SA RAISON D’ÊTRE
e tous les arts de l’ameublement, il n’en est aucun qui soit plus ancien que celui de tisser des étoffes. Il n’en est pas non plus qui rende plus de services. L’étoffe, en effet, ne se borne pas à constituer dans nos habitations un élément de décoration essentiel, elle joue encore un rôle d’une indéniable utilité, par la multitude d’emplois auxquels elle se prête. Sous forme de tentures, de rideaux, de portières, elle clôt les portes et les fenêtres, prévient les courants d’air et nous préserve ainsi de la rigueur du froid et de l’extrême chaleur. Sous forme de tapis, elle empêche qu’on ne «ente l’humidité du sol, et rend la marche agréable et moelleuse. Gomme couverture de sièges ou de lits, elle enlève au bois, au métal, au marbre, leur dureté inhospitalière. Enfin, utilisée comme draperie, elle orne à merveille les murailles en leur communiquant un aspect de richesse et de confortable qu’on demanderait vainement à une autre matière.
Si l’étoffe remplit toutes ces conditions dans nos habita-
lions modernes, les services qu’elle rend aux peuples primitifs sont bien autrement considérables. Dès le principe, l’homme se drape dans ses plis avec complaisance. La femme s’efforce, de son côté, de montrer ses formes, plus séduisantes encore, à travers les voiles qui la couvrent. Puis du vêtement, l’usage du tissu passe à la demeure ; d’abord à la tente, « cet abri du nomade, sorte de second vêtement, de large manteau dont l’homme enveloppe avec lui sa famille et ses biens1 ». Enfin, quand la civilisation s’est établie, quand les édifices de bois, de pierre, de marbre, ont remplacé l’abri portatif, l’étoffe, qui n’abdique rien de ses prérogatives, conserve une importance si grande, qu’un architecte allemand2 a cru pouvoir faire du tissu l’élément principal et pour ainsi dire générateur des idées, de séparation et d’enceinte. Sous le régime du bois, comme sous celui de la pierre, M. Semper réduit les parties solides au rôle de supports, de soutiens destinés à porter la tenture et à être dissimulés par elle.
Nous n’avons point à rechercher dans ce livre si cette théorie n’offre pas quelque chose d’excessif. Nous nous bornerons à constater que, dès l’antiquité la plus haute, la possession des tissus d’ameublement fut considérée comme un luxe précieux. Déjà, au temps d’Homère, dans toutes les habitations princières, il existait une chambre secrète où ils étaient conservés avec soin3. Le respect qu’inspiraient alors les belles étoffes était si grand qu’Eschyle nous montre Agamemnon refusant de fouler les tapis que Clytemnestre a fait étendre au seuil de son palais. « C’est aux Dieux, s’écrie-t-il, qu’un tel hommage est réservé. Un mortel ne doit pas marcher sur la pourpre richement brodée! » Et, pressé par Clytemnestre, il fait détacher ses san-
2. Semper, der Styl in den technischen und tektonischen Künstenr 2e édit., t. Ier, p. 227.