‹ La Tache Rouge, volume 1Chapitre 51 sur 86 · BA TACHE ROUGE · texte numérisé non relu

BA TACHE ROUGE

portait la hotte des chiffonniers… J'ai cru voir aussi, mais je me serai trompé, cette fois, j'ai cru voir la marquise Constance, cachée derrière un voile et guettant la sortie de la voiture pour apercevoir Angélique. Est-ce certain que je me sois trompée? La marquise a vieilli; mais sa taille, ses yeux... Il y a quelque chose-de menaçant ici; l’argent s’en va et ne revient pas. Jéricot a l’air d’un chacal qui rôde. Le Toussaint Chauffour avait du bon; il faisait l’aumône avec l'argent volé pour paraître généreux, mais le baron Chauflour, son fils, ne rend rien, et quand tout sera fini, c’est lui qui fera vendre à l'encan le lit où couche la dernière maitresse portant le nom de Saint-Pierre d’Agave ! =

Son regard quitta la lettre pour se porter vers l’alcôve où le sommeil d’Angélique souriait.

Ce sourire eut comme un reflet sur le visage bruni de la mulâtresse, qui, presque aussitôt après, redevint plus sombre. |

— Il m'est venu plus d’une fois la pensée, murmura-

t-elle, ‘que cet homme voulait prendre notre maison par

lafaminie. Je ne suis pas la seule à avoir vu. Une fois,

Angélique m’a dit : « 11 me regarde. » Elle m'a dit aussi : «Il me fait peur.» Luil le baron Chauffour!... Cela ne se peut pas, non. Son esprit est plus noir que l'enfer; mais pourquoi choisir justement cette enfant, quand il acheter tout et choisir parmi toutes? 11 y a des

Ms LA TACHE ROUGE

choses impossibles. Maîtresse est bien malheureuse, mais elle a encore du cœur, et si maîtresse oubliait… $

Elle n’acheva pas, mais sa prunelle s’alluma comme :

un charbon sur lequel on souffle,

Elle s’approcha du lit en étouffant le bruit de ses pas, et se pencha au-dessus d’Angélique, qui semblait faire un rêve heureux.

Elle la considéra longuement avec une tendresse profonde, où il y avait une singulière tristesse.

— Comme elles ont eu tour à tour, pensa-t-elle, les mèmes traits, le même sourire : l’aïeule, la mère, la fille ! Aux deux premières j’ai fait bien du mal, je veux que celle-ci soit heureuse. je le veux!

Elle glissa la lettre sous l’oreiller, et Angélique fit un

léger mouvement.

Minerve resta immobile et retenant son souffle. Sa figure touchait presque celle de la jeune fille, et c'était un étrange contraste entre ces deux carnations, l’une dé-

licate et si pure qu’on eût dit la pâleur d’une rose, l’autre hlée et luisante en même temps comme un métal

bruni.

Angélique s'était retournée à moitié, sa tête reposait

. maintenant sur son bras qui pendait hors du lit, et un fugitif incarnat montait à ses joues.

— À son âge, les autres aimaient, dit encore la. mul- +

de

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tresse, toutes les deux. Aime-t-elle déjà comme les autres?

Les lèvres d’Angélique s’entr'ouvrirent, montrant ses, dents petites et d’une blancheur lactée.

— Elle aime, puisqu'elle rêve, dit encore Minerve, dont le regard était plein de caresses.

Elle s’interrompit et ajouta en jetant autour d’elle un coup d’œil inquiet :

— Mais ce n’est pas pour cela que je suis venue. Pourquoi était-elle venue? Il y avait désormais en elle comme une frayeur. Elle ne parlait plus, elle travaillait.

Avec l’adresse patiente et merveilleuse des femmes de

couleur, elle essayait maintenant de dégager la couverture prise sous le bras d’Angélique.

Cela fut long, mais le mouvement était si imperceptible que le sommeil léger de la jeune fille ne fut point troublé.

Quand la couverture fut dégagée, Minerve la releva, découvrant ainsi le buste d’Angélique, protégé seulement désormais par sa toilette de nuit.

Le visage de la mulätresse exprimait une croissante

émotion et le souffle s’émbarrassait dans sa gorge.

— Il y a cinq ans que je n’ai regardé, dit-elle en es-

suyaut son front -où il y avait des gouttes de sueur, on

M Le

246 LA TACHE ROUGE, prétend que ces choses-là s’effacent quand l’enfant devient femme. je veux voir.

L’agrafe de la camisole fut détachée, les mains de Mi- À

. nerve tremblaïient maintenant. ;

Il n’y avait plus que la fine batiste de la chemise entre son regard et la poitrine d’Angélique.

Elle hésita.

Mais le bouton de la chemise fut à son tour détaché, et l’œil de la mulâtresse plongea sous le linon brodé.

Toute une terrible histoire peut tenir dans un regard. La gorge de Minerve rendit un son rauque et ses yeux se fermèrent, tandis que tout son corps était secoué par

un long frémissement.

| Sous le sein gauche d’Angélique, un peu en dehors et en remontant vers l’aisselle, juste à la place du cœur, il y avait une marque d’un rouge vif, étroite et nette comme une blessure toute fraîche. ‘

Les lèvres de cette blessure ressortaient vermillonnées et semblaient humides de sang.

C'était à faire illusion.

Il fallait se reporter à la blancheur intacte de la chemise ainsi qu'au sommeil si calme de l'enfant pour reconnaître le mensonge de cette plaie, simple signe marqué sur l’épiderme, comme ces taches de café ou ces fruits qu'on appelle des envies, et que les nouveaux-nés “ apportent en témoignage des caprices de leur mère. .

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Caprice sinistre, celui-là, ou plutôt empreinte laissée par une mortelle terreur.

Minerve ne releva point les yeux, mais elle dit :

— C’est l’héritage : le sang du père et l’angoisse de la mère. Cela ne s’effacera jamais.

Quand elle rattacha la chemise d’Angélique, elle était agenouillée et deux larmes roulaient lentement sur le bronze de sa joue.

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VICTOR JÉRICOT

Nous revenons dans le boudoir-cabinet de M"° la comtesse de Saint-Pierre d’Agave, où l’on venait d’introduire ce visiteur acharné qui avait déjà frappé trois fois ce matin à la porte de la douairière.

M. Victor Jéricot pouvait avoir une cinquantaine d’années; mais il paraissait davantage à cause du triste état de ses yeux, cachés derrière une large paire de lunettes noires, dont les verres ressemblaient à ces morceaux de

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“vitres qu’on a troublés avec de la fumée pour regarder

le soleil les jours d’éclipse.

Il était maigre, emmanché disgracieusement et trèsbas sur ses jambes; mais la longueur démesurée de son torse lui donnait l’air d’un homme de six pieds, dans les omnibus.

Nous parlons d’omnibus parce que M. Victor Jéricot était la meilleure pratique de ces voitures incommodes, mais utiles, premier essai du socialisme chez nous.

Personne ne savait si bien que lui combiner les cor-

respondances des diverses lettres de l’alphabet, et pour-

tant il arrivait qu’il dépensait par an six à huit cents francs d’omnibus, selon le compte de sa fille, M°° Esther Jéricot, fort belle brune de vingt ans qui tenait chez lui le livre de ménage.

Cette belle Esther avait encore d’autres talents. Victor Jéricot, qui passait pour le plus économe des hommes, ne savait rien lui refuser.

Au premier aspect, M. Victor, comme on l’appelait généralement dans sa clientèle, avait l’air de tout le monde, mais quand on l’examinait attentivement, le ca- 44

ractère latent de sa physionomie surgissait.

Il y avait en lui de l’usurier juif, de l'huissier, du: poète et du bedeau.

Sa figure maigre, et d’une pèleur un peu jaynie,

coïffée de cheveux rares et plats, n’indiquait pes LES

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méchanceté, mais suait en quelque sorte une inquiétude

avide et en même temps naïve.

Ce devait être l'homme des affaires véreuses et des courtages impossibles.

Chacun peut connaître quelqu'un de ces colporteurs de chimères, dévorant tous les jours dans Paris plus de kilomètres que les vrais voyageurs du commerce n’en peuvent abattre sur les chemins de fer.

Ils ne vont pas tous en omnibus comme M. Victor, qui était un des gros bonnets de la partie; le plus grand nombre achève d’éculer ses bottes sur le pavé, dépensant une persévérance héroïque à poursuivre des fantômes d'opérations.

Mais de même qu'il arrive parfois aux chifonniers de nos rues de trouver au bout de leur crochet un billet de cinq cents francs, de même on a vu, rarement il est vrai, l'un de ces courtiers d'illusions tomber sur quelque mys-

-tère oublié, sur quelques débris d’infamie, recélant un trésor comme ces vieux fauteuils dont le crin saccagé ” Jaisse voir tout à coup un paquet d'actions de la Banque - de France.

En somme, détestable métier et qui ne mène même

‘ pas à la gloire.

A son entrée, M. Victor s'était incliné respectueusement; la comtesse Athénaïs avait répondu à son profond salut par un léger signe de tête. à 4% À 19°

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Maintenant ils étaient assis en face l’un de l’autre, non

loin du secrétaire, et ils avaient presque la tournure d’une paire d’amis, tant ce brave Victor était campé à son aise et souriait bonnement en regardant sa noble . cliente.

La comtesse n’avait point quitté son siége. M. Victor s'était placé à portée de la fenêtre, dont il soulevait le rideau de temps en temps, comme par manière d’acquit, pour glisser un coup d'œil à travers-les arbres du jardin. :

Du boudoir de M"° la comtesse, comme de la chambre où dormait Angélique, on apercevait le derrière - + HA maisons donnant sur la rue Garancière. | — 11 y aurait bien des choses à reprendre dans votre mémoire d’apothicaire, mon cher M. Victor, disait la à | comtesse au moment où nous rentrons dans le boudoir, . non-seulement pour la note des peines et soins, mais aussi pour l'argent prêté.

— J'ai les reçus de M"° la comtesse, répondit Jéricot - dont la figure exprimait une sorte de béatitude; mais ce n’est pas pour réclamer mon dû que je suis venu ge | fois ce matin, quatre fois en comptant la présente visite. J'ai d'autres clients que M"° la CRE et d url 4

La comtesse avait évidemment pris le parti d’être ai-

. mable avec ce créancier qu’elle n’entendait pas payer

comptant, mais la rudesse hautaine de sa nature perçait derrière son sourire.

— Avez-vous beaucoup de secrets à moi, M. Victor? demanda-t-elle.

— Tous ceux que vous avez bien voulu me confier, madame, répondit Jéricot presque gaiement.

Il ajouta, en posant à terre son chapeau qui l’embarrassait :

— Sans parler des autres. :

M°° de Saint-Pierre d’Agave fronça le sourcil. Jéricot plongea sa main droite dans la poche de côté de sa re-

dingote, dont le contenu faisait bosse au dehors,eten

retira uné liasse de papiers, attachés avec un ruban rose.

— C'est ma petite Esther qui me fournit de ficelle, maintenant, dit-il. La voilà qui devient coquette, un peu, et je ne sais pas comment elle a deviné que son papa pourrait bien lui donner une dot assez gentille un-jour ou l’autre.

-— Vous devez être à l’aise, en effet, M. Victor, mur-

-mura la comtesse, qui étouffa un bâillement.

+ — Eh! eh! fit Jéricot, je ne suis pas si riche que le

“baron Chauffour, c’est certain; mais puisque M læ

co + me fait LRO de s'intéresser à mes petites

SE A Le I EN RE TE ÿ4 RANCE a Li LS IL ON TE ENT LEA &

2x LA TACHE ROUGE à . affaires, tout est au mieux, car je venais justement lui ES * demander un conseil à propos de l'établissement de mâ . petite Esther. Elle n’a jamais été aux Oiseaux ni au Sacré-Cœur, cette enfant-là, mais elle en sait aussi long qu’une autre, c’est moi qui vous le dis.

La comtesse eut un petit mouvement de tête approba-

teur qui n’était pas exempt d’ironie.

__ Comment l’entendez-vous? demanda Jéricot en la . regardant fixement.

— Je n’ai rien dit, fit la comtesse.

— C’est juste, c’est juste, prononça tout bas M. Victor, ‘qui se mit à défaire le nœud du ruban rose; les grandes © dames comme M°° la comtesse ont toujours l'air de se moquer un peu quand elles parlent de nos pauvres enfants; mais, au fond, M la comtesse a eu beaucoup de bonté pour Esther, et la preuve qu’elle regarde Esther, comme une honnète jeune personne, c’est qu’elle a bien voulu l’admettre à l'honneur de donner des leçons de chant à sa fille unique, M'*° de Saint-Pierre d'Agave.

— Ah ça! demanda la vieille dame sans aucunement cacher son impatience, sur qu’elle herhe avons-nous marché ce matin, monsieur Victor ?

L'homme d’affaire répliqua :

— C’est étonnant comme la vue change en vieillissant!

j'ai besoin Ce lunettes pour lire, mais de loin je distingue les objets comme si mes yeux étaient deux télesco-

pes. Mon opticien appelle cela être presbyte : un presbyte c | est le contraire d’un myope; ne vous fächez pas, bonne

| dame, je suis tout content ce matin, et cela me rend bayard. D'ailleurs, ce que je dis là vous regarde bien plus que moi; car, en définitive, les pas que mes yeux presbytes ont pu suivre, mercredi dernier, dans la neige de otre jardin, au lever du jour et avant le dégel, se dirigeaiernit vers le balcon de M!!° Angélique.

La comtesse bondit sur son siége.

— Là! à! fit M. Victor paisiblement, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. À dix heures, quand j'ai fait ma barbe, le soleil avait effacé les traces. Les mauvaises langues du quartier n’ont rien vu, et mon état est d’être © discret.

re Vous voudriez me donner à penser? balbutia M"° d'A gave.

— Moi, repartit Jéricot qui semblait chercher une

La rue Garancière est une petite province où l’on jabote, où l'on j jacasse à la journée. Si vous saviez tout ce qu’on a dit de ma petite Esther, parce que le baron

Chauffour nous faisait l'amitié de venir nous voir en tout bien tout honneur et pour affaire |. Ça vous contrarie que je parle de ma minette à propos de M'° de Saint- Pierre d'Agave; mais je sais trop ce que vous êtes et ce

que. om 7 pi. Sabhr. une SRRPATAITORE Ah!

‘ pièce dans sa botte de papiers, je ne veux rien du tout. |

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