‹ La Taille en Normandie au temps de ColbertChapitre 4 sur 466 · PRÉFACE. IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. IX

chargée d'impôts. Nous en avons la preuve non seulement dans les doléances répétées de ses États !, mais encore dans des témoignages particuliers, qui ne peuvent pas être suspectés : écrivains, économistes, administrateurs l’ont maintes fois établi?. À ne considérer que les chiffres, on constate que presque tous les impôts y atteignent un taux plus élevé qu'ailleurs : dans les ports, des droits de douanes spéciaux sont prélevés, en sus du tarif ordinaire; les droits d'aides y sont, de l’aveu d’un intendant, « considérablement plus hauts que dans toutes les autres provinces du royaume? »; le sel y est payé au tarif des grandes gabelles, sauf dans une partie de la Basse-Normandie; pour la taille enfin, alors que les trois généralités réunies n'auraient dû payer, à proportion de leur territoire, que 10 p. 100 du total des pays d'élections, elles en fournissent environ 15 p. 100. Quoique la province fût fort riche, il était impossible qu'elle ne souffrit pas d’une telle surcharge, et les vices de répartition

1. Voir la collection des Cahiers des États, publiée par Ch. de Beaurepaire pour la Société de l'histoire de Normandie, avec l'introduction : en novembre 1567 les Etats se plaignent de « l'inégalité de la contribution des dites tailles avec les autres provinces de ce royaume, dont elle [la Normandie] ne fait la douzième partie ». Même plainte en novembre 1580 (Cahiers, art. 5), novembre 1581 (art. 5), février 1611 (art. 6), ete. À leur dernière réunion, en février 1658, les Etats rappellent encore au roi que la généralité de Rouen « est la plus chargée de toutes » (supplément aux Cahiers, règnes de Louis XIII et de Louis XIV, p. 6). Aux Etats généraux de 1453, les députés de Normandie protestent parce qu'on fait porter au duché le quart de la taille, bien qu’il « ne forme guère que la huitième partie du royaume, tant pour l'étendue du pays que pour sa richesse » (Journal de J. Masselin, publié et traduit par Bernier, p. 423-425). La même doléance sera reprise par les nobles révoltés en 16538, et par les cahiers de 1789.

2. Scipion de Grammont, dans son Denier royal, en 1620, déclare que la

. Normandie est réputée la province « la plus chargée du royaume », et que « les

receptes de Rouen et de Caen payent quasi le quart des charges de la France » (p. 236 et 288). L'intendant Voysin de la Noiraye, dans son mémoire sur l’état de la généralité de Rouen en 1665, écrit que la province est, de toutes, celle « qui porte au Trésor royal le revenu le plus considérable, et qui ne l’est pas moins que celui que l'Espagne tire des Indes » (Bibl. Nat. mss. Cinq cents Colbert, 274, fol. 2; Cf. mon édition du Mémoire, p. 153). Boulainvilliers, un peu plus tard, calcule qu’une paroisse de Normandie imposée pour la taille et la gabelle à 6600 I.

. men payerait que 4 300 si elle était siluée dans la généralité de La Rochelle

(Mémoires présentés au duc d'Orléans, 1719, t. I, p. 95-96). En 1661, Guy Patin écrit pareillement : « Cette province n’en peut plus, tant elle est accablée d'impôts et de gabelles; pour la taille seule, elle paie tous les ans huit millions au roi, sans le trafic qu'ils font de tant d’autres marchandises qui paient au roi des sommes immenses. » Lettre du 17 juin 1661, éd. Réveillé-Parise, IT, p- 136. Pasquier cite le proverbe : « Qui fit Normand, il fit truand », et l'explique par ce fait que les Normands sont surchargés d'impôts, le mot truand étant, selon lui, dérivé de trus — tributs, lesquels « réduisent le petit peuple à la mendicité ». (Recherches de la France, éd. 1621, p. 747). Cf. encore Dumoulin, {is{. de Normandie, 1631, introd., Boisguilbert, Le Détail de la France, éd. 1707, I, p. 80, De Masseville, Hist. sommaire de Normandie, 1722, t. I, p. 156, Boulainvilliers, Etat de la France, éd. 1737, in-12, t. IV, p. 2, et Legrelle, La Normandie sous la monarchie absolue, p.45. Ma

3. Lettre de l’intendant de- Caen, 14 déc. 1684, dans De Boïslisle, Corresp. des

contr, gén., I, n° 149.

x PRÉFACE.

ou de perception y devaient avoir nécessairement des conséquences plus graves qu'ailleurs’. Nous avons donc là un bon champ d'observation pour étudier la taille et sa répercussion sur la vie des contribuables. la

Une dernière raison a déterminé mon choix : la taille, en Normandie, avait été l’objet de règlements spéciaux, plus parfaits que dans le reste du royaume, on en trouvera l’énumération au cours de ce travail. Colbert ne manqua pas de les apprécier et de les étendre à toute la France : c’est donc la que nous trouverons l'origine de plusieurs réformes importantes du xvne siècle, tels l'usage de la « comparaison de taux? », la nomination des collecteurs par les « échelles? », l'appel des taxes d'office“. Après lui, c’est principalement en Normandie que les réformateurs firent leurs enquêtes et leurs expériences : Vauban choisit les environs de Rouen pour ses observations, et l’élection de Lisieux fut désignée, en 1718, pour essayer la taille proportionnelle. Enfin ne faudrait-il pas rattacher à la mème particularité ce fait remarquable que la plupart des économistes français antérieurs à notre siècle furent des Normands, à commencer par leur ancêtre Montchrestien, et à finir par Turgot‘?

Obligé de limiter chronologiquement mon étude, comme je l'avais localisée, je l’ai restreinte au ministère de Colbert, de 1661 à 1683.

J'ai été guidé d’abord par une raison matérielle. Avant 1661, les documents d'histoire financière sont relativement rares et fragmentaires. Les fonctionnaires ayant l'habitude de considérer

1. La surface des cinq départements de Normandie, à peu près égale à celle des trois généralités, est de 30 624 kilomètres carrés. Celle des pays d'élections peut être évaluée à 330 000 kilomètres carrés. On aurait des chiffres plus probants encore si l’on comparait les impositions et la surface de la Normandie à l’ensemble du royaume, puisque les pays qni n'avaient pas d'élections étaient beaucoup moins imposés que les autres. On verra aussi, au chapitre 1°", que l’imposition moyenne d’un feu en Normandie était sensiblement plus élevée que dans les généralités voisines.

2. Lettre de Colbert à l’intendant de Riom, 15 avril 1683, dans Clém. II, p. 218. Cf. ci-dessous, chap. vi, 2° partie,

Page 1