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Les Tapisseries françaises, notes cl' un curieux, p

qu’au xive et au xve siècle, la fabrication de Paris tenait en échec les fabriques d’Arras. Les acquisitions faites à Paris sont plus fréquentes, et les prix plus élevés qu’à Arras. C’est ainsi que dans un espace de cinquante-huit ans (1375-1402) l, Philippe le Hardi, Jean sans Peur et Philippe le Bon achetèrent 65 tentures à Paris et 43 à Arras. La réputation d’Arras est si bien établie, ajoute M. Boyer de Sainte-Suzanne, que nous avons cru tout d’abord qu’il s’agissait de tapisseries d’Arras achetées par l’intermédiaire de marchands de Paris, bien que ce fût peu logique, attendu que le duc de Bourgogne avait intérêt à acheter directement à ses sujets à Arras. Mais tout doute est levé par un extrait du compte de Pierre de Beaulmetz, le fournisseur des ducs, qui prouve que sa tenture, bien que de fil d’Arras, a été tissée par lui à Paris, et que la pièce est mesurée à l’aune de Paris. »

En 1403, quand la comtesse de Rethel, belle-fille du duc de Bourgogne, fut à la veille de faire ses couches, sa bellemère, Marguerite de Flandre, femme de Philippe le Hardi, voulut, par affection pour elle, se charger de tout l’ameublement et de toutes les fournitures que nécessitait l’heureux événement si vivement attendu. Or, ce n’est point à un tapissier de Bruxelles, ce n’est pas à un maître d’Arras, que s’adressa la princesse; c’est au fameux Jacques Dourdin, dont on a retrouvé le mémoire de fourniture.

Ce qu’étaient les beaux tissus livrés par ces tapissiers renommés, nous le savons exactement grâce à quelques spécimens d’un prix inestimable, datant de cette époque même, et aussi par les Comptes et les Inventaires très nombreux et très détaillés du xive siècle qui nous ont été conservés. Le plus important, de beaucoup, des spécimens dont nous entendons parler, c’est la fameuse tenture de Y Apocalypse d’Angers

1. M. B. de Sainte-Suzanne écrit : « un espace de vingt-huit ans ». Il y a là certainement une erreur de plume.

(voir fig. 51), exécutée par Nicolas Bataille d’après les cartons de Jean de Bruges, peintre ordinaire de Charles Y,

Fig. 55. — Saint Martin recueillant le sang de saint Maurice, tapisserie française du xve siècle.

CATHÉDRALE D’ANGERS

et au sujet de laquelle les registres de la trésorerie du duc d’Anjou abondent en détails du plus haut intérêt.

Une monographie très savante de M. L. de Farcy, dans

laquelle cette belle tenture se trouve étudiée avec tout le soin qu’elle mérite, et à laquelle nous renvoyons le lecteur, nous dispensera d’une description détaillée. Nous nous bornerons à rappeler qu’à l’origine, la suite complète se composait de six pièces1 et que chaque panneau, d’une longueur approximative de vingt-quatre mètres, comprenait quinze sujets. Notre figure 51, qui donne la représentation d’un des premiers sujets, fera juger de la façon dont sont comprises ces belles décorations religieuses.

Il ressort en outre des Comptes du duc d’ Anjou que Nicolas Bataille livra trois pièces de cette magnifique tenture en deux années, et que chaque frise, comportant quinze sujets, était payée 1,000 livres. On est vraiment stupéfié de voir avec quelle rapidité, en ces temps lointains, les tapissiers, n’ayant pourtant à leur disposition que des moyens restreints, arrivaient à mener à bien les ouvrages les plus considérables.

Le second spécimen, qui appartient actuellement aux Gobelins, auxquels il a été offert par M. Léon y Escosura, s’il ne comporte pas la même importance, n’en offre pas moins, lui aussi, un très réel intérêt. L’ordonnance en est ingénieuse; les figures en sont dessinées avec soin; la disposition des personnages sur un même plan et se détachant sur un jeu de fond conventionnel, rappelle les beaux manuscrits de l’époque. Tout se réunit pour dater bien exactement cette œuvre précieuse; malheureusement nous ignorons non seulement le nom de son auteur, mais si elle a été fabriquée à Arras ou à Paris.

Quant aux documents qui, nous l’avons dit, jettent une lumière assez vive sur la production parisienne au xive siècle, outre les Comptes de Louis d’ Anjou mentionnés plus haut, nous pouvons citer les Comptes de V argenterie des rois de France , qui relatent de nombreuses commandes;

Y Inventaire de la reine Clémence de Hongrie, veuve de Louis le Hutin, où l’on trouve la mention de tentures de

chambres figurant des sujets de chasse ; X Exécution du testament de la reine Jelianne d’Évreux, où l’on compte, entre autres tapisseries, vingt et une tentures de l’ouvrage d’Arras et de celui de Paris; les Comptes des ducs de Bourgogne, attestant que dans une période de douze années Jacques Dourdin fournit à Philippe le Hardi une quinzaine de tentures représentant Y Histoire de Marimet, la Conquête du royaume de Frise par Aubri le Bourguignon, les Adieux de Gérard de Frise à sa mère et à sa sœur, la Bataille entre l’empereur de Grèce et le roi de Frise, Y Histoire de la conquête de Babylone par Alexandre le Grand, les Souhaits d’amour, la Mort de la Vierge, etc. Enfin il ne faut pas oublier le célèbre Inventaire de Charles V dressé en 1380 , dont nous avons parlé dans notre précédent chapitre, et qui dépasse en somptuosité tout ce qu'on peut imaginer.

On pourrait croire que Charles VI, entrant en possession de cette collection merveilleuse de tapisseries hors ligne, se trouva satisfait déposséder un pareil trésor, et renonça à l’augmenter par des acquisitions nouvelles. Il n’en fut rien. Ce jeune prince, s’il ne montrait pas le goût délicat, raffiné, du roi son père et de ses oncles les ducs d’Anjou, de Berry et de Bourgogne, pour les œuvres d’art, du moins aimait comme eux la magnificence. De 1387 à 1400, il acheta à Nicolas Bataille plus de 250 pièces de tapisserie, et, parmi les suites qu’il demanda à son tapissier préféré, il en est une qui surtout mérite de n’être pas passée sous silence. C’est celle qui devait perpétuer le souvenir des tournois et des réjouissances qui avaient eu lieu à Saint- Denis, en 1389, pour célébrer la réception du roi et de son cousin Louis II d’Anjou dans l’ordre de la Chevalerie.

Une autre œuvre de ce même temps tout aussi considérable, et dont il nous faut dire également quelques mots, c’est la pièce gigantesque représentant la Bataille de Bose becque. Exécutée en moins de quatre années par Michel

Bernard d’Arras, elle fut payée par le duc de Bourgogne 2,600 francs d’or, et couvrait environ 285 mètres carrés. « On conçoit, écrit M. Guiffrey1, de quel poids devait être cette énorme pièce et quelles difficultés pour la transporter. » Aussi quinze ans à peine après son exécution, son possesseur Philippe le Hardi se vit-il forcé de la faire diviser en trois morceaux, et plus tard on coupa encore en deux chacune de ces trois parties. Cette dernière mutilation est postérieure à la mort de Philippe (1404). Ajoutons que l’inventaire qui fut dressé lors du décès de ce prince nous fournit la liste de plus de deux cents tentures de haute lice de premier mérite, et ce fonds précieux suffirait à lui seul à démontrer l’étonnante prospérité des ateliers d’Arras et de Paris, alors même que les inventaires royaux, ceux des ducs d’Anjou, de Berry et d’Orléans, ne viendraient pas attester la stupéfiante fécondité et la rapidité prodigieuse d’exécution de ces manufactures , qu’on est tenté de considérer cependant comme bien primitives.

Ce fut vers ce temps-là que la tapisserie parisienne cessa de produire. On sait quels troubles politiques signalèrent la démence de Charles VI, et les innombrables vicissitudes au milieu desquelles s’acheva le règne de ce prince infortuné. Celui de son successeur, obligé de reconquérir son royaume, ne fut guère plus favorable aux industries de luxe. « Pendant tout le règne de Charles VI, écrit M. Guiffrey2, nous n’avons pas rencontré un seul artisan de Paris bien authentiquement auteur d’une tapisserie de haute lice. Les désastres de toute nature qui accablent alors notre pays expliquent suffisamment cette pénurie. Nos habiles hauteliceurs avaient dû chercher dans des pays étrangers des travaux et des moyens d’existence. » Ace moment, en effet, Paris découragé par l’incertitude des événements, épuisé

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