Ibid., XIV
13. Cf. Allmer, dans Musée de Lyon, I, p. 140 et suiv., 162 et suiv.
14. Cf. Ruggiero, Dizionario epigrafico, XI, 1, p. 176 et suiv.
Pour que ses auditeurs apprécient mieux encore le mérite des Gaulois, mais aussi et peut-être surtout pour se procurer une nouvelle occasion d’étaler vaniteusement son moi — après sa gloire de conquérant son importance de censeur ! —, Claude rapproche du cens provincial de Drusus son propre et actuel cens romain: Quod opus quam arduum sit nobis, nunce cum maxime, quamois nihil ultra, quam ut publice notae sint faculltates nostrae, exquiratur, nimis magno experimento cognoscimus. I fait ou plutôt — car l'expression trahit, je crois, son intention — il veut faire un raisonnement a fortiori. Ce raisonnement, le voici dans toute sa force et sa clarté, d’après la paraphrase de Nipperdey-Andresen ? : « Puisqu’une enquête qui ne doit servir qu'à dresser une statistique officielle de nos fortunes — mon actuel recensement romain nous est si pénible à nous, Romains, qui en avons l'habitude, à plus forte raison les Gaulois, qui n'y étaient pas habitués, durent-ils être inquiets et mécontents d’une inquisition — le recensement provincial de Drusus —— qui comportait pour eux des conséquences pécuniaires ». Je dis que Claude a gauchement rendu sa pensée, car il a omis le membre de phrase qui aurait correspondu à #0v0 tum.. et inadsueto Gallis ; et, d'autre part, pour signifier combien son œuvre censoriale paraît pénible, fâcheuse, à ceux qui la subissent, quod opus quam arduum sit nobis — nobis, à nous tous, Romains, si j’adopte l'interprétation de Nipperdey-Andresen —, il emploie un adjectif, arduum, avec lequel ce membre de phrase semble signifier combien la tâche est pénible, difficile, pour celui qui l’accomplit — nobis, à moi, censeur. Arduum opus, c’est proprement une opération pénible à faire ; une opération pénible à subir, c'est molestum opus. L'impropriété que Nipperdey-Andresen impute à Claude est même tellement choquante, que je me demande si ce n’est pas justement la dernière idée, et non la première, que Claude a exprimée, commettant ainsi une gaucherie encore plus grave, brisant la force et troublant la clarté de son raisonnement, puisqu'il ne s'agissait pas de comparer sa tâche de censeur à celle de Drusus censiteur, mais l’état d'esprit des recensés, Romains d’aujourd’hui et Gaulois d’alors. J'avais peut-être, en somme, le droit d'avancer que cet a fortiori reste velléité plutôt qu’il ne devient réalité. Si je ne l’avance pas à coup sûr, c’est qu'il y a dans la phrase, avec le pluriel équivoque nobis, d’une part un vrai pluriel, nostrae facultates, de l’autre un faux pluriel qui ne concerne que Claude, cognoscimus ?.
Si le discours authentique se terminait avec cette phrase, comme nous essaierons de le démontrer, le plaidoyer direct de Claude pour les Gaulois n’était que la réfutation d’un seul grief. A la réfutation Tacite ajoute une confirmation. Non seulement il n’y a pas dans l’ancienne hostilité des Gaulois une raison valable de refuser le us honorum à ceux d’entre eux qui le sollicitent, mais il y a par ailleurs des raïsons de le leur accorder. Il y en a trois, que Tacite ramasse dans cette unique phrase: Zam moribus, artibus, affinitatibus nostris mixti, aurum et opes suas inferant potius quam separati habeant. La civilisation romaine est à présent la leur; ils ont déjà contracté avec les Romains des alliances de famille ; admis aux magistratures et au sénat, ils viendraient nécessairement habiter Rome, ils y apporteraient leur richesse, ils ne seraient plus seuls à en jouir. Notons d’abord que, tandis que la réfutation disculpe tous les Gaulois,
1. Notons l’emphase dé l’expréssion nimis magno experiménto cognoscimus.
2, « Nobis im Gegensatz zu den Galliern, «uns, den Rômern », von denen man doch wegen der Gewôhnung erwarten sollte, das wir ihm leichter unterwerfen würden.. Mit quam vis. exquiratur sagt er, dass man die Abschatzung des Vermôgens bloss aus statistischem Interesse vornehmeé, nicht um Steuern darauf zu legen, wie in Gallien ».
3. Nipperdey-Andresen : « Cognoscimus bezeichnet bloss den Claudius ». Je ne pense pas que personne songe à comprendre que Claude parle de lui-même et de son collègue Lucius Vitéllius. Ni dans le récit de Tacite il n’est aucunement question de ce collègue ni dans le contexte antérieur du discours de Claude : censurae mede, 1. 46, et non pas censurae nostrae ; cogitationem hominum, quam.. occursuram mihi provideo, 1. 2 et suiv., et non pas nobis ; etc.
cette confirmation ne concerne que l'élite des Gaulois, les primores en instance afin d'obtenir le îus honorum ; cela est évident surtout pour le troisième argument. Notons ensuite qu’elle est aussi une réfutation, si l’on veut, mais la réfutation de griefs que ni Claude n’a relevés, ni Tacite dans son discours de Claude. Il les a formulés ou impliqués dans son réquisitoire des adversaires. Transportons-les ici pour la paraphrase du passage qui nous occupe: « On dit que si les requérants avaient gain de cause, ce serait l'invasion de la eurie par une horde d’étrangers, de captifs en quelque sorte !, de barbares ; ce serait la profanation de nos honneurs?. Non, ces Gaulois sont nos égaux et nos semblables par la civilisation et les mœurs. A-t-on même le droit de les traiter dédaigneusement d’étrangers, alors que bon nombre de leurs familles ont contracté des alliances avec les nôtres ? Grâce à leur richesse, dit-on, ils encombreront tout, ils accapareront toutes les places, au préjudice de notre noblesse pauvre, des vrais Romains#. Ce n’est pas ainsi qu'il faut voir les choses ; il faut considérer plutôt que cette richesse dont ils sont maintenant seuls à jouir chez eux, nous en jouirons ici avec eux, lorsque nous les aurons mis dans le cas et l’oblisation de résider à Rome». Les deux premières raisons nous semblent excellentes: il est bien vrai que la romanisation des Gaulois a fait assez de progrès pour qu’on puisse les admettre à recruter le sénat romain. La troisième, en tant que réfutation, n’est qu’une échappatoire et nous rappelle la réponse authentique de Claude à la question: Quid ergo ? non Italicus senator provinciali potior est ? En tant que confirmation, il vaut mieux ne la point serrer de près.
4. Il n’était pas possible d'analyser et de commenter la seconde partie du discours de Claude sans en faire, au moins pour le fond, le parallèle avec la partie correspondante du discours que lui prête Tacite. Car c’est ici que l’imitation se tient le plus près de l'original, ou mieux c’est ici seulement que nous pouvons constater l’imitation un peu suivie d’un passage de l’original. Mais ce parallèle n’est qu'un faible élément de l’étude comparative qu’appellent les deux versions, si faible que, le considérant comme négligeable et bravant le risque de quelques redites, nous allons maintenant reprendre la comparaison pour la faire intégrale et totale, je veux dire au triple point de vue du fond, de l'ordonnance et de la forme. Il en résultera d’abord ung estimation oratoire exacte et précise de la Table Claudienne, la supériorité de Tacite mettant presque toujours, mais non pas toujours, en relief l’infériorité de Claude. En outre elle nous procurera, elle seule peut nous procurer, le moyen de répondre avec probabilité à ces deux questions: que manque-t-il avant le début manifestement tronqué de la première colonne ? manque-t-il quelque chose après la fin intacteévidemment de la deuxième colonne ? Pour combler par approximation la grande lacune médiane nous avons eu recours à Tacite, à son réquisitoire des opposants et à son plaidoyer de Claude, mais à d’autres ressources aussi *. Pour essayer de restituer le commencement perdu et de décider si nous possédons ou non la fin du document épigraphique, nous n’avons pas d'autre ressource que la réplique littéraire. Le parallèle que nous allons entreprendre n’est pas, cela va sans dire, chose nou-
. An parum quod Veneli et Insubres curiam inruperint, nisi coetu alienigenarum velut captivilas inferatur ?
. Fruerenlur sane vocabulo civilalis ; insignia patrum, decora magistraluum ne vulgarent.
. Quem ultra honorem residuis nobilium, aul si quis pauper e Latio senator foret ? Oppleturos omnia diviles illos… . IIIe partie, 8 III, n° 3.
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velle, mais la plupart de nos devanciers l'ont réduit à une appréciation comparative plus ou moins brève et ceux qui l'ont développé davantage n’ont abouti qu'à des esquisses incomplètes et parfois même inexactes !, Le travail spécial que Schmidtmaÿer ? lui a consacré, malgré son étendue, n’apporte presque rien de nouveau #, est dépourvu souvent de finesse, parfois de justesse.
2. Tacite aurait pu, s'il l'avait voulu, reproduire le discours authentique. II a eu le moyen de le connaître, puisque ce discours impérial avait été inséré, selon l'usage, dans le procès verbal de la séance sénatoriale et se trouvait donc dans le recueil des Acta senatus * que nous savons par son propre témoignage qu'il a au moins une fois consulté $, Il a eu le moyen de connaître le discours de Claude et il Va connu effectivement. Car les ressemblances entre les deux versions ne se réduisent pas à ce qui est, plus que naturel, nécessaire chez deux orateurs traitant le même sujet indépendamment l’un de l’autre. L'absence de la demande formelle du us honorum pour les primores Galliae, V'assertion inexacte que rien n’a troublé la paix dans les Gaules depuis la conquête jusqu'au temps de Claude, avec oubli volontaire du soulèvement de Florus et Sacrovir, sont des particularités communes trop frappantes pour que la communauté soit fortuite. Le discours que Tacite prête à Claude n’est pas indépendant de celui que Claude avait prononcé; Tacite ne l’a pas fabriqué de toutes pièces. Comment aurait-il pu y songer, quand l’original existait et qu'il savait où le chercher ? C’est le discours réel qu'il a refondu. Pourquoi n’a-t-il pas voulu le reproduire tel quel? Pour se conformer à sa règle personnelle qui était d’ailleurs la règle traditionnelle de l'historiographie grecque et romaine. On l’a démontré souvent, il suffira de le rappeler brièvement ici, les historiens de l'antiquité classique, Thucydide, Salluste, Tite Live, tout comme Tacite, fabriquaient de toutes pièces les discours qu'ils prêtaient à leurs personnages, quand ils n'avaient pas eu connaissance des discours réellement prononcés ; et, quand ils les connaissaient, ils les refaisaient, obéissant en cela à une double raison, souci de beauté littéraire et, quelque paradoxale que l'affirmation paraisse de prime abord, souci de vérité historique. Ils inséraient des discours dans leur narration, afin que ces morceaux oratoires, d’une part, y fussent des ornements, d’autre part, y remplissent la fonction de caractériser, plus dramatiquement que ne l’eût fait une dissertation ou un portrait direct, une situation ou un personnage. S’estimant capables de faire mieux que la réalité en vue de ce dessein historique, ils se substituaient dans chaque cas à l’orateur réel et parlaient comme à sa place ils eussent parlé. Dans l'espèce, Tacite estima qu'il traiterait mieux que Claude ne l'avait traitée la question de l'octroi du us honorum aux Gaulois, que le plaidoyer refondu serait en quelque sorte plus vrai historiquement. D'autre part, la préoccupation de la valeur artistique les dissuadait, ses devanciers et lui, d'intercaler dans le
1. Par exemple, Niebuhr, Einige Benerkungen..., p. 34 ; Zell, Claudii imperatoris oratio, dans ses Opuscula, p. 114 et 116—Monfalcon, Monographie, 2° 6d., p. 8 et suiv. ; A. de Boissieu, Znscriptlions antiques, p. 137 ; Allmer, dans Musée de Lyon, I, 85 et suiv. ; G. Bloch, dans Lavisse, Histoire de France, T, 2, p. 231 ; Ad. Ziegler, Die Regierung des Kaïisers Claudius I, Programme de Kremsmünster, II, 1880, p. 27 et suiv.; R. Rodenwaldt, De orationum Tacitearum fide historica, Diss. inaug. lena, 1875, p. 11 et suiv. ; Ph. Fabia, Les sources de Tacile, 1893, p. 330; Münzer, Die Verhandlung.…., p. 37 et suiv. ; Hardy, The Speech of Claudius, p. 93 et suiv.
2. Rudolf Schmidtmayer, Die Rede des Kaisers Claudius über das Ius honorum der Gallier bei Tacilus, Ann., XI, 24, und die wirklich gehaltene Rede, dans Zeitschrift für die ôsterreichischen Gymnasien, 1890, p. 869-887.