‹ La TchécoslovaquieChapitre 1 sur 29 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MCMXXI

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/'L n'y a point de pays, l'actuelle Tchécoslovaquie exceptée, où jusqu'ici on se soit plus occupé des Tchécoslovaques et on les ait mieux connus qu'en France ; et c'est par l'œuvre de M. Ernest Denis, le grand historien français, disciple et continuateur du grand historien tchèque Palacki/., que l'étranger ci tout d'abord appris quelle avait été la grandeur passée de la Bohême, et quels espoirs l'humanité pouvait fonder sur les Tchèques et les Slovaques le jour où ils seraient libres de développer sans entraves leur génie national.

Ni en France ni à l'étranger, personne ne croyait, il y a sept ans encore, que dût se rompre le lien qui rattachait les pays tchécoslovaques à l'Autriche et à la Hongrie. Les plus ambitieux ou les plus exigeants amis des Tchèques réclamaient ou espéraient une réforme constitutionnelle de la monarchie

habsbourgeoise qui, la transformant selon le principe du fédéralisme ou celui de l'autonomie, abaisserait les barrières derrière lesquelles était jusque-là arrêté l'essor du peuple tchécoslovaque. I>cms la monarchie elle-même, parmi les Tchèques et les Slovaques, bien rares étaient les esprits hardis ou chimériques qui se laissaient aller à entrevoir des solutions plus radicales. C'est la folle politique de l' Autriche-Hongrie, aveugle instrument de l'Allemagne, qui a fait de la délivrance définitive des peuples que depuis des siècles elle opprimait une nécessité européenne.

Des États qui ont recueilli l'héritage de la monarchie effondrée, la Tchécoslovaquie est le moins connu, celui à l'existence duquel le public, étonné et un peu désorienté, a le plus de peine à s'habituer. C'est, d'abord, que, jusqu'à la fin d'octobre 1918, r Autriche-Hongrie la recouvrait tout entière. La Grande- Roumcmie et la Grande-Serbie ont été faciles à situer sur la carte de l'Europe : depuis la guerre russo-turque et surtout depuis les guerres balkaniques, on avait eu si souvent l'occasion d'y chercher le royaume de Serbie ou le royaume de Roumanie ! La Pologne a eu beau être partagée, rayée du nombre des États, son souvenir a été conservé dans la poésie et la légende comme dcms la mémoire des hommes qui avaient vécu ou dont les pères avaient vécu les insurrections, toujours entretenu par les nombreux émigrés et leurs descendants, parfois brusquement ravivé par un massacre en Lithuanie ou le martyre de petits écoliers en Posnanie. De la Tchécoslovaquie, au contraire, tout paraissait nouveau, avant tout et surtout son nom. Forgé de toutes pièces, long, compliqué, informe, rébarbatif, on a dit plaisamment de lui qu'il est la plus grande faiblesse de la jeune République. U a été, ai tout cas, une gêne pour ses débuts, il déroute encore plus d'une bcynne volonté, et encourage plus d'un scepticisme. La Bohême avait une notoriété, une réputation ; pourquoi, dit-on parfois, cette manie d'affecter d'être toute neuve, cette maladresse de vouloir rompre avec un passé connu, dérouter et braver une opinion sur qui l'habitude a un si grand empire ?

Mais la Tchécoslovaquie est plus que la Bohême, et autre chose. Son nom ingrat est à lui seul un programme. U affirme son origine nationale, la libre volonté d'union de son peuple mille ans séparé par la violence, son aspiration à être un État

populaire, profondément démocratique, inspiré dans toutes ses institutions et tous ses actes de la généreuse et glorieuse devise de notre grande Révolution. Cette jeunesse, qu'on lui reproche, et qui n'est qu'un rajeunissement, si elle est peutêtre, par quelque côté, une faiblesse, elle est aussi une force. La naissance de la République tchécoslovaque est contemporaine de la naissance d'un monde nouveau. Elle y est entrée en État nouveau, pénétré par une tradition ancienne et un travail séculaire du sens profond de l'intérêt national et du devoir national, mais tourné de toutes ses aspirations vers l'avenir, tendant toutes ses pensées à justifier la confiance que le monde a mise en lui, prêt de toutes ses énergies à défendre, s'il le fallait jeûnais, sa liberté chèrement reconquise, son indépendance qui est l'une des plus indispensables garanties de l'ordre européen né de la grande guerre et imposé à l'impérialisme germanique par le traité de Versailles.

Louis Eisenmann.

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