‹ La taverne du diableChapitre 24 sur 24 · Lombard Street, quartier des maisons de banque · texte numérisé non relu

Lombard Street, quartier des maisons de banque

3. Les premiers étages des maisons de Cheapside sont occupés par les maisons de commission.

4. TVood Street est en grand le quartier des Jeûneurs et du Sentier de Paris.

fenêtres dont la partie inférieure est abritée par des volets,

que sont les mystérieux endroits où la circulation des

finances et du commerce d'un puissant empire est mise en

mouvement.

Une demi-douzaine d'hommes de la Cité peuvent réunir en une heure plus de richesses que Rome ou Babylone n'auraient pu en montrer à 1 apogée de leur prospérité, et ni Rome ni Babylone n'ont jamais possédé dans leurs mjirs des marchands d'étoffes faisant par année cinquante mille livres de bénéfices en vendant des roheset des châles, ni des marchands de sucre ayant un million en caisse, ni des brasseurs pour lesquels la hausse et la baisse d'un demi-penny par pot de bière fait une dirtérence de quarante mille livres par an !

Rome, Babylone, Thèbes et Carthage auraient pu être achetées par la East india Company, en donnant une simple hypothèque sur les India Docks.

Mais que le lecteur n'aille pas s'imaginer que tout ce qui reluit est or.

Parmi les plus splendides établissements de Londres et les plus riches en apparence, il y en a dont la solvabilité est souvent dans un état désespéré.

C'est dans l'un de ces derniers que nous allons l'introduire.

La maison de banque bien connue de James Tomlinson était naturellement située dans Lombard SlreeL

L'établissement n'était pas très-vaste, il n'y avait pas d'innombrables commis, parce que la maison faisait peu

d'affaires avec les banques des comtés, et qu'elle était surtout une maison de dépôt.

Elle jouissait d'une grande réputation et était considérée comme très-sûre ; la richesse présumée, l'intégrité et l'expérience de son chef étaient proverbiales.

De plus, on croyait que le père de James Tomlinson était un de ses commanditaires, et comme il s'était retiré du commerce des huiles avec une immense fortune, la banque paraissait présenter toutes les garanties possibles de stabilité.

Elle existait depuis plus de soixante ans, car elle avait été fondée et conduite avec bonheur par un grand-oncle de James Tomlinson.

James lui-même y était entré en qualité de simple commis, puis il était devenu un des associés, et finalement il se trouva à la tête de l'établissement quand son oncle mourut.

James Tomlinson n'était pas un extravagant, mais il était loin d'avoir la capacité et l'expérience que lui accordait le monde.

En 1826, âgé alors de quarante ans, il se trouva à la tête d'un établissement prospère et considéré ; il en était réellement le seul propriétaire, car son père n'était pas, comme on le pensait, intéressé dans la maison.

James possédait toute la routine des affaires de banque, mais il manquait de celte hardiesse de combinaisons et de cette faculté de seconde vue qui aurait été si nécessaire pour bien placer et faire valoir l'argent qui lui

était confié ; avec de bonnes intentions, il manquait d'initiative.

Il aurait fait un excellent premier commis ou un associé en second ordre, mais il était tout à fait incapable de la suprême direction.

C'est ainsi qu'en deux ou trois années, il éprouva des pertes sérieuses ; et bien qu'il eût caché à tous les yeux le peu de succès de ses opérations, la solidité de son établissement fut sérieusement compromise.

La Révolution de 1830 ruina une maison de Paris à laquelle Tomlinson avait avancé une somme considérable; ce coup acheva d'ébranler sa maison de banque.

Il fut alors obligé de mettre son caissier dans la confidence.

Ce caissier était un vieux et fidèle serviteur de son oncle, d'habitudes frugales et d'un caractère excellent quoiqu'un peu excentrique.

Michaël Martins était le nom de ce caissier-modèle.

Il était horriblement laid, il se tenait tout courbé, et louchait.

Sa personne était extrêmement sale; il prenait une quantité considérable de tabac, mais son nez ne pouvait en garder autant que son jabot et son gilet, de sorte que son linge était toujours malpropre, ses vêtements en étaient noirs.

Tel était l'individu dont Tomlinson fit son confident, quand les affaires de la maison de banque devinrent désespérées.

Le vieux Martins était aussi discret et réservé que s'il

eût été sourd et muet; et de plus il était doué d'une certaine finesse pleine de ruse qui le rendait admirablement propre au rôle qu'il allait jouer désormais.

Plus il devenait difficile de relever les affaires de la maison, plus il fallait être défiant.

Cependant Michaël Martins assura à son patron qu'on pourrait vraisemblablement continuer les affaires quelque temps, peut-être même plusieurs années, s'ils avaient le bonheur que les traites sur la maison de banque n'égalassent pas les dépôts.

C'est ainsi que continuait cet établissement ruiné, avec un semblant de réputation et de solvabilité que lui conservait la persévérance de Tomlinson et l'adresse du vieux Martins.

• Nous introduirons nos lecteurs dans le cabinet du banquier à dix heures du matin, le jour qui suivit les événe ments racontés dans le dernier chapitre.

James Tomlinson venait d'arriver, et se tenait devant le feu, parcourant l'article City, dans le Times.

C'était un homme grand et de bonne mine, très-bien mis et sans la moindre affectation dans les manières ; la franchise et la droiture de son caractère lui avaient gagné et assuré beaucoup d'amis parmi une classe d'hommes qui considère!] l la franchise du caractère et une conduite simple comme des qualités indispensables dans les affaires.

Il était toujours à son poste, toujours visible, de là cette confiance illimitée qu'on avait en lui,

Après avoir jeté un regard sur le journal qu'il tenait dans les mains, il sonna.

Un commis parut.

— M. Martins est-il arrivé ?

— Oui, monsieur.

— Dites-lui de venir.

Le commis se retira, et le vieux Martins entra en ayant soin de fermer la porte.

— Bonjour, Michaël, dit le banquier. Quelles nouvelles ?

— De plus en plus mauvaises, répondit le vieillard avec une sorte de grognement sauvage. Nous avons eu bien des ennemis pendant ces derniers trois mois.

— Vous pourriez dire pendant ces sept ou huit dernières années, observa Tomlinson avec un soupir.

Et sa physionomie exprima un extrême désespoir, aussi passager qu'il était poignant.

— D'abord la tache était assez facile, dit Michaël : un peu de tact et de soins nous permettaient d'aller; mais depuis quelque temps nous sommes dans une situation tellement désespérée, que je crains toujours en venant le matin que cela n'aille pas jusqu'au soir.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle existence ! s'écria Tomlinson ; et dire qu'il y a des centaines, des milliers d'individus qui se disent en passant dans la rue qu'ils voudraient être James Tomlinson ! Ciel! quand moi j'aimerais mieux être un mendiant, un balayeur des rues, un pauvre de la maison d'asile.

— Allons, c'est une folie, interrompit le vieux caissier, il faut aller jusqu'au bout.

— Quel est l'état de votre livre ce matin ? demanda le banquier, faisant cette question avec une crainte visible.

— Trois mille quatre cents livres dix-huit shillings en espèces, seize cent trente-cinq livres en billets, répondit le caissier.

— Est-ce là tout? s'écria Tomlinson, et ce matin nous avons à payer à Greenwood les deux mille livres qu'il m'a prêtées il y a six semaines.

— Il ne faut pas donner cet argent, dit le caissier, Greenwood connaît la position de la maison et il faut qu'il accorde du temps.

— Vous connaissez Greenwood, Michaël, s'écria le banquier ; si nous ne sommes pas exacts avec lui, il ne nous prêtera plus un shilling, qu'eussions-nous fait sans lui dans plusieurs circonstances?

— Je sais tout cela ; mais voyez quel intérêt il nous fait payer, murmura le caissier.

— Voyez les risques qu'il court, ajouta le banquier.

— Il trouve apparemment que ça en vaut la peine ; j'ai calculé l'autre jour que nous lui avions payé dans le courant de l'année dernière, et pour les intérêts seulement, trois mille livres; nous ne pourrons pas aller longtemps à ce taux-là.

— Je dirais presque que plus tôt cela finira, mieux cela vaudra. A quelles abominables ruses il nous a fallu recourir! Ch! si cette affaire avec le Trésor eût réussi il y a trois ans, nous eussions regagné toutes nos pertes, quel-

que énormes qu'elles aient été, et reconstruit la fortune de

la maison sur une base plus solide que jamais.

— Oui, ce fut un grand malheur, en effet, observa le caissier en prenant une forte prise de tabac.

— Comment le Chancelier de l'Échiquier a-t-il obtenu des renseignements sur moi onze heures après que toutes les informations sur mon compte avaient obtenu des réponses satisfaisantes? continua Tomlinson. Je n'ai jamais pu m'en douter ; à cette époque il n'y avait que vous et moi dans le secret, et mon père, à qui je l'avais communiqué, vous vous souvenez, par cette lettre dans laquelle je lui demandais cinquante mille livres.

— Somme qui a sauvé la maison à cette époque, observa Michaël.

— Jamais je n'oublierai le jour où je me suis présenté au Trésor, repartit Tomlinson, pour connaître la décision du gouvernement relative à ma proposition. Le fonctionnaire qui me reçut me dit, en appuyant sur chaque mot : « Monsieur Tomlinson, vous n'avez pas agi franchement avec nous, relativement à votre position véritable; nous connaissons votre secret , mais soyez assuré que , bien que nous refusions de conclure toute affaire avec vous, nous ne vous trahirons pas. » Ces paroles tombèrent sur moi comme la foudre : je fus littéralement paralysé. Le fonctionnaire ajouta avec un sourire mystérieux : « Il n'y a pas un seul secret d'un des habitants de la Cité, quel que soit son importance, qui échappe à notre connaissance ; le gouvernement sait tout, monsieur. » Dieu seul peut deviner la source de cette connaissance intime des choses qu'on

croyait enfermées jusqu'au fond de son cœur, ajouta le banquier avec tristesse.

— Et ce n'est pas le seul cas où de tels secrets ont été découverts par le gouvernement, dit le vieux caissier, régalant encore une fois son nez d'une copieuse prise de tabac.

— Oui, moi-même j'ai entendu parler de plusieurs cas semblables, observa le banquier ; j'ai connu des gens bien placés, solides, qui dépensaient des sommes considérables pour obtenir des informations particulières de Paris, de Francfort, et de Madrid à l'aide de nombreux courriers, et ces informations étaient ensuite envoyées par la poste à Liverpool, à Manchester ou ailleurs, à leurs agents, pour aider à certaines opérations commerciales ou financières. Eh bien, quand ces informations arrivaient à leurs destinations, elles étaient déjà connues du gouvernement depuis quelques heures, et le gouvernement achetait ou vendait en conséquence.

— Mais comment le gouvernement pouvait-il obtenir ces informations? demanda Mârtins; quelque trahison, sans doute ?

— Non, cela aurait été impossible I le gouvernement en avait eu connaissance quand toutes les précautions avaient été prises pour éviter les indiscrétions. Voyez plutôt mon affaire! continua Tomlinson ; vous, mon père et moi, connaissions seuls le secret. Je puis compter sur vous comme sur moi-même, mon père était incapable de me trahir et je ne pouvais pas divulguer ma propre ruine. Pourtant, le

gouvernement a tout su. Je frissonne, Michaël, je fris-

sonne quand je pense que dans un pays qui se vante de sa liberté, il existe des moyens aussi secrets, d'aussi sombres et d'aussi mystérieux instruments du despotisme le plus violent.

A ce moment, un commis vint prévenir le caissier que quelqu'un le demandait au bureau.

Aussitôt que le caissier fut sorti, Tomlinson se mit à marcher en long et en large, en proie aux pensées les plus accablantes; il ne restait plus en caisse que cinq mille livres, il fallait en payer deux mille à Greenwood, et à chaque instant un, deux, trois ou quatre mandats pouvaient être présentés et vider complètement la caisse.

— Cent quatre- vingt mille livres d'engagements et cinquante mille livres pour y faire face, murmura Tomlinson en lui-même.

Ah! qui pourrait jamais s'imaginer les tortures qu'éprouvait le chef de cet établissement !

A la fin, Martins reparut.

Ses traits ne laissaient jamais voir la moindre émotion, mais il prenait prises sur prises, et c'était un présage effrayant.

— Eh bien ! dit Tomlinson d'une voix creuse et étouffée.

— L'alderman Philipps vient de tirer sur nous pour deux cents livres et le colonel Brown pour dix-huit cents, répondit le caissier.

— Deux mille livres parties en une minute ! s'écria le banquier.

— Faut-il payer encore ? demanda le caissier.

— Oui, payez, payez jusqu'au dernier liard, répondit

Tomlinson, une chance, un hasard peut nous sauver, et pensez, Michaël, que jamais nous n'avons été aussi près de la ruine.

— Jamais, dit le vieillard, froidement.

— Et il n'y a aucun expédient au moyen duquel nous puissions nous procurer quelques milliers délivres, ou seulement quelques centaines pour nos besoins immédiats ?

— Je n'en connais pas, reprit Marlins.

A ce moment, on annonça Greenwood, et Michaël sortit du salon.

— Vous venez pour vos deux mille livres ! demanda le banquier après l'échange ordinaire de politesses.

— Oui, j'ai absolument besoin de cette somme ce malin, répondit le financier, car je suis obligé de payer avant midi quinze mille livres au comte Altéroni.

— C'est bien malheureux! fit observer Tomlinson; je suis exactement dans la même position. Prenez votre argent et je cesse à l'instant même mes payements.

— C'est irès-désagréable, sans doute, dit Greenwood, mais le Comte est pressant et je ne puis remettre...

— Mon Dieu! s'écria Tomlinson, que puis-je faire?... Mon bon ami Greenwood, je sais que vous êtes riche, que vous pouvez trouver n'importe quelle somme... Je vous en prie, ne me pressez pas ce matin.

— Que dois-je faire moi-même, mon ami? il faut que je satisfasse le Comte, et je ne puis réellement pas le faire sans ces deux mille livres. Je pourrai vous les reprêter dans une quinzaine.

— Une quinzaine , s'écria le banquier en serrant les

poings ; demain, il serait trop tard ; ne trouvez-vous pas un joint? Ne pouvez-vous inventer quelque moyen?... Laissezmoi ces deux mille livres six semaines ou même un mois de plus, et demandez moi ce que vous voudrez !... Je suis désespéré, je ferai tout ce que vous exigerez...

— Dites-moi comment je puis satisfaire cet Italien, dit Greenwood, et je vous laisse l'argent pour six mois.

— Vous dites que vous avez quinze mille livres à payer au Comte? demanda le banquier.

Greenwood fil un signe affirmatif.

— Et veut-il recevoir le tout en espèces?

— Non, il acceptera la garantie d'une personne solide, ou du moins solide en apparence, ajouta le financier avec un sourire significatif, et payable à six mois de date.

Tomlinson parut réfléchir.

Sa rêverie fut interrompue par l'entrée du vieux caissier, qui prisait plus fort que jamais.

Martins murmura quelques mots à l'oreille du banquier, et se retira.

— - Sept cent cinquante livres parties, s'écria Tomlinson, et maintenant, Greenwood, il ne reste plus qu'une faible fraction au-dessus de vos deux mille livres, faites vos conditions vous-même.

C'était justement le point où le financier voulait en arriver.

— Écoutez, dit- il en jouant avec la chaîne de son gilet, le comte Altéroni vous acceptera à ma place comme débiteur. Chargez-vous de ma responsabilité, et je vous fais présent des deux mille livres !

— Comment! s'écria Tomlinson, répondre de quinze mille livres à ce Comte ! Vous ne parlez pas sérieusement, Greenwood.

— Je n'ai jamais de ma vie été plus sérieux, reprit doucement le financier? si vous venez à manquer avant que les six mois soient écoulés, quinze mille livres de plus ou de moins sur vos livres ne feront pas grand'chose ; si vous réussissez à soutenir votre établissement jusqu'à cette époque, je vous aiderai à sortir d'embarras.

— Vous n'êtes pas raisonnable, vous voulez m'écraser tout d'un coup ! s'écria Tomlinson. Eh bien ! qu'il en soit ainsi, M. Greenwood, prenez vos deux mille livres.

— Et que je vous laisse mettre une petite affiche à votre porte, hein ? dit Greenwood jouant toujours avec sa chaîne.

— Ah ! mon Dieu. . en suis je donc là? s'écria le banquier. Ruiné, déshonoré, réduit à la mendicité, tout cela le même jour ! Mais plutôt tout supporter que me soumettre aux conditions que vous me faites...

Il agita vigoureusement la sonnette.

Le vieux Martins parut aussitôt.

— M. Martins, dit Tomlinson affectant un calme qu'il était loin d'avoir, apportez deux mille livres pour M. Greenwood.

— Cela ne se peut pas, grommela Michaël en prenant une forte prise.

— Cela ne se peut pas !... répéta le banquier.

— Non, répondit le vieillard; je viens de payer quatre cent soixante-cinq livres; et il ne reste plus que deux mille livres en caisse.

— J'accepte votre proposition, dit Tomlinson à Greenwood. M; Martins, vous pouvez vous retirer, je vais arranger cette affaire avec M. Greenwood.

Le vieillard se retira.

— Quand, où et comment cette affaire se fera-t-elle? demanda Tomlinson après un moment de silence.

— Le Comte doit venir chez moi à midi ; j'ai laissé un mot à son valet de chambre pour le prier de passer ici.

— Vous aviez donc arrangé toute cette affaire dans votre esprit? dit le banquier avec ironie.

— Certainement, dit Greenwood avec son indifférence habituelle , je' savais que vous me débarrasseriez de ces obligations envers le Comte, parce qu'en retour je pourrai vous être utile.

— Je dois m'en rapporter à votre générosité, dit Tomlinson. ÏI est midi, le Comte ne tardera pas à arriver.

Une demi-heure après, le noble Italien arriva en effet,

— Vous voyez que j'ai tenu parole, Comte, s'écria Greenwood avec un sourire de triomphe. M. Tomlinson a entre les mains une certaine somme qu'il doit d'après nos arrangements conserver encore six mois et six jours, à partir d'aujourd'hui, à raison de quatre pour cent. Comte Altéroni, si vous voulez accepter un transfert de quinze mille livres de ces mêmes fonds, de mon nom au vôtre, l'affaire peut être conclue à l'instant même.

— Je ne puis hésiter, M. Greenwood, dit le Comte, à accepter la garantie d'un nom aussi honorablement, connu que celui de M. Tomlinson.

— Alors, tout ce qui vous reste à faire, s'écria le tinan-

cier, est de me faire un reçu de la somme spécifiée, et pour .M. Tomlinson de vous donner le sien. M. Tomlinson a déjà reçu mon autorisation écrite pour le transfert.

L'affaire fut conclue comme le proposait Greenwood : le Comte tendit son reçu au financier et en accepta un autre du banquier.

— Maintenant, c'est conclu, Comte, dit Greenwood en mettant le reçu dans son portefeuille ; j'espère que nous n'en serons pas moins amis.

— Pardonnez-moi, monsieur, repartit le Comte en prenant un air sévère; bien que je sois forcé de convenir que vous ne m'avez fait aucun tort quant à nos affaires d'argent, vous avez osé me parler de ma fille, qui est l'innocence et la candeur en personne...

— Comte...., commença Greenwood, je ne savais pas que....

— Silence, monsieur ! s'écria l'Italien d'un ton impérieux : je n'ai qu'un mot à ajouter : des circonstances particulières m'ont révélé votre bassesse, et jamais je ne serai assez reconnaissant envers Dieu de ce que ma fille a échappé à l'alliance d'un homme qui fait administrer à une femme sans protection un narcotique dans des intentions viles et lâches... M. Tomlinson, pardonnez-moi si je tiens un pareil langage chez vous et en votre présence.

Le comte Altéroni salua poliment le banquier et, lançant un regard de mépris et d'indignation à Greenwood honteux et confondu, il se retira.

— Il parle de choses qui sont tout à fait nouvelles pour

32ti LA TAVERNE

moi, dit Greenwood en retrouvant son assurance, bien qu'il fût humilié au dernier point.

Tomlinson ne répliqua rien, il était trop occupé de ses propres affaires pour pouvoir s'occuper de celles des autres.

Greenwood ne tarda pas à partir, enchanté d'avoir terminé cette affaire avec le Comte de manière à n'en être" plus tourmenté, mais contrarié de la découverte que le Comte avait évidemment faite de sa conduite à l'égard d'Élisa Sydney.

Immédiatement après que Greenwood eut quitté le banquier, le vieux Miehaël entra.

Cette fois, il tenait sa tabatière toute grande ouverte dans sa main gauche, et sa main droite y puisait à chaque pas.

C'était un horrible présage.

Tomlinson trembla.

— Eh bien! Miehaël?

— Pas une seule rentrée ce matin ; les traites arrivent comme des bombes, dit le vieux caissier, il ne reste plus en caisse qu'une centaine de livres!

— Cent livres ! s'écria le banquier, voilà où nous en sommes? il faut fermer sans délai.

— Voulez-vous écrire l'avertissement de cessation de payement... ou sera-ce moi qui l'écrirai? demanda Miehaël.

— Faites cela vous-même; mon bon et vieil ami; faites cela pour moi ! dit le banquier, qui devint horriblement pâle et dont les jambes fléchissaient comme si on venait le chercher pour le conduire à la potence.

Le vieux caissier s'assit à une table et écrivit l'annonce que la maison était malheureusement réduite à suspendre ses payements; puis il la lut au banquier ruiné qui marchait à grands pas dans le cabinet.

— Est-ce cela?

— Oui, répondit le banquier; mais de grâce laissez-moi quitter la maison avant que le public soit prévenu.

Tomlinson allait se précipiter hors de la chambre quand on appela le caissier au bureau.

Cinq minutes se passèrent avant son retour, cinq minutes qui parurent cinq heures à James Tomlinson.

Enfin le vieux Martins revint, et cette fois il n'avait pas sa tabatière en main.

Sans dire un mot il alla à la table, prit l'annonce, la déchira en morceaux, et la jeta au feu.

— Sauvés encore une fois ! murmura-t-il en regardant brûler le papier.

Quand il fut complètement consumé, il prit une cordiale prise de tabac.

— Sauvés!... répéta Tomlinson, voulez-vous dire que nous sommes encore sauvés?

— Sept mille quatre cent soixante et dix livres versées pour le compte de Dobson et Dobbins, répondit le caissier avec calme, comme s'il n'éprouvait pas la moindre émotion.

Une heure après il y avait quinze mille livres en caisse ; et quand, à l'heure accoutumée, la caisse ferma le soir, la somme s'était élevée à vingt mille et quelques cents livres.

Cette journée peut donner une idée de l'existence de James Tomlinson.

Dans le courant de la soirée, le comte de Warrington vint voir madame Arlington et passa quelques minutes enfermé avec elle dans le salon.

Quand Sa Seigneurie fut partie, Diana revint auprès d'Élisa qu'elleavait laissée dans une autre pièce, et lui remettant une certaine quantité de lettres pliées mais non cachetées, elle lui dit :

— Voici des lettres d'introduction pour les meilleures familles de Montoni. Elles ont été écrites par un gentilhomme italien très-influent et dont le nom sera comme un talisman pour vous. Elles sont décachetées selon l'usage, mais il désire qu'elles ne soient ni ouvertes ni lues en ce pays. Il a recommandé cela très-sérieusement, sans doute parce qu'il supposait qu'il avait affaire à deux tilles d'Eve dont la curiosité est invincible : il m'a donc priée de vous faire cette recommandation aussi délicatement que possible.

— Ces lettres, répondit Élisa, sont adressées à des étrangers et non à moi , et bien que je sache qu'elles me concernent, je n'avais pas le projet de chercher à en connaître le contenu, pas plus en Angleterre qu'autre part. Mais avez -vous exprimé au Comte toute la gratitude que je ressens pour toutes ses bontés ?

— Le Comte est persuadé de toute votre reconnaissance, répliqua madame Arlington ; pouvez- vous supposer que j'aie oublié de lui peindre combien vous êtes sensible à tout ce qu'il a déjà fait pour vous et à tout ce qu'il veut encore

faire? il vous verra un instant demain, avant votre départ, pour vous dire adieu.

— J'apprécie cet acte de condescendance de sa part, observa Élisa touchée jusqu'aux larmes, plus que tout ce t;u'il a encore fait pour moi.

Le jour suivant Élisa Sydney, accompagnée de la fidèle Louisa et suivie d'un valet âgé qui avait été pendant des années au service du Comte, partit de Londres pour le Grand-Duché de Castelcicala.

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