PRET
A voir l’inextricable fouillis d’aulnes, de saules et de bouleaux pleureurs qui baignaient leurs basses branches dans la rivière, en face des îles où les gigantesques racines des peupliers, déchaussées par le courant, maintenaient encore le sol, on eût presque dit une forêt vierge. à
Il y avait de nombreuses percées irrégulières, entretenues par les glaneurs de bois, les braconniers et le gros gibier, mais plusieurs des avenues principales avaient disparu sous d’épaisses pépinières de petits hêtres que la chute des faines avait semées naturellement.
Deux seules voies, nettes et bien dégagées, coupaient les fourrés, se dirigeant l’une du château, l’autre de la ville de Mantes à l’ancien rendez-vous de chasse des seigneurs de la Maisonfort.
C'était un grand pavillon d’assez bon style et beaucoup plus ancien que le château lui-même. Du temps des Saint-Pierre d’Agave, il était resté inutile et déserté. Le baron Chauflour l'avait fait réparer pour y fêter saint Hubert quelques mois après sa prise de possession, mais, depuis lors, les appartements, toujours fermés, moisissaient de nouveau dans l’abandon, sous la garde d’un bûcheron demi-sauvage.
Le rendez-vous était situé non loin de la rivière, au milieu d’une futaie de hèêtres, àgés de plus d’un siècle,
et parmi lesquels une centaine de châtaigniers, quatre fois plus vieux encore, arrondissaient leurs troncs énormes.
11 fallait être sur le pavillon même pour le voir, enfoui qu’il était au fond de ces noirs bosquets.
Le bois, à un kilomètre à la ronde, s'appelait : les Coupes du Rendez-vous.
Un étang considérable, mais à demi-desséché, portait le même nom.
11 faisait nuit sombre sous les arbres géants, quoique la lune presque pleine voguàt au ciel parmi les nuages légers, semblable à une blanche nef entourée d’écueils.
Le vent qui venait du sud-est avait apporté le tintement lointain. de l’horloge de Bonnières sonnant huit heures du soir.
C'était une belle et calme soirée.
. Aux alentours régnait ce silence des bois où la nuit met tant de bruits mystérieux.
On eût cru parfois au passage d’un voyageur, quand une brusque rafale de la brise agitait tout à coup les feuilles sonores qui jonchaient la mousse depuis le dernier automne, et par moments, la voix de la rivière fouillant le sol de ses bords entre les racines mêlées comme une chevelure, ressemblait à de lointains babillages.
Dans un sentier qui descendait à l’eau, mais où il fallait marcher longtemps encore sous bois pour gagner la rive, un homme et une femme cheminaient lentement.
L'homme soutenait la femme, qui paraissait rendue de lassitude.
La femme, petite et vieille, avait le costume du pays; l'homme, qui était jeune et de riche stature, portait une blouse de chasse et le fusil jeté en bandoulière.
— Pauvre maman, dit-il en s’arrêtant, il faut vous reposer, je vous sens défaillir dans mes bras. Malheureusement, nous ne sommes pas pressés. Asseyonsnous.
— C'est cette coquine de chute! murmura la petite femme d’une voix épuisée. J'étais encore une fière marcheuse avant la nuit du samedi gras, mais il est dit que cet homme-là m’aura tuée de toutes les manières. Estce que nous avons fait beaucoup de chemin, Raymond ?
— Nous marchons depuis la brune, répondit notre bel étudiant, qui avait grand’peine à cacher son découragement; mais nous n’allons pas vite, et les chemins nous sont à peu près inconnus. Reposez-vous là, mère; ceux qui vont au hasard, sans espérer un abri au bout du voyage, ne peuvent regretter le temps perdu.
Maman Marquis essaya de sourire.
— C’est donc encore moi la plus brave? fit-elle. Tu disais avoir vu ici aux environs des cahutes abandonnées. Cherchons. Moi, l’aspect sauvage de cet endroit me rassure au lieu de m’effrayer. Je suis certaine qu’on ne viendra pas nous chercher jusqu'ici.
— Dieu vous entende! répondit Raymond. Les gens qui vous poursuivent sont d’habiles chasseurs, et nous pe sommes plus guères au temps où l’on parvenait à se cacher dans les broussailles.
La petite femme se laissa asseoir sur la marge du sentier.
— Heureusement qu’ils ne peuvent rien contre toi, dit-elle; j'aurais dû fuir loin d'ici, à tout prix, car je t’occupe et je t’'embarrasse. C’est drôle que nous n’ayons
” pas entendu parler de mes braves enfants du Coin de
Charlemagne, depuis le temps.
Ce nom lui arracha un soupir.
— Ils sont venus, repartit Raymond, qui restait debout devant elle. Saint-Brix, Bayras et les autres ne demandaient qu’à se battre pour nous. Mais contre qui? S'il ne s'agissait que d’un coup d’épée, nous n’aurions besoin de personne. Ils ont fait du bruit, c’est leur manière de respirer, ils ont parlé contre le baron dans les auberges de Mantes, et je suis sûr que ce misérable Jéricot est arrivé jusqu’à nous au bruit de leurs voix. Nous avions eu tort de les appeler, et j'ai eu tort peut-être
de les renvoyer; car, la nuit dernière, pendant que je m'égarais sur les traces de cette pauvre femme qu’ils appellent le fantôme.
— Adèle ! murmura maman Marquis en un gémissement. Je n’ai plus dans le cœur une seule place qui ne soit meurtrie! Où est-elle? par quel miracle vit-elle ? Nous la trouverons morte dans ce bois.
— Pendant que je la poursuivais en vain, continua Raymond, Saint-Brix et nos amis auraient surveillé le château, et nous saurions peut-être où est Angélique.
La petite femme fit un effort pour se lever.
— Nous avons de l’argent! dit-elle avec une fiévreuse animation, nous pouvons payer ceux qui nous serviront, les payer cher! Il fallait proposer de l'argent à ces hommes de police. Et Jéricot! il fait tout pour de l'argent, celui-là...
Elle s’interrompit et balbutia en regardant Raymond, qui baissait la tête :
— Tu n’as plus d'espoir, n’est-ce pas? Nous sommes perdus sans ressource ? |
Raymond lui prit les deux mains et répondit :
2 — Hier au soir, mère, j'ai été si près du bonheur, que je ressens plus profondément notre misère d’aujourd’hui. Je lai eue dans mes bras, notre Angélique chérie. Et si vous saviez combien de vaillance est mêlée à sa bien-aimée candeur! La bonté exquise de son âme
plaidait contre nous pour celle qui lui a servi de mère. Elle ne voulait pas croire au crime, elle hésitait, mais elle m'aime, oh! saurais-je dire la céleste beauté de cet amour! Elle avait consenti à me suivre, je vous aurais rendu son respect et sa tendresse, tout était dit, lorsque ce fatal hasard.
— Adèle! prononça encore maman Marquis, dont la poitrine fut soulevée par un sanglot. Ce malheureux hasard s’appelle Adèle : J'ai oublié celle-là trop longtemps et je suis punie! | | — Vous m'aviez dit : « Sauve la mère d’Angélique, reprit Raymond, ramène-moi ma fille. » A peine avais-. je franchi le mur du jardin de la Maisonfort, que la pauvre femme a passé comme une vision devant moi, poursuivie par les gens du château.
. Je me suis élancé sur ses traces pour la protéger d’abord, ensuite pour m’emparer d’elle, et bientôt j'ai dépassé tous les coureurs.
Mais loin de la gagner, je voyais s’élargir sans cesse la distance qui nous séparait.
Il y a quelque chose de prodigieux dans la légèreté
- de sa course.
Sa robe blanche a enfin disparu derrière les arbres non loin: de l'endroit où nous sommes maintenant, et dans la clairière même que je cherche pour y avoir remarqué des loges de sabotiers désertes. :
Ce fut alors que je revins vers la Maisonfort avec l’intention de veiller toute la nuit. En arrivant au bord de l’eau, je rencontrai Minerve, qui râlait de fatigue et qui me dit : — Ils ont enlevé Angélique.
Maman Marquis garda le silence.
Raymond continua :
— Ily a deux personnes dont je ne vous parle pas souvent, quoique j'aie mis en elles ma dernière espérance : c’est Minerve et Esther. J'ai vu Esther aujourd’hui comme j'allais mettre à exécution mon dessein de vous reconduire à Paris, où la facilité de trouver une retraite est plus grande que partout ailleurs. J'avais aussi l'espoir de découvrir à Paris la trace d’Angélique, mais Esther m'a dit : « Restez. » Et comme je lui objectais le danger qui vous menace, elle a ajouté :
«— À tout prix, restez encore cette nuit. Cachez M°° la marquise aux environs du Rendez-vous de chasse, Peut-être aurez-vous de mes nouvelles plutôt que vous ne pensez. »
Il a été convenu alors entre elle et moi que je vous donnerais ce soir pour abri une des loges abandonnées qu’elle connaît aussi bien que moi, et qui doivent être proches. : à
— Alors, marchons! dit la petite femme, qui se mit sur ses picds sans aide. Je bénirai la main quelle qu’elle soit qui nous apportera le salut d’Angélique.
MAR. LME + alu Le
Raymond lui passa le bras autour de la taille pour la mieux soutenir, et ils suivirent tous deux la pente du : sentier qui allait vers la rivière.
Ils marchaiïent bien lentement, mais maman Marquis ne se plaignait plus.
Au bout de quelques minutes, le bois s’éclaircit tout
à à coup sur la gauche et montra un large espace libre,
où croissaient seulement quelques rejetons autour des souches encore enterrées.
2 C’est là, dit Raymond, qui quitta aussitôt le chemin pour pénétrer dans le taillis.
L'instant d’après, il asseyait maman Marquis sur un tas de feuilles sèches, qui, sans doute, avait servi de lit aux anciens propriétaires de la loge où sa compagne et lui venaient d’entrer par la porte désemparée.
La lune éclairait vivement l’espace découvert qui environnait la cabane, et pénétrait jusque dans l’intérieur par les nombreuses ouvertures du toit demi-ruiné.
Raymond s’assit non loin de maman Marquis, dont la tète s’affaissa bientôt. La fatigue qui l’accablait était plus forte que l'inquiétude.
Elle s’endormit, rêvant qu’elle parlait de ces deux chères créatures, Adèle et Angélique, dont les noms, dans son sommeil, montaient en effet jusqu’à ses lèvres.
La nuit précédente, Raymond n'avait pas fermé l’œil.
Quand il sentit à,son tour que ses paupières s’alourdissaient, il se leva, fit quelques pas dans la cabane, puis
© sortit pour secouer la torpeur qui le prenait.
L'air était doux. C’est à peine si la brise nocturne agitait en murmurant la cime des futaies voisines, argentées par les rayons de la lune.
— Je suis bien sùr de ne pas dormir, se dit Raymond. J'ai comme un pressentiment qu’'Esther ne tardera pas. C’est l'heure de la crise. Je serai plus fort que le som-
. meil,
11 déposa son fusil contre la paroi extérieure dela loge et s’assit sur le seuil,
Ses yeux, qui étaient grands ouverts, battirent, puis se fermèrent. Le silence et la lassitude le berçaient.
Sa tête, après avoir oscillé, se renversa sur un tas de
. copeaux qui était derrière lui.
Il dormait et rêvait qu’il veillait.
Dès lors, tout resta muet dans la cabane et dans la clairière.
De temps en temps, le pas furtif d’un chevreuil éveillait les fourrés, et quelque souffle de vent apportait la chanson de l’eau. voisine, mais invisible.
Le clocher de Bonnières tinta neuf heures de nuit,
“Vers ce moment, un pas plus léger encore que celui des chevreuils fit bruire les feuilles sèches, sous bois, du côté de l’eau, dans la direction opposée au sentier par |
où maman Marquis et Raymond avaient abordé la clai« rière.
On ne vit rien d’abord.
Le pas semblait errer à droite et à gauche, suivant une route incertaine.
Puis les branchages d’une cépée de jeunes hèêtres s’écartèrent, et une forme blanche se dessina dans le som-
bre.
2 C'était une femme, — la femme que les bonnes gens de la Maisonfort, effrayés et supertitieux, avaient appelée « le fantôme » pendant deux jours, et à qui, la veille au soir, l’arrivée des employés de l’hospice de Meulan avait donné ce nom plus vrai : « la folle. »
C'était Adèle de Saint-Pierre d’Agave, veuve du colonel Albert Lamiral de Thiais.
Quand elle sortit de l’ombre portée par le taillis pour entrer dans la lumière de la coupe nouvelle, il eût été facile au premier venu d’expliquer le mystère de ces longs voiles blancs qui avaient épouvanté la contrée.
La folle avait profité du sommeil de ses gardiens pour s'évader.
Elle portait un peignoir de nuit, déchiré en maints endroits par les ronces des haïes et par les broussailles des bois.
Elle s'arrêta en quittant le fourré. Sa pose timide et farouche semblait interroger la solitude, comme la biche
poursuivie tend le col et l'oreille au vent pour chercher la voix de la meute au milieu de tous les autres bruits. -
Sans doute son ouïe exercée ne perçut aucune menace dans l’air, car elle releva la tète en secouant la neige ondoyante de sa chevelure.
Il y avait dans ce mouvement une sorte de gaieté enfantine.
Elle souriait et se mit à mordre dans un morceau de pain bis qu'elle tenait à la main.
En même temps, elle reprit sa marche, gracieuse, mais indécise comme celle d’une fillette qui s’attarde sur le chemin de l'école.
Aux lueuré de la lune, elle était belle et surtout incroyablement jeune sous les masses balancées de ses cheveux blanes. ù
Sa taille ondulait, pleine de souplesse, son pas bondissait sur l’herbe humide.
Elle arriva devant la loge, ou plutôt derrière, car la porte était sur la face opposée.
Cela ne l’embarrassa point. Elle écarta les fascines vermoulues qui formaient le mur de la cabane et qui cédèrent à son premier effort. Elle passa d’abord la tête, et son regard inquiet et curieux examina l’intérieur; puis elle entra comme une chèvre espiègle qui perce la haie pour pénétrer dans le verger du voisin.
Elle était manifestement habituée à ces violations de domicile, }
Je ne dis pas qu'elle entrât partout en fendant les murailles, mais du moins toute ouverture lui était bonne, car, aussitôt entrée, elle se prit à chercher, sans trouble apparent, quelque chose qui devait être l’objet même de son étrange visite.
Et tout en cherchant, elle mangeait son pain noir.
Que cherchait-elle ?
Du premier coup d'œil elle avait aperçu maman Marquis endormie sur ses copeaux. Cela n’avait excité en elle ni surprise ni intérêt.
Elle cherchait autre chose.
Quoi donc ? |
Ce qu’elle cherchait devait se trouver au ras du sol, car elle allait furetant le long des murailles...
Probablement, la loge n’avait jamais eu d’autres meubles que les chevalets professionnels, un bahut peut-être et quelque grabat.
Encore le grabat est rare : on couche sur un matelas de flèche (herbe forestière) au-dessous duquel est le sommier de feuilles.
Mais il n’y avait plus rien, absolument rien, sauf quelques tessons de marmites et un berceau-panier, usé jusqu’à ne plus pouvoir servir.
C'était assez.
Aussitôt que la folle eut découvert ce débris de berceau, elle s’en approcha sur la pointe des pieds.
Sa gorge rendait des sons inarticulés; mais doux à entendre. |
Elle ne savait pas encore que le berceau était vide, car elle prenait en marchant des précautions infinies pour ne point éveiller le petit enfant endormi.
Quand elle fut tout près et qu’elle vit dans le panier brisé la place du nourrisson absent, elle poussa un grand soupir et cessa de manger.
Elle resta toute une minute devant le berceau, immobile et la tête inclinée. On eût dit qu’une pensée voltigeait autour de son front triste et qu’elle faisait de vains efforts pour la saisir.
Mais la pensée trompait son effort comme le papillon évite la main de l’enfant qui le chasse.
Au bout de ce temps, elle fit un geste de fatigue et revint vers maman Marquis, qui sommeillait profondément.
La folle jeta sur elle un regard indifférent et passa.
Elle gagna la porte. Sa visite était finie.
Comme elle franchissait le seuil, elle aperçut Raymond couché en dehors de la cabane. Alors elle s’arrèta brusquement,
La lune avait tourné. ÿ
Ses rayons, effleurant le coin de la loge, éclairaient
LA TACHE ROUGE 30f
obliquement le visage de notre bel étudiant dans le caz dre de ses grands cheveux noirs.
A cette vue, la folle sembla éprouver une émotion extraordinaire.
Ce fut comme si un souvenir eût essayé avec violence d'entrer dans sa mémoire vide.
Elle passa le revers de sa main sur son front; ses yeux brillèrent d’un fugitif éclat, toute sa physionomie sembla illuminée vaguement par un reflet d'intelligence.
Cela dura le temps que met l'éclair à s’allumer et à s’éteindre.
Puis, tout retomba dans la nuit. L’étincelle avait jeté une lueur, mais sans communiquer son feu.
La folle eut un sourire insouciant et s’agenouilla près de Raymond, dont elle toucha les cheveux avec une sorte de plaisir bestial.
Puis elle s’éloigna.
Puis encore, comme si un soin eût dominé tout à coup sa pensée chancelante, elle se rapprocha davantage en marchant sur ses genoux; ses mains, avec une adresse de fée, se prirent à défaire les boutons de corne qui fermaient la blouse de Raymond.
Elle faisait vite.
Elle était pressée.
Sous la blouse de Raymond il y avait un gilet, que la
© folle ouvrit de même.
. De même pour la chemise, qui laissa à découvert la poitrine nue de l’étudiant.
Le regard de la folle, à mesure qu’elle avançait dans
sa tâche bizarre, prenait une expression d’intense curio-
sité.
Curiosité dit trop peu.
C’était une flamme avide qui s’allumait dans ses prunelles.
Ainsi doit brûler l’œil du mineur qui devine le lingot d’or au bout de sa pioche enfoncée dans le sol.
D'une main fiévreuse, la folle écarta les vètements de Raymond, du côté gauche de la poitrine et se péncha | toute frémissante sur le sein du jeune homme.
Elle se redressa désappointée, ne trouvant point sans doute ce qu’elle avait espéré. Mais ce visage l’attirait invinciblement.
Elle se pencha de nouveau, prenant soin de ne point faire ombre à la lune, et posa ses deux mains sur le sol, à droite et à gauche de Raymond, pour mieux le contempler.
Son regard semblait plein de pensées qui parlaient, hélas! une langue inconnue.
Le berceau lui-même ne l’avait pas tant occupée.
Elle resta ainsi plus longtemps que devant le berceau.
Comme elle se penchait de plus en plus, les masses de
sa chevelure blanche tombèrent en lourds anneaux et se
mélèrent aux cheveux noirs de Raymond.
Pendant cela, le sommeil de maman Marquis s’agitait et semblait lutter contre un songe pénible.
Des paroles confuses venaient mourir sur ses lèvres, qui prononcèrent enfin distinctement deux noms dans une même plainte :
— Angélique! Adèle!
La folle fut frappée comme d’un choc électrique.
* Dans le mouvement involontaire qu’elle fit, ses cheveux fouettèrent le visage de Raymond, qui s’éveilla en sursaut.
Il crut rêver en voyant cette femme inclinée au-dessus de lui; mais l'illusion dura peu, car la folle, se relevant d’un bond, prit la fuite vers les taillis.
Elle glissa comme un nuage blanc, tant sa course était rapide, mais Raymond l'avait reconnue.
IL sauta sur ses pieds en prononçant, lui aussi, le nom d’Adèle, et suivit sa trace à toute vitesse.
Nous savons que Raymond Lamiral était un rude coureur. Le désir qu’il avait d’arracher cette pauvre femme aux mille dangers de sa vie errante lui donnait des ailes. à ;
Il avait craint plus d’une fois, en parcourant la forêt, de trouver une morte au fond des fourrés.
C'était la fille de maman Marquis, à laquelle les der-
niers événements l’attachaient par des liens d’un affection si profonde, et c'était la mère d’Angélique, son premier, son ardent amour.
Confiant dans sa force et dans sa jeunesse, il n’eut pas même l’idée que la poursuite pût durer bien longtemps et ne se fit aucun scrupule d'abandonner sa compagne pour quelques minutes.
Adèle s'était lancée dans les taillis à gauche de la clairière ; elle traversa le sentier un peu au-dessous de l’endroit où maman Marquis s’était reposée un instant, et coupa, toujours à gauche, à travers une futaie de vieux hêtres qui descendait en pente douce vers. la rivière.
Nous l’avous dit, et cela est certain, les créatures privées de raison possèdent souvent l'instinct et l’agilité qui permet au gibier d'éviter la poursuite de l'homme.
Adèle perçait droit devant elle; elle devinait de loin les obstacles et les mesurait aussi, sachant d'avance s’il fallait les tourner où les franchir. Rien ne ralentissait sa route.
Au bout de la futaie, le sol se relevait brusquement. C'était un terrain de lande, où languissait une maigre plantation de chènes; mais en tournant à droite, on rencontrait une sapinière dont les jeunes troncs n’avaient pas encore été éclaircis et qui rejoignait une des deux grandes avenues dont nous avons parlé naguère.
Une large voie, déserte comme toute cette partie de la forêt.
L’avenue qui conduisait du château de la Maisonfort au Rendez-vous de chasse.
Adèle traversa la sapinière dans toute sa largeur et s'arrêta au bord de la route pour reprendre haleine.
Elle se mit à écouter, farouche plutôt qu’inquiète, et l’on eût deviné à l'expression de son visage qu'elle était bien sûre d’avoir distancé du premier coup toute poursuite.
En effet, aucun bruit n’annonçait sous bois la marche d’un homme.
Adèle respira donc à son aise et laissa battre son cœur, mais la moitié d’une minute ne s’était pas écoulée qu’une branche sèche se cassa dans la sapinière.
La folle bondit de nouveau, coupa la grande avenue et sauta par-dessus la barrière de réserve qui fermait l’autre côté du chemin.
| Les jeunes sapins s’agitèrent et bruirent. .
Presque au même instant, Raymond parut à la place que la folle venait de quitter.
Il franchit la barrière de réserve au même endroit que la folle et vit sa robe blanche qui déjà se perdait derrière les cépées. C'était beaucoup que de voir, car, depuis la loge, Raymond avait plus d'une fois perdu la trace de son gibier.
Jamais la robuste souplesse de son jarret n'avait été mise à une pareille épreuve, même le soir de carnaval où il avait lutté sans être vaincu contre le pur-sang du baron Chauffour.
Dans la sapinière, il eût perdu complétement sa voie, sans -un lambeau du peignoir d’Adèle qui était resté accroché à la dent d’une branche morte.
Il redoubla de vitesse dans la réserve et se dit, voyant que la distance diminuait :
— Je la gagne, elle est à moi!
La réserve, qui était d’abord taillis, devint bientôt coupe aménagée, puis futaie.
On sentait, à la qualité du terrain plus humide et plus gras l'approche de la rivière, parallèlement à laquelle Raymond et Adèle couraient depuis qu’ils avaient quitté la grande avenue.
Depuis le même instant, Raymond n’avait pas cessé de chasser à vue. |
Il gagnaïit en effet d’une manière continue et n’était plus qu’à une centaine de pas de la folle, lorsqu'elle disparut tout à coup à ses yeux derrière un obstacle dont il ne devinait point la nature.
Il se trouvait alors sur une sorte de tertre, planté d’arbres énormes, mais rares,
C'était une de ces vieilles châtaigneraies qui, dans son
provinces du centre, annoncent presque toujours lapproche d’une habitation.
Pourtant, Raymond, qui regardait de tous côtés, ne voyait pas trace de maison.
Il redoubla de vitesse en descendant le tertre.
A l'endroit où Adèle avait disparu se trouvait un mur très-bas, ou plutôt une ruine de mur, littéralement enfouie sous le lierre.
Raymond franchit le mur sans arrêter son élan et faillit rouler tête première, parce que le terrain, derrière l'obstacle, était en contrebas.
Il vit alors devant lui une autre muraille beaucoup plus haute et qu’il avait prise de loin pour une ligne d'arbres, parce que le sommet en était chargé de touffes de lierre, de giroflées géantes, et même de petits ormes qui avaient pris croissance dans les interstices des pierres.
La folle était en ce moment debout sur le faite de ce
mur et semblait hésiter devant la hauteur du saut à faire.
— Arrêtez! cria nn ntidé parlant pour la première
| fois, je ne vous veux point de mal. Arrêtez je vous en prie.
11 se trouvait alors à quinze pas tout au plus de la muraille, dans une manière de douve mecs pleine d’orties et de hauts herbages.
- La folle ne répondit point.
Elle fit une série de gestes qui ressemblaient au signe de la croix, et sauta.
Raymond, qui s'était arrêté, entendit le bruit de sa chute, suivi d’un gémissement faible.
Le bruit venait non point à niveau, mais d’en bas.
- Raymond prit son élan et escalada le mur en un clin d'œil.
Une fois en haut, il regarda devant lui.
C'était un trou sombre, au-dela duquel un pignon de maison, sans ouverture apparente et bâti en larges pierres de taille, faisait écran à la lune.
Dans le trou, rien,
Raymond respira, car il s'attendait à découvrir au-dessous de lui la folle brisée, ou tout au moins blessée par sa chute,
Il appela.
Personne ne répondit.
Ses yeux, cependant, habitués peu à peu à l’obscurité, distinguèrent bientôt le fond du trou, qui était un préau pavé et faisant le tour du pignon.
Au centre de la muraille pleine, en pierres de taille, qui plongeait dans le noir, on devinait une porte hasse voûtée,
La folle avait-elle disparu par cette porte qui était close maintenant ?
Raymond, au lieu de descendre, se mit à marcher sur le faite même du mur, fourré comme une haie, afin de dépasser l'angle du pignon et de voir ce qu’il y avait derrière.
Au bout d’une vingtaine de pas, il trouva une solution de continuité qui l’arrêta net.
Le mur, démoli ou tombé en ruines, avait à cet endroit une large brèche, correspondant au dehors avec la fin de la douve et le commencement d’un trés-vaste étang à demi desséché, dont on voyait au loin la mare centrale briller derrière les roseaux.
La première idée qui vint à Raymond fut qu'il avait rejoint, sans le savoir, le château de la Maisonfort, dont quelque partie inconnue était devant ses yeux.
Mais cette pensée ne tint pas : le calcul de la distance parcourue la fit évanouir.
Le château devait être à plus d’une lieue de là.
Raymond reporta son regard vers le pignon.
A l'extrême bord de la brèche où il était, on dépassait un peu l’angle du bâtiment, de façon à deviner, au
. profil perdu, la ligne de la face qui donnait sur l'étang.
De ce côté, en dedans du grand mur qui reprenait et faisait retour au-delà de la brèche, de manière à former un enclos, on pourrait presque dire un rempart, une série de traits noirs indiquait des fenêtres.
Aucune de ces fenêtres n’était éclairée.
Seulement, tout au bout de cette sombre façade qui fuyait, massive comme un pan de forteresse, un bâtiment, séparé du principal corps de logis par un couloir ou par une cour, faisait saillie d’un mèêtre ou deux.
Et sur cette saillie noire, à force de regarder, Raymond crut apercevoir un faible reflet qui ne venait pas des rayons de la lune.
Une pensée qu’il s’étonna de n’avoir pas eue plus tôt lui traversa l'esprit.
— C’est le rendez-vous de chasse, dit-il.
Et l’œil fixé sur cette lueur, projetée au bord du bâtiment qui faisait saillie, il ajouta :
— On avait dit que la maison était abandonnée. D'où peut venir cette lumière ?
I1 descendit par la brèche comme si c’eut été un escalier.
Au moment de s’introduire dans le préau pour continuer sa poursuite, le souvenir de maman Marquis le fit hésiter, mais il y avait désormais en lui autre chose que le désir de rejoindre la folle.
— Si elle était là ! murmura-t-il.
Et ces mots ne se rapportaient déjà plus à celle qu’il avait si ardemment poursuivie.
La pensée d’Angélique venait de lui traverser le cœur.
LA TACHE ROUGE 31t
Il sauta dans le préau, et courut à la porte votée, qui résista à ses efforts.
. Nous dirons tout de suite au lecteur que peu importait la détermination présente de Raymond par rapport à maman Marquis.
1 n’était plus en son pouvoir de protéger la pauvre petite femme.
Peu de moments, en effet, après qu’il eut quitté la loge, une voiture s'arrêta devant la clairière sur la grande allée menant de Mantes au Rendez-vous de chasse.
Un homme et deux femmes sortirent de la voiture.
D'autres hommes, qui avaient voyagé assis auprès du cocher et debout sur le siége de derrière, descendirent, également.
Le premier groupe était formé par le jeune juge du ressort de Versailles, M. Durand, Esther et Minerve.
Esther, montrant le chemin, s’engagea dans la clairière avec Minerve et le juge.
M. Vidal et ses agents suivirent à quelques pas de distance.
En arrivant auprès de la loge, Esther dit :
— C'est là.
Tout le monde entra. \
Esther sembla surprise de ne point voir Raymond, mais ses instants étaient comptés sans doute, car elle dit
en montrant maman Marquis, qui s’éveillait en sursaut, pleine de surprise et d’effroi :
— Monsieur le juge, cette femme est Constance-Angèle Lamiral de Thiais, marquise de Saint-Pierre d’Agave. J'ai rempli ma promesse.