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au juge. Ce n’est pas moi qui l’amêne, c’est elle qui se livre à la justice par sa propre volonté.
Elle s’effaça pour laisser entrer Minerve. l'attitude de celle-ci était libre, presque fière. ;
Elle marcha droit au jeune magistrat et lui dit :
— Je veux être prisonnière. Quand on m'interrogera, je parlerai.
M. Durand sembla hésiter.
— Qu’elle parle tout de suite, fit Manceau, ceci est de l'enquête jusqu’au moment où le mandat d'arrêt aura eu son effet. =:
Esther se tourna vers lui :
— Bonsoir, monsieur Manceau, dit-elle; vous allez m’apprendre sans doute ce que je demande vainement à tous les échos depuis ce matin. Où se cache done le cher baron? Mon père lui-même n’a pas su me le dire.
— M. le baron ne se cache pas... commença l’avocat
en dessinant son geste d'audience le plus solennel.
— Tant mieux, interrompit Esther, car Minerve s’est mise en tête de ne parler qu’en présence de M. le baron
et de Me la comtesse. Elle est obstinée.
M. Durand écoutait et regardait, ce qui est assez dans le rôle d’un juge, mais ce n’était pas sur la mulàtresse accusée que son attention se portait.
—- — Si cette fille ne parle pas, dit Manceau en se diri-
geant vers la cheminée, il ne reste plus qu’à exécuter, c’est clair.
Sa main se tendit vers le cordon de la sonnette.
— Exécuter quoi? demanda Esther. Est-ce M. Vidal que vous allez appeler ?
Puis, fixant les yeux sur le jeune magistrat, elle ajouta :
— Il faut qu’on me pardonne mon ignorance : qui est le maître ici? M. Manceau ou M. Vidal sont-ils les supérieurs de M. Durand? t Une rougeur épaisse monta au front de celui-ci, qui se tourna vers l'avocat et dit très-haut :
— Maitre Manceau, je vous défends d’appeler.
Manceau lâcha la sonnette, non sans un ricanement vindicatif.
Minerve, qui était toujours debout au milieu de la chambre, avait croisé ses bras sur sa poitrine et laissait aller cette scène avec une morne indifférence.
Esther reprit : t
— J'avais besoin de savoir cela. Au moment où je tournais le bouton de. la porte tout à l'heure, j’ai-entendu M. Manceau parler de moi. Ce qu’il a dit à mon sujet ne m’a point offensée, parce que je connais tout intimement M. Manceau ct ceux qui le payent. Il fait
son métier comme il le j:ge convenable.
Ces Mademoiselle! voulut interrompre l'avocat.
— Je n’ai pas fini, interrompit Esther à son tour; vous me répondrez si M. le juge d’instruction regarde comme opportun de vous entendre. Moi qui ne suis qu’une pauvre fille, je comprends l’insulte qui jaillit d’un cœur irrité, je ne m'étonne jamais des outrages échangés entre deux haïnes et amenant le combat; mais je comprends moins l’insulteur patenté, mesurant à froid ce qu’il peut livrer de calomnies pour gagner des honoraires. Si j'étais homme...
Elle s'arrêta, et le sourire revint tout naturellement à ses lèvres pendant qu’elle se tournait vers le juge.
— Encore une fois, veuillez m’excuser, dit-elle avec un gracieux respect, et recevez mes remerciements, monsieur, pour la bonté que vous avez eue de ne point m'imposer silence. Une femme n’a d’autres armes que la parole. J'arrive maintenant au véritable but de ma démarche. M. Vidal et ses hommes ont échoué jusqu'ici dans toutes les parties de leur mission. Ce n’est pas par eux que Minerve est sous la main de la justice, et celle qu’on suppose être la marquise de Saint-Pierre d’Agave vient encore de leur échapper. Je sais où elle est. Je me déclare prête à vous le dire.
Manceau s'était assis au coin de la cheminée et tournait ses pouces d’un air incrédule, mais il n’en écoutait pas moins de-toutes ses oreilles.
.— Mon devoir, mademoiselle, répliqua M. Durand
avec une sorte de tristesse étonnée, m’oblige à accepter votre offre, à laquelle je ne m'attendais pas.
— Ce blanc-bec là, pensa Manceau, ne sera jamais premier président de la cour de cassation. Mais la Jéricot, quel jeu joue-t-elle ?
— Je vous écoute, mademoiselle, reprit le juge.
‘Le regard d’Esther se dirigea vers Manceau.
— Les renseignements que j’apporte, prononça-telle à voix basse, sont pour vous, pour vous seul.
Le jeune magistrat ne se fit pas prier et sembla même éprouver un certain plaisir à scander cette phrase laconique : ;
— Maître Manceau, laissez-nous, je vous prie.
L'avocat tressaillit sur sa chaise. 11 hésita à obéir.
— Oh! oh! fit-il d’une voix qui tremblait de colère : on redoute ma présence ici.
— Vous m'avez entendu, répliqua le juge sans élever la voix.
Son geste sobre, mais net, désignait la porte.
Manceau traversa la chambre d’un pas rapide en grommelant une menace. Dès qu’il fut sorti, Esther dit : 3 — C'est maintenant qu’il faut sonner M. Vidal, et tout de suite.
— Pourquoi? demanda le jeune magistrat très-sur-
ris.
— Parce que, répondit Esther, quand j'aurai parlé, vous aurez, je vous l’affirme, des mesures graves à prendre, et que ces mesures seraient vaines si vous laissiez à M° Manceau le temps et la possibilité d’avertir les fugitifs.
— Votre crainte n’a pas de fondement, fit observer le juge. M° Manceau est fort animé contre les accusés, dont il ignore encore la retraite. *
— Ceux dont je parle ne sont pas encore accusés, dit Esther, et M° Manceau sait leur adresse. Je vous supplie d'appeler, monsieur, où il sera trop tard.
En pesant sur le cordon de la sonnette, le juge demanda :
— De qui parlez-vous done?
— Je parle, répliqua Esther, dont le regard calme et clair était fixé sur lui, de M. le baron Chauffour et de Mr la comtesse de Saint-Pierre d’Agave.
A ce dernier nom, les bras de Minerve tombèrent le long de ses flancs, et sa poitrine oppressée rendit un gé-
missement.