Gazette des beaux-arts , 1877, t. II, p
lesquels on désigne les étoffes historiées, au lieu d’éclaircir la question, l’obscurcissent et la compliquent. Comme le dit fort bien M. Muntz1 : « En thèse générale, on a de la peine, pour le xme siècle, à distinguer les broderies, les brocarts, les velours, des tapisseries proprement dites » ; et l’on est forcé de reconnaître, avec M. Francisque Michel2, que « si l’on voulait distinguer l’œuvre du métier de celle du peintre à l’aiguille, on trouverait peut-être des obstacles insurmontables à établir une pareille distinction ».
2. Recherches sur les étoffes de soie , d’or et d'argent , t. II, p. 383.
Fig. 53. — Le. Baptême du Christ, tapisserie flamande. (xve siècle.)
LA TAPISSERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE PARIS ET ARRAS
A partir du xive siècle nous perçons progressivement le mystère qui, jusqu’alors, a entouré cette belle et artistique industrie, et l’on voit les grandes lignes de son histoire se dégager d’une façon sinon très nette, du moins plus précise. Ce n’est pas toutefois que, pendant la première moitié de ce siècle, les documents se fassent beaucoup plus abondants. « Quelques noms de tapissiers, quelques sujets de tentures, voilà tout ce qu’un travail considérable de recherches dans les archives a produit jusqu’à ce jour, et il est peu probable que beaucoup de faits nouveaux s’ajoutent désormais à la récolte obtenue1. » Nous sommes, par conséquent, encore réduits à la portion congrue; mais la production qui se concentre dans deux grandes villes et qui, pendant un siècle et demi, va se résumer dans la lutte industrielle de deux centres principaux, prend un caractère plus décidé et revêt des allures moins incertaines. Paris et Arras, en effet, conserveront pendant tout le xive et la première moitié du xve siècle une suprématie évidente et justifiée.
De ces deux groupes de fabrication, le second est demeuré de beaucoup le plus célèbre, sans qu’on puisse expliquer d’une façon bien plausible les raisons qui ont décidé de ce surcroît d’illustration. Le nom d’Arras, en Italie et en Angleterre , a été pendant longtemps le synonyme de belle et riche tapisserie, — privilège dont les Gobelins ont
hérité depuis un siècle. En outre, certains écrivains locaux, et non des moindres, ont apporté une sorte de patriotique jalousie à exalter la production artésienne et flamande, aux dépens de la fabrication parisienne, sans se souvenir qu’à cette époque, si Paris était la capitale du Domaine royal, la Flandre et l’Artois relevaient de la Couronne de France. Nous éviterons, pour notre part, de passionner inutilement le débat. Nous reconnaîtrons sans hésitation que la fabrication d’Arras justifia amplement sa grande renommée, et nous ajouterons qu’elle dut en partie son étonnante prospérité à la protection éclairée des princes qui gouvernèrent cette riche province.
Au premier rang de ces protecteurs , il faut chronologiquement placer la comtesse Mahaut d’Artois, fille de Robert II, qui, mariée dès 1291 avec le comte de Bourgogne Othon IV, occupa une situation politique considérable, dans laquelle elle sut, du reste, faire preuve de qualités éminentes. Jusqu’à sa mort, advenue en 1327, Mahaut s’appliqua à aider à la fortune de ses sujets, en développant les industries capables de prospérer dans ses Etats. Les tapissiers, naturellement, eurent une large part à ses encouragements, et, grâce aux recherches de M. le chanoine Dehaisne et du regretté M. Pinchart, on a pu retrouver de nombreuses commandes faites par cette intelligente princesse aux tapissiers d’Arras.
Après la mort de Mahaut, Jeanne Ire et Jeanne II continuèrent d’assurer leur protection aux tapissiers artésiens; et quand le mariage de Marguerite d’Artois avec Louis de Male eut amené la réunion de l’Artois au comté de Flandre, quand, plus tard, la fille de Louis de Male eut fait entrer cette province, avec la Flandre et le Nivernais, dans le domaine de la maison de Bourgogne, cette bienveillance ne s’attiédit pas, et, à l’exemple du duc souverain, tous les grands personnages de la Cour favorisèrent les tapissiers d’Arras d’importantes commandes.
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On connaît les noms de quelques-uns de ces artistes privilégiés. Nous citerons notamment, au xive siècle, Jehan de Jaudoigne (1374); Vincent Boursette (1375); Jean Lamoury(1376); Jehan Gosset ou Gosset, valet de chambre
Fig. 54. — La Délivrance de saint Pierre , tapisserie française da xiv° siècle
MUSÉE DE CLUNY
et tapissier du duc (1383-1405) ; Jean ou Jacquemard Davion (1384-1406), Hugues ou Huart Walois (1384-1408) ; Michel Bernart (1385-1391); Pierre le Conte (1386); Jehan des Croisettes (1389); Philippe Englentier (1390-1401); Philippe de Yingne (1390); André de Monchi (1391); Colart
d’Anchy ou d’Inchy (1398), etc. Pendant toute cette glorieuse période, les ducs de Bourgogne, à la fois magnifiques et généreux, aidèrent à rendre européenne la réputation des tapissiers artésiens, en envoyant en cadeau aux princes les plus illustres de ces magnifiques « draps d’Arras » dont ils tiraient vanité. Après la bataille de Nicopolis (1390), Philippe le Hardi paya une partie de la rançon du comte de Nevers et des seigneurs français prisonniers deBajazet, en tapisseries de haute lice représentant Y Histoire cl’ Alexandre .
Si l’on est curieux de savoir quels ouvrages sortaient des ateliers de ces artisans d’élite, les Archives du département du Nord et celles du royaume de Belgique nous fourniront un certain nombre de mentions dignes d’être retenues. Iluart ou Hugues Walois tissait des Bergeries « ouvrées à brebis » ; Jean ou Jacquemard Davion, des Pastorales, des Bosquets à personnages lançant des rinceaux. Jean Cosset donnait la préférence aux scènes historiques. Ses métiers tissèrent Y Histoire de Froimont de Bordiaux, Y Histoire de Guillaume d’Orange, Y Histoire de saint Georges, Y Histoire des vices et des vertus, le Couronnement de Notre-Dame, le Roman de la rose, Y Histoire du roi de France et de ses douze pairs. A Pierre le Conte on doit attribuer Y Histoire du roi Pharaon et delà nation de Moïse ; à André de Monchi, Y Histoire de Perceval le Gallois, Y Histoire d’ Amis etAmiles, Y Histoire de Déduit et de Plaisance, ainsi qu’ils sont en gibier, etc.
L’admirable réussite de ces ateliers de tapisserie n’est pas, au surplus, pour nous surprendre. Les pays flamand et wallon étaient supérieurement préparés à la mise en œuvre de ces beaux tissus, par la longue pratique de la lilature et du tissage. Aussi l’exemple d’Arras ne manquat-il pas d’imitateurs. Dès 1340 Bruxelles possédait une Communauté de tapissiers. En 1352 nous rencontrons des ateliers de haute lice établis à Tournai. Nous en voyons apparaître en 1364 à Valenciennes, et quelques années plus tard à Lille et à Douai. Mais ces différents lieux de pro-
duction étaient alors éclipsés par les ateliers d’Arras et par ceux de Paris, dont l’histoire — bien qu’elle ait été à peu près ignorée jusqu’en ces temps derniers, et passée sous silence par la plupart des écrivains spéciaux — n’en est pas moins extrêmement glorieuse.
Les Registres de la taille dressés en 1292 signalent, en effet, 24 maîtres tapissiers établis dans la capitale; ceux de 1313 en comptent 27, parmi lesquels un certain nombre jouissaient d’une réputation méritée. Tels étaient Eustache de Reims, Jean de Paris, Nicolas de Chesle, Jean Le Petit, et surtout Denise, demeurant rue de la Verrerie, qui portait le titre de tapissier du roi. Durant les années suivantes, nous relevons les noms de Jehan ou Jehannot de Saint-Denis, également tapissier du roi (1316); d’Amaury de Goire, tapissier du duc de Normandie (1348); de Philippe Doger, tapissier du roi et du Dauphin, qui travailla aussi pour Louis de Bourbon et pour le comte d’Etampes (1352); de Clément Maçon, tapissier du roi et de la reine (1352); de Pierre de Beaulmetz, valet de chambre et tapissier du duc de Bourgogne, auteur d’un chiffre considérable de tapisseries appréciées (1384); enfin ceux de Colin, Colas ou Nicolas Bataille, et Jacques ou Jacquet Dourdin (1385), tous les deux illustres parmi leurs pairs et jouissant d’une renommée européenne.
Et en effet, si les tapissiers d’Arras étaient appréciés par la haute clientèle de ce temps, il faut bien reconnaître que ceux de Paris n’étaient pas moins goûtés. Les princes bourguignons eux-mêmes, bien qu’ils eussent un intérêt indiscutable à favoriser leurs sujets de commandes importantes, étaient forcés, pour les ouvrages de grand luxe et d’un caractère artistique très relevé , de s’adresser aux tapissiers parisiens. « Il résulte de l’examen des comptes des ducs de Bourgogne, écrit M. Boyer de Sainte- Suzanne *,