Ann., XV, 74. Cf. Les sources de Tacile, p. 312 et suiv
tissu de leur récit des pièces disparates, de style divers, souvent inférieur au leur ou qu'ils jugeaient tel. Dans l'espèce, Tacite jugea que le discours de Claude, production oratoire fort médiocre en effet, déparerait sa narration; il voulut le rendre digne du contexte et, pour cela, d’abord il l'écrivit de son style.
3. Il dépouilla la matière de la forme sans élégance, sinon sans prétention, dont Claude l'avait habillée, pour la vêtir entièrement à sa façon. Même dans le passage où, quant au fond, sa version se tient le plus près du texte authentique, dans le plaidoyer direct en faveur des Gaulois, le style garde à peine trace du style de l'original. L’allure du développement est toute différente. Claude plaide en trois périodes, Tacite en une série de petites phrases dont les plus longues n’ont que deux courtes propositions. Parmi le détail de l’expression nous ne voyons presque rien qui provienne du modèle, rien hormis un adjectif au lieu du substantif de même racine: l’idée que l'empereur traduit par immobilem fidem, Vhistorien la rend par continua. ac fida pax. Pour l'ensemble de limitation, la réminiscence la plus sensible de l'original est l'emploi du même verbe et du même adjectif dans la phrase qui signifie que Rome n’a pas à se repentir d’avoir admis des provinciaux dans la curie: Num paenitet Balbos… nec minus insignes viros. dit Tacite, se souvenant sans doute que Claude avait dit: T'ot ecce insignes iuvenes… non magis sunt paenitendi…, et plus loin: ex Luguduno habere nos nostri ordinis viros non paenitet”.
A changer ainsi de vêtement, la matière n’a point perdu. Comme écrivain, Tacite est un admirable artiste. S'il n’a pas créé la mode qu'il porte, il la porte avec une distinction qui n'appartient qu'à lui. Claude n’est qu'un médiocre disciple de Tite Live?. Il ne réussit même pas toujours à exprimer clairement sa pensée ; rappelons-nous: non magis sunt paenitendi senatores quam paenitet Persicum.… legere. Souvent il exprime lourdement et gauchement, en de longues phrases qui ne ressemblent point du tout à la période cicéronienne, aisée dans sa complexité, harmonieuse dans son ampleur, tandis que celle de Claude, exagérant encore les défauts de son maître, accumule sans mesure les propositions et enchevêtre sans ordre principales et subordonnées. Déjà la phrase qu'il consacre à Tarquin l'Ancien est caractéristique de cette syntaxe maladroite. Trois propositions explicatives y suivent un complément causal, propter temeratum sanguinem, la première, quod... natus erat, expliquant le mot essentiel de ce complément, temeratum ; la seconde, ut quae.…. necesse habuerit.…, un mot de la première, inopi ; la troisième, cum domi repelleretur.…, gouvernant l’ensemble de ce complément, dont elle a été trop longuement séparée par les deux autres, et servant à expliquer, non pas la principale, regnum adeptus est, mais une temporelle intermédiaire, postquam Romam migravit. Pour que cette période cessât d’être pénible et confuse, il aurait fallu l’alléger du détail oiseux ut quae. habuerit…., vlacer cum en tête, avant le complément prépositionnel propter.., et faire de la temporelle postquam Romam migravit, une première principale coordonnée par atque ibi avec la principale actuelle, regnum adeptus est. Non moins significative est la phrase consacrée à Servius Tullius, même si on admet charitablement qu’elle doit être coupée en deux par une ponctuation forte après Ocresia, qui implique l’ellipse de est après insertus. Que serait-ce si on tenait in-
1. Rien ne rappelle, dans la version de Tacite, les archaïsmes et les vulgarismes de l'original. Nipperdey-Andresen y relève quelques particularités de la langue de Tacite : repens, pour recens ; in nos, pour apud nos, regnaverunt; ou de la prose postclassique : Etruria, pour ex Etruria, accilos.
2. Cf. Norden, Die antike Kunstprosa, 1, p. 236 ; Herm. Peter, Die geschichtliche Lilteralur über die romische Kaïserzeil, II, p. 300 et suiv.
sertus pour un simple participe, une apposition d’où dépendraient les deux autres, captiva natus Ocresia et Caeli quondam Vivennae sodalis, introduites chacune par une proposition hypothétique ? Même avec la susdite ponctuation, la phrase reste lourde et embarrassée, surtout dans sa deuxième partie. Une première apposition dépendant de l'hypothèse, si Tuscos (sequimur), y est suivie d’une temporelle, postquam… excessit, contenant une nouvelle apposition, varia fortuna exactus, puis de quatre principales, la troisième précédée d’un ablatif absolu, mutato… nomine qui entraîne une incise, nam Tusce Mastarna ei nomen erat. Il y en avait déjà une, nam et hoc inter auctores discrepat, dans la première partie. Et que dire du passage concernant Vienne et les Viennois, où dépend de la principale une première relative, ex qua colonia.…., qui en amène une seconde, cuius liberi, couple interminable par-dessus lequel la prétérition ut. taceam.… se raccroche comme elle peut à cette principale lointaine, avant de se coordonner bizarrement avec une autre principale, et odi... ? Reconnaissons que la plupart des phrases encourent des reproches moins graves ou n’encourent aucun reproche. En général, lorsque Claude se borne à dire ce qu'il doit dire, il s'exprime convenablement. Dès qu'il s’égare dans les superfluités et les digressions, dès que sa pensée divague, son langage s'embrouille. Et si sa pensée divague, c’est faiblesse de son esprit, non
laisser-aller de l'improvisation. Car ce discours ne fut évidemment pas improvisé. Or Tacite observe que
la parole de Claude, toutes les fois qu’elle était préparée, ne manquait pas d'élégance, nec in Claudio, quotiens meditata dissereret, elegantiam requireres *. Ici, du moins s’est-il appliqué à la rendre élégante. Il l’a fréquemment ornée de métaphores, diducta sit, supervenere, succumbere, cum domi repelleretur a gerendis honoribus, promoturi dignitatis suae incrementa, palaestricum prodigiwm, detegere quo tendat oratio, inter imagines maiorum suorum Allobrogici nomen legere, ut vobis digito demonstrem solum ipsum. senatores mittere, destricte causa agenda est, louables ou acceptables, dont la plus pittoresque est pourtant bien un peu prétentieuse, celle qui assimile son argumentation à un voyage, iam enim ad extremos fines. venisti ; egressus adsuetos.… provinciarum terminos sum. Il a, pour animer son éloquence, usé, peut-être abusé, de l'interrogation oratoire: Quid ergo ? non Italicus senator… ? … Quid ultra desideratis. ? et la série: Quid nunce commemorem dictaturae. ? Quid a consulibus. ? Quid in pluris. ? Quid communicatos… ? Il a imaginé, inepte magis quam ineleganter, comme dit à propos de son style historique Suétone ?, la pompeuse apostrophe à soi-même: Tempus est iam, Tiberi Caesar Germanice. Bref, il a écrit ce discours avec beau-
coup de gaucherie, mais avec beaucoup de soin — on y relève à peine une négligence marquée: Quid
ultra desideratis quam ut vobis digito demonstrem solum ipsum ultra fines. ? —, avec un désir très sensible de briller et de plaire, quoique avec une insuffisante sûreté de goût.
«Elle n’y est pas en si beau style » — la harangue de la Table Claudienne — « que Tacite la met en la bouche de Claude », dit fort justement, mais fort vaguement, l’auteur de l'Histoire littéraire de la France. Précisons. Ce qui fait ici le style de Tacite plus beau que celui de Claude, ce n’est pas l’abondance ou l'éclat des ornements. L'emploi des figures de passion s’y réduit aux deux interrogations: Num paenitet Balbos. ? et Quid aliud exitio. ? et à l'affirmation ironique: Seilicet Vulsci et Aequi… Les images y sont diserètement nombreuses, vives, mais non voyantes: Maiores mei. hortantur ; transferendo huec, quod usquam egregium fuerit ; ipsam (Italiam) ad Alpes promotam ; in nomen nostrum coalescerent ; adversus externa floruimus , fesso imperio subventum est ; aurum et opes suas inferant ; etc. Le plus précieux
1” "Arr, XIIT- 13: