OLD BAI LE Y
La session de la Cour Centrale Criminelle commençait.
Les rues qui entourent Old Bailey avaient été couvertes de paille, et dans le voisinage tous les cabarets et toutes les tavernes étaient encombrés de policemen, d'avocats, d'attorneys près la cour criminelle, et d'amis des prisonniers qu'on allait juger ce jour-là.
Le Press Yard, qui est situé entre le mur de granit de Newgate et la New-Court-House i , roulait aussi des vagues humaines vers le grand escalier qui conduit à la galerie d'Old Court 2 .
1. New-Court-House, salle où siègent les juges des assises, le Lord-Maire, les Aldermen, le Recorder et le Common Sergeant (le greffier).
2. Old Court, partie de l'édifice où sont convoqués les juges de la Reine lorsqu'il s'agit de crimes de lèse-majesté.
Ce passage est appelé Press Yard, parce que autrefois c'était là qu'on conduisait les prisonniers qui refusaient de plaider ; on les pressait sous des poids énormes jusqu'à ce qu'ils se décidassent à se déclarer eux-mêmes coupables ou non coupables.
11 n'est pas nécessaire de décrire la Court House, avec ses murs sombres et ses grands ventilateurs au plafond.
Hélas ! la coupe dorée de l'espérance a été brisée dans ses murs, et le glas funèbre de bien des condamnés a sonné dans ce tribunal !
La rue d'Old Bailey a un caractère très-animé pendant tout le temps que dure la session. Tout ce qui tient à la justice, avocats, avoués, huissiers, greffiers, clercs, policemen, etc., se presse et se heurte autour de ces murs.
Au temps dont nous parlons, les shérifs avaient l'habitude de faire préparer chaque jour deux dîners pour les juges, l'un à trois heures et l'autre à cinq, de sorte que ceux qui n'avaient pu assister au premier pouvaient prendre place au second.
Des puddings , des beefsteaks et du bœuf bouilli , formaient invariablement le menu de ces repas, et c'était une des charges des chapelains de Newgate de présider les deux tables.
Ces révérends s'acquittaient parfaitement de ce cérémonial. Ces heureux ecclésiastiques mangeaient, pendant la session, deux dîners chaque jour, et ils aidaient leur digestion au moyen d'une quantité respectable de vins français.
Nous disions que la session commençait.
Le lundi et le jeudi , le Recorder à Old Bailey (l'ancienne cour), et le Common Sergeant à New Court (la nouvelle cour) jugeaient les prisonniers accusés de délits graves, et le mercredi, les juges désignés pour la session prenaient place sur les bancs d'Old Court.
Richard Markham, dont le nom se trouvait en tête de la liste, fut amené de Newgate par des passages souterrains établis sous Press Yard.
La foule était immense, car cette affaire avait produit une profonde sensation.
Quand Markham parut, tous les yeux se fixèrent sur lui.
Son visage était très-pâle, mais sa contenance ferme.
Il regarda d'abord autour de lui, puis il tourna les yeux vers les douze hommes qui allait décider de son sort.
Tout près du banc des accusés se tenait M. Monroë.
Whittingham était dans la galerie; le Baron, Chichester et Talbot se pavanaient près de la tribune du rapporteur.
Les jurés prêtèrent serment et l'accusateur présenta la cause.
Il fit observer que l'accusé était un jeune homme qui, à sa majorité, posséderait une fortune considérable, mais qu'il s'était sans doute laissé entraîner dans de mauvaises compagnies, car il était prouvé qu'il avait été arrêté dans une maison de jeu, le jour même où il avait commis le crime dont il était accusé. 11 était tout naturel de penser que ce jeune homme eût pris l'habitude de jouer, et que s'étant par cela crééde nombreux embarras, il avait employé le moyen fa-
lai et désespéré de se procuror de l'argent avec de faux billets de banque, plutôt que de s'adresser à son tuteur. Il était impossible dédire où il s'était procuré ces faux billets de cinq cents livres, mais il serait cependant parfaitement prouvé au jury qu'il en avait passé un à la banque de MM. Taylor et que, quand on l'avait arrêté, un second billet avait été trouvé sur lui. La veille, au soir, l'accusé avait dîné avec Sir Rupert Harborough , M. Chichester et M. Talbot , et quandces messieurs avaient proposé un tour de promenade, l'accusé les avait priés de vouloir bien l'accompagner dans une maison du Quadrant. Ils avaient d'abord refusé, mais le voyant très-déterminé, ils s'étaient décidés à y aller avec lui, dans l'intention amicale de veiller à ce que l'on ne lui volât pas son argent car il était fort excité par le vin qu'il avait bu. Avant de sortir, l'accusé avait demandé à ses compagnons de lui changer un billet de cinquante livres, mais aucun de ces messieurs n'avait assez d'or sur lui pour pouvoir satisfaire à cette demande. Il est présumable que l'accusé comptait passer à ces amis ce même billet faux qui a été trouvé sur lui lors de son arrestation. Le jour suivant, l'accusé, au moment où il avait été relâché sur le fait d'avoir été trouvé dans une maison de jeu, était rentré précipitamment chez lui et avait donné des ordres pour que ses domestiques préparassent tout ce qui lui était nécessaire pour son départ du continent. Il avait, de plus, écrit deux lettres qui allaient être lues au jury : l'une adressée à une dame, l'autre à son tuteur, et toutes deux contenaient les preuves non équivoques de sa culpabilité.
Le savant conseiller lut alors les lettres, en les mêlant de commentaires.
— Il y a plusieurs expressions, dit- il, par lesquelles l'accusé se dénonce lui-même :
« Des circonstances d'une nature particulière et que je ne » peux pas expliquer à présent, me forcent à quitter Londres sans » retard. Je ne pourrais rester une minute de plus sans compro- » mettre ma sûreté
» Je crois devoir, à la suite de rumeurs qui arriveront bien- » tôt jusqu'à vous, et qui me concernent, vous informer que je » viens seulement d'apercevoir les dangers de la conduite que » j'ai menée depuis quelques semaines, jusqu'à hier.
» Je me repens, je me repens profondément... Que cette » confession vous fasse défendre et protéger ma réputation. »
— L'avant-dernier paragraphe, ajouta le conseiller, qui se termine par ces mots : « Depuis quelques semaines jusqu'à hier, » indique assez clairement le crime qui amène l'accusé sur ce banc; et le dernier paragraphe implore M. Monrog, son tuteur, d'étouffer l'affaire dès qu'elle parviendra à ses oreilles.
Le commis de la maison de banque qui avait changé le billet de cinq cents livres fit alors sa déposition.
A la fin Sir Rupert Harborough fut appelé au banc des témoins.
H déposa que l'accusé avait dîné avec lui la veille de son arrestation, qu'il l'avait sollicité avec instances, ainsi que MM. Chichester et ïalbot, de l'accompagner dans une
maison de jeu, et que, de plus, il avait demandé si l'un d'eux pouvait lui changer un billet de cinquante livres.
Ghicbester fut appelé ensuite ; il rappela le système de défense adopté par le prisonnier devant le juge de Bow Street et nia positivement avoir jamais donné au prisonnier la moindre bank-note à changer pour lui.
L'avocat de Markham contre-examina, scruta, interrogea ce témoin avec une grande sévérité :
— Qui êles-vous, monsieur?
— Un simple particulier.
— Quels sont vos moyens d'existence ?
— Je reçois une pension de mon père.
— Quel est votre père ? Prenez garde, monsieur, à la façon dont vous allez répondre à cette question.
— Mon père est commerçant, monsieur.
— N'est-il pas négociant?
— Il est négociant, alors, si vous y tenez.
— Oui, j'y tiens; maintenant, sous votre serment, n'estil pas prêteur sur gages dans Brick Lane, à Bethnal Green ?
— Il est orfèvre en grand et fait des prêts d'argent à l'occasion.
— Ah ! observa complaisamment l'avocat ; continuez, monsieur, il prête de l'argent à l'occasion.
— Sur des garanties réelles, ajouta Chichester, un peu intimidé par ces questions.
— Entrons dans les détails et appelons ici les choses par leur nom : il prête de l'argent sur des gilets de flanelle, des montres, etc., c'est très-bien; mais je n'ai pas fini
avec vous, monsieur. Votre père, cet honnête prêteur sur gages, a-t-il jamais été élevé à la pairie?
— Jamais, monsieur.
— Alors, expliquez-nous comment vous êtes arrivé au titre d'Honorable, que vous mettez devant votre nom?
Chîchester baissa la tête et ne répondit rien.
L'avocat de Richard répéta sa demande avec une grande énergie.
A la fin, Chichester fut forcé de reconnaître humblement qu'il n'avait aucun droit à cette distinction, mais qu'il l'avait adoptée parce que cela faisait bien pour un habitant du West End.
Le contre-interrogatoire continua.
— N'avez-vous pas voyagé sous le nom de Winchester?
— Oui, en Allemagne.
— Pour quel motif avez-vous pris ce faux nom !
— Je n'avais pas de raisons particulières.
— N'avez-vous pas laissé des dettes en Angleterre, et n'aviez-vous pas peur que vos lettres de change ne vous suivissent à l'étranger ?
— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous venez de dire, mais les gens les plus honorables éprouvent souvent des embarras d'argent.
— .Répondez à mes questions, monsieur, et ne faites pas d'observations ; vous me les laisserez faire à moi, s'il vous plaît. Maintenant, dites aux jurés si vous étiez ou non accompagné d'un valet ou groom, pendant votre tournée en Allemagne ?
— J'ai l'habitude de toujours voyager avec un domestique.
— Un homme qui fuit ses créanciers devrait avoir assez de délicatesse pour ne pas dépenser son argent de cette manière. Quand vous étiez à Bade, n'avez-vous pas été enveloppé dans quelque affaire de jeu qui vous a forcé de quitter précipitamment le Grand-Duché ?
— J'ai eu une querelle avec quelqu'un, et j'ai quitté la ville le lendemain matin.
— Oui, et vous avez laissé vos habits et votre domestique à l'hôtel sans payer la note de vos dépenses.
— C'est encore vrai ; mais j'ai rencontré depuis mon domestique et je lui ai donné plus du double de ce que je lui devais de gages.
— Vous pouvez vous asseoir, monsieur, dit l'avocat. Le témoin se hâta de profiter de cette permission. L'avocat poursuivant appela alors Whittingham.
Le pauvre sommelier arriva jusqu'au banc avec une ligure extrêmement triste, et, après bien des difficultés, il finit par admettre que son jeune maître avait médité un soudain départ d'Angleterre le jour même où il avait été arrêté.
Dans son interrogatoire, il déclara que le voyage de son maître était fondé sur les regrets qu'il éprouvait de s'être laissé entraîner par MM. Chichester, Talbot et Rupert Harborough.
— Milords, s'écria le vieux serviteur en élevant la voix, master Pûchard n'est pas plus coupable de ce crime qu'aucune de Vos Seigneuries ; mais l'homme qui a tout fait,
c'est ce Ghichester qui a frustré son valet de chambre et ce Talbot qui m'a appelé son vieux comme si j'étais son ami.
Ce petit morceau d'éloquence fut débité avec beaucoup de chaleur et de sentiment, et les juges sourirent, car ils appréciaient les motifs de cet honnête serviteur.
L'officier qui avait arrêté Markham dit qu'il avait trouvé sur lui, en le fouillant au poste de Bow Street, un portefeuille contenant entre trente et quarante livres en billets et en or, de plus un billet de cinquante livres.
Un commis de la banque d'Angleterre prouva que les deux billets, celui qui avait été changé chez le banquier, et celui de cinquante livres dont on venait de parler, étaient faux.
L'audition des témoins terminée, les juges se retirèrent pour prendre quelques rafraîchissements.
Markham eut alors le temps de réfléchir sur les événements de la matinée.
Il était littéralement abasourdi en contemplant le parjure diabolique commis par Ghichester et Harborough ; mais il se flattait que le discrédit jeté sur Ghichester rendrait son témoignage nul.
11 tremblait, en voyant combien l'avocat poursuivant avait ingénieusement groupé toutes les circonstances contre lui; mais un rayon d'espérance anima ses traits quand il pensa que son avocat allait bientôt montrer ces mêmes circonstances sous un jour différent.
Les juges revinrent, le silence se rétablit dans toute la salle, et l'avocat du prisonnier se leva pour la défense.
DU DTA.BLE 2!
Richard s'assit et s'apprêta à écouter avec attention le plaidoyer de son avocat.
Wliillingham arrondit sa main derrière son oreille, afin d'aider cet organe dans celte importante occasion.
L'avocat commença par donner quelques détails sur la famille et la position sociale de l'accusé, qui était né de parents habitués à une vie opulente et qui était l'héritier d'une fortune considérable.
— Pendant sa minorité, son tuteur, ici présent, avait promis d'accorder au prisonnier six cents livres par an. Avec ces avantages pécuniaires, il est absurde de supposer qu'un jeune homme bien élevé et dont les sentiments honorables ont toujours été un objet d'admiration de la part de tous ses amis, et qui n'a jamais eu qu'à exprimer un désir à son tuteur pour se le voir tout de suite accordé; il est absurde de croire qu'un homme placé dans de semblables conditions soit entré dans un complot ou ait conçu lui-même le plan de se procurer de l'argent avec de faux billets de banque ! Non ! c'est un jeune homme d'une nature généreuse et confiante, qui, ne connaissant que fort peu le monde, est tout à fait ignorant de ses artifices. C'est ainsi qu'il est devenu la dupe de quelques escrocs dès son début dans la vie. Toute cette histoire se résume en ceci : une bande de coquins a eu recours à ce moyen désespéré de passer de faux billets, afin de rétablir des fortunes détruites. Moins généreux que les voleurs de grand chemin, qui risquent au moins leur vie dans l'exécution de leurs crimes, ces hommes avaient besoin d'un instrument dont ils pussent se servir, et qui pourrait être sacrifié, le cas échéant,
pour leur propre salut. Cet instrument, ce bouc émissaire offert à la justice, c'estl'accusé. Le témoin, dont le vrai nom est Chichester, mais qui, de son propre aveu, a voyagé sur le Continent sous une autre dénomination, n'était pas un homme en qui le jury puisse avoir la moindre confiance. Il a pris un titre que, sous aucune considération, il n'avait le droit de porter. Il a pris l'importance et l'arrogance d'un homme de haut rang, bien qu'il ne soit que le fils d'un usurier, d'un prêteur sur gages, élevé dans un lieu mal famé comme Brick Lane. Doué d'une grande impudence, habile à prendre toutes les manières des gens comme il faut et très-versé dans toutes les subtilités du monde, cet aventurier à la conversation brillante, à l'esprit délié, à la tenue fashionable, ce roué du jour, qui porte des breloques sur sa personne et de l'or dans ,sa poche, qui a toujours le sourire aux lèvres, qui professe le plus grand dégoût pour la plus légère nuance de vulgarité chez les autres, cet individu, ce Chichester, est le témoin principal produit par l'accusation. Pas un jury anglais n'oserait condamner quelqu'un sur un pareil témoignage, le témoignage de celui qui a été forcé de fuir ignominieusement et précipitamment Bade à propos de quelque filouterie au jeu, qui a abandonné son domestique sur une terre étrangère, sans un sou, sans qu'il sût un seul mot de la langue du pays et entouré par la haine attachée au nom de son maître. L'accusé n'avait aucun motif de passer des billets de banque fabriqués, puisqu'il est riche; mais Chichester, lui, en avait de puissants, parce qu'il dépensait évidemment bien au-delà de la pension que son père était à même de lui faire !
Ici, le savant avocat raconta de quelle manière Richard avait été amené à changer le plus fort billet et comment il était devenu possesseur du second.
Mais il fit remarquer que les lettres adressées à madame Arlington et à M. Monroë avaient rapporta ce fait; que les yeux de l'accusé venaient de s'ouvrir tout à coup sur le véritable caractère de ses amis et sur la voie de dissipation dans laquelle ils l'entraînaient.
— La phrase dans laquelle on a cru voir la preuve du crime : « Jusqu'à hier, » fait allusion au suicide du jeune officier, qui a eu lieu pendant que le jeune homme se trouvait à la maison de jeu, maison où il a été dupé au lieu de duper les autres, . Il ne pouvait pas rester à Londres une minute de plus sans compromettre sa sûreté ! Et pourquoi? Parce que ces amis, qu'il avait rencontrés par hasard, ne le laisseraient pas tranquille, ils le chercheraient continuellement. Il se repentait et espérait que M. Monroë « défendrait et protégerait sa réputation. » Oui, quand les journaux apprendraient à ce gentleman que son pupille avait été arrêté dans une maison de jeu et condamné pour ce fait à une amende. Ces lettres ont été écrites précipitamment; elles sont ambiguës : donc elles sont susceptibles de plus d'une interprétation. Le jury doit les interpréter en faveur du prisonnier. Il vaut mieux renvoyer dans la société une douzaine de coupables, si terrible que pût être le mal, plutôt de condamner un innocent. Quant au départ précipité, le témoin Whittingham a démontré, dans son contre-interrogatoire, que le but de l'accusé était de se soustraire aux trois hommes dont le caractère véritable
lui avait été tout à coup dévoilé. L'accusé a prié ces trois personnes de raccompagner à la maison de jeu et elles ont refusé. Oh ! étrange refus ! surtout de la part de Chiehester, qui avait été forcé de décamper de Bade pour avoir iridié au jeu. Puis le prisonnier a demandé à échanger un billet de banque decinquante livres et il voulait par là saisir l'occasion de passer un faux billet.
L'avocat avait déjà expliqué comment ce billet de cinquante livres était passé entre les mains de l'accusé, son or ayant été transporté dans te pupitre de Rupert Harborough !
Le savant conseil termina en demandant comment il se taisait qu'on n'eût pas trouvé d'autres faux billets chez l'accusé , ni la presse à imprimer, ni aucun des matériaux nécessaires pour une semblable fraude?
Peut-on supposer qu'un jeune homme avec un avenir, comme celui qui est devant nous, aurait risqué sa liberté pour quelques centaines de livres ! cette idée est insensée ! »
L'avocat s'étendit sur quelques points minutieux en faveur de son client et conclut par un puissant appel aux jurés pour son acquittement.
Richard suivait, absorbé par l'attention, la brillante défense que son avocat venait de présenter, et son âme se remplissait d'espoir à mesure que chaque fait et chaque argument en sa faveur était dévoilé sans mystère et présenté avec lucidité à l'appréciation de la cour.
M. Monroë fut appelé au banc des témoins et appuya les déclarations faites par l'avocat du prisonnier, relativement à la position de fortune de son pupille.
DU DIABLE î5
Snoggles, le palefrenier, vint après lui et déclara tous les détails de la fuite précipitée de Bade de son ancien maître.
Ainsi se terminait l'action de la défense.
L'accusateur, conformément au droit qui lui donne le dernier mot dans les débats où le défenseur a amené des témoins, se leva pour répliquer.
11 constata que ni la richesse, ni la position sociale d'un individu, n'offraient de garanties contre sa participation à un crime, sans compter que la loi ne doit pas toujours se laisser surprendre par l'absence de motifs plausibles, parce que bien des forfaits extraordinaires ne peuvent jamais s'expliquer. La perpétration était l'objet que le jury ne devait pas perdre de vue ; un faux avait été commis, et de l'argent avait été reçu par l'accusé au moyen de ce faux. La défense n'a pas cherché à nier que l'accusé n'était pas l'individu qui avait reçu l'argent. Le point essentiel à considérer était si le prisonnier savait le billet faux, et, pour sa part, l'accusateur trouvait qu'un assemblage decirconstances d'une nature non équivoque, indiquaitle prisonnier comme le vrai coupable. Le témoignage de M. Chichester vient démontrer qu'il n'avait, lui, donné aucun billet au prisonnier. Quand bien même M. Chichester serait un homme sans honorabilité, il n'y avait rien au delà de l'assertion du prisonnier lui-même (faite par la voix de son conseil) pour prouver qu'il avait reçu deux billets de banque des mains de Chichester. M. Chichester avait pris, il est vrai, un autre nom que le sien pendant son voyage en Allemagne; mais c'était pour éviter une arrestation en pays étranger à cause des lettres de change qui auraient pu être
envoyées d'Angleterre. 11 avait de plus pris le titre d' Honorable, vanité qui n'a pas ici d'importance et qui n'est certes pas un crime, caria moitié des Anglais qu'on appelle Capitaine ne sont pas plus capitaines que l'orateur ne l'était lui-même.
Le premier juge résuma les débats et l'intérêt le plus profond se manifesta chez tous ceux qui étaient présents.
Le discours du docte juge dura près de deux heures.
Il exposa aux jurés tous les points du procès qu'il était nécessaire de bien considérer.
Le jury se retira et délibéra pendant très-longtemps.
Ce fut un terrible moment d'appréhension.
Le visage de Richard était d'une pâleur mortelle et il serrait fortement les lèvres, comme pour prévenir toute exclamation involontaire, faiblesse à laquelle il sembla un instant sur le point de céder.
M. Monroë ne conservait pas beaucoup d'espoir, le résumé du juge n'avait pas été en faveur de Markham.
Quanta Whittingham, il secouait de temps en temps la tête et murmurait assez haut pour être entendu de ses voisins:
— Oh! M. Richard!... M. Richard!... qui aurait dit que vous seriez amené à une pareille extrémité !... c'est la faute de ces coquins!...
Combien l'esprit de l'homme est indifférent aux destinées de ceux auxquels il n'est attaché ni par les liens du sang, ni par l'amitié !
Tandis que les jurés discutaient leur verdict, les divers avocats, rassemblés autour de la table, commencèrent à
causer ensemble, à rire et à se conter de plaisantes anecdotes, comme si la destinée d'un de leurs semblables n'était en aucune manière compromise en ce moment.
L'avocat poursuivant, qui avait fait son devoir en exerrant ses talents, son énergie et son éloquence pour obtenir la condamnation d'un jeune homme qui ne lui avait jamais fait de mal et qu'il n'avait jamais vu, prit froidement son journal et se mit à lire, comme si rien ne s'était passé, tandis qu'à une très-petite distance de lui se tenait l'individu qu'il avait, avec tant de zèle, cherché à flétrir et à rendre misérable pour le reste de sa vie !
Les jurés reparurent, et le sentiment qui les dominait était la perspective d'être bientôt libres, de rentrer chez eux, où ils allaient reprendre leur course après la fortune et où ils oublieraient bientôtle jeune homme qu'ils venaient de condamner et dont ils brisaient l'avenir, car ils rapportaient un verdict de culpabilité.
Les juges se hâtèrent de terminer les formalités.
On ordonna à Richard de se lever pour entendre le verdict de la cour.
Il obéit machinalement, car son esprit était complètement abattu.
La voix du juge qui s'adressait à lui tintait à ses oreilles comme une cloche lointaine.
Les nombreuses personnes qu'il vit autour de lui lui apparaissaient comme une immense foule, mouvante et agitée, réunie pour une exécution.
Il se leva comme on le lui commandait et le juge prononça la sentence.
La cour, prenant en considération la jeunesse de l'accuse et les circonstances atténuantes de la cause, s'était décidée à rendre une sentence peu sévère, mais qui devait satisfaire la société outragée.
La cour condamnait donc Richard Markham à deux années de détention dans la prison de Giltspur Street, sans travaux forcés.
— C'est tout? se dirent les spectateurs, comme s'ils eussent été désappointés.
L'audience était levée.