‹ La Table Claudienne de LyonChapitre 108 sur 126 · ICI AL 9-71 11D · texte numérisé non relu

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ornement de toute cette page oratoire, ce sont les deux antithèses de la conclusion: quae nunc vetustissima creduntur, nova fuere, et quod hodie exemplis tuemur, inter exempla erit, deux pensées vraies à qui le bonheur de la forme donne un relief saisissant, deux sententiae, genre banal dans la prose et la poésie latines de l’époque post-classique, mais où excelle Tacite, monnaie courante, mais que nul autre ne frappe mieux que lui. Celles-ci sont dignes, à coup sûr, d’être appelées des « mots à la Tacite ». Mais la supériorité de son style réside ici, me semble-t-il, surtout en deux qualités perpétuelles, la plénitude vigoureuse

et l'allure aisée, vigueur de l'expression, aisance de la phrase. La vigueur résulte de la justesse significa-

tive des termes, que ce soient mots propres ou métaphores, et de la concision, poussée jusqu'aux limites extrêmes ! au delà desquelles commencerait l'obscurité, même pour un lecteur attentif et averti. Un lecteur attentif ne peut manquér de voir, dans l’exorde, malgré l'indétermination de paribus, que paribus consilis, c’est une politique pareille, non à une politique pratiquée par les ancêtres de Claude?, mais à celle dont ils ont bénéficié. Plus loin, un lecteur attentif et averti doit comprendre, malgré l'absence du complément in colonias après deductarum, que deductarum per orbem terrae legionum désigne les colonies militaires provinciales, et additis provincialium validissimis, l'assimilation aux colons d’une élite d’indigènes. Plus loin encore, le même lecteur doit comprendre que aurum etopes suas inferant signifie que les riches Gaulois, en devenant sénateurs romains, transféreraient à Rome leur résidence et leur famille. Un élément accessoire de cette concision est l’ellipse# presque constante des formes de esse, ainsi que l’omission fréquente des particules qui servent à lier formellement les idées, quand le rapport et la suite de celles-ci n’ont pas besoin pour être clairs de ce fil apparent. A la question Num paenitet Balbos… ? la réponse est: Manent posteri eorum..., et non pas : Immo manent.. La première partie de l’objection contre les Gaulois est introduite par At, la seconde se passe d'introduction, le parallélisme de At cum S'enonibus pugnavimus avec Capti a Gallis sumus indiquant assez clairement que c’est l’adversaire supposé qui reprend la parole. Comme cette sobre et saine robustesse contraste avec la verbosité flasque de Claude, et avec sa démarche pesante le pas dégagé de Tacite ! Que la phrase se développe en période — Maiores mei…. Neque enim ignoro… Tum solida domi quies.… — ou qu’elle se réduise à une seule proposition, qu’elle soit plus ou moins ample, elle est toujours alerte également. La construction périodique prédomine dans la première moitié du discours, la phrase brève dans la deuxième. Il est tout naturel, en effet, que le rythme change, que l’allure s’accélère, quand l'argumentation passe des généralités historiques au cas précis et actuel des clients de Claude, quand l’orateur entre dans le vif de son sujet, quand il plaide destricte, pourrait-il dire ici aussi, la cause qui lui tient au cœur. Puis, à ce mouvement presque passionné succèdent le calme et la gravité sentencieuse de la péroraison. Et ce qui donne tout leur prix aux qualités du style de Tacite, c’est qu’elles y fleurissent, ou qu’elles ont l’air d'y fleurir, spontanément. Claude avait écrit son discours en artisan laborieux, avec une application manifeste; Tacite a écrit le discours de Claude en artiste doué, sans effort visible.

4. Quant à la matière, Tacite la doit presque toute à Claude. Son action personnelle consiste principalement à supprimer, condenser, retoucher. Il émonde l'arbre touffu avec une rigueur parfois même

1. Même un peu plus loin que ces limites dans la phrase Neque enim ignoro..; cf. IIIe partie, $ III, n°3.

2. Lehmann, Claudius und seine Zeit, p. 285, a pourtant fait le contre sens : «…gleich ihnen in der Regierung des Staates zu verfahren ». ‘

3. Nipperdey-Andresen note en outre l’ellipse du sujet indéfini dans la proposition ÆEtruria… accilos ; celle de primum dans l’énumération hostes, dein cives ; l'asyndète {errae, gentes.

excessive, sacrifiant jusqu'à des rameaux utiles, sinon nécessaires ; et rien de ce qu’il conserve, il ne le conserve tel quel.

Que devient le passage pour nous initial du discours authentique: Æquidem.… deprecor, ne quasi nova islam rem introduci exhorrescatis, sed illa potius cogitetis, quam multa in hac civitate novata sit; et la suite? Il devient: Omnia. quae nunc vetustissima creduntur, nova fuere. Tacite généralise: non seulement toutes les institutions politiques de Rome -— Plebeii magistratus post patricios, ete. — furent un jour des nouveautés, mais tout ce qui aujourd’hui passe pour très vieux. Le long développement original sur les successions royales, Quondam reges… optinuit (lignes 8 à 24) est résumé en une demi-ligne: Advenae in nos regnaverunt. Ainsi tombent, avec les exemples cités par Claude, Numa succédant à Romulus, Tarquin l'Ancien à Ancus Marcius, Servius Tullius à Tarquin l'Ancien, les deux digressions sur les antécédents de celui-ci et la lésende étrusque de celui-là. Les digressions étaient nuisibles: elles encombraient et par là même affaiblissaient l'argumentation. Les exemples étaient inutiles, s'agissant de faits trop connus. La demi-ligne Plebeii magistratus post patricios ne résume pas le développement sur l'évolution des formes du gouvernement romain depuis la chute de la royauté jusqu’à l'admission de la plèbe aux honneurs (ligne 24 à 37). Substitution des consuls aux rois, création de la dictature et du tribunat de la plèbe, remplacement momentané des consuls par les décemvirs, renaissance du consulat, tribunat consulaire substitué momentanément au consulat, toute l’énumération qui aboutit à Quid communicalos postremo cum plebe honores non tmperi solum, sed sacerdotiorum.… Tacite la néglige hormis ce dernier terme ; encore le retouche-t-il en supprimant la mention des sacerdoces. S'il avait eu moins à cœur la concision de exposé, il aurait pu garder toute la substance du développement allégé de quelques détails superflus, notamment du nombre variable des tribuns militaires, qui seni et saepe octoni crearentur ; car 101 Claude ne s’égarait pas hors du sujet. De la transition par laquelle l'empereur amenait son développement ultérieur sur la propagation de la cité romaine et du ius honorum, trouvant ainsi le moyen de faire allusion à sa conquête de la Bretagne, Zam si narrem bella…., nulle trace chez Tacite: l’historien a éliminé tout l'étalage indiscret que le prince avait fait de son moi, de son moi intellectuel, érudition historique, et de son moi moral, ici de son orgueil, plus loin de ses sentiments amicaux ou haineux. Le développement amené par cette transition s’achevait par la mention et la définition du novus mos d’Auguste et de Tibère, réforme considérable dont Tacite ne dit pas un mot expressément, ni dans le plaidoyer de Claude ni dans le réquisitoire des conservateurs intransigeants. Dans le plaidoyer, il ne dépasse pas l’extension du ius honorum à toute l'Italie: Plebeii magistratus post patricios, Latini post plebeios, ceterarum Ttaliae gentium post Latinos ; dans le réquisitoire il s'arrête au même point, à ce que les adversaires de la requête gauloise appellent l'invasion de la curie par les Insubres et les Vénètes, c’est-à-dire par les Italiens transpadans : An parum, quod Veneti et Insubres curiam inruperint ? Entre cette irruption et celle des étrangers, des vaincus d’hier, spécialement des Transalpins, dont la curie est aujourd’hui menacée, nisi coetu alienigenarum velut captivitas inferatur, ils font semblant d'ignorer qu'il y eut celle d’une certaine catégorie de provinciaux, la fleur des colonies et des municipes. Ils sont ainsi dans leur rôle. Qu'après la barbarie cisalpine, Vénètes et Insubres, la barbarie transalpine prétende à son tour envahir le sénat, cette ambition paraîtra plus exorbitante, si l’on dissimule que le mal ne serait pas absolument nouveau, que le droit sollicité par les prümores de la Gaule Chevelue, ceux de la Gaule Narbonnaise le possèdent déjà. Parlant au nom de Claude, Tacite fait peut-être une allusion vague et partielle à la réforme d’Auguste dans la phrase où il demande si l’on regrette que des hommes distingués de la Narbonnaise aient obtenu l’accès, non seulement de la cité, mais aussi de la curie, puisqu'il les coordonne avec

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les Balbi, ces Espagnols devenus sénateurs romains, mais dont le cas ne fut pas, nous le savons !, un effet de cette réforme. Même si l’allusion existe et si done l’omission du novus mos n’est pas complète, 1l nous est permis de trouver que Tacite, parlant au nom de Claude en faveur des Gaulois, a eu tort de couper presque purement et simplement ce rameau utile. L’éligibilité sénatoriale accordée à des provinciaux qui faisaient partie de communautés romaines ou latines et possédaient le droit de bourgeoisie restreinte, mais qui n'étaient réellement que des pérégrins, constituait un premier pas vers l’assimilation que Claude veut pousser plus loin de la pérégrinité avec l'Italie. I ne fallait ni supprimer ni avoir l’air de supprimer cet anneau dans la chaîne de la démonstration. L’ayant supprimé ou presque supprimé, Tacite a laissé tomber nécessairement la question Non Italicus senator provinciali potior est? — qui n’est en somme qu’une objection contre la réforme d’Auguste — et la réponse de Claude à cette question. Il a laissé tomber nécessairement le cas particulier de Vienne, développement qui, allégé, bien entendu, des hors-d’œuvre sur Vestinus et Valerius Asiaticus, méritait d’être conservé en substance comme un exemple intéressant des effets du novus mos, puisque les Viennois, Romains par fiction juridique, n'étaient pas des Italiens, mais des alienigenae. Il est fort douteux cependant que Tacite l’eût conservé, s'il avait cru devoir mentionner expressément l'innovation d’Auguste, qu'il eût produit ici un nom propre à l'appui d’une affirmation générale, quand pour le fait des successions royales il n’en avait produit aucun. Ce que Tacite n’a pas laissé tomber, c’est la constatation que Rome n'avait pas à regretter le recrutement sénatorial élargi par Auguste, quin’excluait point les provinciaux. Mais s’il l’a gardée, il l’a retouchée et transformée de facon à la rendre assez malaisément reconnaissable. Claude le constatait en disant que les actuels sénateurs provinciaux, spécialement les Gaulois de Vienne ou de la Narbonnaiïse, n’étaient pas indignes de siéger dans la curie à côté d’un descendant, qu'il désignait par son nom, de la plus illustre et antique noblesse romaine: T'ot ecce insignes iuvenes… non magis sunt paenitendi senatores quam paeniet Persicum nobilissimum virum etc. ; Tacite le constate en disant que les descendants de ces provinciaux, Espagnols ou Gaulois de la Narbonnaise, devenus sénateurs, ne le cèdent pas en patriotisme aux Romains de vieille souche: Num paenitet Balbos…. nec minus insignes viros… ? Manent posteri eorum neque amore in hanc patriam nobis concedunt. Tacite a eu tort sans doute d’omettre la mention expresse du novus mos d’Auguste, laquelle lui aurait permis de mentionner le cas intéressant de Vienne. Au contraire, il a eu bien raison de négliger, et il n’a certainement pas hésité à négliger, le cas de Lyon, où Claude affectait de trouver la preuve que la Gaule Chevelue fournissait déjà des sénateurs à Rome ?. Du plaidoyer direct pour les requérants gaulois nous avons vu plus haut avec quelle liberté il s'était servi et que le sien n’est pas de tout point supérieur à celui de Claude. On peut lui reprocher surtout l’omission du recensement de Drusus: Zlli patri meo Druso.…., parce qu’elle appauvrit la matière et affaiblit la démonstration. Au contraire, il a eu bien raison de négliger le recensement de Claude: Quod opus quam arduwin sit, Claude l’ayant mentionné beaucoup plus pour satisfaire une fois encore sa vanité que pour l'avantage minime, sinon tout à fait nul, de la démonstration.

Tâchons maintenant de discerner l’apport personnel de Tacite ‘ et tenons-nous en garde contre l'illusion d’attribuer à son invention ce que nous ne retrouvons pas sur la Table Claudienne. Elle n’est

. Cf. IIIe partie, $ III, n° 8.

Cf. IIIe partie, $ III, n° 14.

SIM, no;

Schmidtmayer, p. 879 et suiv., l’exagère ; Rodenwaldt, pass. cité, le réduit presque à néant.

= & D mn

qu'un double fragment considérable du texte qu’il eut à sa disposition, et, à coup sûr, dans la partie perdue il avait puisé aussi largement que dans la partie sauvée. Dans celle-ci rien ne correspond pour le fond au premier tiers de sa version: Maiores mei. subventum est ; un tiers à peine de la matière des deux autres tiers en provient. Mais on peut aflirmer, tantôt avec certitude, nous allons le voir, tantôt avec une grande probabilité, que la partie perdue lui avait fourni presque tout le surplus de l’ensemble.

Le long développement initial de Tacite sur la propagation de la cité romaine et du ius honorum, admissions familiales des Claudii, des Iulii, des Coruncanïi, des Porcii, admissions individuelles d’autres Italiens, admissions collectives de tous les peuples d'Italie progressivement jusques et y compris ceux de la Transpadane, colonisation militaire des provinces, assimilation juridique de certaines catégories de provinciaux pérégrins avec les provinciaux d’origine italienne, accession des fils d’affranchis aux magistratures, tout cela, en substance, Tacite l’a trouvé sans aucun doute dans la partie du discours de Claude qui remplissait la grande lacune médiane de notre texte, dans le développement qui, amorcé déjà par la mention de l'égalité politique accordée aux plébéiens, communicatos postremo cum plebe honores…, préparé par la prétérition des guerres de conquête, iam si narrem bella, commençait proprement avec le mot Civitatem, après lequel s’ouvre la lacune, et se poursuivait jusqu’à la réforme d’Auguste et Tibère inclusivement. Nous nous sommes servis et nous avions le droit de nous servir de ce texte de Tacite, entre autres sources, pour restituer par approximation cette partie manquante du texte de Claude. Outre la substance presque totale des deux premiers tiers de sa version, Tacite y avait pris celle d’une phrase de sa péroraison, ou du moins des termes de cette phrase énumérative qui suivent le premier, plebeii magistratus post patricios, lequel, avons-nous dit, correspond à Quid communicatos… cum plebe honores… imperi ; c’est à savoir: Latini post plebeios, ceterarum Ttaliae gentium post Latinos. Ne faisons pas exception absolue pour le passage Num paenitet Balbos… Manent posteri eorum.…., qui doit être une contamination du passage ultérieur de Claude dont nous l’avons plus haut rapproché, Tot ecce insignes iuvenes… non. sunt paenilendi.., et d’un passage de son développement sur la propagation du îus honorum, où il mentionnait sans doute des admissions individuelles de provinciaux, comme celle des Balbi, dès avant la réforme d’Auguste. Ne faisons exception que pour Advenae in nos regnaverunt, dont nous avons déjà reconnu l’origine claudienne, et peut-être aussi, nous allons y revenir, pour le parallèle de Tacite entre la politique sotte et funeste de Lacédémone et d'Athènes à l’égard des vaincus, la politique d'exclusion, et celle de Rome depuis son fondateur Romulus, la politique intelligente et salutaire d’assimilation: Quid aliud exitio Lacedaemoniis et Atheniensibus fuit, nisi quod victos pro alienigenis arcebant ? At conditor nostri Romulus tantum sapientia valuit, ut plerosque populos eodem die hostes, dein cives habuerit. Dans le dernier tiers de la version de Tacite, il faut noter comme n’ayant pas leur équivalent dans la partie conservée du texte de Claude, d’abord la réfutation du grief que les Gaulois ont porté les armes contre Rome, par l'exemple d’autres peuples que leurs antécédents identiques ou analogues n’ont pas empêchés d’être accueillis dans la cité: Seilicet Vulsci et Aequi numquam adversam nobis aciem instruxere… Sed et Tuscis obsides dedimus et S'amnitium iugum subiimus ; ensuite, l'argument que l’assimilation juridique des Gaulois, déjà romanisés par leur civilisation et leurs alliances familiales, sera un avantage matériel pour la capitale où ils établiront leur résidence et apporteront leur richesse ; enfin, la pensée finale que l’innovation critiquée d'aujourd'hui sera invoquée demain comme un précédent. Ce parallèle, cette réfutation, cet argument, cette pensée finale, proviennent-ils ou non de la partie manquante du texte de Claude ?

Le trait final est de Tacite, selon toute probabilité, fond aussi bien que forme, tandis que pour la

sententia qui précède, quae vetustissima creduntur, nova fuere, Claude, avons-nous vu, lui avait fourni le métal de la médaille, la frappe seule étant de lui. Nous avons tout le passage de l'original où l'idée aurait trouvé sa place logique, la phrase par laquelle Claude constate que l’histoire de l’état romain fut une série perpétuelle de nouveautés ; nous n’y découvrons rien qui ressemble de près ou de loin à ce trait final, et nous ne voyons pas où il aurait pu ailleurs énoncer quelque chose de semblable. Nous ne voyons pas non plus où il aurait pu énoncer, ailleurs que dans le plaidoyer direct en faveur des primores gaulois, ces idées qu’ils sont déjà romanisés par leur civilisation et leurs alliances, que leur admission aux honneurs et donc le transfert de leur résidence à Rome serait un avantage matériel pour la capitale. Ce passage est aussi très probablement de Tacite. Qu'il s’en soit avisé de lui-même, c’est tout naturel: il y répond d’une certaine façon à un argument du réquisitoire qu'il prête aux adversaires de cette admission. Ces riches Gaulois, leur fait-il dire, accapareront toutes les places au détriment de la noblesse pauvre de Rome ou du Latium: Quem ultra honorem residuis nobilium, aut si quis pauper e Latio senator foret ? Sans doute, ils occuperont quelques places de sénateurs et de magistrats ; mais qu'ils fassent jouir la communauté romaine de leurs richesses au lieu d’en jouir seuls avec leurs compatriotes, aurum et opes suas inferant potius quam separati habeant ! Encore moins voyons-nous où Claude, qui ne l’invoque pas dans son plaidoyer direct, aurait pu invoquer en faveur de l'accession des Gaulois au plein droit de cité les précédents d’autres peuples qui furent eux aussi les ennemis armés du peuple romain. L'idée de cette réponse appartient donc à Tacite. Mais la matière de la réponse, le fait que Rome n'avait pas tenu rigueur à d’autres peuples de leur hostilité passée, il est douteux que Tacite s’en soit avisé spontanément. Claude avait dû le rappeler dans son développement sur la propagation de la cité. Tam si narrem bella, ces guerres de conquête qu’il ne racontera pas, l'avaient propagée. Concitoyens de leurs ennemis vainqueurs étaient devenus, d’abord et dès l’époque royale, les voisins immédiats de Rome, puis leurs voisins plus éloignés, Volsques, Éques, Étrusques, Samnites, tous les peuples de l'Italie les uns après les autres,

ILest très probable enfin que l’idée d’opposer la politique libérale de Rome envers les étrangers à la politique mesquine des Lacédémoniens et des Athéniens, Claude l’avait eue avant Tacite. Elle n’était pas nouvelle de son temps. Déjà Denys d’'Halicarnasse ! notait ce contraste, louant Romulus d’avoir voulu que les vaincus entrassent dans la cité romaine, et ses successeurs, rois, puis magistrats annuels, d’avoir gouverné selon le même principe, dont l'application contribua grandement à la prospérité du peuple romain, toujours accrue malgré tant de malheurs subis ; blâmant les Grecs, Lacédémoniens, Thébains, Athéniens, d’avoir été si présomptueusement dédaigneux de l'étranger, si avares du droit de bourgeoisie, orgueil et parcimonie dont ils portèrent la peine désastreuse. La permanence de l'antique usage romain et la vertu bienfaisante de cette politique généreuse, Cicéron les avait constatées dans le passage du Pro Balbo? qui nous a fourni de précieux éléments pour notre restitution approximative du développement perdu sur la propagation de la cité: Zllud vero sine ulla dubitatione maxime nostrum fundavit imperium et populi Romani nomen auxit, quod princeps ille creator huius urbis Romulus foedere Sabino docuit etiam hostibus recipiendis augeri hanc civitatem oportere. Cuius auctoritate et exemplo numquam est intermissa a maioribus nostris largitio et communicatio.civitatis. Entre la première phrase de ce passage

1. 11, 16 et 17, C?. Madvig, De iure coloniarum..., dans Opusc. acad., I, p. 229. 29 le

cicéronien et la phrase qui lui correspond pour la pensée dans le discours refait par Tacite, la ressemblance est frappante; elle est frappante surtout entre les deux désignations de Romulus: princeps ille creator huius urbis Romulus, et conditor nostri Romulus?. N’est-il pas permis de croire que la phrase de Tacite est une réminiscence de celle de Cicéron, réminiscence indirecte plutôt que directe, écho d’urie réminiscence claudienne ? La même idée, le même lieu commun, que la facilité accueillante du peuple romain favorisa essentiellement la conservation de son empire, Sénèque? l’exprime lui aussi: « Quod hodie esset imperium, nisi salubris providentia victos permiscuisset victoribus ?». Cette salubris providentia, c’est la sapientia dont Romulus, d’après Tacite, avait su donner l'exemple. En exprimant à son tour ce lieu commun et en opposant l’exclusivisme grec au libéralisme romain, Claude pouvait montrer son érudition historique, et nous savons qu’il l’étalait volontiers hors de propos. Cette fois, la montrer convenait à son propos: il mettait ainsi l'acte qu’il voulait accomplir sous le patronage d’une tradition nationale dont la sottise d'autrui faisait valoir la sagesse. Bref, selon toute probabilité, ce parallèle de Tacite est en substance de Claude, mais il était parmi les idées qui constituaient la partie manquante initiale du discours authentique, plutôt, je crois, que dans le développement sur la propagation du droit de cité qui remplissait la grande lacune médiane. Cette vue générale et comparative trouvait mieux, me semble-t-il, sa place parmi les généralités d’un exorde. Il est vrai que Tacite l’a incorporée dans son développement à lui sur la propagation de la cité, non pas cependant là où l’ordre chronologique l’eût appelée, mais beaucoup plus loin, et que je me suis servi de ce passage pour restituer approximativement le début du passage manquant de Claude, la suite de la phrase amorcée par civitatem. Mais, d’une part, nous allons voir que Tacite, refondant l'original, en avait remanié toute l'ordonnance ; d’autre part, même si Claude avait mis dans son exorde le parallèle entre les Grecs et Romulus seul ou Romulus et ses successeurs, sans entrer, bien entendu, dans le détail de leurs annexions, il avait pu, tout de suite après civitatem, reparler de lui et d’eux pour entrer dans ce détail ; de sorte que Tacite aurait fait ici encore, comme nous avons conjecturé qu'il l'avait fait dans ses phrases Num paenitet… ? Manent posteri eorum..., une contamination ; ou mieux, qu'il aurait substitué, dans son développement sur l’évolution de la cité, au détail des annexions royales, que Claude y avait mis, le contraste des deux politiques, mis par Claude dans son exorde.

Même si nos conjectures n'avaient pas fait la part assez large à l'invention de Tacite, même si toute la matière que nous ne retrouvons pas dans la partie sauvée de la Table Claudienne, hormis celle que nous avons revendiquée pour la restitution de la partie manquante médiane, lui appartenait, la somme des additions serait faible absolument, à peine un tiers de l’ensemble; elle serait fort peu de chose relativement à celle des suppressions combinée avec l'effet des condensations. Ne nous contentons pas de dire que, malgré ces additions plus ou moins probables, grâce à ees suppressions et condensations, et aussi grâce à la concision du style, la version de Tacite était beaucoup plus brève que l'original. Précisons. Dans l'édition de Nipperdey-Andresen, le discours de Claude refait par Tacite a trente lignes, le texte de la Table Claudienne en a quatre-vingts. S'il est vrai, comme nous essaierons bientôt de le démontrer, que notre double fragment représente tout au plus les deux tiers et peut-être seulement un peu plus de la moitié du texte intégral, celui-ci aurait occupé plus de cent vingt lignes, peut-être cent quarante ou

1. Cf. aussi d’ailleurs Tite Live, IV, 3, 12 (discours de Canuleius) : Romulus parens urbis,

2 Detra, A 94, 4

ri

cent cinquante. Ainsi Tacite a réduit son original des trois quarts au moins et peut-être des quatre cinquièmes ou peu s’en faut.

5. L’ordonnance de l'édifice qu’il a reconstruit avec des matériaux neufs ou simplement retaillés ne ressemble guère à celle de l'édifice primitif. Celle-ci, nous avons dû la définir en tête et la critiquer au cours de notre commentaire. Reprenons brièvement la définition et résumons la critique. Le discours de Claude, tel que nous le possédons, comprend deux parties inégales, qui sont les deux parties d’une réfutation : la mesure proposée ne doit pas effrayer parce qu'elle est une innovation, puisque l’histoire politique de Rome est une série perpétuelle d'innovations ; les Gaulois ne sont pas indignes d’en bénéficier. La première partie se subdivise en deux points: évolution des formes du gouvernement, c’est-à-dire créations de nouvelles magistratures ; propagation du droit, du plein droit de cité, c’est-à-dire élargissement progressif du cercle des éligibles aux magistratures et au sénat. Le développement final du second point, l’exemple des Viennois, Gaulois de la Narbonnaise, devenus sénateurs grâce au dernier de ces progrès, la réforme d’Auguste, prépare la deuxième partie, le plaidoyer en faveur des autres Gaulois, des primores de la Gaule Chevelue ; il la prépare d'autant mieux qu’il contient la constatation que les Viennois sont devenus de bons sénateurs. Cette ordonnance générale est irréprochable. Mais, dans le détail, Claude a commis deux fautes graves, celle d'interrompre le développement du premier point de la première partie par le passage fort long sur les successions royales, qui, n’ayant aucun rapport avec l’évolution des formes du gouvernement, n’y est pas à sa place, bien qu’il soit utile à la démonstration ; celle d’encombrer la démonstration de hors-d’œuvre qui l’affaiblissent, digressions sur Tarquin l'Ancien, Servius Tullius, les Viennois Vestinus et Valerius Asiaticus.

Il va sans dire que de ce désordre et de cet encombrement le discours refait par Tacite ne porte aucune trace. Mais ilne s’est pas borné, comme il aurait pu le faire, à corriger ces détails de la composition, et l’on voit d’emblée que l’ensemble de son plan n’est pas du tout le même. Son développement initial sur l'extension progressive de la cité romaine et du ius honorum correspond au second point de la première partie de l'original. Du premier point, sur l’évolution des formes du gouvernement, il n’a rien laissé subsister, hormis l’idée du passage intercalé sur les successions royales, réduit d’ailleurs à cette brève formule: Advenae in nos regnaverunt. L'idée qui, dans le discours de Claude, annonce et domine toute la première partie, à savoir que l’histoire politique de Rome fut une suite perpétuelle d'innovations, Tacite l’a rejetée dans sa conclusion. Il n’a maintenu sa place primitive qu’au plaidoyer direct en faveur des Gaulois. Et ce n’est pas seulement l’ordre relatif des éléments conservés que Tacite a bouleversé, il a changé l’idée maîtresse de l’ensemble. L'idée maîtresse de Claude, que Tacite a reléguée dans sa conclusion, est impliquée dans l'interrogation indirecte quam multa in hac civitate novata sint, et quidem statim ab origine urbis nostrae. Exprimée formellement, elle serait que l’histoire politique de Rome depuis son origine est une longue suite d'innovations, à laquelle Claude propose d’ajouter une innovation de plus. L'idée maîtresse du discours refait par Tacite est impliquée dans le complément modal transferendo huc quod usquam egregium fuerit. Exprimée formellement, elle serait que l’histoire politique de Rome est une longue suite d’assimilations de substance étrangère, à laquelle Claude propose d'ajouter une assimilation de plus. Dans l’une et l’autre version il y a disproportion frappante entre les deux parties, mais non pas choquante ; ou plutôt elle n’est choquante chez Claude qu’à cause des hors-d’œuvre qui l’exagèrent. Il convient que la première partie soit matériellement la plus considérable, parce qu’elle l’est aussi logiquement: c’est elle qui renferme l’idée maîtresse, la vérité générale, et la développe jusqu’au dernier terme

ti

actuel de la série qui en dérive, la deuxième partie n’envisageant qu'un cas particulier éventuel, le terme dont il s’agit d'accroître la série. Ce qui ne l'empêche pas d’être l’essentiel du discours, et l’autre seulement une préparation !.

Sous l’idée maîtresse que l'absorption perpétuelle des meilleurs éléments étrangers fut la loi du progrès de l’état romain, les idées du discours refait par Tacite s’ordonnent ainsi. Exorde: Claude a une “aison familiale de suivre la politique traditionnelle du large accueil: son ancêtre lointain, Clausus, en a bénéficié. Première partie: propagation de la eité romäine, en vertu de cette politique, depuis les origines jusqu’au temps de César et d’Auguste ; justification de la même politique, d’abord par l’heureux résultat d'un cas particulier, l'admission de certains provinciaux: Num paenitet Balbos…. ?, ensuite par le contraste de ce libéralisme salutaire avec l’égoïsme pernicieux de Sparte et d'Athènes ; effets les plus saisissants de ce libéralisme: non seulement Rome a toujours fait accueil aux vaincus, mais il lui est arrivé de les accueillir immédiatement, eodem die, sans aucun stage ; non seulement elle a recu des étrangers parmi ses citoyens, mais il lui est arrivé d’en faire ses rois, advenae in nos regnaverunt ; non seulement à des étrangers, mais à des fils d’affranchis même, à des fils d’anciens esclaves, elle a confié ses magistratures. Deuxième partie: il n’y a aucun motif valable de refuser aux Gaulois ce que d’autres anciens ennemis de Rome ont obtenu ; il y a des motifs excellents de le leur accorder. Péroraison: Inveterascet hoc quoque.…. ; cette nouveauté, comme toutes les autres le furent, ne le sera qu'un temps.

Dans la version de Tacite, non plus que dans l'original, il n’y a, nous l’avons remarqué tout à l’heure, de proposition générale formelle ; nous avions déjà remarqué auparavant ? qu’il n’y a pas davantage de proposition spéciale au cas des Gaulois en question. Il faut dégager la proposition générale d’un membre de phrase où elle est impliquée. La proposition spéciale manque absolument. Nous n’avons pas eu de peine à montrer plus haut qu’elle n’était pas nécessaire. Malgré son absence, elle fut présente à l'esprit de tous les auditeurs de Claude, elle est présente à l’esprit de tous les lecteurs de Tacite. Claude n'avait pas besoin de préciser Comatae Galliae causa agenda est, quelle cause des Gaulois il allait plaider ; ni Tacite, hoc. quod hodie exemplis tuemur, quelle était cette innovation qu'il fallait recommander par des précédents. Le but du discours, les sénateurs le connaissaient par ce qui s'était passé, nous le connaissons par le récit de ce qui s’était passé, avant la séance. Mais, dans la version de Tacite, il y a un exorde et une péroraison ; dans le discours de Claude il y avait certainement un exorde; y avait-il aussi une péroraison ?

6. A vrai dire, pour qui veut essayer de restituer la substance intégrale de ce discours, trois questions se posent. Que contenait la partie initiale de la Table Claudienne, tête de la première colonne ? Que contenait la partie centrale, tête de la deuxième colonne ? Le texte finissait-il avec la fin de la deuxième colonne ? La plus facile à résoudre est celle qui concerne la grande lacune médiane ; nous l'avons déjà résolue par une restitution approximative 5. La réponse que nous ferons à la troisième dépendra beaucoup, sinon uniquement, de celle que nous aurons faite à la première.

Afin de résoudre la première question, il faut noter d’abord que la partie initiale manquante était sans doute égale à la partie médiane perdue, les deux colonnes de la Table étant coupées suivant la même ligne à peu près horizontale, et, puisque le texte du discours était précédé d’un titre — nous y revien-

1. Cf. Ille partie, $ I, n° 4, à la fin. 2. Ibid. et $ IV, n° 1.

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