CHAPITRE V
plus sacrifié. Seulement, au fur. et 4 mesure que l’influence de l’Orient devient prépondérante, la richesse de la matiére premiére, le fini de la main-d’ceuvre Vemportent sur la force de l’invention et la beauté dela composition. Le changement de gout ne se manifeste pas seulement dans l’art textile; nous voyons également la
mosaique éclipser la peinture, la sculpture en ivoire
et Vorfévrerie se substituer a la statuaire. Partout on remarque un affaissement de la pensée, une sorte de rétrécissement du sentiment plastique. Le moment viendra ow la tapisserie elle-méme sera considérée comme un art trop robuste et trop libre et devra s’incliner devant la broderie.
Nous avons signalé, dans un des précédents chapitres, la transformation qui tendait a s’opérer dans le costume; les nouvelles modes arrivérent 4 leur complet triomphe au moment méme ou Constantin assurait la victoire du christianisme. A la place de la toge blanche unie, tout au plus ornée dune bande, d’un «clavus », pourpre ou dorée; a la place de ces draperies si amples, si harmonieuses, inépuisable source d’inspiration pour la statuaire, on ne voit plus que de lourds vétements de soie, surchargés d’ornements, comme le costume d’apparat des monarques assyriens. Dans les diptyques consulaires, dans les miniatures du calendrier philocalien de 354, dans tous les monuments de cette époque parvenus jusqu’a nous, c'est a peine si, sous la masse des broderies, on peut encore deviner les lignes générales de la figure humaine. La toge de tel sénateur chrétien contenait jusqu’a six cents figures : il n’y avait pas d’épisode de la vie du Christ
qui n’y fat représenté’. Un auteur du rv siécle, Asterius, évéque d’Amasée, a fort spirituellement raillé ces exagérations. « Lorsque les hommes ainsi vétus, dit-il, paraissent dans la rue, les passants les regardent comme des murailles peintes. Leurs habits sont des tableaux que les petits enfants se montrent avec le doigt. Il y a des lions, des panthéres et des ours. I] y a des rochers, des bois et des chasseurs. Les plus dévots portent le Christ, ses disciples et ses miracles; ici Yon voit les noces de Galilée et les cruches de vin; la, Cest le paralytique chargé de son lit, ou la pécheresse aux pieds de Jésus, ou Lazare ressuscité?. »
Une mosaique du vi’siécle, représentant impératrice
Théodora qui offre de riches présents a J’église Saint- Vital de Ravenne, nous a conservé l’image d’un de ces costumes historiés : sur le bas de la robe de la trop -fameuse épouse de Justinien se déroule, en forme de frise, ’adoration des Mages. Les siécles suivants appliqueront ce genre d’ornementation a tous les costumes d’apparat, religieux ou civils; il suffit de rappeler ici la chape de Léon III, a Aix-la-Chapelle, le manteau de saint Henri (972-1024), a la cathédrale de Bamberg, la dalmatique impériale, au Trésor de Saint- Pierre de Rome.
Ces ornements étaient trés certainement brodés A Paiguille, non tissés au moyen de lisses. Si nous les inentionnons ici, c'est pour montrer quelle extension Vornementation textile prit pendant le Bas-Empire ;
1. Em. David, Histoire de la Peinture au moyen age, édit. de 1843, p. 41.