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craignaient même pas de fouiller les entrailles des ennemis pour voir s'ils n'avaient pas conservé ces besanz si recherchés '.
J'avoue cependant que, si je n'avais pas quelques exemples probants à citer, j'aurais hésité à ouvrir ce débat ; mais certains vers vont me fournir des témoignages plus sûrs. Il me semble qu'ils ont passé inaperçus chez tous ceux qui ont étudie la chanson :
Ceinte Joyeuse, unkes ne fut sa par,
Ki cascun jurmuet trente clartez.
Asez savum de la lance parler
Dunt nostre sire fut en la croiz naffrez (2301-4)
minare. Cf. aussi les lamentations des chefs dans Robert, VIII, 21, p. 877, Cf. les faux dieux orientaux dans Baldricus, H. J., I, p. i3.
I. On compte par besanz; Baudry, II, 22, p. b-] : ibidem, I, 2 5, p. 2g, unde adliuc monetae civitatis illius denarios Bi:[anteos vocamus. On déterrait les morts. Petrus Tudebodus, I, 4, p. 49 ; on mettait des bisanteos aureos dans les tombes : Quo Christiani comperto, partim exuviarum cupiditate allecti, partim ut dolorem super dolorem Turcis apponerent, incitati, sepultos desepelieriint et corporibiis satis ignominiose insiiltaverunt . Baldricus, II, 17, p. 5i. Ibidem, III, 27, p. 87. Alii qui viveve voletant honestius findebant Turcorum corpora, quoyiiam in eorum visceribus bisanteos inveniebant ; et aurum illud quod glutierant et illud tollebant.
Notre jongleur n'hésite pas un seul instant à placer dans le pommeau de l'épée de Charles, la sainte lance retrouvée en 1098 à Antioche ! Certes, on me répondra qu'on avait déjà la sainte lance à l'époque de Constantin, j'indiquerai même sa mention dans Grégoire de Tours, et dans Adamnan au vii^ siècle, mais cette précieuse relique était tombée dans l'oubli, et si des témoignages s'élevèrent contre cette invention, arrivée à un moment si propice, nul, que je sache, ne put dire qu'elle était déjà dans une autre cité. Et lisez aussi avec attention la nomenclature des reliques, données à Charlemagne dans le Pèlerinage, où trouvez-vous la mention de cette lance? (cf. v. 175 à ce sujet). L'allusion à la croix est pourtant formelle et sans réplique. Ce texte seul suffirait pour dater la chanson après 1098, moment où la relique fut retrouvée '.
Vemperere ad Sarraguce p
n-ise.
1. Cf. pour la lance du Christ : Petrus Tudebodus. Historia. XI, 3, p. 76. Toute la chrétienté s'émut, Roger de Hoveden (1898), Hist., \, p. 154. Cf. Foucher de Chartres. I., 17, p. 344; Ekkehardus, H. J. 14, p. 22. Oderic Vital, H. N., IX, 10, p. 548. Tous les auteurs latins jusqu'à Mathieu Paris parlent de rinvention de la lance.
A mi Franceisfait bien cercliicr la vile A mail\ de fer a cuignies qu'il tindrent Les sinagoges e les Mahumeries Fruissent ymagenes e trestutes les ydles.
N'est-ce pas le récit des chroniqueurs latins au moment de la prise des cités orientales ? Il y a même les légendes qu'ils ont mises en circulation, à savoir que les Sarrazins avaient des « simulacra ». La chanson partage avec eux cette manière de voir '.
Par tute l'osfunt lur taburs soner
Et ces buisines e ce^ graisles mult clers.
(v. 3 137-8) Comparez 852 :
En Sarraguce fait sitner ses taburs.
I. Les auteurs latins de la première moitié du xir siècle parlent souvent des « Mahumeries »; cfd Baldus. H. III, 5 p. 170 : quce est ante Machumariam ; Robert, VII, 8, p. 828, per portam quae est ante Madiumariam; cf. ibidem, IX, 21, p. 878 : O Matliome, Mathome, quis unquam venustiori te cultu colitur, in delubris auro argentoque insignitis, pulchrisque de te imaginibus decoratis et caerimoniis et solemnitatibus omnique ritu sacrorum. Cf. aussi Guill. de Malmesbury, IV, 367, p. 423 : simulacro Mahumet ibidem collocato. »Cf. Robert, III, p. 893, altis vocibus Baphometh invocaverunt .
et notez que dans les deux cas il s'agit de Sarrazins.
C'est là un témoignage irréfutable. Ce n'est qu'en 1098 que les chrétiens connurent le bruit du tambour, Vhorribilis sonus de Guillaume de Tyr et les premiers historiens latins des croisades nous donnent des détails assez curieux sur la terreur que ce son grave et lourd prolongé jeta dans les âmes, mais surtout sur le désordre qu'il provoqua. Les chevaux épouvantés ne voulaient pas avancer, l'armée faillit connaître la déroute. Certes, on pourra m'objecter que le tympamim était connu. Je sais fort bien que nous le retrouvons déjà dans Isidore de Séville ; mais, je ne crois pas qu'il fût d'un usage courant, ni surtout qu'on en usât à la guerre dans l'Europe occidentale, car je ne le rencontre pas dans les textes de la période franque. Donc il se peut qu'il ait été utilisé pour les danses, pour les chants, mais il n'apparaît jamais comme instrument militaire avant les croisades, et les historiens ont toujours soin de l'indiquer comme utilisé par les Orientaux. Les Francs se servent surtout du cor, dont le nom revient sans cesse sous la plume des écrivains, ils emploient aussi les trompettes, la buccina dont il était déjà question dans les textes caro-
lingiens '. Le mot même Tabur est d'ailleurs d'origine persane.
Li amiral^ qiii trestui les esmut. (v. 2814.)
I. Ce fut le 1^' juillet 1098, à Dorylée, dans la vallée de Gorgoni, que les croisés entendirent pour la première fois le bruit des tambours. Cf. Guillaume de Tyr, H., III, 14, p. i3i. Fragor enim armovum et eqiiorum strepitus, tiibariim classica, et tympanofum soniis horribilis, — cf. Oderic Vital, H. IX, I, p. 56i. Baudry. H. J. III. 1 1 p. 78. Cf. Henricus Huntendu nensis. De captione Antiochœ, VI, p. 375, VI, p. 221. Equi uamque eoriim, insolitiim non ferentes clamorem et buccinariim clangorem et ictus taburciorum, calcaribus non obtemperabant ; nostvates quoqiie, tanto stridore perctissi, qiiid essent ignorabant. Mathieu, Paris, Chr. M., II, p. 64. Nam equi eorum insolitum non ferentes clamorem Tiircoriim, bticcinarum clangorem, ictitsqtie taburciorum calcaribus non parebant. » Le cor n'a jamais été autant employé qu'au xii'^ siècle, il revient sans cesse sous la plume des écrivains. Cf. aussi Galter, Bell-Ant.,XlU.p. i25. Le tambour fut usité en Orient dans les armées. Gesta Tancredi, XL, p. 634 ' Albert d'Aix, VI, 46, p. 494, tubis et tympanistriis intonantes. Les croisés en firent usage en Orient^ Cancellarius Galterius. B.-A. IV, p. 89. Mais la chanson de Roland donne toujours l'usage exclusif de cet instrument guerrier aux Turcs. Les Francs ne s'en servent pas.
Cette dignité revient assez souvent dans notre poème, et si le mot ahniralius de nos historiens latins n'a pu donner le nom même du vieux français, je suis certain que cette dignité, qui n'est jamais mentionnée par les écrivains antérieurs, n'était pas encore connue avant les croisades, ar tous les auteurs latins sans exception ont soin de l'expliquer à leurs lecteurs. J'ai fait aussi de très longues recherches pour trouver l'indication non moins précieuse de Almacurs, mais je l'avoue, sans résultat '.
I. Cf. Baudry. III, i8, p. yg. Admiralius. Il porte l'étendard et a levé une très grande armée contre les chrétiens. Cf IV, 4 p. 92 : IV, 18 p. 106, il est tué dans la mêlée; IV, XX, p. 109 : « Si bellum quod eis admiralius Babilonius praeparabat aliquando évincer e passent, IV, 6, p. 64; IV, -16, p. io5- On parle de l'armée de amiravisi exercitus. » IV, 11, p. 98. Il accourt avec une formidable armée « Rex babilonis Foucher de Chartres, I, 3i, p. 362, il y en a plusieurs; Robert, IV, 21, p. 788. Et quos admiraldos vacant, reges sunt, qui provinciis regionum praesunt. Tous les écrivains latins expliquent ce titre. C'était un mot nouveau. Cf. Foucher, I, 17 ; p. 343, 22 p. 349 ; Baudry. H. J. jI, 17, p. 5i. Illo inpraelio occisi suiit XII principes de Turcorum agminibus quos admiralios vocant. Cf. Albert d'Aix, III, 2, p. 368. Epistola Stephani comitis Carnotensis, Antiochias admiraldus jd est princeps et do-
Li emperere fait Rollant custe'ir
Et Olivier, l'arcevesque Ttn-pin;
De devant sei les ad fait tu^ iivrir
E tui les coers en pâlie recuillir (2962-5).
Cette coutume d'enlever les entrailles, le cœur aux défunts, est due à l'influence des croisades. Ce n'est qu'à partir du xii« siècle qu'elle s'établit. Je la trouve mentionnée pour la première fois, soit dans les écrivains des croisades, soit dans Oderic Vital, toujours si intéressants pour tous ces petits détails. On s'ingénia à conserver les corps des grands personnages et, pour pouvoir les transporter en France, il fallut avoir recours à des procédés orientaux. On les embauma, on enleva les parties qui pouvaient se corrompre rapidement, et on sala les autres en les enveloppant d'essences et d'aromates.
C'est ce que veut dire la chanson de Roland. On plaça le cœur, les entrailles dans des tombeaux :
minus, III, p. 889 aussi Guibert, de;Nogent, Gesta Dei. V, 8 p. 755 : Hierosolymoriim praefectus [qiios barbarica illi lingua Admiravisos vacant. » Amiralius. PetrusTudebodus Hut. XI, 9, p. 82 Balduin, //I5^ N. III, 2g, p. 137. Cf. aussi Guillaume de Tyr, VII, 19, p. 3o5.
En blancs sarcous de marbre sunt enz mis; E pois, les cors de baruns si unt pris, En quirs de cerf les ireis seignurs unt mis : Bien sunt lavet de piment et de vin.
Cette coutume, alors toute récente, va se perpétuer, et nous lui devons les deux ou trois tombeaux d'un même grand personnage et surtout des rois de France '.
I. Les morts étaient, jusqu'aux croisades, ensevelis intacts, le corps était lavé et revêtu ensuite de ses vêtements les plus riches. Quelquefois, il était embaumé, mais la mention de l'embaumement avant le xn" siècle est fort rare. On plaçait des plantes aromatiques, des vases avec des essences pendant l'exposition du défunt. Ce n'est qu'à partir du commencement du xii= siècle que nous trouvons des changements dus à l'influence orientale. Les Byzantins, les Arabes pratiquaient depuis longtemps l'embaumement, rendu nécessaire par les chaleurs très élevées de leur pays. On conservait même le corps en le mettant dans du sel, coutume que nous voyons transportée en Occident. Oderic Vital, HN, VII, 7, p. 187 : " Quo defuncto, Normanni corpus ejus salierunt et cum pace reditum in patriam siiam ab imperatore petierunt. » Cf. aussi les prescriptions données par Baudoin en 11 18. Dans Albert d'Aix, XII, 27, p. 707. Statim cum mortuus fuero, precor ut alvum meam ferra aperientes, interiora mça toUa-
En la citet nen ad remes paien
Ne seit ocis, o devient chrestiens (101-2).
L'influence de la croisade se fait encore jour dans le massacre de Cordres, on reconnaît les
tis, corpus vero, sale et aromatibiis conditiim,coyio aiit tapetibus involvatis et sic ad catholicas exseqitias Jherusalem juxta sepulcrumfratris mei referatiir et sepeliatiir. C'était toujours l'usage lorsqu'on transportait le corps dans une ville assez éloignée. Albert d'Aix, XII, 28, p. 708 : Secta est alvus illitis, viscera exposita et sepiilta, corpus vero salsum interius et exierius, in oculis, ore, naribus et auribus,aromatibus qiioque ac balsamo conditum, corio consiitum et tapetibus involutum, equis impositum ac firmiter alligatum est. On se bornait souvent à placer des essences autour du corps du défunt. Oderic Vital, IX, 12, p. 575. Singultuosus ergo exercitus exequias ejus celebraverunt et aromatibus conditum corpus in ecclesia Sancti Pétri apostoli sepelierunt : Henri I", roi d'Angleterre, me paraît être le premier dont le corps ait été embaumé avec du sel. Cf. Oderic Vital, XIII, note de la page 5 1 . Celui de Guillaume le Conquérant n'était pas embaumé, zè/tfem, VII, iD, p. 234. Pas même celui de Louis VI, cf. Suger, op. 32, p. 148. Le premier embaumement par le sel serait celui de Bernard, moine. Cf. Oderic Vital, VIII, 28, p. 453 : Inde Bernar dus, Uticensis cœnobita cadaver illius salitum et corio boum optinie consutum, in Normanniam conduxerunt . Oderic Vital place la mort de ce Ber-
procédés des croisés, ces pillages épouvantables, ces massacres en masse, cette contrainte à se faire chrétien. Les témoignages abondent pour montrer que le jongleur a subi cette conception autrefois usitée mais en ce moment toute récente '.
nard en logS, mais il indique une coutume de son temps. La mention du cerf, animal royal, dont la peau servait à envelopper le corps du défunt, du grand dignitaire, indique pour moi une date assez récente du poème.
I. Le carnage était terrible. Cf. Baudry, II, 22, p. 57; III, 26, p. 56; 23 p. 82 ; IV 11, p. 99. On tuait sans pitié, le sang coulait à travers les rues des cités. V. Baudry, IV, 20, p. 109, pour Jérusalem. C'est bien ce que veulent exprimer les vers de la chanson. On multiplierait aisément les textes relatant ces tueries en masse. Les conversions étaient relativement rares, car les croisés ne laissaient par le temps à cette tourbe de se convertir. Quelques exceptions pour les chets, pour les femmes des grands fonctionnaires, cf. Robert d'Aix IX, 18, p. 875, qui sponte sua factiis est christiayius, et in baptismate vocatus est Boamundus. Cf. Baudry, 46, p. i-jl>. Princeps Antiodienus fit christianus. Quelquefois les gouverneurs des villes se faisaient chrétiens et livraient les tours : Robert, V, 8, p. 797 ; Vil, 24, p. 840. Praecepit enim cornes ut omnes vincularentur et qui iti C/iristum, salvatorem credere
Tous ces arguments m'obligent donc à considérer la chanson de Roland comme une œuvre du xii" siècle. Elle n'a pu être écrite qu'après la première croisade et je suis persuadé qu'elle naquit sous l'influence de la littérature, qu'elle fut patiemment composée par un clerc, Turold. Je ne sais pourquoi, lorsque j'étudiais cette chanson, bien des vers me rappelaient la lecture de l'œuvre de Baudry, son Historia Jerosolimata! Je croirais volontiers que cette histoire a exercé sur notre poète une très grande influence. Mais, ce n'est qu'une hypothèse, car s'il y a identité au point de vue du patriotisme, si les Francs sont là aussi la race primordiale, combattant sous le regard de Dieu et, de l'avis même des Grecs et des Sarrasins, la nation invincible, il a pu se faire néanmoins que la che\'îiuchée victorieuse à travers l'Orient ait enorgueilli au même titre les cœurs fiers des poètes francs.
Nous avons .donc, d'après ce que je viens de dire, un terminus a quo ; la chanson ne peut pas être antérieure à iioo, mais cela ne saurait
nollent, decollarentiir. Niillus ex tanta multitudine reservatiis est, nisi qui sponte Cliristo confidens bapti:{atus est. N'est-ce pas la traduction de ceci qui est dans les vers de la chanson.
suffire, il faut chercher, si c'est possible, la date approximative de sa rédaction. Certes, si nous n'avions pas un terme final, qui est le moment précis où Conrad la traduit en latin, si les caractères de la langue n'excluaient la date de ii40-ii5o, je me serais prononcé pour celle-ci, qui est, d'ailleurs, l'époque à laquelle remonte le manuscrit d'Oxford. Les hauberts sarrazinois, les descriptions des armes, le bliaut que dépasse la cotte de mailles, le casque à nasal, le soin avec lequel on a indiqué le fini de ces armes, preuve sans conteste d'une main d'œuvre déjà savante, me feraient croire au deuxième tiers du xii^ siècle. Mais j'ai dû voir si je ne trouvais aucun texte latin qui pût me permettre d'assigner Une date qui ne soit pas en contradiction avec ce que l'histoire nous apprend. Consultons encore la chanson de Roland :
Plus qu'arbaleste ne poet traire un quarrel.
L'arbalète était-elle employée comme arme de jet au xi" siècle '? Je ne le crois pas. Certes,
I . Pour l'arbalète que nous trouvons comme arme manuelle dans Vegèce, les textes sont fort douteux, car les écrivains confondent bien souvent les machines appelées balistcv d'origine antique et les arbalètes proprement dites. Les premières men-
je connais les quelques textes qu'on invoquera pour prouver son emploi, mais je pense qu'on a confondu la baliste, qui sert comme une sorte de fronde, avec l'arbalète, arme de jet porte'e,
tions se rouvent dans Richer, II, c. 92. Liidovicus rex (947) citm exercitu de Belgica diicis terram ingreditiir. Primiim vero iirbem Silletiim adit... utrimque quamplwimi sauciantitr. Belgœ vero, qiiia ab iirbanis nimium arcobalistis impetebantiir, resistere quiescunt... unde et regio jussu, ab ea iirbe discedunt, non solum ob arcobalistanim impettim veritm etiam ob turrium firmamentmn. Je ne crois pas qu'il s'agisse dans ce cas de larme manuelle des troupes légères, je vois au contraire des machines destinées à lancer des pierres. Faut-il voir de véritables arbalétriers parmi les archers de Lothaire (g85). Richer, III, 104. Primo impetus sagittarii contra hostes ordinati sunt, missaeque sagittœ et arcobalistœ cum aliis missilibus tam densce in aère discurrebant ut a nubibus dilabi terraque exsurgere viderentur. Je ne saurais être aussi affirmatif. Toujours est-il que nous savons que les Francs se. servaient d'un arc très dangereux, décrit avec soin par Anne Comnène. La fille de l'empereur Alexis n'indique pas quelles sont les troupes qui l'utilisent et nous savons qu'on désignait sous le nom de Francs, tous les peuples réunis à Constantinople. Voici la description de cet instrument; on peut voir que ce n'est pas une arme manuelle, semblable
comme l'arc, par les soldats à pied. Les Orientaux se servaient-ils, comme on l'a prétendu, de cette arme? Je ne le crois pas non plus. J'ai lu avec soin tous les textes et j'ai remar-
à celle qu'auront plus tard les troupes légères. C'est un arc d'une fabrication inconnue aux Grecs et à l'usage des barbares. « Celui qui s'en sert se couche à la renverse et, appuyant les deux pieds sur le même cercle, il tire la corde avec les deux mains. Au milieu de cette corde, il y a un tuyau en forme de demi cylindre de la grosseur d'un trait. On met dedans des traits fort courts et garnis de fer. Lorsqu'on lâche la corde, le trait part du tuyau avec une impétuosité contre laquelle il n'y a rien qui soit à l'épreuve ». On le voit, ce n'est pas tout à fait le système de l'arbalète et la position du tireur n'est pa la même. Les textes des écrivains de la première croisade ne fournissent que des renseignements très peu utiles à cause de leur brièveté. Ce qu'on peut dire, toutefois, c'est que l'arbalète ne fut pas une arme orientale. On voit, au contraire, que les Turcs ne s'en servent pas, et si les écrivains nous disent que les croisés sont tout étonnés de la tactique agressive des Turcs, c'est surtout du combat à l'arc dont il s'agit. Les Turcs étaient, en effet, de terribles et vaillants archers. L'arc est leur arme préférée, ils combattent très rarement à l'épée. Les chefs occidentaux se servent, au contraire, quelquefois de l'arbalète ou de l'arc baléare. Je ne saurais donner une des-
que que ce sont les Occidentaux qui se servent de l'arc baléare, mais encore à l'état d'exception. La remarque de Anne Comnène peut faire croire à l'origine occidentale de cette arme, je
cription de cette arme. Cf. des Turcs avec Tare, Albert d'Aix. H J. I, 20, p. 287, 288; II, i3, p. 3o8; ils sont fort habiles à lancer des flèches presque toujours empoisonnées. Foucher de Chartres, H. J., IX, p. 332 ; Raymond d'Aguilers, H. F. v. p. 244. Tiirci veto insoliti. agere belliim gladiis. Albert d'Aix, XI, 42, p. 684. Ils portent cependant le casque, un écu et une cuirasse. Je crois qu'il faut traduire lorica par cotes de mailles. Les écrivains arabes que j'ai lus indiquent très souvent des marchands de cuirasses. Il se faisait en Orient un très grand commerce de ces armures. Les Turcs avaient une manière toute particulière de combattre avec l'arc. Leur tactique fut nuisible aux armées chrétiennes. Cf. Albert d'Aix, IV, 8, p. 33. Oderic Vital, IX, 10, p. 55i. Robert, VI, 4, p. 806. Balduinus, III, p. 147; Gesta Tancredi, XXVL p. 624. Raymond d'Aguilers H. F. 5, p. 243. « Quoniam Tiirci non lanceis vel gladiis bellum conferre parati sed sagittis eminiis : juxta ynetuendi, dum fugiunt et diim inseqmintiir. Leur tactique consistait donc à se battre à distance et à éviter avec les chrétiens le redoutable corps-à-corps; cf. Robert, III, 9, p. 760. Tiircorum qiiippe consiietudo est ut, tractis sagittis, rétro confiigiant, et diim fitgiunt, adversum vulnus se inse-
— lôg —
dis occidentale, car je ne sais qui l'a pu inventer. Mes recherches, si minutieuses qu'elles aient été, ne m'ont donné rien de précis, car tantôt par arcubalistœ il faut voir des machines
quentibus injligant, elle était inconnue aux croisés; cf. Guillaume de Tyr, III, 4, p. i5i. Noiftri autem quitus lioc pugnœ genus erat iiicognitiim, eoque minus tolerabile quo et minus usu compertum, videntes quod equi eorum sine remedio deficerent. Cf. Baldinus, Hist., IV, III, 19, p. 14g : les croisés prennent peur et tournent le dos. Il ne faut donc pas voir l'arbalète comme une arme turque. C'est le contraire qui est vrai. Mais je ne saurais affirmer non plus que l'arc baléare soit l'arbalète. C'est toujours un croisé qui s'en sert : ferventes arcus baleari. Cf. Albert d'Aix, XII, 6, p. 692 ; IX 20, p. 602 ; Guillaume de Tyr, III, 9, p. 112, Dominus Godefvidus sumpta balista : « Il prist en sa main une forte arbalète. » Certains historiens ne mentionnent pas cette arme. Albert d'Aix XI, 32, p. 678. Viri avec l'arc baléare. Nous avons des passages détaillés, mais fort douteux. Baudry, H. J., III, 25, p. 85, balistarii et sagittarii spicula dirigebant. Il en est de même dans Suger. vit Z. VI, 25 p. 100 balistariorum et sagittariorum repulsione. Je crois cependant qu'il faut traduire par arbalétriers, car, p. i33, le sens n'est pas douteux : balistarii quadro, c'est le quarrel de la chanson, in asstiltu promptissimus oculo est privatus. Mais Oderic Vital emploie balistarii dans le sens de
de guerre, semblables à des frondes qui lancent soit des pierres, soit des têtes ennemies, soit des torches enflammées, tantôt des arcs décrits par la fille de Tempereur Alexis.
Mais je ferai remarquer que si cette arme ne peut nous donner une date approximative, la comparaison que le poète fait de l'arbalète nous prouve déjà un usage fréquent.
Mais poursuivons notre enquête :
Od vos caables avez fruisiet ses murs, Ses cités arses et ses humes vencuz (237-8).
Ces grandes machines à lancer des pierres, mentionnéespar la chanson, nous reportent déjà vers II20-II25. Sont-elles dues aux Arabes ou
fondeurs. Cependant les textes mentionnent déplus en plus l'usage de l'arbalète qui avait été défendu, dès 1 1 39, par le concile de Latran. Labbe. Concilitim Later, X, p. 1009. Il semble qu'on ne tint pas compte de cette défense, Roger Hoveden H. 26 p. 3oo. Mathieu Paris, Hist. nat. II, p. 97. Guillaume le Breton dit toutefois que les Francs avaient perdu l'usage de cette arme, qu'utilisa Philippe-Auguste. On le voit, rien de plus difficile que l'histoire de cette arme. Il n'en est pas moins vrai que l'emploi du mot arbalète comme terme de comparaison prouve que cette arme était à l'époque de Roland déjà très usitée. Ce qui nous conduirait au temps de Suger.
sont-elles nées de la nécessité dans laquelle étaient les Francs d'innover dans l'art de la guerre? Je ne saurais l'affirmer, car les écrivains des croisades nous disent qu'il fallait être fort habile et fort inventif, pour résister à l'agression ou pour triompher de la résistance des Turcs, qui disposaient de machines très puissantes. Cette artillerie n'est connue que de Guillaume de Tyr et du chroniqueur breton de Philippe-Auguste, Guillaume. L'emploi de ces mots, déjà acceptés par la langue vulgaire, me prouve que la chanson ne peut dater des premières années du xii" siècle. Il a fallu encore un laps de temps relativement assez long pour que ces machines fussent connues et copiées en Occident '.
I. Les historiens latins de la première croisade nous disent que les Occidentaux furent, au point de vue des machines destinées à l'attaque des cités, obligés d'innover ou d'accepter celles plus perfectionnées des indigènes. La tactique se conserva toujours intacte. On attaquait les murs d'une ville, en faisant la tortue, les soldats plaçaient leurs boucliers au-dessus de leurs têtes pour être protégés contre les traits des ennemis et creusaient avec des outils en fer les soubassements des tours de la cité. On construisait le plus souvent de très hautes machines en bois, recouvertes de cuir, qui permet-
Les vers suivants prouvent encore le bien fondé de ma thèse.
2623-4. (Baligant)Mandetsagentdequarante régnez, Ses grands drodmunz en ad fait aprester.
2632-3. En sum ces maz e en ces haltes vernes. Asez i ad carbuncles e lanternes.
Je vois encore l'influence des Orientaux, dont
taient à des archers et à des arbalétriers de faire pleuvoir des traits sur les assiégés, placés sur les chemins de ronde, qui étaient alors obligés de fuir; ils permettaient à ceux qui perforaient les murs d'accomplir plus aisément leur ouvrage. Gilo énumère les machines connues dans la période antérieure aux croisades, H. J.. II, i5, p. 739. Fiunt ballistœ, plitmbata, phalarica, talpœ, falces, tela, faces, aries, fundœqiie minaces, Multa per artifices celsas sequantur ad arces. Ci. Gaher, Bell. Ant. III, p. 1 1 3 ; Baldouin, Hist. iV., XXII, p. 1 5 1 ; Robert, H. J., I, 3, p. 756 : Nostri veroprovita mori minime formidantes, allas circa miirosmachinas erîgiint,quibus infra se illos qui erantin mûris despicinnt. « Robert, ibidem., l\\,^, p. 757. On nommait balistœ, ces machines à lancer des pierres. Guibertde Nogent, Gesta Dei, VI. 23, p. 786; ibidem, VI, 5, p. 778; cf Epistola Anselmi de Ribodi Mote, III, p. 865, ex illis balistarii et sagitarii portam custodiebant. Cf. Fulcher, III, 32, p. 464. Les assiégeants se défendaient de la même façon. Cives quippe per mûri
la marine était plus avancée que celle des croisés, et le mot même de Drotnond, qui était
minas nostros tam sagitis quant spiculis sive lapidibus crebro valde lœdebant et vulnerabant. On construisait de grandes machines appelées « berfredus »; cf. Oderic Vital, XII, 36, p. 449. Carpentarios berfredum facientes docebat. Les arbalistce et les sagittarii sont toujours les soldats qui sont placés dans ces machines. Petrus Tudebodus, Hist., 3, 8, p. 23. On faisait pleuvoir contre eux des torches enflammées, des pieux en fer, du soufre, de la poix. Cf. Albert d'Aix. H. J. XII, 5, p. 691. On s'ingénia beaucoup à rendre fort solides ces grandes machines. Cf. ibidem, XII, 6, p. 692, et macliince coriis taiirinis, camelinis, equinis, cratibusque vimineis vestitce, ictus lapidum, palosque ferreos et ignitos illaesce et immobiles sustinebant. Les Orientaux en construisaient de terribles Cf. Fulch., H. J. III, XVII, p. 45o. Ibidem, I, 27, p. 358. Des mots nouveaux, qui indiquent aussi des machines nouvelles, apparaissent : « mangonaux. » Guillaume de Tyr, VIII, VI, p. 332 ; cf. Albert d'Aix, II, 3o p. 322 ; cf. Belfredus. Oderic Vital, VIII, 18, p. 363. Je n'ai pas trouvé le mot cliadubula d'où dérivent les machines appelées Caables dans la terminologie de la première croisade. Ce n'est que plus tard, dans Guillaume le Breton et dans le traducteur de Guillaume de Tyr VI, i5, qu'on le rencontre. Cf. Du Gange : Cabulus.
un grand navire de guerre et que les historiens latins des croisades sont obligés d'expliquer, me ferait croire à une date qui ne peut être antérieure à l'extrême fin du premier tiers du xiP siècle. Ce vaisseau figure ici à côté du chaland, bateau de transport, et, détail qui a pour moi son prix, ils sont éclairés par des lanternes placées au haut des mâts '.
I. Il n'est pas douteux que les croisades aient développé la marine des peuples occidentaux, car ce qui avait manqué aux rois carolingiens, c'était surtout une flotte. A côté d'un certain nombre de navires connus, le plus souvent petits, apparaissent alors de grands vaisseaux de guerre dont les noms mêmes trahissent une origine byzantine. Ce sont surtout les Dromonds, naves immanissimae qitas appellant dromones. Cf. Albert d'Aix, X, i5, p 639 et IX, 23, p. 604: naves diiae, qiiantm altéra minor, quant vocant galidam, et altéra major, quam vocant dromonem, ex improvisa ciim christianoriim cœtu advectœ siint, ut adorarent in Jheriisalem; ils étaient souvent peints « naves autem, qxice coloribus variis picturatœ erant ; cf. Foucher, H. J., III, i5, p. 449. On y plaçait des hommes armés et des chevaux, in quitus ter quina hominum armatoriim millia tam de Veneticis quam peregrinis sibi adjunctis inerant. » Cf. Albert d'Aix, IX, 9, p.bgb :uilliin galidis naves rostratœ, vulgo galeœ viginti et carinis tredecim, quas vulgo appellant ca^h. » On fait trois
N'avons-nous pas enfin une preuve moins vague ? J'ai cherché avec soin l'explication du vers 1260 :
Munjoie escriet pur le camp retenir.
Ce cri de guerre revient souvent dans la chanson de Roland. Les auteurs avant les croisades
distinctions dans la description des navires. La èî/cca,. vaisseau à trois voiles, la galère [galiones) qui a des rames; le dromond, qui possède aussi trois voiles, les naves onerarii, c'est-à-dire les navires de transport ; les trirèmes qui possèdent trois rangs de rames, aliœ rostratœ, aliœ onerarice, aliœ vero trirèmes erant. Les petites barques, barcae, bateau plat, sont très souvent nommées, cf. Cafarus Genuensis, IX, p. 56^ 57, 59, 60, 61; Albert d'Aix, IX, 9, p. 595 ; IX, 27, p. 676, p. 675, 697, carabi, naves parvce. Cafarus, XX, II, p. 69; Fulcher, H. J., III, 14, p. 449. Cf. Albert d'Aix, XII, 14, p. 697. Ils portaient aussi des étendards. La chanson de Roland connaît les différents bateaux employés pendant la première moitié du xn^ siècle :
V. 2467. Il n'iad barge ne drodmund ne caland. V. 2625. Eschiez e barges e galies e nefs,
Cf. pour les lanternes au-dessus des mâts :