‹ La Taille en Normandie au temps de ColbertChapitre 3 sur 466 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

difficultés rencontrées dans leurs fonctions. D’autres enfin, ceux de Boisguilbert, de Vauban et de leurs innombrables disciples, sont des ouvrages de polémique, où la passion peut avoir déformé la vérité; pour entrer dans l'histoire, leurs réquisitoires manquent de preuves. Nulle part on ne trouve une étude précise et impartiale de la taille, où apparaisse la répercussion de l'impôt sur l'histoire du gouvernement et de la société.

C’est cette étude que je voudrais commencer en ce livre.

Pour la faire, je ne pouvais pas me borner à l'analyse des édits et règlements : de ce qu'une chose a été ordonnée, il ne s'ensuit pas qu’elle ait été exécutée. De nos jours, beaucoup de lois ne sont ni appliquées, ni respectées; sous l’ancienne monarchie, la plupart avaient ce sort. En 1665, un conseiller d'État, dans un rapport au roi sur la réformation de la justice, écrivait.: « Les François ont les plus belles lois, mais jusques à present il n'y a point de nation qui les exécute si mal ! ». Sitôt, en effet, qu'on arrive à saisir ce qu'était réellement la vie du temps, on s'aperçoit qu'elle ressemble fort peu à l'idéal que s'était formé et que prétendait établir le législateur. À quelques lieues de Paris, les volontés du roi n'étaient même pas connues. Des règlements tombaient en désuétude quelques mois après leur publication. Ici, des officiers refusent d'enregistrer ou d'appliquer une ordonnance; là, un intendant fait des règlements qui la contredisent?; partout, le gouvernement, incapable de diriger et de surveiller la conduite de ses agents, de réprimer leurs écarts ou leurs négligences, apparaît dépourvu des moyens nécessaires pour assurer l'exécution normale et constante des

réformes qu'il croit avoir faites. Dans ces conditions, on ne

saurait restituer le régime vrai de l'impôt, non plus que de toute autre institution, avec des textes de lois.

Pour connaître ce régime, iln'y a d'autre méthode que l'étude de la réalité concrète, la reconstitution de la vie elle-même.

1. Mémoire de M. de Gomont, septembre 1665, B. N. Clairamb. 613, 1199%cf.1le

mémoire de M. de La Marguerie, ibid. f 275, et la lettre de Boisguilbert du

15 juin 1700, dans la Corresp. des contrôleurs généraux, t. IL, p. 524.

2, Il faut prendre garde que la plupart des textes législatifs du xvr1° siècle n'ont pas le caractère d’universalité qu’on tend à leur donner. La plupart ne sont connus et appliqués que dans une partie du royaume. Pour la taille notamment, beaucoup d'ordonnances s'appliquent au ressort de la cour des aides de Paris, et non à la Normandie, ou inversement, et leur texte ne nous en avertit pas toujours. Des usages locaux prévalent souvent sur des textes écrits, et la pratique fait souvent varier du tout au tout l'application des ordonnances. On en verra des exemples frappants au cours de ce travail.

YITI PRÉFACE.

Il faut descendre jusqu'au répartiteur qui impose, jusqu'au contribuable qui paie, au receveur qui encaisse, au juge local qui tranche les contestations ; il faut saisir dans sa complexité la vie réelle, observer les individus, distinguer les lieux, les dates, les circonstances, renoncer à toute théorie préconçue, à toute systématisation hâtive. Dès lors on est obligé de consulter une quantité énorme de documents très divers : comptes de receveurs, rôles d’impositions, plumitifs d’audiences, correspondances administratives et privées, procès-verbaux, règlements et écrits contemporains de toutes sortes. Tous ces papiers sont dispersés, souvent mal classés, mal inventoriés, parfois mal écrits et difficiles à lire; pour le moindre sujet, la documentation est longue et laborieuse. Une étude d'ensemble, portant sur une longue période, est, à l'heure actuelle, impossible; il est nécessaire de restreindre les recherches et de mener une série d'enquêtes partielles, méthodiquement poursuivies; leurs résultats, coordonnés, permettront seuls de formuler les conclusions générales que notre intelligence désire. Toute autre voie conduirait à des résultats discutables, sans valeur scientifique.

Parmi toutes les régions qui peuvent être l'objet d’une enquête, aucune ne m'a paru plus intéressante que la Normandie.

D'abord, elle avait une individualité bien nette : elle possédait son Parlement, sa Cour des aides, sa Chambre des comptes; de la « Charte aux Normands », renouvelée et confirmée à chaque changement de règne, elle tenait des privilèges particuliers; des lois étaient faites spécialement pour elle; ses usages et coutumes achevaient de lui donner une physionomie propre. Les Normands avaient d’ailleurs le sentiment que leur province formait un véritable État, n'ayant d'autre lien avec le reste de la France que le commun souverain : jaloux de leur autonomie, ils l'ont défendue jusqu'à la veille de la Révolution contre les entreprises du gouvernement central.

Autre raison : cette province, plus qu'aucune autre, était

1. Cette individualité, jointe à ce qui a été dit plus haut pour les ordonnances, doit nous rendre très prudents dans les généralisations. On ne peut systématiquement étendre à toute la France les conclusions tirées des fails constatés en Normandie;

inversement, on ne peut sans précautions appliquer à la province ce qui est dit d’une autre partie du royaume.

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