LA MANUFACTURE DE BEAUVAIS
Dès le xve siècle la ville de Beauvais avait acquis une juste célébrité par la fabrication de ses tissus de laine, et notamment de ses serges. En outre, c’était sur son marché que se centralisait le commerce des étoffes de ce genre, manufacturées dans la contrée, et elle était à cause de cela le lieu de résidence d’un Inspecteur des manufactures dont la juridiction s’étendait sur Mouy, Méru, Courcelles, Méry, Vaux, Fretoy, Orvilliers, Halluin, Glatigny, Crèvecœur, Blicourt, Puchy, Piseleu et Senlis. Cette cité était donc merveilleusement préparée pour voir s’installer dans ses murs une fabrique de tapisseries. M. Guiffrey cite un certain Robert Lestelier qui, dès 1519, tissait à Beauvais des tentures historiées. Toutefois c’est seulement en 1664 que cette production prit un caractère définitif et régulier, par l’institution d’une Manufacture royale de tapisserie.
Fondé par Colbert, ce nouvel établissement eut pour premier directeur Louis Hynart, dont la mission devait être d’attirer dans cette partie de la France des tapissiers étrangers, surtout des Flamands, et de former, grâce à la présence de ces artisans expérimentés, une pépinière de jeunes artistes qui se seraient répandus dans tout le Royaume. C’est pourquoi le privilège accordé à Hynart renfermait deux clauses spéciales, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Il lui était accordé un subside pour chacun des ouvriers étrangers qu’il parvenait à retenir chez lui, et un secours était alloué par le roi à tous les apprentis qui entraient à la Manufacture. La fabrication à laquelle Hynart devait donner ses soins consistait en tapisseries
de verdures et bocages . Il pouvait faire également sur commande des tapisseries à personnages, et employer les métiers de haute et basse lice, à son choix.
D’importantes subventions qui lui furent attribuées par Colbert lui permirent d’élever les bâtiments nécessaires et de s’approvisionner des matières indispensables. Les constructions achevées, il obtint pour son établissement le titre de Manufacture royale, et dans les commencements travailla exclusivement pour la Couronne. Les Comptes des Bâtiments mentionnent un certain nombre de tentures « à personnages et bestiaux », sans doute dans le goût de Téniers. Ils parlent également de verdures, de paysages et d’une « Nopce en Picardie », qui furent expédiés à Versailles. Mais l’indiscutable supériorité des Gobelins fit préférer la fabrication parisienne à celle de Beauvais, et à partir de 1680 cette Manufacture travailla plus spécialement pour le commerce.
En 1684, l’administration de Beauvais passa des mains de Louis Hynart en celles de Philippe Behagle, artiste habile et administrateur dévoué, qui, en dépit des événements douloureux traversés alors par notre pays, parvint, avec l’aide de sa famille, à maintenir l’établissement et à lui conserver sa réputation. Employant ses fils à conduire ses métiers, pendant que sa fille dirigeait un atelier où l’on fabriquait de la dentelle, Behagle établit, le premier, à Beauvais, une école publique de dessin, où ses ouvriers purent se perfectionner. En 1694, quand les Gobelins, faute d’argent, durent fermer leurs portes, il offrit à un certain nombre d’artistes une hospitalité généreuse, et empêcha, de la sorte, la dispersion complète de ce personnel d’élite.
Behagle mourut en 1704 ; ses héritiers continuèrent à diriger la Manufacture jusqu’en 1710, où ils abandonnèrent l’entreprise aux frères Filleul, commandités par Gabriel Danse, conseiller, lieutenant du maire de Beauvais. L’administration des frères Filleul fut désastreuse.
Déchus de leur privilège, ils furent remplacés en 1722 par Mérou, dont les débuts, grâce à la reproduction de modèles composés par Oudry, obtinrent un certain succès, mais dont l'administration fut si peu régulière, qu’en 1733 il était non seulement destitué, mais condamné à payer au roi, à titre de restitution, une somme de 90,000 livres.
Les successeurs de Mérou furent Besnier, ancien échevin de la ville de Paris, et le célèbre peintre Oudry, qui depuis quelques années déjà approvisionnait la Manufacture de ses modèles. Cette période de l’existence de Beauvais peut à bon droit, être regardée comme la plus florissante. Oudry réorganisa sur des bases nouvelles l’école de dessin fondée par Behagle. 11 parvint à reconstituer le séminaire des apprentis, qui depuis longtemps ne donnait plus de résultats sérieux. Il renouvela les modèles, réduisit les dimensions des tentures, de façon à les accommoder aux proportions moindres des nouveaux appartements. Enfin il fit fabriquer un nombre considérable de petits meubles, écrans, fauteuils, canapés, etc., qui furent particulièrement goûtés. C’est de ce tetnps que datent les Chasses nouvelles, les Amusements champêtres, les Comédies de Molière, les Fables de La Fontaine, ouvrages qui sont aujourd’hui extrêmement recherchés.
Alors que l’administration de leurs prédécesseurs avait été désastreuse, Oudry et Besnier trouvèrent moyen de faire fortune. Besnier se retira le premier en 1754. Oudry, qui prit alors pour associé A.-C. Charron, mourut l’année suivante, et ce dernier se trouva de la sorte seul à la tête de la Manufacture. Il se conforma aux traditions de l’administration précédente et s’en trouva bien. Grâce à l’intelligente collaboration des peintres Juliart, Joseph du Mons et Casanova, et au concours du célèbre F. Boucher, qui lui fournit quelques modèles, il produisit une quantité de sièges et d’écrans représentant de gracieuses bergeries et d’amusantes pastorales. En 1780, quand il prit sa retraite..
bien que le goût des tapisseries eût commencé à passer, il n’avait pas amoindri sa position, et son successeur
Fig. 8i. — Pastorale, dessinée par Boucher et exécutée à Beauvais.
Menou, homme du métier, précédemment établi à Aubusson, serait sans doute parvenu à maintenir la Manufacture,
sans la crise terrible que traversèrent alors tous nos arts somptuaires.
Ce fut un ancien ouvrier de Beauvais nommé Camousse, fils et petit-fils de tapissiers ayant toujours travaillé à la Manufacture, qui sauva celle-ci d’une déconfiture complète. Il mourut en l’an VIII, et quand, quelques années plus tard, l’établissement passa dans l’administration de la Maison de l’Empereur, le personnel recruté par Huet était assez nombreux et assez expérimenté pour entreprendre, avec les Gobelins, de reconstituer le mobilier des palais et châteaux rendus par le Nouveau Régime à leur destination première. Les Gobelins furent chargés d’exécuter les tentures ; on confia les meubles à Beauvais.
Percier et Fontaine, sur les indications de David, fournirent les modèles. Les compositions galantes et pittoresques, les bergeries, les pastorales , si fort à la mode durant tout le xvme siècle, furent complètement abandonnées. Le genre héroïque seul fleurit. Mars et Bellone avaient chassé l’Amour et les Grâces.
Huet mourut en 1814, laissant pour lui succéder ses deux fils, qui en 1819 furent remplacés par Guillaumot, chef du bureau de la comptabilité dans la Maison du roi. Ce dernier reprit les traditions d’Oudry, et sous son administration Beauvais produisit nombre d’ouvrages recommandables. Il mourut en 1828, son fds obtint son emploi en 1831, après un intérim ridicule du marquis d’Ourches, et reçut de Louis-Philippe de puissants encouragements. Mais l’exécution des commandes royales ne s’effectua pas sans tiraillements. Le payement d’appointements fixes, substitué au travail à la tâche, amena dans la production une perturbation profonde, et Grau de Saint-Vincent, qui remplaça Guillaumot fils, ne put faire exécuter, pendant une assez longue période, qu’une quantité très limitée de pièces de tapisserie.
La révolution de 1848 provoqua la réunion sous une
Fig. 85. — Écran composé par M. Chabal-Dussurgey, exécuté h Beauvais.
même administration des deux Manufactures nationales de tapisseries. M. Badin, peintre distingué, fut nommé directeur avec résidence à Paris. Une commission spéciale, composée d’artistes et de savants, fut chargée d’étudier les réformes à apporter dans l’organisation et le fonctionnement des deux Manufactures. Le coup d’Etat vint mettre lin à ce préambule qui traînait en longueur. Les Gobelins et Beauvais, séparés de nouveau, rentrèrent dans les attributions de la Maison de l’Empereur. M. Badin fut nommé directeur à Beauvais, et M. Lacordaire directeur aux Gobelins. En 1860, la réunion des deux établissements eut lieu une seconde fois, sous l’administration de M. Badin, auquel fut adjoint à Beauvais un inspecteur, remplacé, deux ans après, par un simple agent comptable.
Napoléon III, qui pendant sa présidence avait témoigné à diverses reprises l’intérêt personnel qu’il portait à la Manufacture, donna aux ateliers une assez vive impulsion, en faisant procéder à une nouvelle décoration des palais et châteaux dépendant de la Couronne. Aussi la période impériale fut-elle relativement féconde. Malheureusement la plupart des beaux ouvrages, exécutés d’après les cartons de MM. Chabal-Dussurgey, Diéterle, Badin, Arbant, Desgoffe, Muller, Lambert, Galland, furent détruits dans les incendies des Tuileries, du palais de Saint-Cloud et du Palais-Boyal. En 1870, les travaux se trouvèrent interrompus par l’Invasion, et ne reprirent qu’en 1873. Depuis lors, sous l’intelligente direction de M. Badin fils, la Manufacture, qui compte trente artistes d’un talent éprouvé, n’a pas cessé de produire des ouvrages particulièrement recommandables, et auxquels on ne saurait trouver d’autres défauts que la lenteur avec laquelle ils sont exécutés — bien que les métiers de basse lice soient seuls employés à Beauvais — et leur prix de revient.
FELLETIN ET AUBUSSON
Si les ateliers de haute et basse lice furent extrêmement nombreux au Moyen Age et à l’époque de la Renaissance — trop nombreux même pour que nous essayions d’en retracer l’histoire — et répandus sur toute l’étendue du Royaume, par contre les centres de production qui conservèrent quelque importance au xvne siècle, se trouvent fort réduits, et nous ne voyons guère en France que Felletin et Aubusson dont les produits méritent qu’on leur consacre une rapide étude.
On n’est pas d’accord sur l’époque où furent établis les premiers métiers à Felletin. Quelques écrivains prétendent que Louis de Clermont, fils de Robert, comte de Bourbon, ayant épousé Marguerite, fille de Jean d’Avesnes , comte de Hainaut, et ayant constaté la prospérité que l’industrie de la tapisserie répandait dans les villes de l’Artois et de la Flandre, profita des relations créées par son mariage , pour transporter dans le comté de la Marche , dont il venait d’obtenir la cession de Philippe le Rel, ce métier artistique qui jetait un si vif éclat dans les cités du Nord.
Il est à remarquer, toutefois, et bien qu’on attribue aux ateliers de la Marche l’admirable tapisserie de la Dame à la Licorne , conservée jusqu’en ces années dernières au château de Boussac, et actuellement au musée de Cluny, ainsi qu’une bande représentant Y Adoration des rois mages, appartenant au musée de Lyon; il esta remarquer, disonsnous, qu’aucun texte décisif ne corrobore les suppositions des historiens, et qu’on ne sait rien de bien sérieux sur les tapisseries de Felletin avant le xvie siècle.
Le premier document où l’on rencontre ces tapisseries
en nombre est X Inventaire de la duchesse de Valentinois (1514). Dans cet inventaire, en effet, on relève « vingtdeux pièces de tappicerie de Felletin, à champ de vert brun, avecques le ciel de semblable sorte, le tout à fuellage », et « dix pièces de tappicerie de Felletin à champ doré, à verdure, feullaige etbestes, avec le ciel de mesmes, et une petite pièce de ladite sorte, où il y a à faire trois carreaulx ». On remarque encore, dans ce document, une « chambre, garnye de sept pièces de tappicerie de Felletin, tant grandes que petites, à fuellage ».
De cette profusion de tapisseries, on peut conclure deux choses : la première, c’est que la production de la Marche était à cette époque très active, et que ses ateliers étaient nombreux et bien pourvus; la seconde, c’est que les tissus sortant de ses métiers, bien qu’ils ne représentassent guère que des verdures et bocages , étaient d’une certaine finesse et d’une relative beauté, sans quoi ils n’eussent pas trouvé place dans le luxueux mobilier delà veuve de César Borgia.
A partir du xvie siècle, au demeurant, on rencontre les tapisseries de Felletin en abondance dans nos provinces du Midi et du Centre, où les manufactures de la Marche devaient naturellement chercher leurs débouchés principaux. Dans X Inventaire de messire Pierre Berle (Bordeaux, 1531), dans celui de Pierre Bonafous, conseiller au parlement de Toulouse (1568), dans X Inventaire du château de Lanmarie, habité par Antoine de Sainte-Aulaire (1595), etc., on constate la présence de ces tapisseries. Enfin sous le règne de Henri 111 (1581) la manufacture de Felletin fut frappée de droits fiscaux assez lourds, et, comme le remarque M. Guiffrey1, « le fisc ne songe guère en général à demander des subsides qu’aux métiers prospères et florissants ».
Au xviie siècle, on retrouve les tapisseries de Felletin toujours en honneur dans le midi et dans l’ouest de la France.
En 1619, une dame Marie de la Boullaye, demeurant à Fontenay, en Vendée, commandait à Léonard de la Mazure,
Fig. 86. — La Dame à la Licorne, tapisserie de Felletin. (xve siècle.)
MUSÉE DE CLUjNY.
qui paraît avoir été le grand fabricant de cette époque, une tapisserie de Y Histoire d’Esther et d’ Assuérus en cinq pièces. Vers le même temps, nous relevons dans Y Inventaire de Pierre Essenault, conseiller au parlement (Bordeaux, 1626),
l’article suivant : « Plus huit aultres pièces de tappisseryes de Feletin, à grands personnaiges. » C’est encore à cette période qu’appartiennent les reproductions, par les tapissiers de- la Marche, des fameuses suites de Gombaut et Macé, dessinées par Laurent Guyot (voir fig. 71). Ces particularités sont à retenir, car elles prouvent que les tapissiers de Felletin, dont la fabrication, au xvie siècle, avait paru s’être concentrée exclusivement sur des verdures, faisaient aussi des tapisseries à figures, et exécutaient des histoires, c’est-à-dire de vastes compositions.
C’est, du reste, l’époque où la production de ce petit centre atteint son apogée. Sous Colbert, les fabricants se plaignent déjà de la décadence de leur industrie et du manque d’affaires. Remarquons encore que, malgré son développement et les sujets importants avec lesquels elle se mesura, la fabrication de Felletin ne paraît pas s’être distinguée par une grande perfection. Les prix de 16, de 24 et de 32 livres qu’on payait l’aune de ses produits, n’indiquent pas des tissus d’une beauté ni d’une finesse bien remarquables.
On peut conclure de ces derniers chiffres que les fabricants de la Marche durent surtout leur succès au bon marché de leurs ouvrages. Ils expliquent aussi comment, àpartir de cette époque, la production felletine se trouva peu à peu reléguée au second plan et absorbée par le nom grandissant d’Aubusson.
S’il fallait en croire les historiens, l’origine des ateliers de cette dernière ville se perdrait dans la nuit du Moyen Age, et ces ateliers auraient joui dès le xve siècle d’une notoriété considérable1. La vérité, toutefois, est qu’on sait peu de chose de leurs produits avant le xvne siècle, et que
1. Voir Piganiol de la Force, Description de la France, t. Y, p. 381; La Martinière, Grand Dictionnaire de géographie, t. Ier, p. 251 ; Pérathon, Notice sur les tapisseries d’ Auhusson, de Felletin et B elle garde, p. 66; E. Muntz, Histoire de la tapisserie, p. 286, 335, etc.
le nom d’Aubusson n’est mentionné ni dans Y Éclit de 1542 ni dans les Lettres patentes de 1581, qui concernent cependant les manufactures de tapisserie de la Marche. C’est seulement à partir du règne de Louis XIII qu’il est permis de constater l’activité des fabriques aubussonnaises. M. Guiffrey cite une suite de la Vie de Jésus-Christ datée d’Aubusson 1619. Un contrat relevé par nous dans les Archives de la Charente relate, à la date du 17 mars 1625, la commande de Gabriel de la Charlonnie, sieur de la Nouère et de la Vergne, à Jacques Troussevache, tapissier d’Aubusson, d’une « pièce de tapisserie bien et dheuement faite de layne retorsse, rehaussée de fleurs de soie, de haulteur et largeur de la cheminée de la grande salle du logis dudit sieur juge-prévost {sic) et contiendra, ladite pièce de tapisserie, la représentation des trois pellerins allant à Emau (à Emmaüs), sçavoir Notre-Seigneur au milieu, avec des rayons sur son chef, au millieu desdicts pellerins, et le surplus, en bergerie, paysage et chasse de lièvre, moyennant le prix de 150 livres ». Un autre acte du 10 février 1627, provenant de la même source, mentionne le marché par lequel Léonard Derolle et Pierre Matyron, successeurs de Jean Matyron, marchands tapissiers à Aubusson, s’engagent à livrer, moyennant la somme de 550 livres, deux tentures de tapisserie à François de Langallerie.
Ces diverses transactions indiquent assurément une certaine activité industrielle; mais en même temps les prix payés démontrent qu’il s’agit là d’ouvrages sinon grossiers, du moins très communs ; et l’on serait amené à donner raison aux historiens qui prétendent que, jusqu’au xvme siècle, Aubusson n’a pas produit de tapisseries fines et précieuses, si l’on ne savait qu’en 1666 Jacques Bertrand,
« tapissier de la ville d’Aubusson », fournit à Louis XIV une pièce de tapisserie relevée d’or, et si plusieurs pièces de même provenance ne figuraient dans les Inventaires du mobilier de la Couronne dressés sous le règne de ce mo-
narque. D’ailleurs, dès 1665, Louis XIV autorisait la fabrique d’Aubusson à prendre le titre de Manufacture royale, et décidait qu’un peintre de mérite et un chef teinturier seraient envoyés de Paris pour diriger la fabrication.
Cette sage disposition resta, toutefois, à l’état de lettre morte. Colbert oublia ses promesses, et bientôt la révoca-
Fig. 88. — Verdure en tapisserie de Felletin. (Premières années du xvne siècle.)
tion de l’édit de Nantes vint porter un coup décisif à cette industrie, qu’un titre sonore n’avait pu relever. Ce fut seulement en 1731, après des demandes sans cesse renouvelées, que le gouvernement expédia enfin Jean-Joseph du Mons, qui approvisionna la Manufacture de modèles. Les peintres Juliard, Pianson, Huet, eurent également part à ce relèvement. Une lettre de l’intendant Fagon datant de la même
époque (1732) nous apprend qu’à ce moment on comptait à Aubusson près de quatre mille ouvriers.
Dans la seconde moitié du xvme siècle, un certain nombre d’industriels entreprenants, à la tête desquels il faut placer les sieurs Chassaigne père et fils, Fourrier et surtout Salandrouze de la Mornaix, établirent à Paris des dépôts, et firent les plus grands efforts pour répandre leurs produits dans la Normandie, la Bretagne, et pour conserver aux tapissiers d’Aubusson et de Felletin la clientèle des provinces centrales de la France. Ces efforts intelligents se sont continués en notre siècle, et grâce à eux la fabrication d’Aubusson a gardé son vieux renom, et figure avec honneur au premier rang des centres de fabrication qui continuent de montrer une relative activité.
On compte encore à Aubusson douze manufactures de tapisserie, sur lesquelles trois au moins ont une certaine importance. Ces douze établissements occupent environ 400 ouvriers, 130 ouvrières et 30 apprentis des deux sexes. Nous sommes loin, il est vrai, des 4,000 ouvriers dont parle Fagon; mais quand on compare la production d’Aubusson à celle du reste de l’Europe, il faut bien convenir qu’elle tient la tête. En Belgique, en effet, la fabrication flamande, si intense au xve et au xvic siècle, qui à Bruxelles, à Audenarde, à Tournai, activait des milliers de métiers, a fait place au modeste atelier d’Ingelmunster, dont le propriétaire, M. de Montblanc, réserve les rares produits pour son usage personnel, et à la Manufacture royale de Malines, où M. Braquenié entretient un petit nombre de tapissiers qu’il a fait venir d’Aubusson. A cela on peut ajouter encore quelques rares métiers fonctionnant à Madrid et à Piome, et la tentative malheureuse faite vers la fin du second empire à Neuilly. Et c’est tout.
Les 500 ouvriers d’Aubusson et les 200 tapissiers qui travaillent à Felletin représentent donc le centre le plus considérable de ce bel art en pleine décadence. Ce petit groupe
Fig. 89,
L 'Histoire de Don Quichotte, tapisserie d'Aubusson. (xvine siècle.)
produit trois sortes de tissus : des tapisseries de basse lice dans le genre de Beauvais, des tapisseries de haute laine dans le genre de la Savonnerie, et enfin des moquettes d’une qualité excellente. Ajoutons pour terminer que la plupart de ces tissus sont loin d’avoir la finesse des belles tapisseries du xve et du xvne siècle. Cependant les tapissiers d’Aubusson n’ont pas perdu toutes notions du grand art dont leurs ancêtres tiraient un légitime orgueil. Et quand leurs trop rares clients consentent à y mettre le prix, ils exécutent avec toute la perfection désirable non seulement les verdures, bouquets, ornements, mais même des copies de tableaux et des panneaux comportant des personnages.
Enfin le gouvernement, désireux de ne pas laisser se perdre les traditions d’un art jadis si glorieux, et qu’un retour de la fortune peut remettre en vogue, a institué à Aubusson une Ecole Nationale d’art décoratif, dont les précieux enseignements ne tarderont pas — il faut l’espérer — à porter leurs fruits.
Fig. 90. — Dossier de siège, tapisserie d’Aubusson.