FOCUS
8. Tacite met ici iudicium en opposition avec odium antithèse imparfaite —, parce qu’il prend ce mot, comme
en d’autres passages et comme d’autres écrivains, même Cicéron (cf. Nipperdey-Andresen, à Ann.. IV, 39), dans le sens. d’opinion favorable ; opinion favorable et sentiment qui en résulte, estime, affection.
Elle est absolue, si l’on accepte l'appréciation de Tacite que nous venons de commenter et si l’on reste sous l'impression des seuls actes que nous venons d’énumérer. Mais cette formule méprisante est certainement une hyperbole. Car, à y regarder de près, dans la narration de l'historien, plusieurs actes de Claude, moindres ou moins voyants que ceux qui accaparent d'emblée l'attention, apparaissent et nous sont donnés comme les actes d’un prince capable d'initiative, ayant une personnalité ; tous ceux de la censure’, d’abord — laetaque haec in rempublicam munia multo gaudio censoris inibantur —, auxquels on peut joindre la célébration des jeux séculaires ? en vertu d’un calcul de Claude différent du calcul d'Auguste ; puis les actes de sa politique étrangère, dans le récit desquels non plus pas un mot ne permet de conjecturer que Tacite ne les tienne point pour spontanés et réfléchis. En politique étrangère, Claude a même ses idées, il obéit à des principes. Si Tacite avait cru qu’en tout cela l'initiative de Claude n'avait été qu’une apparence, ne l’aurait-il pas dit ou ne l’aurait-il pas laissé deviner ? Il l’a dit pour un seul de tous ces actes, la proposition faite au sénat de punir sévèrement les femmes libres qui s’unissaient à des esclaves, ou plutôt il a enregistré l’aveu public de Claude lui-même rendant hommage à l'initiative de son affranchi Pallas, quem repertorem etus relationis ediderat Caesar 5. I l'a laissé deviner pour un autre acte, la proposition d’accorder l'immunité à l’île de Cos, ou plutôt il a enregistré ici encore l’aveu publie de Claude reconnaissant que cette proposition répondait au désir de son médecin Xénophon 5. Tout le reste, nous devons raisonnablement le mettre à son actif; et alors la mauvaise impression s'améliore, la disparate s’atténue. Mais elle ne s’efface pas complètement. Il nous devient moins invraisemblable que Claude ait eu assez d'initiative pour prendre en mains la cause des Gaulois, assez de fermeté d’esprit et de caractère pour persévérer jusqu’au bout à la trouver bonne et à la défendre. Ici non plus, pas un mot de Tacite ne permet de conjecturer qu'il s’agisse à ses yeux de l'initiative et de la fermeté apparentes et factices d’un automate à qui sa conduite aurait été suggérée et son langage prescrit, comme ce fut tant de fois le cas, et spécialement le jour où Claude adopta Domitius. Ce jour-là il répèta devant le sénat un discours de son affranchi Pallas, habita apud senatum oratione in eumdem, quem a liberto acceperat, modum ?. Le discours qu'il prononça pour la requête gauloise, nous n’avons aucun motif de croire qu'il ne l'avait pas conçu et rédigé lui-même. Mais c’était celui de la Table Claudienne. Qu'il eût prononcé celui que nous lisons chez Tacite nous resterait invraisemblable, la Table Claudienne fût-elle perdue, qui atteste que ce n’est point vrai. Ilnous resterait invraisemblable que Claude se fût haussé un jour jusqu'à cette prestance et à cette impersonnalité. Le contraste subsiste, et la disparate, entre Claude, tel que Tacite le raconte et le juge, compte par nous tenu du bien et du mal, et l'avocat de la cause gauloise, tel qu’il le fait parler. Il le fait parler en ne tenant compte, lui, que du bien, d’un bien qu’il tourne en mieux et qu'il grossit d'autre bien, du sien propre.