‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 50 sur 51 · TRE · texte numérisé non relu

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ns. ST OS Sos

LA TACHE ROUGE 371 vage solitude qui entourait le Rendez-vous de chasse,

mais l'instinct de tout criminel est de multiplier les précautions.

Chauffour alla vers la fenêtre pour la fermer.

11 marchait sur la pointe des pieds, bien qu’il connût la nature du sommeil qui s'était emparé d’Angélique, et qu’il ne dût pas avoir la crainte de l’éveiller.

A moitié chemin, il s’arrèta court, tout effrayé.

Un bruit léger, partant de l’alcôve, était venu jusqu’à son oreille.

Il regarda vivement derrière lui, et la stupéfaction inexprimable qui le frappa le changea en statue.

Voici le tableau qu'offrait l’alcôve, éclairée vivement par la lampe posée sur la table de nuit.

Augélique n’était plus seule.

Au moment où ce sommeil de plomb l'avait domptée, le grand arbre, planté entre la fenêtre et le rempart avait dit le secret du mouvement qui agitait sa cime.

Une forme humaine s'était montrée, inclinant une maîtresse branche sous son poids, et la folle, drapée dans ses vêtements blancs, tout frangés par les accidents de sa course à travers bois, avait pris pied sur l’appui de la croisée. À

Jui, comme dans la loge abandonnée, la folle, écartant les longues boucles de neige qui se mèlaient sur son frout, jeta tout autour d’elle un regard atone.

Elle sauta legèrement sur le tapis et se mit à chércher. |

Ce qu’elle cherchait, nous le savons, pour lavoir vu si longtemps agenouillée devant le pauvre berceau désemparé que les charbonniers avaient laissé dans leur cabane.

Il n’y avait point de berceau dans la chambre d’Angélique.

La folle alla vers le lit où la jeune fille était couchée derrière l’ombre des rideaux.

A la vue dé la dormeuse, elle fit un geste de joie et regarda longtemps la pâleur de ee doux visage, encadré de cheveux blonds.

Puis, comme toujours, obéissant à sa manie, elle détacha une à une les agrafés dé la robe, écarta le fichu, puis la chemise, découvrant en son entier le sein sit de l'enfant. È

Elle poussa un long soupir où il y avait de la surprise, de la joie, mais aussi une navrante angoisse.

Son regard brillait et brûülait.

Elle tremblait dans toutes les fibres de son être.

Comme si elle eût douté, cependant, du témoignage de ses yeux, elle courut au guéridon, y prit la lampe et l’apporta sur la table de nuit.

La lumière tomba sur ce signe étrange qu'Angélique portait à la place du cœur et qui figurait avec uné exac-

LA TAGHE ROUGE 378 -

titude frappante les deux lèvres d’une blessure fraichement ouverte.

Elle resta immobile et comme écrasée sous la violence de son émotion.

Nul n’aurait su dire le travail douloureux et joyeux qui se faisait dans les ténèbres de ce pauvre esprit, où des lueurs essayaient de naître.

Elle joignit les mains dans une attitude d’adoration

puis l'instinct ou plutôt la manie, toujours, prenant le dessus, elle se pencha avidement, et colla ses lèvres sur ce qu’elle prenait pour la blessure même qui avait tué son bonheur autrefois.

Telle fut la vision qui frappa les yeux du baron Chauffour au moment où il se retournait.

Jinese méprit point, quoique les traits de la folle lui fussent cachés. par le large écran de ses cheveux.

Du premier coup d'œil, il reconnnt le « fantôme » de lanuit précédente, et le nom d’Adèle lui vint aux lèvres.

La mère gardait sa fille!

Le baron Chauffour ne pensait pas souvent à Dieu.

L'idée de Dieu pesa sur lui en ce moment, et le cœur lui manqua. à:

Il aurait reculé peut-être si, pour fuir, il ne lui eût fallu passer sous le sarcasme de la comtesse. Sa làcheté le fit brave. Il resta, le regard fixé sur ce

délicieux visage d’enfant, sur ces boucles blondes qui caressaient le contour de l'épaule nue.

Un feu lui monta au cerveau.

Il prit à la main son mouchoir et le roula en bâillon. Il se disait :

— Je ne ferai pas de mal à la pauvre femme.

Le crime a de ces hideuses naïvetés |

Quand il eut préparé le bâillon, il avança, redoublant de précautions.

Et, certes, ce ne fut pas le son de ses pas, étouffé avec un soin minutieux, qui releva brusquement la tête d’Adèle.

Les rameaux du grand arbre, secoués pour la seconde fois, s’agitaient en se choquant.

Adèle se redressa, parce qu’elle connaissait ce bruit, et qu’elle se savait poursuivie.

Ce mouvement d’Adèle, qui resta un instant aux écoues, sans tourner encore la tête, découvrit le sein d’Angélique. |

La tache rouge sauta aux yeux du baron, qui fat enveloppé par un éblouissement. 2

La blessure était là, telle qu’il l'avait vue seize ans auparavant, longue, étroite et bordée d’une mince frauge de sang.

L'illusion s’imposa si forte que Chaufour chancela sur ses jambes ivres. Ë

Mais en même temps la merveilleuse beauté d’Angélique produisait en lui une autre ivresse.

1l y a un mystère dans le délire des sens parvenu à son paroxysme. Tout ce qui devrait le glacer l’exaspère. Il grandit par la douleur et par l'horreur.

Ainsi, quand un incendie est dans toute sa violence, les premiers torrents d’eau, loin de l’éteindre, irritent la fournaise et soulèvent la tempête des flammes jusqu'au ciel.

Un rugissement sortit de la poitrine de Chauffour. 1] s’élança, tenant à deux mains le bâillon.

Dans l'arbre, la maitresse branche, celle qui, en s’abaissant, avait porté Adèle jusqu’à la croisée, grinça en frottant contre le tronc. :

Adèle se retourna tout à fait. Chauffour la touchait presque.

J1 ouvrait déjà les bras pour la saisir.

Elle échappa à son étreinte d’un bond, et fixa sur lui

* ses grands yeux étonnés.

La lumière de la lampe, posée sur la table de nuit, éclairait vivement les traits du baron.

Une lueur s’allumait-elle dans le cerveau de la folle, à demi éveillé par tant de chocs?

Ses prunelles brülèrent d’un feu plus sombre, tandis que ses longs cheveux ondulaient en frémissant.

Quand Chauffour marcha de nouveau sur elle, loin de

fuir, elle lui sauta à la gorge comme une tigresse, et le heurt fut si violent qu’ils roulèrent tous deux sur le parquet. Ils luttèrent, Chauffour silencieux, Adèle poussant des cris inarticulés.

Elle était forte de sa folie, mais Chauffour avait la vigueur d’un taureau.

Il aurait pu l’écraser ; il n’essayait que de la maintenir.

Au moment où il parvenait à lui saisir les deux mains, un craquement sonore se fit au ras de la croisée, un . homme tomba, heurta l’appui et s’y cramponna d’un effort désespéré.

La branche qui avait soutenu Adèle dans son voyage aérien du rempart à la fenêtre, venait de se briser sous le poids de Raymond, plus lourd.

Machinalement, le baron làcha les deux poignets de la folle, que son poing serrait comme un étau.

Il avait reconnu le visage de son rival qui se montrait au ras de l'appui.

Le sang lui monta aux yeux.

C’en eût été fait de Raymond sans la folle, qui, ‘se sentant libre, revint sur Chauffour avec une rage indicible, essayant de le mordre etenfonçant ses ongles dans sa chair.

Aucune vigueur humaine n’avait à la dédaigner, cellelà : e’était une lionne.

D. : LR

Le,

Elle râlait, et ses lèvres si longtemps muettes balbutiaient un mot sans cesse répété :

— Assassin! assassin! assassin |

Angélique dormait-sous le nimbe de la lampe, belle et blanche comme une vision séraphique.

Tous ces bruits désordonnés glissaient autour de son sommeil, qui semblait sourire à un doux rêve.

Chauffour se défendait maintenant de son mieux contre la folle, et, revenant à la brutalité de sa nature, rendait coup à coup.

Il y avait une chose inexplicable : c’est que Raymond ne profitait pas du répit si précieux qui lui était accordé. Sa tête restait au niveau de l’appui, et l’on voyait les veines de son front se gonfler comme s’il eût prodigué des efforts épuisants pour maintenir cette position.

A son âge et doué comme il l'était d’une agilité exceptionnelle, ç'aurait dû être un jeu pour lui que de se relever sur l’appui à la force des poignets.

Mais il était prisonnier. Dans sa chute, une dent de la branche rompue avait accroché le pan de sa jaquette. Elle s’était prise dans la déchirure de l’étoffe et y restait suspendue, doublant le poids du pauvre Raymond et paralysant tous ses mouvements.

Il assistait, impuissant et brisé par la torture, à l’'ignoble bataille dont l'issue ne pouvait être longtemps douteuse.

Un instant, on avait pu croire qu’il perdait tout courage, car une de ses mains céda et il resta, les traits décomposés, suspendu par les cinq doigts de sa main droite, qui semblaient incrustés dans la pierre.

Cela dura le quart d’une minute, et les yeux de Raymond saignèrent dans leurs orbites.

Mais sa main gauche, la main qu’on ne voyait plus, travaillait avec désespoir. L’étoffe de son vêtement, lacérée, hachée, laissa échapper la branche, qui tomba dans la cour, eu rendant un sourd fracas.

Raymond, qui agonisait, se sentit revivre.

Sa main gauche toucha de nouveau la pierre, et un tour le reins puissant le lança par-dessus l’appui.

I était temps. Chauffour débarrassé de la folle qui gisait évanouie, se relevait tout sanglant.

Il voyait rouge.

Sa main plougea sous le revers de son habit et se crispa avec uue joie furieuse autour de la crosse de son revolver.

Ni lui ni Raymond ne parlèrent.

Sauf le mot assassin, râlé par Adèle, toute cette scène s'était déroulée dans un mutisme absolu.

Le revolver fit feu.

Raymond était touché, car il se ramassa sur lui-même pour bondir.

Le revolver éclata une seconde fois.

Raymond chancela. 3

IL était sans armes, son regard cherchait une arme.

Il se jeta sur les mains pour éviter la troisième balle, qui brisa la glace; puis, se relevant, il saisit la massive pendule et la brandit au-dessus de sa tête avec un puissant rugissement.

C'était un énorme poids de marbre et de cuivre.

Comme le quatrième coup de revolver partait, la pendule, arme de Titan, coupa l’air en sifflant, et vint frapper Chauffour en pleine poitrine.

Ses os craquèrent, écrasés ; il tomba au devant du lit; mais il n’était pas mort, et Raymond faiblissait, perdant son sang par deux blessures.

Chauffour se débattait.

Il parvint, dans une convulsion suprème, à lever le revolver, non plus contre Raymond, mais vers le front charmant d’Angélique, dont la tempe pendait en dehors de l’oreiller.

Il l'avait dit :

— J'aimerais mieux la tuer !…

Le coup ne partit pas, cette fois.

La cervelle du baron jaillit sous le talon de Raymond, à l'instant mème où Esther, la première, puis le juge et les agents se précipitaient dans la chambre. Ÿ

Raymond n’aurait pas pu frapper un second coup; il chancela et glissa dans les bras d’Esther.

Jéricot se jeta sur Le corps du baron en gémissant :

— Je suis ruiné! 11 m’emporte trois cent mille francs! C’est un vol ! L

Maman Marquis était déjà ‘agenouillée auprès d’Adèle.

Esther dit au jeune magistrat, en lui montrant le re-

volver noir et poudreux que Chauffour tenait encore à la main : +

— Ne cherchez plus de coupables, justice est faite.

Ce fut M° Manceau qui ramassa le petit flacon de cristal.

Il manquait deux personnages à la dernière scène de cette tragédie : Minerve et la comtesse Athénaïs.

Ni Minerve ni la comtesse n’avaient en effet franchi le seuil de la chambre d’Angélique.

Au moment où les détonations répétées, dénonçant la catastrophe, lançaient tout le monde à l’assaut, on avait oublié la comtesse dans lé vestibule, dont les portes étaient d’ailleurs fermées.

Minerve seule était restée près d’elle.

Ce qui se passa entre la maîtresse et l’esclave, dans cette froide salle, éclairée comme un sépulcre par la lampe qui pendait à la voûte, nul ne saurait le dire, car leur tête à tête sinistre n’eut que Dieu pour témoin,

Les premiers qui redescendirent l'escalier, portant le corps du baron Chauffour, virent la comtesse Athénaïs étendue tout de son long sur les dalles.

Minerve, prosternée, semblait prier, la tête inclinée jusque sur le sein de sa maîtresse.

Ce fut seulement en la touchant qu’on put reconnaître la rigidité de la mort. ‘El *

Minerve était cadavre comme la comtesse elle-même.

Le couteau de Saint-Domingue avait frappé deux fois.

Sa lame mince et large avait tiré à deux exemplaires nouveaux cette rouge estampe qui est le titre de notre récit. «

Athénaïis avait-elle imploré — ou ordonné?

Sa pose ne gardait aucune trace de lutte.

Et Minerve, qui avait fait deux fois justice, sur sa maîtresse et sur elle-même, était morte comme elle avait vécu : à genoux.

Le lendemain, le soleil d’avril, joyeux et jeune, entrait par les croisées ouvertes de la chambre d’Angélique.

Le jour et la nuit sont deux enchanteurs, dont les baguettes créent des prestiges contraires.

Ce que la nuit laissait deviner menaçant et agi, le jour le montrait charmant : un vieux nid féodal,

drapé, du haut en bas, dans son manteau de verdure et regardant la forêt splendide, où l'étang, large comme un lac, perçait une pittoresque trouée.

Les oiseaux babillaient en se poursuivant dans les licrres, le vent apportait l’arrière senteur des bourgeons, et là-bas, dans les roseaux, semblables à une moisson de glaives flexibles, l’eau jouait avec les diamants du ciel.

il était tard déjà ; onze heures du matin avaient sonné. E

Autour du lit d’Angélique, dont les yeux ne s'étaient pas encore ouverts, tous ceux qui l’aimaient étaient réupis. | ”

Le médecin, venu de Mantes pour panser les blessures de Raymond, avait annoncé le réveil prochain de la jeune fille.

Raymond était debout, près du chevet, très-päle, mais heureux et guettant le premier mouvement d’Angélique, dont le sommeil souriait.

A côté de lui, maman Marquis s’asseyait, les deux bras passés autour du cou d’Adèle qui était venue là d’elle-mème et reposait doucement, les yeux fermés à demi. |

Esther, en costume de voyage, attendait évidemment le réveil d’Angélique pour partir.

Le regard de maman Marquis la remerciait.

Je

M. Durand, le juge, se tenait à l'écart, du côté des fenêtres.

M° Manceau chauffait ses pieds au coin du feu.

IL était calme, presque gaillard, comme quelqu'un qui en a vu bien d’autres.

On avait dit tout ce qui se pouvait dire sur les événements de la soirée précéderite. Le docteur avait reconnu la nature du narcotique contenu dans le flacon et présenté à son analyse par M° Manceau lui-même. La religion du jeune magistrat était complètement éclairée.

Ces hommes de loi ont du bon. Quand un de leurs clients s’en va, ils tournent le dos et cherchent à qui prodiguer leur immortel dévouement. -

Toute chose a son utilité iei-bas.

— L'instant n’est peut-être pas venu de parler affaires, dit maître Manceau avec quelque hésitation. Le malheureux M. Chauffour ne laisse pas d’héritier. Ce-

pendant, son immense fortune ne restera pas en déshé-

rence, car je crois pouvoir affimer qu’on trouvera dans ses papiers une note ayant tous les caractères d’un testament olographe, et disposant en faveur de Mie Anyéligue.

— Elle refusera! interrompit maman Marquis.

Et comme son regard se fixait sur Raymond, celui-ei répéta en changeant le temps du verbe :

. — Elle refusel

Maman Marquis lui serra la main.

Esther dit, en montrant Angélique :

= — La voilà qui s’éveille.

Les paupières de celle-ci battaient en effet sous un rayon de sôleil.

Sa blanche main quitta la couverture et chercha ses yeux pour les protéger contre la lumière trop vive.

L “Ala vue de ce mouvement, Adèle se redressa, éton- — née, et secoua les longues boucles blanches qui l’aveu-

glaient.

Maman Marquis ne savait laquelle des deux regarder.

Elle restait en suspens entre deux joies immenses; car une lueur de pensée s’allumait dans les prunelles de la folle. j

Angélique poussa un grand soupir, et comme si c’eût été du mème souffle, la poitrine d'Adèle se souleva largement.

— Raymond! murmura la jeune fille.

Maman Marquis fit effort pour se lever, ce fut Adèle qui l'y aida.

Le visage de la folle était inondé de larmes.

— Raymond, répéta Angélique qui referma ses yeux blessés, je rêvais cela : Je vous voyais et vous me rendiez mes deux mères.

Su ”, sc indifé pd dit à i Sr on

— ... Mème sans accepter le testament, dit maître Manceau, il y a quelque chose à faire. Le malheureux M. Chauffour m’avait confié tout son dossier. En triant là-dedans une demi-douzaine de pièces, Sodstpaités à madame la marquise, je me ferais fort de reconstituer la magnifique fortune qui jamais n’a cessé d’appartenir légitimement à la maison de Saint-Pierre d'Agave.

Ah! ils ont du bon, ces avocats!

Angélique était dans les bras frémissants d’Adèle, et" maman Marquis, que Raymond soutenait, balbutiait, écrasée par son allégresse immense :

— Mon Dieu! mon Dieu ! vous m'avez rendu mes deux filles !

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