CHAPITRE VIII
demi-siécle, comme ‘on l’a soutenu récemment, dans la production des tentures de haute lisse, Il résulte en effet des recherches de M. le chanoine Dehaisnes que dés 1311 Machaut, comtesse d’Artois, faisait payer «un drap de laine ouvré de diverses figures, acheté a4 Arras », et qu’elle commanda dans la méme ville, en 1313, « V dras ouvrés en haute lisse1 ». La capitale de l’Artois, qui devait donner son nom aux merveilleux. tissus dont elle porta la fabrication 4 un si haut degré de perfection®, suivit donc Paris de bien prés, si tant est qu’elle ne l’ait pas devancé. L’élévation au tréne impérial du.comte Baudouin de Flandre (1204) pourrait bien avoir contribué 4 familiariser les Flamands avec cet art de la haute lisse, ‘que nous savyons n’avoir jamais cessé de fleurir en Orient. On est tenté de souscrire 4 cet égard a Vingénieuse hypothése d’un historien moderne de la tapisserie. Les tentures byzantines rapportées dans les -Pays-Bas ont pu servir de modéles pour ces « draps dor imagiés » qui devaient bientét prendre un brillant essor; il est également possible que les artistes flamands soient allés 4 Constantinople pour découvrir les secrets de cette industrie, ou encore qu’ils les aient appris d’artistes byzantins envoyés par les nouveaux empereurs dans leur pays natal. Ce qui est certain, c’est qu’on voit les Flamands, dans leurs tapisseries, repousser les colorations ternes et blafardes pour
1. La Tapisserie de haute lisse a4 Arras avant le xv° siécle, d’aprés des documents inédits. Paris (1879), p- 2.
2. On sait que pour désigner une tapisserie de haute lisse, les Italiens se servent du mot Arazzo, les Anglais de celui de Arras.
adopter les tons vigoureux et éclatants, reflets du ciel de l’Orient. I] n’est pas moins certain que dés les premiéres années du xu° siécle, en 1213, Dam, qui était alors le port de Bruges, renfermait, a cété de richesses venues de toutes les parties du monde, des étoffes de Syrie, des soies de la Sericane, des tissus des iles de la Gréce, des graines produisant la teinture écarlate 1.
Il faut bien se garder, par contre, de s’exagérer le secours que l’art naissant pouvait tirer des autres branches de l’industrie textile, alors si florissantes dans les Pays-Bas. Qwimporte qu’a Gand les tisserands occupassent vingt-sept carrefours, qu’a Ypres ils fussent 200,000 en 1342, et A Louvain 50,000 en 1382, avant leur émigration en Angleterre! Quwimporte encore que la filature des laines et la teinture fussent parvenues dans ces régions a un si haut degré de perfection! L’essor d’un art est indépendant des ressources purement techniques; l’histoire de la tapisserie le proclame 4 chaque instant. Nous verrons les ateliers de haute lisse prendre le plus brillant développement dans des cités réduites a faire venir de l’étranger toutes les matiéres premiéres, tandis qwil leur est arrivé plus d'une fois de végéter dans les centres de production textile les plus renommés, Palerme, Lyon, Lucques. Le gout, en pareille matiére, compte plus que les perfectionnements industriels. Telle tenture du xim*® ou du xivé siécle, pour laquelle le tapissier n’aura em-
1. Voy. Castel, les Tapisseries (BIBLIOTHEQUE DES MERVEILLES). Paris, 1876, p. 53,54.
CHAPIFRE VIII. ILL
ployé qu’une vingtaine de tons, forcera notre admi-
ration par la noble simplicité du dessin, tandis que
la profusion des nuances (plus de quatorze mille!) dont dispose la manufacture des Gobelins ne l’a pas préservée, pendant de longues années, de la plus désolante stérilité.
Le manque de solidarité entre des industries congénéres explique aussi jusqu’&’ un certain point pourquoi la plupart des cités flamandes, malgré leur habileté dans la fabrication des draps et autres produits dans lesquels Vart n’a rien a voir, imitérent si tardivement Vexemple donné par Arras. Bruxelles qui devait dans la suite éclipser, non seulement Arras, mais encore Paris, dont le triomphe définitif ne date que de la création des Gobelins, ne joue au xiv® siécle qu’un rdle effacé dans Vhistoire de la tapisserie. Nous savons seulement qu’elle possédait en 1340 une corporation de tapissiers (tapitewevers : tisserands de tapis‘). A Tournai nous voyons apparaitre des haute lissiers en 1352, a Valenciennes en 1364, a Lille et a Douai encore plus tard?.
Une tapisserie donnée par M. Léon y Escosura au musée des Gobelins nous montre ce qu’était la tapisserie de haute lisse dans la premiére moitié du xiv¢ siécle. A droite, un vieillard 4 barbe blanche,
1. Wauters, les Tayisseries bruxelloises. Bruxelles, 1878, p. 31.
2. V’histoire des ateliers de ces différentes villes a été étudiée avec le plus grand soin par M. Alexandre Pinchart dans I’Histoire générale dela Tapisserie :tapisseries flamandes. Paris, Dalloz.
pieds nus, étend les bras vers la Vierge qui s’avance en soutenant l’enfant divin. Celui-ci, debout sur une table, bénit- de la droite; dans sa gauche on apercoit ~une pomme.- Un second vieillard et une jeune femme portant tous deux des cierges allumés completent la composition, qui se détache sur un fond violacé par semé de pampres. Le tissu se compose: de laine et de soie; il a été exécuté au moyen de dix-neuf couleurs sehiement
Il est impossible, en examinant cette. piéce vénérable, le plus-ancien spécimen jusquw’ici connu de la haute lisse franco-flamande, de ne pas étre frappé de son caractére si essentiellement décoratif. Quel‘ que fat Védifice destiné a recevoir la Présentation au Temple, celle-ci ne pouvait qu’en relever les lignes architecturales par ’harmonie et la netteté de la composition, et je ne sais quelle impression de calme et de distinction qu’on retrouvera bien rarement dans les tentures, plus ambitieuses, de la période suivante.
Si Vexistence d’ateliers de haute lisse est authenti- - quement constatée 4 Paris, 4 Arras, 4 Bruxelles, ou a Tournai, dés la premiére moitié du xive siécle, Vhistoire de cet art ne prend réellement corps qu’a partir du régne de Charles V (1364-1380); c’est a dater de ce moment seulement que nous pouvons suivre les travaux des artistes attachés au service du roi et de son entourage, et étudier, soit dans les monuments originaux, soit dans les descriptions des inventaires, les richesses conservées dans les garde-meubles de la cour de France.