La taverne du diable
Avec une rare intelligence et un tact étonnant, Louisa avait envoyé à sa maitresse les vêtements les plus simples qu'elle avait pu choisir parmi tous ceux qui étaient rassemblés dans le cabinet de toilette.
Revêtue d'un négligé très-simple, Élisa était belle et élégante ; sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, était imposante dans son port et gracieuse dans tous ses mouvements ; la chute de ses épaules était admirable, et les contours de son buste étaient modelés avec cette ampleur et cette grâce voluptueuse qui sont les éléments de toute beauté majestueuse et charmante.
Quoique depuis longtemps habituée aux vêtements masculins, il n'y avait rien d'emprunté, rien de contraire dans sa démarche, son pas était libre et léger, un peu allongé, comme si sa cheville fine et délicate et son pied étroit, n'eussent jamais connu que les bas de soie les plus fins et les souliers de satin les plus légers.
En un mot, la beauté d'Élisa Sydney était imposante et fière : un front pâle et élevé, des yeux d'un brun velouté, une bouche et un nez délicatement modelés ; la grandeur et le développement de son beau corps étaient d'autant plus remarquables qu'ils étaient d'une symétrie parfaite.
Les journaux du matin publiaient un récit de la tentative criminelle et extraordinaire essayée contre la banque le jour précédent, et la curiosité avait rassemblé une immense foule qui espérait apercevoir les prisonniers et surtout la jeune femme, lorsqu'ils descendraient des voitures séparées qui devaient les amener à Mansion-House 1 pour le second interrogatoire.
Le visage d'Élisa était rouge et animé, et l'expression de ses yeux dénotait une fiévreuse excitation intérieure.
Stephens était pâle comme un mort.
L'homme de loi conservait un maintien triste et réservé.
Le tribunal de Mansion-House était rempli par la foule.
Sir Peter Laurie présidait.
1 . Mansion-House , résidence du Lord-Maire, qui y siège tous les jours comme magistrat dans la salle de justice, et y juge en dernier ressort les contraventions et les délits commis dans l'intérieur de la Cité.
A sa droite était le Comte de Warrington.
M. Pakenham était aussi présent et se tenait près de l'avocat de la banque d'Angleterre.
En entrant dans le banc des accusés, Élisa s'adressa au juge d'un ton ferme et déclara son intention de faire une entière confession, d'accord en cela avec sa promesse de la veille.
On lui donna une chaise, et le greffier commença à écrire le récit qui détaillait l'origine et les progrès de cette extraordinaire machination.
Hélas 1 quel dommage que le récit d'un pareil crime ait été fait par une aussi douce voix, et qu'une histoire aussi indigne soit sortie d'une bouche aussi charmante !
Ces mots de crime qui tremblaient sur ses lèvres ressemblaient à la bave d'un limaçon sur une feuille de rose.
Quand la confession d'Élisa Sydney fut entièrement terminée et signée par elle, l'avocat du Comte de Warrington entra dans les détails qui éclairèrent le magistrat sur tous les faits de la cause.
Nous allons faire connaître à nos lecteurs l'histoire complète contenue dans ces révélations.
Le dernier comte de Warrington était un homme de manières et d'habitudes excentriques.
Un accident, arrivé dans son enfance, avait rendu sa
personne difforme et arrêté sa croissance.
Comme il était doué de sentiments délicats et d'une grande susceptibilité, il ne pouvait supporter les réunions où ses défauts physiques contrastaient avec les belles
figures, les beaux traits, les formes mâles de ses aristocratiques connaissances.
Il possédait une terre magnifique et une belle résidence dans le comté de Cambridge, et il y passait la plus grande partie de son temps dans la solitude.
Le bailli de Warrington était veuf et n'avait qu'un enfant, une fille.
Letitia Hardinge avait peut-être seize ans quand le Comte vint habiter son domaine, en l'année 1790.
Elle n'était pas belle, mais elle avait une figure douce et mélancolique et une heureuse disposition de caractère qui la faisaient aimer de tous ceux qui la connaissaient.
Elle adorait la lecture, et la bibliothèque du château lui était toujours ouverte.
Le Comte, retiré du monde, se sentit bientôt attiré vers Letitia.
Il trouva qu'elle possédait une intelligence élevée et il aimait à causer avec elle ; peu à peu il éprouva un certain attachement pour un être dont la société rompait souvent la monotonie de son existence, et la reconnaissance que Letitia éprouvait pour les bontés du comte envers elle se changea bientôt en un sentiment plus tendre.
Elle se trouva donc intimement mêlée à la vie d'un homme de haut rang qui s'était condamné à fuir le monde, où l'hommage qu'on rendait à son nom lui semblait être une raillerie de ses difformités.
Elle le soigna avec tout le dévouement d'une épouse pendant une pénible maladie qui s'était emparéedelui, peu de temps après son arrivée sur ses terres ; et à la fin de sa
DU DIABLE o
convalescence, la présence de la jeune fille lui était devenue tout à fait indispensable.
Ils s'aimèrent, et, quoique leur union ne fût point bénie par un prêtre, ils curent toujours l'un pour l'autre un profond respect et une inaltérable affection.
Cette crainte du ridicule qui avait privé la société de la présence du Comte, et qui chez lui était une faiblesse voisine de la folie, recula la célébration de son mariage avec la femme qu'il aimait.
Elle devint grosse, et le jour qui rendit le Comte père d'une fille le priva de la mère de cet innocent petit être, qui naquit ainsi dans le péché.
Letitia Hardinge, la fille naturelle du Comte, devint belle en grandissant.
Son père l'aimait à la folie et la voyait grandir avec orgueil.
Elle était âgée de seize ans quand, à sa sortie du collège, Frédéric, neveu du Comte et héritier de son titre et de ses vastes domaines, vint dans le Comté de Cambridge pour présenter ses hommages à son oncle.
Le père et la mère du jeune homme étaient morts tous deux pendant son enfance, et il était entièrement sous la dépendance du Comte.
Letitia Hardinge passait pour la nièce du Comte de Warringlon.
Frédéric connaissait la véritable histoire de la jeune fille, et, avant son arrivée chez son oncle, il n'avait pas l'intention de la traiter avec beaucoup d'égards.
11 avait été élevé à cette école aristocratique qui consi-
(1ère un rang noble comme le premier des biens et comme ayant seul droit au respect; mais il y avait à peine quelques jours qu'il vivait dans la société de Miss Hardinge, que ses idées, sous ce rapport, avaient subi un grand changement.
Il commença par l'admirer; après l'admiration vint l'amour, et bientôt il fut profondément épris d'elle.
Le Comte, de son côté, vit cet attachement avec joie ; l'union des deux cousins assurait à sa fille adorée ce rang et celte position sociale qu'il désirait lui voir occuper.
Une fois qu'elle serait la femme de l'héritier présomptif du plus riche Comté du royaume, il savait bien qu'on ne penserait jamais à son origine.
Mais Letitia ne rendit pas amour pour amour ; par un de ces caprices qui s'emparent si souvent des esprits féminins, même des plus énergiques, elle avait une profonde aversion pour celui qui l'adorait si ardemment ; elle était d'un caractère élevé et indépendant, et la perspective de l'opulence et d'un titre ne suffisait pas pour faire vibrer son cœur en sa faveur.
Il y avait sur les terres du Comte un fermier du nom de Sydney, qui avait un fils dont le nom de baptême était Stanford.
Ce jeune homme était beau, mais d'un tempérament maladif, et sous aucun rapport il n'était comparable à l'élégant et intelligent baron.
Néanmoins Letitia éprouvait pour le jeune campagnard une affection qui approchait de la folie.
Le Comte surprit son secret et fut profondément affecté
de l'inclination de sa fille ; il lui adressa quelques remontrances et lui fit voir la nécessité de se mettre en garde contre cet amour.
Ce fut alors qu'elle montra son caractère volontaire d'enfant gâté, et déclara qu'elle suivrait le penchant de son cœur, sans avoir égard à aucune autre considération.
Le Comte jura solennellement que si elle osait épouser Stanford Sydney, ni elle ni son mari ne recevraient jamais un shilling de lui.
Sans s'arrêter à cette menace, indifférente aux sentiments de ce père qui l'avait tant chérie, la mauvaise fille abandonna un beau matin le toit paternel et s'enfuit avec Sydney, auquel elle donna sa main.
Ce coup tomba comme la foudre sur la tête du Comte, qui était naturellement d'une constitution faible ; ce malheur était trop grand pour ses forces ; il se mit au lit, et, quelques heures avant sa mort, il fit un testament conforme au serment qu'il avait fait.
Il laissa tous ses biens à son neveu, à l'exception d'une somme de quarante et un mille livres, qu'il avait économisée depuis qu'il avait hérité de son titre.
Le testament portait que le neveu jouirait des intérêts de cette somme, mais que s'il naissait de Letitia un enfant mâle, ce fils recevrait, en atteignant sa majorité, ladite somme de quarante et un mille livres, et telle était la confiance du vieux Comte en son neveu, qu'il le chargea luimême de cette restitution.
Il était aussi stipulé par le testament que si Letitia mourait sans enfant mâle, ou encore si ce tils mourait sans
atteindre sa vingtième année, celle somme retournerait au Comte Frédéric.
Le vieillard mourut, en proie à un profond chagrin et le cœur brisé, peu de temps après avoir fait son testament.
Frédéric, l'intégrité et l'honneur personnifiés, résolut de remplir à la lettre toutes les recommandations de son oncle.
Les fruits de l'union de Stanford Sydney et de Letitia Hardinge furent une fille et un fils : la première s'appela Élisa et le second Walter.
Élisa était une enfant forte et pleine de santé ; Walter, au contraire, était faible et maladif.
Peu de temps après la naissance de Walter, le père, dont depuis longtemps la santé déclinait, mourut.
Letitia restait donc veuve avec deux jeunes enfants et n'ayant qu'une petite fermé pour toute fortune.
Sa fierté l'empêcha de s'adresser au Comte de Warrington, dont elle avait repoussé l'amour, et elle eut à lutter contre la misère et le malheur, pour nourrir et élever les deux orphelins.
La ferme dont elle était tenancière se trouvait située dans le comté de Berk, où elle et son mari s'étaient retirés après la mort du père de Stanford.
Cette ferme appartenait à une personne du nom de Stephens, négociant probe et d'une honorabilité reconnue dans la Cité.
C'est en l'année 1829 que Robert Stephens vint pour la première fois à la ferme annoncer la mort de son père et
recueillir l'héritage de tous les biens territoriaux qui avaient appartenu au défunt.
La veuve devait déjà des arrérages considérables.
Stephens la questionna et apprit d'elle-même toute son histoire, histoire que, par des raisons de Gerté, elle avait religieusement cachée à ses enfants.
Elle connaissait parfaitement les clauses du testament du Comte qui étaient en sa faveur, mais elle était déterminée à ne faire connaître celte fortune aux enfants que lorsque Walter aurait atteint sa majorité.
Elle ne garda pas la môme réserve avec Stephens ; cette révélation était nécessaire pour lui prouver qu'elle avait d'excellentes garanties et qu'elle pourrait payer un jour les lourdes dettes qu'elle était, pour le moment, incapable de liquider.
Robert Stephens fut immédiatement attiré vers celte famille.
Ce n'était pas la beauté d'Élisa qui le frappait, c'était l'homme le plus froid et le plus calculateur du monde, et il considérait les charmes d'une femme comme une bagatelle comparée à la fortune.
Il trouva que Walter était un aimable enfant, au cœur simple, et il espéra détourner à son profit l'immense héritage qui attendait le jeune homme à sa majorité.
Il traita donc madame Sydney avec beaucoupd'indulgence, oubliant ce qu'elle lui devait déjà et diminuant le prix de son fermage pour l'avenir.
Il gagna ainsi une énorme influence sur cette famille,
hO LA TAVERNE
et, quand une maladie subite jeta la veuve sur son lit de mort, c'est à Stephens qu'elle recommanda ses enfants.
Stephens fut rempli d'attentions pour les orphelins et il sut s'attirer leur reconnaissance, leur affection et leur confiance ; mais ses desseins n'en furent pas moins bientôt menacés d'une manière alarmante.
Les germes de consomption semés par le père dans la constitution de Walter, croissaient avec une fatale rapidité, et le 14 février 1831 il rendit son âme à Dieu.
A peine ce corps fut-il refroidi, que Stephens, par la magique influence qu'il exerçait déjà sur Élisa, l'amena à porter les habits de son frère et il lui fit croire que des intérêts immenses dépendaient de son acquiescement à ses désirs.
Une vieille femme était la seule servante de la ferme, et on lui persuada facilement de répandre dans le voisinage le bruit que c'était la fille qui était morte.
Élisa ne se montra plus d'abord.
Stephens prépara les funérailles et fit inscrire sur les registres de la paroisse l'acte de décès d'Élisa Sydney, et, comme immédiatement après, Élisa vint occuper la villa de Clapton, la fraude ne put être soupçonnée dans le pays où se trouvait située la ferme.
Stephens fit part au Comte de Warrington de la mort d'Élisa, ainsi que de celle de sa mère, et obtint une première entrevue avec ce gentilhomme. Il revint de temps en temps à l'hôtel de Grosvenor Square, pendant les quatre ans et neuf mois qui s'écoulèrent entre la mort d'Élisa et le 26 novembre 1835 , et chaque fois il prenait invariable-
ment le soin de dire que Walter se portait bien et qu'il habitait la villa.
Sa Seigneurie, quoi qu'il en soit, n'exprima jamais le moindre désir de voir le jeune homme, car les années n'avaient pu réussir à chasser l'impression faite sur Frédéric par Letitia Hardinge.
Quand Stephens présenta Élisa déguisée au Comte, au lieu et place de Walter, dans la matinée du 26 novembre , le Comte n'eut pas le moindre soupçon.
Il savait que Stephens était le fils d'un fort négociant, et qu'il était connu pour son honorabilité : il était donc désireux de terminer promptement des formalités qui ne lui rappelaient que de pénibles souvenirs.
Donc, en ce qui concernait Sa Seigneurie, la supercherie fut conduite avec le plus grand succès, il n'est pas douteux que tout se serait terminé avec un bonheur égal et que le secret n'aurait pas été découvert, si un avertissement anonyme n'eût été communiqué à temps à la Banque d'Angleterre.
Tel est le récit complet tiré de la déclaration du Comte de Warrington faite par son avocat et de la confession d'Élisa Sydney.
Cette histoire excita au plus haut degré l'intérêt de toutes les personnes qui l'entendirent, et il y eut une immense sensation de sympathie et de commisération en faveur d'Élisa.
Lord Warrington lui-même la regarda deux ou trois fois avec bonté.
L'examen détaillé des faits et l'audition de divers témoins durèrent jusqu'à six heures du soir.
Le magistrat renvoya Robert Stephens , Hugh Mac Chizzle et Élisa Sydney à Newgate, en attendant leur jugement à la prochaine session de la cour criminelle.