphère entraîne son épicycle, il arriverait exactement la même chose, relativement aux divers aspects des étoiles par rapport à nous ou les unes par rapport aux autres, que ce qui arrive selon le mode d'exposition ici adopté 1 ; il est donc licite aux astronomes d'imaginer une hypothèse autre que celle-ci ; cela n'est point contraire à leur science ni au genre de vérité qu'ils ont l'intention d'établir. Mais entre de telles hypothèses, imaginées par eux ou par d'autres, il appartient au philosophe de rechercher laquelle est vraie et laquelle ne l'est point (Sed de talis imaginationibus eorum et aliorum, philosophus habet inquirere quœ sit vera et quœ non). »
Les principes si clairement rappelés dans ce passage, Buridan les invoquera de nouveau, mais plus brièvement, dans sa très intéressante discussion touchant l'hypothèse des épicycles.
A l'encontre du système des excentriques et des épicycles, il énumère 2 les objections accumulées autrefois par Averroès. « L'avis opposé, ajoute-t-il 3, est admis par Ptolémée et par tous les astronomes modernes. »
Le système de Ptolémée est exposé à l'aide des orbes solides imaginés par les Hypothèses des planètes. Cet exposé donné, notre auteur continue en ces termes :
« Gela dit, sachez ce qui nous paraît vrai.
» Il me paraît fort probable qu'on ne doit pas admettre les épicycles. En effet, si l'on ne met pas d'épicycle en l'orbe de la Lune, on n'en doit pas mettre davantage dans les orbes des autres planètes, car toutes les raisons qui auraient force d'argument pour les autres planètes vaudraient également pour la Lune ; tous ceux, d'ailleurs, qui ont mis des épicycles dans les sphères des autres planètes en ont aussi mis un dans la sphère de la Lune. Si l'on prouve donc qu'il ne faut point attribuer d'épicycle à la Lune, on en conclura qu'il ne faut supposer aucun épicyle.
» Or je soutiens qu'il ne faut point attribuer d'épicycle à la Lune. Dans la tache de la Lune, en effet, se montre une sorte de
1. Buridan rejette l'existence de la neuvième sphère ; en outre il admet que l'épicycle d'une planète n'est pas entraîné par le déférent, mais directement mû parle moteur qui meut également le déférent.
2. Joannis Bukidani Op. laud., lib. XII, qusest. X; éd. cit., fol. LXXIII, col. a.
3. Jean Buridan, toc. cit.; éd. cit., fol. LXXIII, coll. b et c.
L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
silhouette d'homme dont les pieds sont toujours en bas ; or, [si la Lune avait un épicycle], il arriverait que ces pieds nous apparaîtraient parfois en haut; et l'expérience nous montre la fausseté de cette conséquence. Et même, si nous considérons les circonstances où la Lune nous apparaît en un même lieu du ciel, par exemple lorsqu'elle passe au méridien, cette image se montre toujours située, par rapport à nous, de même façon. Mais prouvons la conséquence tout d'abord énoncée : Si les pieds de la silhouette nous apparaissent en bas lorsque la Lune est à l'apogée de l'épicycle, ils nous apparaîtraient en haut lorsque la Lune vient au périgée de l'épicycle ; le mouvement de l'épicycle, en effet, renverse la Lune de telle sorte que la partie inférieure devienne la partie supérieure. »
L'objection opposée par Buridan à l'existence de l'épicycle lunaire et, partant, de tous les épicycles, avait été examinée déjà par Roger Bacon1, par Bernard de Verdun2, par Richard de Middleton3; dans l'exposé de Richard de Middleton, nous avions relevé une inadvertance que nous retrouvons en celui de Buridan ; par le mouvement de l'épicycle, en effet, il n'arriverait pas qu'un même hémisphère de la Lune se trouvât tantôt à la partie septentrionale et tantôt à la partie méridionale, mais bien qu'un même hémisphère fût alternativement vu et caché à nos yeux.
« Pour résoudre cet argument, poursuit Buridan, il n'est, sachez-le bien, qu'une seule échappatoire ; elle consiste à dire que, de même que l'épicycle se meut autour de son propre centre, de même le corps de la Lune se meut autour de son centre particulier, en sens contraire du mouvement de l'épicycle, et avec la même vitesse ; en sorte que la Lune accomplisse sa révolution dans le temps même où l'épicycle accomplit la sienne. Et il est bien certain que la supposition ainsi imaginée, si elle était exacte, résoudrait l'objection ; la partie de la Lune qui était en haut avant [le parcours d'une demi-révolution de l'épicycle] est encore en haut après.
» Mais à la supposition ainsi imaginée, on peut faire une objection ; si le corps de la Lune avait ainsi un mouvement propre, on devrait, avec autant de raison, attribuer des mouvements propres aux autres planètes et aux autres étoiles ; chaque étoile, en effet, est un corps sphérique comme la Lune. »
Or, pour les planètes autres que la Lune et pour les étoiles, ce