‹ La Tache Rouge, volume 1Chapitre 63 sur 86 · LA NUIT DU 23 AU 24 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LA NUIT DU 23 AU 24 SEPTEMBRE

Il y avait des moments où M"° la comtesse de Saint- Pierre d’Agave semblait écouter le résumé de Victor Jéricot aves une attention froide ; il y en avait d’autres où elle paraissait distraite et absorbée par de profondes réflexions.

Ellé restait immobile, les yeux demi-fermés, les mains croisées sur ses genoux.

Jéricot n’était peut être pas un diplomate bien habile, mais c'était l’homme d’une idée fixe, acharné à sa beso-

LATACHE ROUGE

gne comme un maquignon de Normandie, et possédant : la terrible patience du pêcheur à la ligne. - © Au moment où il mentionnait ce fait très-frappant : la marquise courant les allées du pare au milieu de la nuit pour donner de l’argent au jardinier et à la mulàtresse, les joues enluminées de la comtesse prirent une nuance de pàleur.

— La malheureuse! murmura-t-elle.

— C’est vrai, dit Victor, que celle-là n’a pas eu de chance au biribi!

La comtesse tourna vers lui son regard dur et glacé.

— Vous la plaignez? demanda-t-elle.

— Oh! fit Jéricot, la compassion ne m'’étouffe pas, mais c’est certain qu’elle a toujours porté la déveine dans sa poche. Elle avait la manie de caresser le hasard, cette petite bonne femme-là, comme on nait bossu ou pied-bot; elle a joué, elle a spéculé, elle a entassé pour elle toute seule plus de billets de loterie qu’il y en a chez dix marchaïds de tabac, et jamais rien! pas l'ombre d’une réussite! Je ne sais pas si je me trompe, mais j'ai | idée qu'elle gagiera un lot gros comme une Waisôn avant 4 de mourir. ;

— Avaut de mourir? répéta la comtesse, qui essaya d'appeler sur ses lèvres un sourire sarcästique,

6 = Pas besoin dé discuter ce point-là, chère madame, À dit Jéricot pérémptoirement; uous en avons touché deux

sÉ

] Le Er: : é Vale: AE % ; mots déjà. Je connais l’histoire des pieds à la tête, et je

- vous pourriez peut être me le dire. Vrai, vous m’oblige-

pas franc jeu. Vous avez tort, chère madanie, si vous

vous éroyéz qué je Suis ici pour la marquise, voire SE 24

sais comment la pauvre marquise s’est laissé mettre aux oubliettes pour arrêter l'instruction qui allait grand train, et pour garder un nom sans tache à la fille de sa fille. Ceux qui l’ont acculée dans le temps à ces extrémités, avaient leurs raisons pour cela, je suppose, et

riez.

Il s’arrèta, attendant une réplique.

Après un court silence, la comtesse répondit d’un ton dédaigneux :

— Je ne sais rien, sinon que ma belle-sœur à passé pour morte et que tout le monde à dit : C’est un bonheur Fa pour elle d’ètre morte. MES:

— Voilà! fit M: Victor d'un air contrarié, j'ai peur que uous n'arrivions pas à nous entendre, et ce serait

tant pis pour moi, d’abord; ensuite, tant pis pour vous.

Surtout pour vous. Pendant que je me déboutonne de fond en comble, vous battez les buissons et vous ne jouez

cherchez midi à quatorze heures. Mes ‘cartes sont sur table, il n’y à rien dessous. Je crois savoir où le bàt vous blesse : la première fois que uous avons parlé de reve- | nants, j'ai vu dans vos yeux qu’il vous poussait une idée, *

et depuis ce moment-là, l’idée réste, elle vous gène;

es “belle-sœur : soyez franche, est-ce que ce n’est pas cela?

Un mouvement d’épaules méprisant fut la seule réplique de la comtesse. :

— Je ne sais pas, reprit Victor avec une certaine amertume, si jamais j’arriverai à lui faire autant de mal que vous lui en avez fait, vous et les Chauffour; mais il est Le certain que j'ai eu ma part du pillage. Je suis venu quand | 1 les autres avaient déjà choisi leur butin, et j'ai pris le reste.

Chacun pour soi, n'est-ce pas? S’il y avait eu chance de gagner sa vie en se mettant du côté de cette pauvre

petite bonne femme, je ne dis pas que je serais venu à

É. À vous, madame la comtesse, car elle est mignonne tout k ê plein, et vous pas; mais enfin je suis venu à vous qui Fe s gardez encore une apparence de situation dans le monde ja et qui pouvez vous relever en faisant mon affaire. Un . enfant, à votre place, comprendrait que la dernière des

maladresses serait de montrer de la défiance envers un A Le homme comme moi, tout rond, tout loyal, et qui sait la ERX: fin de l’histoire. | | se Er" Il y avait une sincérité si naïve dans la coquinerie de

-ce Jéricot, que la comtesse ne put réprimer un sou-

rire. à Es — Madame, dit-il d’un air tout à fait piqué, je n'ai te x jamais eu l'intention de me faufiler daus votre intimités

je sais garder ma distance, quoique mon origine ne soit

pas plus basse que celle d’un nègre, quand même il se-

rait blond. Ah! mais M. le baron Chauffour est votre

égal maintenant, et même votre maître. D’autres peuvent monter comme lui. Je fait ici mon état, et voilà tout. Si vous en savez plus long que moi sur la besogne qui fut commandée, cette nuit-là, pour de l’argeñt, au jardinier Eustache et à Minerve la mulàtresse, tant mieux pour vous ; moi, je n’ai plus qu’un mot à dire à ce sujet : l'acte d'accusation peut patauger sur ceci où sur cela, mais en tout ce qui concerne Minerve et Eustache, l'acte d’accusation ne barguigne pas. Eh bien, mon avis est que M. le baron a été plus prudent que vous. Depuis qu’il a acheté le château, on n’a jamais revu Eustache Morin, ni sur son domaine, ni sur ses exploifations de Meulan, tandis que vous, après avoir caché la mulàtresse pendant trois ans dans le parc même de la Maisonfort, au lieu dit le Rendez-Vous de Chasse (vous voyez si je suis bien informé !), vous l'avez emmenée avec vous en quittant le pays, et vous la gardez ouvertement à l’hôtel de Saint-Pierre d’Agave.

La comtesse fit un petit signe de tête protecteur :

— Allez toujours, monsieur Victor, dit-elle paisiblement, et ne nous fàchons pas pour si peu de chose.

Jéricot était rouge de dépit, cependant il continua :

— Ji irai jusqu au bout, en effet, madame. Nous verrons bien qui rira le dernier. Je reprends :

. à à es

Entre onze heures et minuit, tout le monde dormait “e

au château de la Maisonfort, maîtres et domestiques.

ee"

Les messieurs Chauffour avaient deux chambres conti-

TE

Fa

guës.

M. le comte et Me la comtesse d’Agave partageaient le mème appartement, situé dans l’aile droite où l’on avait logé les jeunes époux, ainsi que le comte Ray-

Ve,

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