Dictionnaire de l'ameublement , t. III, col
qu’ils doivent être en largeur d’une seule pièce, semblent lever tous les doutes à cet égard et font penser que ces tissus étaient bien vraisemblablement des tapisseries.
Ce qui le démontre encore, c’est qu’en 1290, année dans laquelle les statuts de la Communauté furent confirmés par Pierre le Jumeau, garde de la prévôté de Paris, nous voyons qu’un « descors fut meu entre les tapiciers sarrazinois et une autre manière de tapiciers que l’on appelle ouvriers de la haute lice » ; et une addition aux statuts des sarrazinois en date du 10 mars 1303 constate que dix ouvriers de la haute lice, s’engageant « pour eux et pour tout le commun de leur mestier », avaient adhéré à leurs règlements. Or, à partir de ce moment, nous nous trouvons en face d’une seule et unique Communauté, groupant dans son sein « les maîtres et marchands tapissiers de haulte lisse, sarrasinois et rentraiture ». Qu’étaient devenus les nostres dans ce conflit? Il n’en est plus question. Ils ne formaient donc avec les haute-liciers qu’un seul groupe?
Revus et augmentés en 1295, les statuts de cette unique corporation furent refondus en 1465 par Robert d’Estouteville, prévôt de Paris, qui accorda l’homologation de 24 articles, renouvelant et confirmant les privilèges antérieurs et ajoutant diverses dispositions relatives aux apprentis, aux veuves, aux ouvriers forains, à la longueur et à la largeur des pièces, etc. Puis de nombreuses contestations suivies de procès s’étant élevées au sujet du droit de visite entre leur corporation et celle des « tapissiers, faiseurs de lits, tentes et pavillons », plus connus sous le nom de « contre-pointiers », un nouveau règlement fut édicté le 25 mars 1490 qui rétablit momentanément la paix entre les deux Communautés. Ce règlement fut confirmé par des Lettres patentes de Charles IX du 14 décembre 1567, qui, entre autres innovations, réglaient le choix des apprentis et rendaient l’exécution du chef-d’œuvre obligatoire pour tous les candidats à la maîtrise (à l’exception toutefois des fds
de maîtres). Cette Confirmation aida particulièrement à la fusion des deux corps de métier qui devait s’effectuer soixante ans plus tard.
En 1621 , en effet, à la suite de procès retentissants et qui semblaient devoir être interminables , une Ordonnance royale intervint qui décidait en principe l’union et la jonction des deux Communautés. Par trois arrêts des 3 juillet 1627, 7 juillet 1629 et 27 mars 1630, il fut enjoint aux maîtres de s’assembler pour dresser de nouveaux statuts sauvegardant les intérêts des diverses professions qu’ils représentaient. Ces statuts reçurent, le 25 juin 1636, l’approbation du lieutenant civil, et, sur le vu de cette approbation, le roi accorda des Lettres patentes qui furent enregistrées le 23 août de la même année. Cette réglementation nouvelle constitua la loi définitive sous laquelle les tapissiers de toutes sortes vécurent en paix jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Elle ne subit guère qu’une modification sérieuse. En 1670, le nombre des apprentis, qui avait été laissé à deux, fut réduit à un, et la durée de l’apprentissage fut portée à six années, qui devaient être suivies de trois années de compagnonnage.
A ce moment, par la création des Manufactures royales des Gobelins, de la Savonnerie et de Beauvais, la fabrication de la tapisserie de haute et basse lice avait été singulièrement compromise. Le développement exceptionnel que prit, sous l’impulsion de Colbert, le tissage des étoffes de soie, l’éclat incomparable des merveilleux tissus exécutés à Lyon par Duc et Marsollier, à Paris par le célèbre Charlier, le goût exagéré de Louis XIV et de sa Cour pour les fastueuses soieries, amenèrent peu à peu le public à se détacher de ces belles et nobles tapisseries, qui, au défaut de durer trop longtemps et de survivre aux fluctuations de la mode, joignaient celui d’exiger pour leur confection un temps considérable et, par suite du renchérissement de la maind’œuvre, de coûter beaucoup d’argent.
LA TAPISSERIE DE HAUTE LICE AVANT LE XIVe SIÈCLE
Si nous connaissons assez exactement, grâce à la législation qui régissait leur profession, les conditions dans lesquelles les tapissiers du Moyen Age exerçaient leur artistique industrie, il s’en faut de beaucoup que nous soyons aussi exactement renseignés sur la nature de leur production à ses différents périodes, sur l’existence et même sur les noms des artistes qui portèrent ce bel art à son point de perfection.
Ces incertitudes tiennent à plusieurs motifs, et en premier lieu à l’extrême facilité avec laquelle les tissus de toutes sortes sont détruits par les insectes et surtout par l’usage. L’emploi constant qu’on faisait des tapisseries, les détériorations produites par les voyages incessants qu’elles accomplissaient à la suite de leurs maîtres1, les guerres, les incendies, l’incurie, plus funeste encore, qui faisait reléguer dans des endroits humides et mal aérés ceux de ces beaux tissus dont on ne se servait pas couramment ou qui avaient cessé de plaire; toutes ces causes n’ont laissé parvenir jusqu’à nous qu’un nombre restreint de tentures remontant au xvie siècle, et seulement quelques rares spécimens de la fabrication antérieure au xve siècle.
Mais ces spécimens eux-mêmes, s’il nous est loisible de raisonner sur l’époque probable de leur exécution, ne nous permettent de connaître, avec certitude, ni le lieu exact de leur fabrication, ni les noms des artistes auxquels on est redevable des modèles des scènes ou des histoires qu’ils re-
1. Voir ce que nous disons dans notre volume sur la Menuiserie , relativement aux habitudes vagabondes des seigneurs de ce temps.
présentent, ni ceux des tapissiers qui se chargèrent de les traduire. Les historiens prennent bien, il est vrai, le soin de nous informer qu’un certain nombre de villes durent en partie leur illustration à l’existence dans leurs murs d’ateliers justement célèbres. Arras, Paris, Tournai, Bruges, Bruxelles, Audenarde, Beauvais, Aubusson, Felletin, sont au premier rang de ces villes. Mais, en dehors de ces grands centres de production, on pourrait nommer une quantité d’autres cités comme Amiens, Blois, Bourges, Cambrai, Gisors, Limoges, Marseille, Montpellier, Tours, Nancy, Troyes, Valenciennes, etc., qui virent, au xive et au xve siècle et même au xvie et au xvne siècle, des ateliers s’installer dans leurs murs, y fabriquer des tentures souvent de très haut prix, puis se disperser et disparaître pour aller se reconstituer autre part.
Cette industrie, en effet, qui nous paraît, par sa nature même, encombrante et forcément sédentaire, est, au contraire, une de celles qui se déplacent avec le plus de facilité. Les tribus nomades du désert en fournissent la preuve. Au Moyen Age, le prince qui avait à ses gages des tapissiers attitrés, travaillant exclusivement pour lui, les emmenait avec ses autres serviteurs dans ses changements de résidence; et l’on rencontre assez fréquemment dans les anciens comptes des mentions de dépenses affectées à ces déplacements. En outre, quand un seigneur, un prélat, un riche bourgeois, un abbé, désirait faire tisser pour son château, sa maison, son église, une suite de tapisseries et n’avait point à sa portée d’atelier en état d’exécuter sa commande, il appelait à lui quelque artisan du dehors, et celui-ci, chargeant son matériel à dos de mulet ou sur des chariots, allait s’installer dans le manoir, l’abbaye ou la ville du personnage qui réclamait son concours.
C’est ainsi que nous rencontrons en 1413, dans le Béarn, deux haute-liciers étrangers, Julien Barthélémy et Jean de Noyon, occupés par la reine de Navarre, et en 1430, à
Avignon, Jean Hosemant (sans doute Haussmann), tapissier de Tournai, à qui l’archevêque de Narbonne, camérier du pape, confiait l’exécution d’une chambre de tapisserie. Ces habitudes un peu vagabondes se continuèrent jusqu’au xvne siècle. Des documents récemment mis au jour nous montrent que le duc d’Epernon, à Cadillac, dans son gouvernement de Guyenne, ne procédait pas d’une autre façon, et nous savons qu’à deux reprises différentes, Henri IV d’abord et après lui Louis XIV firent venir de Flandre des ateliers complets, pour infuser un sang nouveau à la fabrication parisienne, que l’étroitesse de sa réglementation avait rendue agonisante.
Mais, même dans les villes qui demeurèrent pendant toute une suite de siècles en possession d’ateliers justement réputés, il est assez difficile de déterminer quels furent les auteurs des beaux ouvrages qui, bravant les outrages du temps et des hommes, sont parvenus jusqu’à nous. Grâce à X Inventaire de Charles V, dressé en 1380 et publié par M. Jules Labarte1, nous avons la liste à peu près complète des tapisseries que possédait ce prince fastueux. Ce document extrêmement curieux, qui renferme tout un chapitre intitulé : « Tappiz à ymages », énumère un nombre considérable de « suites » représentant des sujets sacrés et profanes. Dans cette longue liste, qui serait digne d’être recopiée intégralement, la Passion de Notre-Seigneur , la Vie de saint Denis, celle de saint Théséus, les Sept Sciences de saint Augustin, les Faits et Batailles de Judas Macaheus, etc. , alternent avec les Douze Mois de Van, la Fontaine de Jouvence, la tenture des Dames qui chassent et volent, les Ages des gens, X Histoire de Gode froid de Bouillon, etc. Nous savons, en outre, que la majeure partie de ces magnifiques ouvrages avait été fournie au roi par deux tapissiers parisiens, dont les historiens ont retrouvé les noms et célébré
1. Inventaire du mobilier de Charles V, roi de France , Imprimerie nationale, 1879.
Fragment de Y Apocalypse, tapisserie de haute lice du \iv° siècle.
CATHÉDRALE D’ANGERS
les mérites, par Jacques Dourdin et Nicolas Bataille. Mais il nous est impossible de savoir si ces deux chefs de maison, devenus, grâce à ces fournitures, presque célèbres, mirent la main à ces belles tapisseries, si au contraire ces tentures furent tissées simplement sous leur direction et dans leurs ateliers, ou s’ils les firent fabriquer au dehors et même par des artisans étrangers à leur ville.
Les livraisons nombreuses que Dourdin fit en 1403 à la duchesse de Bourgogne, pour les couches de la comtesse de Rethel, sa belle-fille, comprennent, en effet, une quantité de tissus variés qui ne peuvent avoir été confectionnés dans un seul établissement. La provenance exotique de certaines de ces étoffes est même indiquée dans son Compte. On y trouve notamment des soieries italiennes, des serges de Bruxelles et plusieurs tapisseries de fil d’Arras. On en peut conclure que Dourdin était plutôt un marchand qu’un producteur. Il est à croire que Nicolas Bataille se trouvait dans le même cas, et ce qui donne à cette opinion une consistance particulière, c’est que, tous deux, ils étaient non seulement les fournisseurs attitrés du roi de France et de la cour de Bourgogne, mais encore des plus hauts personnages de leur temps, et notamment des ducs d’Anjou, de Berry et d’Orléans.
M. Champollion-Figeac, dans un de ses intéressants ouvrages1, nous fournit la liste des tentures qui, en 1403, ornaient les appartements de l’hôtel habité à Paris par les ducs d’Orléans. M. Jules Guiffrey, dans une étude sur Nicolas Bataille2, a établi que c’est à ce fameux tapissier que Louis d’Anjou commanda la célèbre tapisserie de YApocalypse que possède encore la cathédrale d’Angers (voir fig. 51) et qui passe avec raison pour un des chefs-d’œuvre de ce temps. Nous savons, enfin, que Jacques Dourdin livra à Isabeau de Bavière toute une collection de suites
1. Voir Louis et Charles , ducs d’Orléans , lre partie, p. 248 et suiv.