LA LÉGENDE DU RENDEZ-VOUS
Angélique était seule dans une grande pièce d'aspect sévère, où l’odorat percevait ces effluves indéfinissables qui parlent de solitude et de long abandon.
La langue usuelle dit que ces pièces « sentent le renfermé. » Cela est bon pour nos appartements parisisiens, qui contractent, en effet, pendant l’été, une faible odeur d'absence ; mais c’est trop peu quand il s’agit de ces maisons d’un autre àge, tristes en dépit de leur splendeur, et dont on peut ouvrir les croisées toutes grandes
au vent comme au soleil sans guérir la maladie de leur haleine.
Ce west pas odeur de renfermé qu’elles ont, c’est odeur du passé.
Il y a là, comme dans les corridors des prisons, un air froid qui serre le cœur.
La chambre était éclairée par une lampe qui permettait à peine de distinguer les scènes de chasses que développaient les tapisseries de haute lice, tendues sur toute la surface des murailles et n’offrant d’autre solution de continuité que les tringles en cuivre rougi, qui descendaient du plafond et se plantaient dans le parquet pour former les panneaux.
Le plafond, chargé de caissons en chêne sculpté, ménageait huit jours bleus, taillés en losanges-cartouches, où des oiseaux de vénerie planaïent dans l’azur.
Il y avait deux portes à deux battants, masquées par de lourdes draperies et situées l’une à droite, l’autre à gauche de l’alcôve.
La haute cheminée à manteau qui tirait faiblement, malgré l’ardeur d’un bon feu de souches, et laissait rabattre, de temps en temps, des bouffées de fumée, était à droite en entrant.
La cheminée supportait une massive Aie: dont les aiguilles ne marchaient pas.
C'était encore un sujet de chasse,
eT
. Le socle, en marbre noir, représentait un roclier, audessus duquel un sanglier de bronze, acculé, faisait tête à la meute, les deux pattes de devant sur deux chiens décousus.
Le lit, habillé de rideaux pareils aux draperies des portes et des fenêtres, laissait saillir sa lourde carrée hors d’une alcôve peu profonde qui faisait face à l’entre-* deux des croisées.
C'était à peu près l’heure où maman Marquis et Ray-
. mond traversaient la clairière pour gagner la loge du
sabotier.
Angélique n’aurait pas pleuré si amèrement si elle avait su que ses amis étaient près d’elle.
Elle se croyait loin, très-loin, au fin fond d’une province reculée, mais elle ne savait laquelle. La berline du baron avait voyagé toute la nuit et une grande partie de la journée. On avait changé neuf fois de chevaux dans des bureaux de poste dont Angélique ignorait la situation et le nom.
A différentes reprises, elle avait tâché de se rendre compte de la direction suivie, par la lune tant que la nuit avait duré, par le soleil après le levêr du jour, mais ses observations n’avaient obtenu que des résultats contradictoires.
On eût dit que le voyage se faisait au hasard ou du moins en zig-zag.
La lune entrait par l’une des portières, un nuage passait et la voilait ; quand le nuage disparaissait, c’était la portière opposée qui laissait entrer la lune.
De même, plus tard, pour le soleil.
Pendant la longue route, Angélique était restée toujours assise au fond de la berline, entre la comtesse et le baron : la banquette de devant était ainsi restée vide.
On avait pris les repas sans quittér la voiture, où John, le cocher, et Françoise, la femme de chambre, apportaient le manger et le boire.
La comtesse et surtout le baron avaient fait du reste
‘ de leur mieux pour ôter au voyage sa couleur lugubre.
On avait causé par-dessus la tête d’Angélique, qui gardait un obstiné silence.
Le baron, comme toujours, était galant, presque timide. La comtesse, au contraire, attaquait franchement la situation.
Elle se vantait d’avoir réduit à néant les complots de ses ennemis et annonçait tout haut sa ferme intention de rendre Angélique heureuse malgré elle. ÿ
Et les mots de puissance maternelle, de tutelle légale, de justice et de tribunaux, venaient si fréquemmeñt à ses lèvres que l’idée d’implorer un secours extérieur ne
pouvait même pas naître dans l'esprit de la mi “
jeune fille; elle sentait qu'aux yeux de tous.elle passe | . rait pour une enfant revoltée.