‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 38 sur 51 · IL L · texte numérisé non relu

IL L

ob : LA TACHE ROUGE

L'un était maitre. Manceau ,'avocat d’un âge mr, dont il a été parlé souvent dans ces pages.

IL appartenait à cette catégorie de jurisconsultes qui ne passent pas pour former le dessus du panier dans la grande et belle frérie du barreau parisien, et qu’on désigne plus spécialement sous le titre d’agents contentieux.

Ceux-là w’abusent pas de la faculté de plaider que leur confère le diplôme de licencié en droit. Ils tiennent boutiques de voies et moyens, connaissent, mieux que les procureurs, tous les détours de la chicane, et sont un peu, vis-à-vis des maîtres de l’éloquence judiciaire dans le rapport d’un pharmacien à un docteur.

Le cabinet de maitre Guillaume Manceau valait, à ce qu’il paraît, beaucoup d’argent. ;

L'autre était un tout jeune magistrat du ressort de Versailles, M. Edouard Durand, juge depuis quelques semaines, joli garçon, bien élevé, bien appuyé, soignant son avenir comme une tendre mère dorlotte son cher enfant, mais qui semblait en ce moment de fort mauvaise humeur. Il venait de bouchonner sa serviette pour la jeter sur la table.

— A votre place, dit Manceau, qui n'avait pas encore renoncé et qui épluchait une noix avec soin, j’attendrais jusqu’à demain matin. Il peut se passer bien des choses dans une nuit.

Le jeune M. Durand répondit: *

— Je suis pressé de partir parce que je suis fàché d’être venu. Très-fâché. J'ai cédé au désir d’être agréable, touten accomplissant le côté purement facultatif de mes fonctions, à une personne dont le caractère, la position…

— Ete., ete., interrompit Manceau entre deux gorgées de Médoc ; vous venez de prononcer le mot important : vous n’êtes pas sorti de vos fonctions. En présence d’une action criminelle qui se reprend, vous aviez à interroger les anciens serviteurs et fermiers de la Maisonfort. Vous êtes dans l'exercice de vos fonctions, qu’avez-vous à craindre ?

M. Durand se redressa.

— de ne crois pas avoir dit, murmura-t-il avec une dignité gentille et qui lui allait, ma foi, fort bien, que je craignisse quelque chose.

Manceau approuva du bonnet.

— L'imparfait du subjonctif, dit-il, a bonne odeur dans le style noble, au rôti et à l'audience. Nous avons mesuré ensemble, à vue de nez, la longueur probable que peut avoir le bras de M. le baron Chauffour. Je suis avant tout un honnête homme, et j’espère que personne n’en doute, mais chacun a égard à son intérêt. Je pense que vous admettez cela. Moi, j'aurais défiance d’un jeune magistrat qui prendrait la peine

de me dire: « Je n’ai pas d’ambition. » Ce serait mentir inutilement.

— Je dis le contraire : J'ai de l’ambition, je m’en honore...

— Et bien vous faites. Ne plaidons pas cette cause, qui est entendue. Vous avez fait un tout petit voyage auquel vous n’étiez pas rigoureusement obligé. Je suis, je le confesse, coupable de ce dérangement, car je vous l’ai demandé avec les instances les plus vives.

— L’eussiez-vous fait pour tout autre client ?

— Question oiseuse, puisque la réponse est à ma volonté. Mon zèle est acquis à tous ceux qui veulent bien me charger de leurs affaires ; mais en dehors du zèle professionnel, chose froide, théorique et qui me fait penser à cette autre alliance de mots très-respectable et très-mensongère : l'égalité devant la loi, il y a les circonstances, les sympathies. J’ai l'honneur d’être l’ami à peu près intime de M. le baron Chafour. C’est un efem, mon cher Durand. On fait de son mieux pour un ami,

— Vousme l’avez prouvé, répliqua le jeune magistrat;

vous avez dépensé beaucoup de chaleur pour me démontrer que ma présence ici pouvait être utile à tout le monde et à moi-même... A propos, pendant que je m’ennuyais tout seul dans cette auberge, j’ai jeté les yeux sur l’instruction. C’est une bien singulière affaire, savezvous ?

Manceau choisit un cure-dents.

— Bien triste, surtout, dit-il. Je connaissais les deux frères Lamiral de Thiais. J'étais déjà le conseil des MM. Chauffour. Notre rôle fut alors ce que je voudrais qu’il fût aujourd’hui. 4

.— Je ne l’ai pas très-clairement compris, votre rôle, prononça tout bas M. Durand.

— Nous étions presque de la famille, poursuivit Manceau, qui mit ses coudes sur la table en donnant à sa voix des inflexions tout à fait confidentielles. Il faut vous dire que ces Chauffour sont une race débonnaire. Le papa était du gâteau, tout uniment.

M. Durand eut un sourire poliment incrédule.

— Oui, du gâteau, répéta Manceau qui s’animait. Les réputations qu’on fait aux gens sont de drôles de choses. Je connais ces bons hommes-là depuis plus de vingt ans. Derrière leur opulence, il y a un sentiment curieux à observer : une sorte de religieux respect pour la famille déchue dont ils furent jadis les serviteurs. Je vous prie de ne pas prendre cela en mauvaise part : ils ont toujours été pour un peu les domestiques des Saint-Pierre d’Agave, et le baron en est toujours là. Grattez-le, et vous retrouverez le valet fidèle, le chien de Terre- Neuve.

— Le fait est, dit M. Durand, que ces domestiques-là prenaient de beaux gages !

L'avocat haussa les épaules et fit mine de se fàcher.

— Le monde est comme ca, s’écria-t-il. Quiconque s'élève doit s’attendre à être calomnié. Le père et le fils ont eu beau entasser bienfaits sur aumônes.. Mais brisons là, je perdrais mon sang-froid. Ces choses-là m'irritent. Nous parlions de notre ligne de conduite lors de l’ancien procès. Ce fut bien simple : nous remuèmes des montagnes pour étouffer l'affaire, et nous ne fimes pas autre chose.

— Mes fonctions ne me permettent pas... commença M. Durand.

— Laissez donc ! interrompit Manceau. Allez-vous faire semblant de croire que notre intention soit de vous entraîner hors de la droite voie ?

— Vous n’y réussiriez pas, dit le jeune magistrat, non sans sécheresse.

— Ah ça! ah ça! fit Manceau, qui recula sa chaise, sur quelle herbe avez-vous donc marché, mon cher monsieur? Vous avez eu grand tort de venir, en effet, si c’est pour parler ainsi d’un homme qui, par sa respectabilité, sa surface, son influence. Je ne peux pas croire que votre intention ait été de rien insinuer contre le baron Chauffour !

Je suis allé à vous, permettez-moi de vous le dire, surtout dans votre intérêt. Je ne suis ni un maladroit, ni un ignorant ; je sais par A plus B tout ce qu’un membre

de l'ordre judiciaire peut faire de bien sans franchir les limites les plus rigoureuses du devoir, et ce qu’il peut faire de mal aussi, en s’en tenant à la leitre morte de

son évangile.

Je vous ai dit que nous étions presque de la famille

autrefois, nous en sommes tout à fait aujourd'hui, puisque le mariage du baron avec M'e Angélique de Saint- Pierre d’Agave est chose arrêtée. Nous avons intérêt à nous défendre contre un scandale, mais nous avons intérêt également, intérêt de cœur, intérêt de miséricorde, à ce qu’il ne soit pas agi sans ménagement à l'égard, d’une malheureuse femme qui a subi déjà de longues années de purgatoire, et dont l’état mental ne doit pas être bien solide, car sa fille est folle.

On hérite de cela.

Nous avons ici tous les deux, mon cher monsieur, une explication des plus pénibles, à laquelle j'étais en droit de ne pas m’attendre.

Vos supérieurs, il faut bien que vous le sachiez, sont au courant, tant vos supérieurs immédiats que ceux qui sont séparés de vous par toüs les échelons de la hiérarchie.

Vous auriez dû peut-être vous en douter, car il était peu probable qu’un homme comme M. Chauffour se mit à la merci d’un jeune magistrat très-charmant, très-intelligent, mais... enfin nous nous entendons.

La conduite de mon client, qui est claire comme de l’eau de roche, a été, je dirais presque, dictée par d’illustres conseils.

En conséquence, cher monsieur, excusez-nous de vous avoir enlevé pendant vingt-quatre heures à vos affaires ou à vos plaisirs ; restez, ne restez pas, cela vous regarde: nous tâcherons, si vous le permettez, de faire pour le mieux, et de nous passer de vous.

Vers la fin de ce long discours, Manceau s'était levé d’un air dégagé.

Il brossait maintenant son chapeau sur sa manche.

M. Durand semblait hésiter.

— Mon père vous souhaitait du bien, monsieur Manceau, prononça-t-il à voix basse ; je crois même qu’il vous l’a prouvé au moins une fois âans des conjonctures difficiles.

— C’est précisément à cause de la reconnaissance que je garde à M. votre père. voulut répliquer Manceau.

Mais un geste de son jeune compagnon l’arrêta court.

— Ce n’était pas un reproche, dit-il. Je suis à l’âge où la fonction peut-être au-dessus de l’homme, et il y a des jours où j'appelle ardemment l'expérience qui vient avec les années. Mon opinion est que vous ne voudriez pas, vous, monsieur Manceau, me diriger dans une voie dangereuse ou mauvaise.

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