‹ La tapisserie de BayeuxChapitre 33 sur 33 · V. 2643-4. Tute la noitmult grant clartet lur dunent · texte numérisé non relu

V. 2643-4. Tute la noitmult grant clartet lur dunent

ne le signalent pas. Ils emploient signum pour drapeau ; mais les différents écrivains qui ont parlé des croisades disent que les musulmans poussaient de grands cris que les Occidentaux ne comprenaient pas. Nul doute pour moi que cette habitude soit née en Orient. On voit que les Francs prirent bien vite cet usage et j'ai relevé avec soin tous les cris de guerre qui furent poussés pendant la première croisade. Il y eut bien des cris particuliers, mais jamais celui de Monjoie '. Des Français, c'est-à-dire des Fran-

I. Après avoir lu avec soin les sources latines antérieures à la première croisade, je crois pouvoir affirmer que nous ne rencontrons pas l'usage de pousser des cris au moment du combat. Le « signum » ne signifie pas, dans cette période, le cri de guerre, mais le gont'anon, la bannière, et il est à remarquer que Munjoie d&ï\?, Roland a les deux significations. Comp. par exemple v. 1234 et 3465. Aussi les premiers chroniqueurs des croisades se montrent tout à fait étonnés de cette coutume. Cf. Pierre Tudebode, III, 2, p. 25 : Turci cœperunt stridere et, gai-rire, ac clamare, excelso clamore, dicen- ^es diabolicum sonum nescio quomodo in extranea lingiia; cf. V, 10, p. 43. Clamor vero eorum resonabat adcœlum. Cf. aussi p. 55. « Clamantes videlicet atqite stridentes multo clamore atqiic dicentes nesciQ quid diabolicum in barbara lingua. » Cf. Guibert de

cigeni, faisaient cependant partie de l'expédition. J'ai dû fairedes recherches dans la littérature du xii« siècle et j'ai pu trouver dans Oderic Vital qu'en 1119 les Français, alors en lutte

Nogent (Migne), P. L. III, v, p. 723. Et bellicum, qitod consiieverant, signum terrificiis suce lingiice vocibiis inclamare. Albert d'Aix, XI, 46, p. 686. Signo et vociferatione gentilium aiiJita. Les latins acceptèrent cet usage et adoptèrent des cris qui indiquent par cela même leur usage récent. Aucun historien des croisades ne nous donne celui de Monjoie. Cf. Fulcher, III, XII, p. 392. Adjuva Deus, exclamantes, 27, p. 359; III, 46, p. 473, 42, p. 472. Raymond d'Aguilers, VI, p. 258. Et sit signmn clamovis vestvi : Deus adjuva, cf. XV, p. 275. Tandem exclamavimus signum solitum in necessitatibus nostris. Deus adjuva. Robert, H., I, 2, p. 729; Foucher, « Adjuva Deus ». H., III, 46, p. 375; 42, p. 472, Cf. Oderic Vital, X, 22, p. 146. Illi vero jam acriter pugnantes invenevunt et signum Normannorum « Deus adjuva » Jiducialiter vociferati sunt. Ce Deus adiuva est bien le « Deus ait » des écrits français, et déjà Roland en use dans la détresse; voyez v. i865 : ait vus Deus... et comp. 2546 : E Franceis crient : Carlemagne, aide:{'. Mais ce n'est pas tout. On lit dans les Gesta Tancredi, 26, p. 625 : Deus vult; ailleurs on trouve aussi le nom du duché ou du comté. Ibidem, 22, p. 622 : verticem nudat, Normanniam exclamât. Cf. Petrus Tudebodus, H.. III,

avec les Anglais, poussaient en allant au combat le cri de guerre que Oderic Vital traduit par Meiim Gaz/iù/?» conformément à la vieille orthographe étymologique munjoie qui est celle du manuscrit d'Oxford. Mais, ce qui est digne de

I, 71 5. Deus hoc viilt, simitl omnes iina voce conclamavit. Guibert de Nogent, /. c, I, 5, p. 752 : Franci propriiim cœperunt cum mtilto inclamare jiibilo signiim : Deus id vult ; cf. Foucher de Chartres, XVIII, p. 343. Deus hoc vult, erat signum exclamationis nostrae. Cf. Raymond d'Aguilers, H. F., II, p. 237. Acclamata Tolosa, quod erat signum clamoris cotniti, discessimus. On le voit, nulle part nous ne trouvons le cri de Monjoie poussé par les croisés. Il n'appartient pas à cette époque, et je n'ai pu le rencontrer dans aucune source écrite antérieure à la croisade. Ce n'est qu'en 1 1 ig que ce cri de guerre est mentionné par Oderic Vital, H. N., XII, 12, p. 341. Louis, roi des Français, fait la guerre au roi d'Angleterre ; « Latitantes vero sub stramine subito proruperiint et Regale, signum anglorum, cum plèbe vociférantes ad munitionem cucurrerunt; sed ingressi, Meum gaudium, quod Francorum signum est, versa vice clamaverant. » Ce cri de guerre devait être nouveau, pour que Oderic Vital prit soin de le relater. Il est attesté ensuite par d"autres historiens latins de la même époque, notamment par Wace dans son roman de Rou. Pour moi, ce cri de guerre ne saurait remonter au-delà des vingt premières

remarque, c'est que notre auteur ne le mentionne pas auparavant. Il enregistre ce cri de guerre, preuve qu'il était encore une nouveauté et il l'était pour l'auteur du Roland dont on n'a pas assez pesé les mots. Aux vers SogS-S, on lit, en effet :

Gofreid d'Anjou portet l'orie flambe.

Saint Pierre fut, si avait nom Romaine, Alais de Miinjoie iloec out pris eschange. Il est bien évident que ceci se rapporte non au temps de Charlemagne, sur lequel le poète ne savait rien de tel, mais à son propre temps , or c'est vers 1120 qu'est employé pour la première fois, dans Oderic Vital, le fameux cri et on peut faire coïncider les deux constatations, malgré certaines différences de forme. J'indique aussi des vers intéressants relatifs à l'ornementation de l'écu :

3ogo. Escuz unt genz de multes conoisances 3866. En lur cols pendent leur escuz de quartiers

années du xii= siècle. Déjà cette étymologie de meum gaudium {mon joi; (comp. provençal joz resté masculin), au lieu de mons gaudii que propose M. Sepet et que repoussent d'autres savants, est donc dans Oderic Vital. Son texte, qu'aucun historien n"avait remarqué, sauf erreur de ma part, est fort précieux, car il peut nous fournir une date approximative de la naissance de ce cri.

Ces vers prouveraient déjà l'âge relativement récent de la chanson, comme aussi l'étendard de Tamiral de Babylone '.

I. Les étendards étaient tout à fait différents des bannières ou des gonfanons. Ils se composaient d'un bâton assez long, surmonté au haut d'une figure ou d'un ornement. Je n'ai pas rencontré pendant la période franque de semblables étendards. Ce sont les vexilla, bannières ou gonfanons, qui étaient usités en Occident. Je crois aussi que si le mot n'est pas oriental, l'objet est d'importation méridionale. Pierre Tudebodus, ///5f . XVI, 7, p. 1 16, s'exprime ainsi, iimis nostroriim accepit stantarum Amiravissi, desiiper qiiod erat aureiim pomiim, hasta vero tota cooperta argento, quod stantarum apud nos dicitur vexillum. Cf. Robert, IX, 23, p. 879. Ce sont les grands personnages qui ont ces étendards : Standavum emiri Babyloniœ. Tudebodus H. J. p. 116, pp. 162-163 << Siandar:^», Foucher, p. 46 1; Raymond d'Aguilers, p. 3o6 « Stantarum», cf. Tudeb. 16, p. 116. Albert d'Aix, p. 3o6. Cernens Admiralii standarum habentem. Signum est un drapeau. Cf. Baudry, H. J., III, 18, p. 78, IV, 14, p. 102. D'autres disent au contraire qu'ils appellent ces sortes de figures, étendards, Fulcher de Chartres, III, 18 p. 401. Tria nempe vexilla pretiosissima, quœ standar:^ nominavimiis, ab eis excusscrunt cf. Balduinus H. \. III, 80, p. 184. Tria qitoqne vexilla pretiosissima, quœ standart nominamus. Albert d'Aix, VI, 3o, p. 497.

V. 3265. Li amiralz mult par est riches hum, De devant sei fait porter sun dragon.

Ainsi donc, à l'aide de toutes ces recherches, j'arrive à cette conclusion que la Chanson de Roland est sûrement postérieure à la première croisade, et à cause même de sa traduction latine et pour cela seul, je crois qu'on peut placer sa naissance entre 1110-1140. Je choisiirai donc la date de ii25-i 127, puisque Conrad l'a traduite aussitôt qu'elle fut connue en Allemagne (i i3o-i 140). C'est ce que nous expliquent le costume de guerre décrit par le jongleur, les belles armes vantées par lui, les ornements individuels peints sur les boucliers, enfin les connaissances brodées sur les gonfanons.

Hac infuga et contritione gentilium ac christianorum Victoria, lougissima hasta, argento operta per totum, qiiod vacant Standart et qiiod signiim régis Babyloniœ exerciiui prœferebatur. Les Occidentaux acceptèrent ces sortes d étendards et nous voyons que même les poètes disent que Harold en avait un à la bataille d'Hastings.

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La nef de la cathédrale de Bayeux.

mpeut se demander, quand on visite l'église (de Bayeux, si la tapisserie avait été faite pour être placée, comme le dit l'inventaire de 1476, sur le mur de la nef. Après examen, on voit bien vite que ces murs se prêtaient difficilement à une telle décoration : cette bande étroite n'aurait fait que masquer des médaillons sculptés. Ce n'est que longtemps après que le clergé n'a pas craint, de dérober, lors des fêtes, aux yeux des fidèles des bas reliefs déjà si anciens et de poser sur des archivoltes très décorées cette longue toile, qui devait à juste titre faire l'admiration des humbles.

Les archéologues, qui affirmaient que cette tapisserie ornait les murs de la nef, avaient cru que cette partie de l'église appartenait à l'ancien édifice construit vers 1070 par l'évêque Odon. Mais, une analyse même sommaire

prouve encore une fois que la nef de l'église de Bayeux ne s'aurait appartenir au xi'= siècle. Je ne puis étudier en détails cette construction, j'attire néanmoins l'attention des archéologues sur la forme des piliers cantonnés de demi-colonnes, sur la décoration des chapiteaux à crochets, secs et sans grâce. Quelques-uns même sont modernes. A dire vrai, la nef de cette église ne saurait remonter aux dernières années du xi^ siècle, elle a été construite vers le dernier tiers du xn' siècle.

Que savons-nous, en effet, sur la cathédrale de Bayeux. Avons-nous quelques témoignages écrits? Ils ne sont pas nombreux, mais d'une très grande importance. Nous allons les présenter dans l'ordre chronologique. L'église de Bayeux avait été construite tout d'abord en 1070 par révèque Odon, mais ce monument fut brûlé par le roi d'Angleterre, Henri 1er en 1106. Wace nous apprend que les soldats de ce roi incendièrent les églises de la cité, qu'ils pillèrent le trésor de la cathédrale qui fut bientôt dissipé. L'auteur du Roman de Rou a soin de nous dire que le même roi, quelques années après, releva de ses ruines cette église déjà célèbre. Les archéologues, comme l'abbé de la Rue, croyaient que l'incendie avait épargné la nef de cette cathédrale et que les constructions

d'Henri W avaient compris le chœur, le transept, la façade principale de l'église. Nous avons vu qu'on ne saurait même attribuer cette nef au premier tiers du xii' siècle.

Nous savons, du reste, que l'église bâtie par Henri I^'' fut encore la proie des flammes. Elle fut détruite en 1160 sous l'épiscopat de Philippe d'Harcourt. Ce digne prélat dépensa des sommes considérables pour reconstruire vers 1160 la cathédrale, mais il mourut sans avoir vu son œuvre terminée. Son successeur Henri de Beaumont continua les travaux; mais, après avoir dépensé des sommes non moins élevées, il se vit obligé de recourir à la piété des fidèles de Bayeux. L'abbé de la Rue cite un mandement par lequel il rétablit une confrérie jadis créée pour élever l'édifice de la cathédrale alors détruite. Il demande « à chacun des fidèles qui voudront en faire partie de fournir chaque année, pendant cinqans,la somme de six deniers de monnaie d'Anjou pour réédifier le temple et y ajouter de nouveaux bâtiments ». On travaillait encore à la construction de la cathédrale en i25o, car nous avons deux bulles d'Innocent VI, des années 1248 et 1254, qui accordent des secours spirituels aux fidèles qui offriraient de l'argent à l'évêque pour terminer l'église. La nef n'appartient donc pas à la construction

de Henri 1"'^, mais aux travaux exécutés par Henri de Beaumont, car je ne saurais considérer les médaillons qui ornent les murs de la nef comme des œuvres de 1160. C'est vers le dernier tiers du xii« siècle qu'ils ont été sculptés. Une étude rapide de ces bas-reliefs va nous convaincre. Ils peuvent se diviser en deux catégories : les uns sont décorés d'animaux fantastiques, bêtes entrelacées de feuillages, monstres affrontés dont les extrémités se terminent en rubans perlés, griffons ailés, aux pattes fines et menues. Placés plus bas, à la fin de la retombée des archivoltes, décorés avec beaucoup de soin, sont des mascarons, têtes d'animaux, ou de personnages.

J'attire surtout l'attention sur celui qui est formé de deux personnages, aux cheveux courts partagés au milieu du front. Les yeux de ces figures sont à l'antique, leur bouche est forte, leurs lèvres épaisses. Il faut avouer que ces œuvres indiquent une main peu habile, des artistes de deuxième ordre, qui ne savent pas encore les procédés de la ronde bosse. Les animaux, les feuillages prouvent au contraire une plus grande habileté, et ce travail minutieux, mais toujours sec, sans souplesse, avait pu faire croire à une œuvre très ancienne. Courajod me disait souvent que ces bas-reliefs indi-

quaient des influences indoues, mais je les ai vainement cherchées à Bayeux. Les sculpteurs normands ont traduit à leur manière les motifs décoratifs usités dans les autres provinces.

Trois bas-reliefs qui représentent des personnages nous prouvent qu'ils sont dus à des artistes du dernier tiers du xii^ siècle. Le premier représente un jongleur. Il fait exécuter des tours d'adresse à un chien savant qui se tient sur une colonne. On voit qu'il lui ordonne par le geste de rester debout sur les deux pattes de derrière.

Le vêtement de ce personnage est la tunique courte plissée en bas, maintenue par une ceinture très ornée. Sa cotte est un peu échancrée autour du cou. C'est bien le costume du milieu du xiie siècle. La colonne sur laquelle repose le chien est à remarquer à cause de son tailloir aux fines moulures et de son chapiteau à feuillages formant crochets.

Les deux autres médaillons représentent deux prélats. Les vêtements sacerdotaux dont ils sont revêtus, les mitres, les crosses aux volutes très fines appartiennent bien au dernier tiers du xii^ siècle. La mitre en triangle est portée par le même prélat. Le second tient à la main une crosse à feuillages bien caractéristiques. Je crois voir dans ce bas-relief les deux

évêques qui ont construit l'église, l'un est Philippe d'Harcourt, l'autre Henri de Beaumont. Je ne pense pas qu'on ait, à une date aussi éloignée, réprésenté l'évêque Odon, le fondateur de l'église.

L'artiste qui a sculpté ces trois bas-reliefs a fait preuve d'un très grand réalisme ; il a copié très fidèlement les objets, témoin le collier du chien muni de sa chaîne, la crosse aux volutes assez fortes, au nœud très accentué.

J'avais cru tout d'abord qu'on avait fait servir ces bas-reliefs à la décoration de l'édifice, mais l'analyse de tous les détails de ces sculptures, le costume des prélats, le dessin des accessoires m'autorisent à dire qu'ils appartiennent bien au dernier tiers du xiie siècle.

C'est vraiment avec une trop grande facilité qu'on a reculé l'âge de ces constructions. Et devant des affirmations si osées, ne sommesnous pas en droit de demander à tous ceux qui s'occupent de l'histoire de l'architecture en Normandie, quels sont les monuments qu'ils pourraient indiquer comme des œuvres du XI* siècle?

La tapisserie de Bayeux a donc été faite à peu près à la même époque que la nef de la cathédrale et je ne crois pas qu'elle ait servi à son ornementation. Je pense au contraire qu'elle

aura décoré quelque chambre d'un palais ou la grande salle d'un château. Elle devait se profiler sur les murs nus d'un vaste appartement, comme cette broderie qui ornait la chambre d'Adèle, la fille de Guillaume, le premier roi normand d'Angleterre.

Paris, 1898-1902.

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