MUSÉE D’ORLÉANS
donner une grande part d’attention aux arts somptuaires, cependant les tapissiers artésiens reçurent de lui d’importantes commandes ; et, se souvenant de sa rançon payée en tapisserie, après la bataille de Nicopolis, ce prince sut se concilier, par de beaux ouvrages intelligemment distribués, la bienveillance des Anglais, qui, lors de la révolte des Liégeois, lui prêtèrent main-forte. Cette insurrection noyée dans le sang, Jean sans Peur voulut en consacrer le souvenir, et il commanda à Bifflard Flaymal, d’Arras,
une tapisserie analogue à celle que son père avait fait exécuter après la bataille de Rosebecque, et qui ne comptait pas moins de trente mètres de long.
Mais ce fut surtout sous le gouvernement de Philippe le Bon, que la fabrication artésienne devint florissante. A ce moment le nombre des maîtres s’éleva à près de cent. Les compositions qu’on voit le plus souvent reparaître sur leurs métiers surchargés de commandes, sont Y Histoire de l’Eglise, les Sept Joies de la Vierge Marie, la Passion, le Jugement dernier, Y Assomption, le Couronnement, Y Adoration des Mages, et, parmi les sujets profanes, Y Histoire de César, la Justice de Trajan, Y Histoire d’ Herkenbald , Y Histoire cl' Alexandre, la Condamnation de Souper et Banquet, etY Histoire de Clovis. Cette dernière suite, un des monuments les plus curieux de la tapisserie artésienne, nous a été conservée. Commandée par Philippe le Bon, exécutée pour son compte et comprise dans le mobilier d’apparat de la maison de Bourgogne, elle passa successivement entre les mains de Charles le Téméraire, de sa fille Marie de Bourgogne, de Philippe le Beau, et finalement de Charles-Quint, dans les bagages duquel elle fut trouvée après la levée du siège de Metz. Attribuée comme butin de guerre au duc François de Guise, elle fut offerte par le cardinal de Lorraine à la cathédrale de Reims, qui la possède encore.
De ces admirables tapisseries il convient de rapprocher les neuf pièces qu'on admire au musée de Berne, et qui représentent Y Adoration des Mages, la Justice de Trajan, etc. Elles garnissaient àGranson, si l’on en croit les historiens, la tente de Charles le Téméraire. Onprétend également que c’est du désastre dans lequel ce prince perdit la vie que proviennent les sept tapisseries conservées au musée archéologique de Nancy. Ces précieux ouvrages forment deux séries distinctes. Sur cinq d’entre ces pièces est figurée la Condamnation de Souper et Banquet, et sur les deux autres Y Histoire cl’ Assuérus et cl’ Esther. Ces divers morceaux, en
admettant même qu’ils n’aient pas l’origine qu’on leur attribue, permettent de juger de la magnificence et surtout de la complication des tapisseries au xve siècle.
Dans la plupart de ces compositions épisodiques ou romanesques, les artistes remplacent par une abondance débordante les habitudes plus synthétiques de la période
Fig. 57. — Le Roi Charles VII, tapisserie française. (xve siècle.)
précédente. On dirait que les peintres des cartons et les tapissiers qui les interprètent, cherchent à éblouir le spectateur par la multiplicité des figures et la quantité des accessoires. L’entassement des personnages, la confusion des scènes qui s’enchevêtrent, défient toute description, et ce qui ajoute pour nous à l’intérêt de ces représentations, c’est le profond dédain de recherches archéologiques dont
elles témoignent. Saints personnages, patriarches bibliques, prêtres hébreux, héros anciens, princes ou combattants, portent le costume du temps et sont vêtus à la mode du xve siècle. La richesse des ajustements, traduite en un tissu d’une finesse incomparable, ajoute encore à la magnificence de ces tableaux surchargés et compliqués à l’excès. La soie teinte de cent couleurs rehausse les tonalités un peu sourdes de la laine, et les fils d’or et d’argent, maniés avec une habileté qui ne sera pas surpassée par la suite, viennent compléter la richesse de ces ouvrages merveilleux.
On comprend le légitime orgueil que les princes bourguignons tiraient de l’étalage de ces trésors. Il faut lire dans le vieux chroniqueur Jacques du Clerq la description des tapisseries, dont Philippe le Bon fit décorer en 1461 l’hôtel d’Artois à Paris, pour l’Entrée solennelle de Louis XI; il faut parcourir la liste des panneaux que Charles le Téméraire fit tendre dans la salle du banquet lors de son mariage avec Marguerite d’York (1468); il faut se souvenir que cinq ans plus tard ce même prince offusqua, par l’excès de son opulence, l’Empereur, dont il attendait le titre de roi, au point que celui-ci, humilié, rompit brusquement l’entrevue ; il faut se rappeler toutes ces choses, pour se rendre compte du rôle que jouaient dans les relations princières ces admirables tissus.
On a dit que le xve siècle fut l’âge d’or de la tapisserie. Cela est vrai surtout pour la tapisserie d’Arras; car, indépendamment de ces grands et superbes ouvrages qu’on pourrait qualifier d’héroïques, réservés aux princes, les ateliers ne cessèrent de produire pour les particuliers une quantité de suites plus modestes, destinées aux seigneurs de moindre importance et même aux bourgeois. A un moment cette dernière production devint si considérable qu’un certain nombre d’auteurs, et notamment Henri Baude, dontM. Jules Quicherat a réédité les œuvres, composèrent de courtes poésies chargées d’inspirer les maîtres d’Arras
et d’être traduites par eux en tapisserie. Un détail fera juger, au surplus, de l’abondance des tentures à cette époque. Lors des cérémonies publiques, des Entrées solennelles, des grandes fêtes religieuses, les rues en étaient entièrement tendues. Monstrelet1 raconte que le 9 janvier 1430, lorsque pour la première fois Philippe le Bon mena sa femme Isabelle de Portugal à Bruges, les rues étaient encourtinées de tapis et de riches draps de haute lice. La Chronique de Tournai, à l’année 1453, parlant de la visite que le duc fit en sa ville de Gand, écrit que « les rues esqueles ilpassoit estoient tendues de tappis et aultres draps de ung et aultre lèz de icelles sur œuvre de carpenterie ».
Hélas ! ce beau temps ne devait guère durer. Arras, qui avait empli le monde de sa renommée, Arras qui avait donné son nom aux Arrazzi, vit en 1477 ses remparts pris d’assaut par les troupes victorieuses de Louis XI. Ses ateliers furent ruinés du coup, ses maisons démolies, et ses ouvriers, dispersés, allèrent porter en Flandre leur incomparable industrie.