LA MANUFACTURE DE LA SAVONNERIE
L’atelier qu’on désigne encore aujourd’hui sous ce nom, à la Manufacture des Gobelins, a jadis constitué un établissement particulier. Il se distingue des ateliers de haute lice, en ce qu’on n’y fabrique que des tapis veloutés. Nous avons expliqué dans la première partie de ce livre la différence qui existe comme aspect et comme technique entre ces deux genres de fabrication. Nous avons, en outre, établi dans le me chapitre de notre seconde partie que les tapissiers sarrazinois, dont la spécialité était justement de fabriquer des tapis de haute laine, avaient formé, dès le règne de Philippe-Auguste, une corporation puissante et respectée. Et comme il n’existe aucune raison sérieuse pour supposer que cette sorte de tapis ait jamais été complètement abandonnée, il y a quelque témérité à attribuer, comme l’ont fait certains écrivains, à Pierre du Pont, fondateur de la Manufacture de la Savonnerie, l’honneur d’avoir, sinon inventé, du moins réintroduit dans notre pays la confection de ces sortes d’ouvrages.
Pierre du Pont, « natif de Paris, fils de noble homme M. François du Pont (en son) vivant trésorier payeur de la gendarmerie de France », reconnaît, au surplus, dans le très curieux livre où il a retracé, avec son autobiographie, l’histoire de ses débuts dans l’industrie, la haute antiquité des tapissiers sarrazinois, dont il se proclame le continuateur1. La seule invention technique dont il se glorifie, — et nous verrons bientôt que dans l’espèce elle avait son im-
1. Voir la Stromatourgie, ou de V excellence de La manufacture des tapits de Turquie ,• Paris, 1632.
portance, — c’est d’avoir su combiner « les outils et vraye métode pour faire travailler les enfans avec facilité1 ». Ce que nous révèle, en outre, un autre livre sensiblement postérieur, mais très exactement renseigné2, c’est que « dégoûté de la distribution imbécile que les Asiatiques font des belles couleurs employées dans les tapis sarrazinois et de ces figures bizarres et sans goût dont ils remplissent leurs tapis, cet habile homme ne se proposa rien moins que d’imiter la nature même par son travail, et y réussit fort bien ». Autrement dit, Pierre du Pont substitua aux dessins à plat des Orientaux la simulation de reliefs, et remplaça les ornements géométriques par la représentation de guirlandes, de bouquets, de mascarons et même de figures3.
Quoi qu’il en soit, en l’année 1604, du Pont, fort jeune encore, eut l’honneur de présentera Henri IV les premiers échantillons de son savoir-faire. Ces spécimens parurent assez satisfaisants pour que le roi donnât l’ordre à M. de Fourcy d’établir, pour leur auteur, un atelier et un logement au rez-de-chaussée de la Grande Galerie du Louvre. Plus tard, continuant d’apprécier ces travaux, le roi « promist, en la présence de beaucoup de seigneurs, d’establir ladite manufacture par toute la France, ainsi qu’il avoit
1. Cette préoccupation de l’emploi des enfants à la fabrication des tapis de haute laine ressort, du reste, très clairement de nombreux passages de la Stromatourgie, notamment de ceux où du Pont décrit le costume que ses ouvriers doivent revêtir, et de ceux où il s’élève contre la prétention qu’on a de faire de sa manufacture une école « où les enfans se jouans incitent ceux qui travaillent à faire le semblable... de façon que bien souvent par malice (ils) rompent ou gastent les estoffes, ou ne font rien qui vaille quand ils se voient retenus au travail. »
2. Le Nouveau Recueil des statuts et règlements du corps de communauté des maîtres marchands tapissiers, etc.; Paris, 1756.
3. 11 existe au musée de la Manufacture des Gobelins un panneau en tissu de la Savonnerie, œuvre probable de Pierre du Pont, représentant une allégorie relative à la mort de Louis XIII, où l’on voit le roi transmettant le pouvoir à son fils Louis XIV, en présence de la reine Anne d’Autriche vêtue en Minerve, du jeune duc d’Orléans et de la Renommée.
faict celle des tapisseries de Flandres, de l’or de Milan, des estoffes de draps d’or et de soye et d’autres : affin (comme il disoit) d’empescher le transport de l’or et de l’argent qui se fait hors du pays, par le traffic continuel desdites estoffes, et par ainsi enrichir la patrie et faire travailler une infinité de fainéans et vagabonds ». Mais la mort le surprit avant que celte promesse se trouvât réalisée ; et ce fut seulement en 1627 que Pierre du Pont put établir à Chaillot un atelier .privilégié d’une certaine importance.
Cet établissement fut logé dans des bâtiments construits sous le règne précédent, et qu’on avait primitivement destinés à abriter une savonnerie, d’où le nom assez étrange que conserva depuis lors la Manufacture. A la mort de Henri IV, l’usine avait été convertie en un asile d’orphelins, et une des clauses du privilège accordé à du Pont et à Simon Lourdet, son élève, devenu son associé, obligeait les deux entrepreneurs à enseigner leur métier à ces enfants, auxquels par la suite on réunit les jeunes vagabonds recueillis dans les ateliers de la Trinité.
Mais la bonne harmonie ne régna pas longtemps entre les deux associés. Appuyé par les administrateurs des biens des pauvres, Simon Lourdet évinça Pierre du Pont, occupa seul les bâtiments de la Savonnerie et, empêchant « par ses menées et sourdes pratiques » son ancien maître de pénétrer dans la Manufacture, l’obligea de se retirer dans son atelier du Louvre, qui lui avait été conservé.
On peut croire que Pierre du Pont ne se laissa point mettre dehors sans protester avec énergie. Son livre est rempli de plaintes amères contre son ci-devant apprenti et contre les administrateurs qui soutenaient ses prétentions. Il fit mieux que de se plaindre; il saisit l’autorité royale et les tribunaux de ses réclamations. Mais les Arrêts et Ordonnances ne purent amener une réconciliation. Enfin, après dix ans de débats incessants, des Lettres patentes (30 septembre 1637) maintinrent à du Pont la pension qui lui
avait été précédemment accordée, prolongèrent cette pension de vingt ans, avec réversibilité sur ses héritiers; mais ces Lettres le confinaient dans son atelier du Louvre, tandis que Simon Lourdet , par d’autres Lettres patentes datées du 25 mars 1643, obtenait, avec le titre officiel d’« entrepreneur de la Manufacture royale des tapis de Turquie et du Levant », une prolongation de privilège pour dix-huit autres années.
Par son nouveau privilège, Lourdet recevait, tous les ans, de l’hôpital général, soixante enfants qu’il gardait en apprentissage pendant six années, et pour chacun desquels il lui était alloué une indemnité de 136 livres. Plus tard, un peintre de l’Académie royale fut chargé d’inspecter les modèles, et d’enseigner le dessin aux apprentis jugés capables de l’apprendre. Dès cette époque, les travaux de la Savonnerie étaient fort estimés. En 1659 Lourdet exécutait pour la reine un tapis de pied qui fut particulièrement admiré. Trois ans plus tard, Philippe Lourdet, qui avait succédé à son père, fit commencer la fabrication du célèbre tapis de la Grande Galerie du Louvre, dont Baudrin Yvart et Francart avaient donné les modèles peints aux Gobelins. Ce tapis, une des œuvres les plus considérables en ce genre qui aient été jamais exécutées, ne comprenait pas moins de 92 pièces de dessin varié, comptant chacune 7 aunes et demie de longueur sur 4 à 5 de largeur, et divers articles des Comptes clés Bâtiments nous apprennent que de 1664 à novembre 1683, il fut payé 280,591 livres pour la fabrication de ce colossal ouvrage.
Au cours de ce grand travail, Philippe Lourdet était mort (1671), et sa femme Jeanne Haffrey lui avait succédé avec le titre de « Tapissier et directeur de la manufacture de la Savonnerie ». Mais une femme, quelque capable qu’elle fût, ne pouvait guère conduire un personnel aussi nombreux et surtout aussi jeune. L’année suivante, Louis du Pont, qui avait hérité des privilèges de son père, et qui dirigeait
l’atelier du Louvre, après avoir travaillé pour la Couronne à « divers ouvrages des tapisseries façon du Levant », lui était associé et obtenait en 1678, conjointement avec elle, le titre de « Tapissier du Roi et directeur de la Savonnerie ».
La crise que traversa la royauté à la fin du xvne siècle et qui frappa si rudement (nous l’avons vu) la Manufacture des Gobelins, fut également désastreuse pour la Savonnerie. Un moment les ateliers furent déserts et les métiers abandonnés. Ce fut le duc d’Antin qui donna à ce second établissement un regain d’activité. En 1711, il commanda à la veuve Lourdet et à du Pont six tapis, qui occupèrent les métiers pendant près de dix années. En outre, la Manufacture produisit, durant cette période, un certain nombre de meubles et de sièges, dont Audran, Blin de Fontenay, Ch. Coypel et Desportes fournirent les dessins.
A la mort de la veuve Lourdet (1713), Louis du Pont réunit dans sa main tous les services et resta l’unique directeur. En 1721, son parent Jacques de Noinville lui succéda; puis, en 1743, la direction passa au sieur Duvivier. A ce moment, la Manufacture se recommandait plus par la perfection de ses ouvrages que par le chiffre de sa production. Elle comptait seulement 20 ouvriers et 9 apprentis. Ses métiers travaillaient presque exclusivement pour la Couronne. En 1724, ils avaient exécuté un tapis pour la chambre du roi; en 1726, un tapis pour la salle du Trône à Versailles; en 1731, un tapis pour l’Académie de France à Rome; en 1733, quatre tapis pour le château de Fontainebleau. Trianon et Choisy avaient reçu également des tapis de la Savonnerie, qui, vers la même époque, fabriqua un meuble très important pour Mme de Pompadour.
Malgré cela, la situation demeurait précaire. Les prix de revient, trop élevés, empêchaient les commandes de se renouveler. Aussi en 1761 Soufflot s’efforça-t-il de rendre la production moins coûteuse, d’abord en introduisant dans les ateliers une sorte de métier se rapprochant de la basse
lice, et plus tard (1763) en augmentant la grosseur de la chaîne, ce qui permettait de diminuer d’autant le travail du
Fig. 82. — La Science, panneau décoratif destiné à la Bibliothèque nationale, dessiné par M. Luc-Olivier Merson et exécuté par la Savonnerie.
tapissier. Cette réforme, malheureusement, venait trop tard. Une nouvelle crise se préparait, bien autrement terrible
que celles déjà subies. Le trésor royal, en outre, était à sec. En 1780, Duvivier se plaignait amèrement de n’avoir pas reçu depuis six ans le payement d’une seule commande officielle. A ce moment, la détresse était si grande que, pour empêcher la ruine de la Savonnerie, on étudia un projet comportant la réunion de cette Manufacture à celle des Gobelins. La Révolution empêcha de donner suite à ce projet, qui devait se réaliser quarante ans plus tard.
Ce fut seulement sous le Consulat qu’un peu d’activité fut rendue à notre établissement. Sa prospérité revint avec l’Empire. En 18121e nombre des artistes était remonté à 40, et le budget de la Manufacture se trouvait fixé entre 65,000 et 75,000 francs. Les palais impériaux qu’il fallait meubler absorbaient toute sa production. Bien loin de décroître avec la Restauration, celle-ci se développa encore. En 1817 le budget de la Savonnerie était porté à 93,000 francs, en 1825 il s’élevait à 118,600 francs. Enfin l’année suivante cette Manufacture était réunie à celle des Gobelins, dont elle ne devait plus être séparée.
Cette réunion, tout en entraînant une subordination relative, ne diminua pas la production des métiers. De très vastes ouvrages continuèrent d’être exécutés. En 1833, le grand tapis du chœur de Notre-Dame, mesurant près de 200 mètres; en 1840, le tapis de la salle du Trône, aux Tuileries; en 1842, le tapis de la salle de concert pour ce même palais; en 1843, le tapis de la salle du Conseil à Saint-Cloud, attestent la fécondité de cet atelier sous le règne de Louis-Philippe. Malheureusement, à cette époque, il s’en fallait de beaucoup que le goût correspondît à l’abondance de la production. Sous le Second Empire, des artistes de grand talent, Despléchin, Diéterle, Séchan, Chabal-Dussurgey , modifièrent le caractère des modèles, qui acheva de se transformer sous la troisième République.
Le prix de la main-d’œuvre, de plus en plus coûteux (près de 6,000 francs le mètre superficiel), fit considérer que
ces beaux tissus ne pouvaient plus, comme par le passé, être foulés aux pieds. On employa donc les métiers à la confection de tentures décoratives. Le Panthéon, la Bibliothèque nationale, l’Elysée, furent ainsi gratifiés de tentures veloutées dont les compositions, fournies par MM. Charles Lameire, Lavastre, Luc-Olivier Merson, et traduites avec un talent incomparable, n’ont pas donné toute la satisfaction qu’on était en droit d’attendre de la collaboration de peintres aussi illustres et de tapissiers aussi éprouvés.
On a blâmé, non sans raison, l’emploi vertical de ces beaux tissus veloutés. On a critiqué le manque de précision que leurs poils communiquent à des figures humaines qui demanderaient au contraire beaucoup de netteté et un dessin fermement écrit. On a fait remarquer, en outre, que le velouté n’avait de raison d’être que lorsqu’il se trouve en contact avec le corps humain, et que cette propriété d’être doux au toucher et moelleux n’avait aucun intérêt quand le tapis est appliqué contre une muraille.
Toutes ces observations étaient trop justes, en apparence, pour n’être pas goûtées. En sorte que la fabrication de la Savonnerie, un peu déroutée par ces divers essais , semble éprouver quelques difficultés à retrouver la voie qui lui rendra son ancienne splendeur.