‹ La tapisserie de BayeuxChapitre 17 sur 33 · Cf. scène LXVI · texte numérisé non relu

Cf. scène LXVI

isolé, nous montre cependant la tendance de la part des grands personnages à placer un petit drapeau au bout de leur lance pour se distinguer de leurs milites. C'est ce que nous indique les sceaux équestres de Guillaume le Conquérant et de Guillaume le Roux. Ils tiennent une lance munie d'un gonfanon. Mais avec le temps, et surtout avec l'influence des croisades, cet usage se généralisa. Les milites placèrent les « connaissances » de leur seigneur et formèrent ainsi sa « mesnie » '. Aussi les poètes font une distinction entre le gonfanon et le penon. L'un était un drapeau rectangulaire, l'autre avait la forme d'un triangle. Ce dernier était le signe commun des milites, vassaux d'un seigneur. Les deux formes se trouvent représentées sur la tapisserie de Bayeux. Le gonfanon fut tout d'abord peint de diverses couleurs : rouge, blanc, violet, etc., mais on arriva bien vite à

I. Cf. Raoul Glaber III, 40 cf. Abbon. I. v i54, v 592. Le signifer portait seul un drapeau au haut d'une lance, mais les chevaliers du senior n'en avaient point; pour les arabes, M. H. Derenbourg a eu la bonté de me signaler les travaux de Freytag. Einleitnng in das Studium dev Arabischen Sprache. Bonn 1861, p. 262-264. Hughes. Dictionary of Islam, Londres, 1896, p. 606 et 607.

broder des signes distinctifs : oiseaux, croix, animaux. On peut voir même que dès le milieu du xn" siècle, on a des ornements particuliers : lion, dragon, léopard, croix, etc. Notre artiste a dessiné avec soin un gonfanon. C'est celui du comte de Boulogne, Eustache, dont les troupes facilitent la victoire. Il se tient à côté du duc, le gonfanon déployé et ceux qui ont défendu la date de 1070-1080 sont obligés de reconnaître que ce sont déjà « les tourteaux » armoiries des comtes de Boulogne '.

I . Ces bannières qui étaient terminées par des franges avaient tout d'abord une couleur unique. Les écrivains s'accordent avec la chanson de Roland. Cf. Robert H. J. VIII, 18, 835: Candidis vexillis, III, 10, p. 761, cornes normanmis aiireiim vexillum in destra vibrans; Fulcher H. J. III. 17 p. SqS. riibiciindum vexillum, \\\, 2. ■p-'i(j'i, hasta, in qua sigmim pendebat album; Oderic Vital, VIII, 17, 87, nigerrima vexilla ; k\h&vl d'Aix H. J. VI, Sg p. 3o3 ; IX, 3 p. 592 vexillis ostreis p, 407. Cf. X, 7, p. 634. Fulcher H. III. 32, p. 414, suum album signum, elles avaient des franges Henry Hoveden. VI : p. 376. Et sempcr linguae vexilli ejus volitabant super capita Turcorum. On les reconnaissait à distance. Gesta Tancredi, 83, p. 665. Foucher, H., 22, p. 348. Cf. chanson de Roland, V. 1800. E gunfanuns blancs e vermeiizeblois. Ilseraitnécessairedefaire une étude

Le cheval était l'animal préféré du chevalier. On ne saurait comprendre un miles sans son « destrier ». Aussi occupe-t-il une place importante dans nos chansons de geste. C'est le coursier, le cheval de combat. Alerte, fort, toujours un étalon, bien formé, rapide, il est la joie des héros. Il n'obéit qu'à leur voix. C'est l'animal aristocratique par excellence, car ne savoirpas monter à cheval c'est être roturier et, comme les guerres sont si fréquentes, le destrier devient l'ami le plus fidèle du miles. Il possède un nom qu'on redit sans cesse, il partage les joies, les dangers de son maître, et contribue à la victoire. Les poètes nous parlent des prix fort élevés de ces destriers et on peut voir qu'un chevalier n'est considéré que par sa valeur, ses belles armes et son magnifique destrier.

sur les armées musulmanes, à l'époque des croisades, et de décrire les bannières et les étendards qu'ils avaient. Prutz, Kulturgeschichte der Kreu^- ^iige. Berlin, i883, p. 190-192 et p. 540, prétend que les croisés prirent aux Arabes ce goût immodéré pour les étendards. Ce n'est que bien plus tard que les bannières portent des armoiries. Cf. Scène LXXVII et le sceau de Gérard, comte de Boulogne, 1181. L'écu est orné de tourteaux comme sur le gonfanon de Bayeux.

Je ne saurais dire, si les beaux chevaux que nous voyons représentés sur la tapisserie de Bayeux sont sortis de la Normandie ou de l'Angleterre, ou s'ils proviennent des élevages de l'Allemagne ou de la France du Nord. Je laisse le soin de nous l'indiquer à M. Frank Rede. Ce n'est pas ici le lieu de traiter une question aussi importante. Disons cependant que l'artiste a eu deux manières de dessiner les crinières des chevaux : tantôt il laisse de longs crins retomber sur le cou, tantôt il indique des crinières fort courtes, entrelacées par un long ruban '. Les chevaux

I. Les sceaux représentent toujours des chevaliers à cheval, mais ce n'est que vers ii5o-ii8o que nous trouvons des représentations tout à fait semblables à celles de la tapisserie. On voit deux sortes de crinières aux chevaux, la première longue, divisée en plusieurs mèches, cf. scène IX, Tautre courte maintenue droite par des rubans; cf. scène II. Les archéologues pensent que les chevaux dont la crinière est courte appartiennent à la race anglaise. Les sceaux ne sauraient fournir aucun renseignement utile, car ils représentent le cheval au repos. Ce n'est que vers ii5o que le cheval, monté parle seigneur, est plus vivant. Cf. le sceau de Jean de Mortain, 1189 : le cheval court : Hugues III, duc de Bourgogne, ii83 : il va au pas. Enguerrand, comte de S. Pol, 1 1 5o. Celui (le Phi-

sont aussi représentés comme ayant des couleurs variées, j'ai déjà dit cette singularité. Ce n'est que vers le milieu du xn'' siècle que naquit la mode de ces chevaux ainsi bigarrés. Les poètes des romans d'aventures indiquent avec soin ces nuances variées et si multipliées que Jahns pense que ces chevaux devaient être peints ' ! La manière de tresser les crinières, le soin de les détacher en longues boucles, nous prouvent sans nul doute une époque bien plus récente que celle de 1070-1080.

Les chevaux étaient très bien harnachés ; leurs mors sont fins et délicats, la bride surtout est très simple mais toujours élégante ; tantôt l'artiste laisse retomber, comme on le fait de nos jours, quelques longues boucles de la crinière

lippe d'Alsace comme à Bayeux, 1170, a les jambes relevées : Eudes, duc de Bretagne, 11 55. Cf. pour toutes ces positions, scènes XXV, XXVL

i.Fr.Bangert, Diethiere im altfran^sôsisclien Epos ^ Marburg, i885, p. 8, 122 ; Adolf Kitze, Das Ross in den altfran:{ôsischen Artus-Romanen p. 19. Cf. Perceval, V, 8i85. Le cheval avait un des côtés de la tète noir, et l'autre blanc. Cf. un autre qui possédait une partie du corps toute rouge « comme sans ». Les deux pieds d'un coursier étaient bruns, tandis que les deux autres étaient blancs. L'auteur a donné un certain nombre de textes.

sur le front, tantôt il a placé un ornement composé de rubans, terminé par un nœud placé au-dessus de la tête du dextrier. Les archéologues qui ont parlé de la tapisserie n'ont pas même vu tous ces petits détails, si bien observés et dessinés, et ils ont jugé en bloc cette tapisserie de 1070.

Les rênes doivent être souples, longues et fines. Notre artiste leur a donné des courbes élégantes. Les harnais de Tolède et de Toulouse étaient très prisés. Ils étaient souvent niellés, émaillés. La courroie passée sur la poitrine du cheval était richement décorée, le plus souvent large courroie en cuir, ou ruban en soie, orné de pierres précieuses ou d'émail, pourvu de petites clochettes. Les selles dessinées avec soin par notre artiste se ressemblent à peu près toutes. Elles sont fort simples, plus compliquées sont celles du cheval monté par Guy, comte de Ponthieu. Nous savons que la selle était aussi l'objet d'une très belle ornementation. Il y en avait en ivoire sculpté, d'autres, en or ou en argent, on peut voir par les chevaux, amenés tout préparés par les varlets, que la selle était pourvue d'une housse assez étroite. On consolidait la selle sur le dos de l'animal comme de nos jours, par des courroies passées et serrées sous le ventre du cheval. Elle était doublée de feutre, rembourrée et devait être

molle et souple. Les « estriers » descendent de la selle , maintenus solidement par des courroies (estrivières). Ces étriers pouvaient être en or ou en argent, le plus souvent en fer, ils sont fins, mais solides et les courroies qui les retiennent doivent être très résistantes. Je ferai remarquer que les chevaux sont ferrés des quatre pieds, mais qu'ils ne sont pas couverts, ce qui indique que ce monument ne saurait appartenir au xiii« siècle ; mais j'ai souvent constaté dans mes études sur l'art du moyen âge qu'aussi bien sur les sculptures que sur les vitraux, les chevaux ne sont pas couverts avant le commencement du xni^ siècle '.

I. Les sceaux équestres nous fournissent aussi des selles fort simples. Mais vers la fin du xii° siècle elle apparaît ornée d'une housse. Cf. selle simple, semblable à celle de Bayeux. Louis le Jeune, 1141, revers; Eudon, duc de Bretagne, 11 55, c'est du même avt.; Robert, comte de Soissons,\\%'i; Foulques d'Atmou (fin du xu") ; Gui de Montjay, 1167, même art. que celui de Bayeux : housse avec franges ; Conon de Pierre/ans, 1171, semblable à celle de Bayeux. Scène XLIX. Cf. BeaudoinV, 11 76, id.; Guillaume du Hommet, 1 190, selle fort riche, housse découpée ; Foulques d'Aunou: housse brodée; Hu-

L'allure décrite par les poètes est parfaitement observée par notre artiste : le pas, le petit pas, le trot, le grand trot.

Après avoir mentionné les armures et les armes, il nous faut dire deux mots de la bataille. Le dessinateur l'a décrite comme celles racontées par nos poètes. On s'élance sur son adversaire, la lance au poing; la mêlée s'engage, horrible et cruelle. Le nombre des tués est très grand. L'artiste a rempli la bande inférieure des morts, et on peut voir avec quelle rage les combattants luttaient les uns contre les autres.

L'impétuosité française était du reste très connue. Les corps gisent au bas de la tapisserie, dans la bordure. Les uns sont divisés, les bras d'un côté, les jambes de l'autre. C'est tantôt un chevalier qui perce de sa lance la poitrine de son adversaire, tantôt un autre qui coupe en deux de son épée ou de sa hache le corps de son ennemi. Et le coup est si fort que

gués, chevalier de Aiichy, 1 197. Hugues de Maudetour, 1193. Gautier de Sauteuil, 1202. Cf. pour les harnais des chevaux, Demay, le costume d'après les sceaux (164-185). Cf. aussi le tombeau de Féglise de Javarsay, qui est de l'extrême fin du xu" siècle (Musée du Trocadéro).

le cheval est quelquefois tué. C'est lui du reste qui reçoit le plus souvent les coups destinés au chevalier. Le carnage est si violent qu'on voit un grand nombre de chevaux fuir sans maître ou devenir la proie des varlets ou des archers. Notre artiste a dessiné ces différents moments de la mêlée. Il y a même identité entre le récit des poètes et le dessin du combat. Détail aussi fort curieux, ce sont les soldats, les fantassins qui saisissent à la hâte les armures des morts, ils dépouillent sans honte ceux qui ont succombé ! Je n'ai retrouvé que fort tard dans la littérature cette description. Les chansons de geste, au contraire, ou évitent de raconter ces larcins, ou font garder les morts par les soldats. Et que dire des chevaliers saxons? L'artiste les a revêtus de cottes de mailles comme les milites français! Il a suivi à la lettre le récit de Wace et a donné à la plupart la hache danoise comme arme principale. Ils la soulèvent des deux mains, preuve qu'elle devait être assez lourde '. Ils frappent à coups redoublés leur

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