‹ La tapisserieChapitre 27 sur 39 · Voir Nicolas Bataille , tapissier parisien · texte numérisé non relu

Voir Nicolas Bataille , tapissier parisien

magnifiques représentant Y Histoire de Charlemagne, la Destruction de Troie, Y Histoire de Dourdon, etc. Une pareille quantité de tapisseries, aussi précieuses, aussi longues à tisser, peut -elle avoir été fabriquée dans deux ateliers ? Gela semble peu probable.

Ce qui augmente encore l’indécision, c’est qu’aucun de ces beaux tissus ne porte de marque, de signe, d’indice capables de faire connaître son lieu de provenance. Il faut, en effet, attendre les années 1538 et 1544 pour que les maîtres tapissiers se voient imposer, par une suite de règlements , l’obligation de tisser dans les bordures de leurs pièces les armoiries de leurs villes ainsi que leurs monogrammes. Parfois, il est vrai, certains donateurs ou certains fabricants avaient pris soin de constater par des inscriptions détaillées l’origine de ces beaux ouvrages. C’est ainsi qu’on relevait, sur une tapisserie que le chanoine Toussaint Prieur offrit en 1402 à la cathédrale de Tournai, cette inscription curieuse :

Ces draps furent faicts et achevés En Arras par Pierot Frévès,

L’an mil quatre cent deux,

En décembre, mois gracieux.

Veuillez à Dieu tous saints prier Pour l’àme de Toussaint Prier.

Mais de pareilles mentions constituaient un fait exceptionnel, et, pour la généralité des tentures antérieures au xvie siècle, il faut bien reconnaître que les attributions reposent uniquement sur des conjectures.

Ajoutons que de très curieux documents, dont nous avons pu prendre connaissance aux archives d’Audenarde et à la Bibliothèque royale de Bruxelles, — documents relatifs aux troubles que la Réforme provoqua dans les Pays-Bas, — il résulte que, même au xvie siècle, les plus belles tapisseries étaient tissées dans des ateliers ignorés, par des artisans très modestes. Chaque semaine ces artisans, qui logeaient

loi

le plus souvent dans les faubourgs, parfois même dans d’humbles villages des environs, venaient toucher des acomptes chez d’autres tapissiers, ceux-là véritables entrepreneurs qui fournissaient, en même temps que les commandes, les modèles et les « étoffes », c’est-à-dire les fils de chaîne, les laines teintes et tout le matériel nécessaire. Ces allées et venues provoquées par ce travail à façon occasionnaient un mouvement si considérable, que les jours de paye on était obligé de tenir les portes de la ville ouvertes beaucoup plus longtemps qu’à l’ordinaire. Est-il téméraire de supposer que ce qui était d’un usage général à Audenarde, à Bruxelles, à Tournai, se passait également à Arras et à Paris?

Bien mieux, il arrivait souvent que les modèles, les patrons, comme on disait alors, étaient livrés aux tapissiers par ceux-là mêmes qui leur donnaient la commande. En 1516 le Magistrat de Lyon, voulant orner son hôtel de ville de tapisseries, députait un de ses bourgeois, Jean Laurideau, mercier de sa profession, avec mission de porter à Audenarde le modèle d’une tenture de 61 aunes et d’en négocier l’exécution. Vers le même temps Léon X expédiait à Pierre Van Aelst, de Bruxelles, les cartons de Raphaël représentant la suite merveilleuse connue sous le nom des Actes des apôtres. En 1532 François Ier envoyait Le Primatice à Bruxelles pour porter un « petit patron » de la tenture de Scipion V Africain, et rapporter le « grand patron » de cette même tenture, qui venait d’être achevée. Pierre Van Aelst ne mit que quatre années pour traduire en tapisserie, avec une maîtrise et une finesse re marquables, la série des Actes des apôtres, presque aussi considérable que Y Histoire du roi à laquelle les Gobelins, au siècle suivant, consacrèrent dix années, et qui de nos jours ne pourrait être achevée, par ces mêmes ateliers, en moins de quarante ans. Est-il croyable que Van Aelst ait pu seul, et sans collaboration, mener à bien une pareille tâche dans un temps si court ?

Enfin il ne faut pas oublier que pendant plus de cinq siècles les principales manufactures de tapisserie ne cessèrent pas, pour ainsi dire, de se copier les unes les autres. Dès qu’un modèle avait réussi, on était à peu près certain de le voir reproduit par les ateliers des autres villes. C’est ainsi que les cartons de Raphaël dont nous parlions à l’ins-

Fig. 52. — Fragment de la tapisserie de Saint-Gréréon de Cologne.

tant furent tissés à nouveau en Angleterre et en France, que les Belles Chasses du duc de Guise , exécutées au xvie siècle à Bruxelles, furent remontées au xvne sur les métiers desGobelins, et que dans X Inventaire du cardinal de Mazarin nous relevons la description d’une « tenture de tapisserie, fabrique d’Audenarde, patron d’Amiens, représentant un paysage et des oiseaux, » etc.

On s’explique mieux, après ces quelques observations, comment les débuts de cet art si délicat et si charmant présentent des obscurités en quelque sorte fatales, et ces détails font mieux comprendre la difficulté que l’historien éprouve à démêler le passé compliqué et forcément mal connu d’une profession dont la pratique est restée mystérieuse, en dépit de la passion que les écrivains spéciaux ont apportée dans leurs recherches.

On nous pardonnera donc de glisser rapidement sur les ouvrages antérieurs au xive siècle, dont l’histoire et la nature même sont quelque peu sujettes à caution. Nous nous bornerons à rappeler que saint Angelme, évêque d’Auxerre, fit exécuter en 840 plusieurs tapis pour son église; que vers 985 Robert III, abbé de Saint-Florent de Saumur, commanda un grand nombre de garnitures de sièges et de tentures historiées, destinées à son abbaye; qu’au xie siècle on signale à Poitiers une manufacture de tapisseries dont les produits semblaient alors « admirables » ; et que vers le même temps Jervin, abbé de Saint- Ricquier, faisait tisser des tentures appelées à orner son monastère.

Au siècle suivant, nous signalerons le grand travail de décoration entrepris par Mathieu de Loudun, abbé de Saint- Florent, à Saumur (1133), qui enrichit le chœur de son église de tentures représentant les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, et la nef de panneaux où des animaux féroces étaient figurés. Vers la même époque on trouve la fabrique de Limoges mentionnée dans le roman d ' Erec et Énide. On attribue également au xne siècle la tenture conservée autrefois à l’abbaye de Murbach, en Alsace, représentant l’empereur dotant les abbés de ce monastère de privilèges importants, et qu’un inventaire du xve siècle déclarait très ancienne et de très grand prix; les tapisseries du dôme de Halberstadt, dont le caractère décoratif est si magistral, et qui comportaient deux parties mesurant chacune 14 mètres de long; enfin la tapisserie de Saint -Géréon de Cologne

(fig. 52), dont les fragments, dépecés par le chanoine Bock, ont été acquis par le musée de Lyon, le musée de Nuremberg et le South Kensington, et que M. Darcel déclare 1 ne pouvoir être postérieures à l’année 1200, etc. Ces différents ouvrages et nombre d’autres moins fameux que nous pourrions citer, s’ils ne suffisent pas à jeter une lumière bien vive sur l’histoire de la tapisserie en ses commencements, suffisent du moins à prouver que la haute lice, connue des Egyptiens, des Perses, pratiquée couramment en Grèce et à Rome, n’a jamais cessé d’être en honneur depuis l’occupation romaine dans la partie occidentale de l’Europe , et qu’elle n’a pas, comme certains auteurs le pensent, été réinventée après 1250, ou importée de nouveau chez nous à cette époque, par des Croisés revenant de leurs lointaines expéditions.

Avec le xme siècle le vocabulaire de l’ameublement s’enrichit d’une foule de termes qui attestent le rôle important que les tissus de prix vont jouer désormais dans l’ornementation intérieure. Les tentes ou tentures d’appartement, les courtines ou rideaux de lit, de fenêtres et portières, les poeles ou dais, les banquiers servant à couvrir les sièges et les dosserets, à orner leurs dossiers, les tapis de pied, de lit, etc., abondent dans les récits et les inventaires.

Ce que les textes de ce temps nous apprennent aussi, ce sont les sujets représentés de préférence par ces curieuses tentures. L’Ancien et le Nouveau Testament tiennent naturellement le premier rang, mais l’Histoire Ancienne et même la Mythologie commencent à se manifester dans ces beaux ouvrages, et correspondent au mouvement littéraire qui se produit alors. Les renseignements sur les lieux de production et sur les producteurs demeurent, toutefois, insuffisants. L’abondance même des informations incomplètes ou contradictoires, la multiplicité des termes nouveaux sous

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