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CHAPITRE PREMIER

La République tchécoslovaque a derrière elle une tradition nationale de douze siècles. Elle est pourtant un très jeune État. Le 18 octobre 1918, le gouvernement provisoire, formé de trois grands patriotes, exilés volontaires, proclama son indépendance ; le 14 novembre, à sa première séance, l'Assemblée nationale, mandataire de la nation, renouvela solennellement cette proclamation, en prononçant la déchéchéance de la maison d'Autriche, en déclarant rompu tout lien entre les pays tchécoslovaques et l'ancienne monarchie austro-hongroise, et en consacrant le principe républicain de la Constitution du pays. L'eflondrement de la monarchie austro-hongroise, jetée bas par la victoire des AIMés, a permis à la nation tchécoslovaque de faire re\àvre son indépendance et son antique unité.

L'histoire des pays qui forment aujourd'hui la République tchécoslovaque a jusqu'ici le plus souvent été considérée, à l'étranger, du point de vue autrichien, c'est-à-dire comme celle d'une des parties de la monarchie des Habsbourg, et dans ses rapports avec le développement, la grandeur et

les crises de l'immense domaine de famille que l'Europe a connu, jusqu'à la fin d'octobre 1918, sous le nom d'Autriche, puis d'Autriche-Hongrie. Après la disparition de l'Autriche- Hongrie, la restauration de l'indépendance nationale et la constitution des pays tchécoslovaques en une République fondée sur le principe de la souveraineté populaire, cette conception historique n'est plus justifiable. De même que, depuis Palacky, qui a rendu à la nation ses titres, les historiens tchèques, et avec eux l'historien français que le suffrage unanime de la nation tchécoslovaque compte comme l'un des leurs, M. Ernest Denis, ont traité l'histoire des pays tchécoslovaques comme une histoire nationale, qui a sa raison d'être et son centre en elle-même, et qui n'est pas simplement l'accessoire d'une autre histoire, d'une histoire étrangère, de même c'est de cette manière nouvelle qu'il faut que l'étranger s'habitue désormais à l'envisager. Elle a des contacts nombreux avec l'histoire des États de la maison d'Autriche, et à certains moments la monarchie autrichienne en est le cadre nécessaire (i) ; mais elle est essentiellement l'histoire du peuple tchèque et slovaque, de la nation tchécoslovaque.

Dans cette histoire, qui commence au temps des grandes invasions, on distingue facilement cinq périodes, aussi diverses d'importance qu'inégales d'étendue, puisque la première comprend près de neuf siècles, et que la dernière, qui s'ouvre avec la guerre universelle, n'a point encore duré sept ans.

Établis à l'époque des grandes invasions dans les régions que depuis ils ont toujours occupées, les Tchécoslovaques y vécurent d'abord, durant près de cinq siècles, une histoire troublée et incertaine, d'où n'émergent guère que les noms des trois princes qui pour la première fois réunirent leurs tribus en un État : Samo, au vii^ siècle, un marchand franc devenu roi, qui fit la guerre à notre Dagobert II ; Rostislav et Svatopluk, contemporains des fils de Louis le Débonnaire, qui créèrent l'empire de Grande-Moravie, où les

1. On trouvera une esquisse de l'histoire de l'Autriche-Hongrie dans le volume publié dans la même collection par M. Marcel Dunan (L'Autriche, 1921).

apôtres slaves Cyrille et Méthode apportèrent le christianisme. Les évêques allemands, à leur tour, entreprirent de convertir les Slaves, et de ces disputes religieuses naquit une guerre où les Allemands appelèrent à leur secours les Magyars, qui venaient de s'établir en Hongrie. Ceux-ci, en 906, conquirent la Slovaquie, et l'unité tchécoslovaque fut ainsi rompue pour dix siècles, jusqu'à 1918. Les pays tchèques au contraire, les « trois pays de la couronne de Bohême », se dégagèrent, au cours du x^ siècle, de l'emprise allemande qui s'était étendue sur eux. Sous la dynastie nationale des Pfemyslides, ils furent, à deux reprises, le centre d'une grande puissance qui s'allongeait jusqu'aux rives de la Baltique et de l'Adriatique. Leur plus grand roi de cette période est Otakar II (Ottocar), l'adversaire malheureux de Rodolphe de Habsbourg. Avec les souverains de la maison de Luxembourg, successeurs des Pfemyslides, la Bohême s'éleva au rang des plus grands et des plus glorieux États de l'Europe, en se pénétrant d'influence française. Charles IV, fils de Jean de Luxembourg, ce Jean l'Aveugle qui se fit tuer à Crécy, élevé en France, fonda l'archevêché et l'université de Prague, celle-ci fille aînée de l'Université de Paris, et embellit la ville de monuments édifiés par des architectes français. Au contact de l'esprit français, l'esprit national prenait conscience de lui-même. Son réveil, coïncidant avec un grand mouvement des âmes, ouvre la période glorieuse où la nation tchèque se place au premier plan de l'histoire de l'Europe, la période hussite.

Le mouvement né de la prédication de Jean Hus, et qui a agité l'Europe durant la première moitié du xv^ siècle, est tout ensemble moral, social et national. La corruption de l'Église ; la perversion de la société où, sous l'influence des doctrines de soumission prêchées par l'Église corrompue, la distance entre les classes grandit, le fossé se creuse, l'ancienne liberté démocratique fait place à l'obéissance et au servage ; l'audace croissante des Allemands qui, à la faveur des privilèges par lesquels les rois les ont attirés pour développer le commerce et l'industrie du paj^s, se sont transformés d'hôtes en maîtres exigeants, et disputent aux

Tchèques leur patrie ; voilà les trois objets de l'ardente prédication de Hus et de ses disciples. Favorable tout d'afoord au mouvement de réforme, la royauté, sous le règne du faible et lâche Sigismond, se tourne contre lui, et Jean Hus, par la trahison de Sigismond, est brûlé vif à Constance, sur l'ordre du concile. A la voix du pape, une armée de croisés, surtout allemands, se jette sur la Bohême ; mais les Tchèques, les Taborites, comme on les appelle, du nom de la m.ontagne où ils se réunissent, défont 1 es envahisseurs, et, passant à l'offensive, promènent à travers l'Allemagne leurs terribles chars de combat, instruments d'une tactique nouvelle, et établissent leurs camps, véritables villes errantes, jusque sur les bords de la Baltique. La lutte se termine par leur %ictoire ; m.ais ce grand effort les a épuisés. Sans cesse agités de querelles religieuses et de conflits sociaux, gouvernés, sauf durant le règne heureux du roi national Georges de Podëbrad, par des souverains étrangers, de la maison de Pologne, sous lesquels s'étend l'anarchie, les pays de la couronne de Bohêmei passent, en 1526, en riiême temps que la Hongrie, sous le sceptre de Ferdinand I^r, archiduc d'Autriche, frère de Charles Quint, et plus tard empereur. Le nouveau roi et ses successeurs ont beau jurer de respecter l'indépendance et les libertés du royaume, tout leur effort tend à le souder inséparablement à leurs États allemands, et à le germaniser. Leur catholicisme ardent les oppose à leurs sujets tchèques, en grande majorité hussites ou protestants. Le conflit, latent depuis l'avènement des Habsbourg au trône de Bohême, éclate en 1618, par la fameuse défenestration de Prague, qui ouvre la guerre de Trente ans. Deux ans après, en 1620, l'armée impériale écrase la révolte à la bataille de la Montagne Blanche, près de Prague, et la nation tchèque, décapitée, tombe dans un oubli de plus de deux siècles.

La répression autrichienne supprime l'ancienne aristocratie autochtone, dont ne subsistent que les quelques familles ralliées aux maîtres étrangers, et lui substitue une nouvelle aristocratie tout autrichienne, donc tout allemande. Elle décime la bourgeoisie tchèque, qui cherche dans l'exil la liberté de sa foi rehgieuse. En Bohême, désormais, il n'y

a plus de Tchèques que des paysans ; tous les éléments sociaux supérieurs sont allemands. Marie-Thérèse, par ses réfonimes administratives, effaçant les dernières traces et presque jusqu'au souvenir de l'ancienne indépendance, ahsorbc le royaiune dans le nouvel État autrichien centralisé et germanisé. Mais son fds Joseph II, pour avoir voulu achever hâtivement et brutalement l'entreprise qu'elle avait poursuivie avec plus de précaution et de douceur, provoque la réaction du sentiment national tchèque, favorisée par le grand souffle libérateur de la Révolution française. Des linguistes, des philologues, des archéologues, des historiens rendent à la nation tchèque conscience d'elle-même, de sa valeur, de ses titres et de ses droits. Vers 1830, le mouvement devenant politique, la revendication des droits de la race se confond avec celle de l'autonomie ou de l'indépendance du royaume. Ainsi lorsque la Révolution de 1848 renverse l'Autriche vermoulue de Metternich, la Bohême obtient de l'empereur d'Autriche la reconnaissance de son individualité historique et de l'égalité des langues tchèque et allemande. En même temps, dans la Hongrie qui se dégage des entraves du régime féodal, les Slovaques réclament leurs droits de nationalité libre et égale aux Magyars.

Le demi-siècle qui s'étend du commencement de la Révolution de 1848 au début de la guerre mondiale est rempli par la lutte de la nation tchécoslovaque pour maintenir, consolider et étendre la liberté qu'elle a conquise ou revendiquée en 1848. Payée d'ingratitude pour sa fidéhté à la maison d'Autriche durant la Révolution, sacrifiée aux Allemands de 1849 à 1867, elle est, à la conclusion du Compromis austro-hongrois, coupée en deux par la nouvelle organisation duahste de la monarchie. En Autriche (Cisleithanie), je s ystème de gouvernement et la loi électorale mettent les Tchèques en minorité permanente et nécessaire en face des Allemamds ; en Hongrie (Transylvanie), les Slovaques sont livrés aux Magyars : bien qu'ils forment le dixième de la population du royaume, ils n'ont à la Chambre des représentants qu'im deux-centième, un demi pour cent, des sièges de députés. En dépit de ces entraves, les Tchèques, par un effort national soutenu, méthodique, acharné.

arrivent peu à peu à devenir pour les Allemands de redoutables rivaux ; le gouvernement autrichien non seulement doit compter avec eux, mais est à plusieurs reprises obligé de s'appuyer sur eux. Moins avancés et moins heureux, dans la Hongrie plus arriérée, les Slovaques parviennent bien à donner à leur population paysanne un peu plus d'organisation économique et de sens national, mais ils ne réussissent pas à lui assurer la moindre part d'influence sur ses destinées, dont la classe dominante magyare reste seule maîtresse ; et leurs protestations même les plus modérées sont réprimées avec violence. Rivale et ennemie de la Russie, alliée et vassale de l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie est nécessairement hostile aux Slaves, et cette hostilité s'accentue encore dans les dernières années qui précèdent et préparent la guerre.

L'ultimatum à la Serbie (23 juillet 1914), qui révèle la volonté, de Vienne d'écraser un peuple slave, d'asseoir définitivement l'influence germanique dans les Balkans et d'aider l'Allemagne à établir son hégémonie en Europe, ouvre la dernière période de cette histoire. Profondément atteints dans leur sentiment slave par le traitement infligé à la Serbie, inquiets, pour elle et pour eux-mêmes, de la menace qui pèse sur elle, contraints de reconnaître que tout leur avenir est en jeu, toute leur existence, tout le résultat du travail national obscurément poursuivi depuis près de trois siècles et du relèvement conquis par un effort patient et acharné, éclairés enfin, malgré eux-mêmes, sur les véritables intentions de l'Autriche à leur égard et sur son incurable germanisme, ils prennent, du premier jour, position contre elle, et, durant les quatre ans et trois mois de la guerre, ils ne cessent de la combattre par tous les moyens, à l'intérieur sabotant sa mobilisation, son administration, son moral, à l'extérieur dressant contre elle leur propagande, leurs volontaires et bientôt les armées , qu'ils forment de leurs régiments passés aux Alliés. A la barbe de la police la plus soupçonneuse, une communication régulière s'étabUt entre les patriotes émigrés et ceux qui sont restés au pays, procurant aux Alliés d'inestimables renseignements sur la faiblesse de l'Autriche, répandant en Autriche, sur la force

et sur les objectifs politiques des Allies, les nouvelles les plus propres à entretenir le courage des Tchécoslovaques et à miner la résistance autrichienne et magyare. D'abord réduite à l'action secrète par un régime de terreur, qui multiplie les condamnations et les exécutions, l'opposition tchèque a, dès le printemps de 1917, la puissance et le courage de s'afTirmer publiquement, de mettre en accusation ù la tribune et dans la presse le régime autrichien, de proclamer la sympathie des Tchécoslovaques pour les Alliés, et leur solidarité avec leurs compatriotes qui, sur tous les fronts, luttent, sous les drapeaux alliés et bientôt sous leur drapeau national, pour la libération de leur patrie. Les émigrés, au début, n'ont été que des exilés volontaires, des isolés, sans autre autorité aux yeux de l'étranger que leur valeur personnelle, leur patriotisme et les services qu'ils rendaient déjà aux Alliés. Mais ces services mêmes, la considération croissante qu'ils en retiraient, les nouvelles qui, en dépit de la censure autrichienne, filtraient à travers la frontière et révélaient aux politiques et à l'opinion des pays en guerre contre l'Allemagne les vrais sentiments et la vraie attitude des Tchécoslovaques, les amenèrent à la fin de 1916 à se constituer en un Conseil national des pays tchécoslovaques, organe officieux de l'action et des aspirations d'un peuple condamné au silence par l'oppression étrangère. Lorsque, le 10 janvier 1917, les Alliés adressèrent au président Wilson leur note sur les offres de paix allemandes, les Tchécoslovaques y furent mentionnés parmi les peuples qui devaient être libérés d'une domination étrangère : ce fut la première entrée officielle de la question tchécoslovaque parmi les problèmes internationaux. Au fur et à mesure que se constituèrent, en 1917 et 1918, les armées nationales, formées des prisonniers tchécoslovaques qui s'étaient de propos délibéré rendus en masse aux troupes alliées pour cesser de servir par contrainte les ennemis de leur nation, le Conseil national passa avec les gouvernements alliés des conventions qui, lui accordant sur ses armées nationales ulie juridiction politique, contenaient en fait la reconnaissance officieuse au moins et partielle de sa qualité de gouvernement. La reconnaissance officielle, à une nuance près, lui vint en août et septembre

1918, après les premiers engagements où ses armées avaient prouvé leur valeur. En octobre, presque simultanément, le gouvernement provisoire de Paris proclamait l'indépendance de la République tchécoslovaque et les députés tchèques au Parlement de Vienne déclaraient la sécession de la nation tchécoslovaque et quittaient le Reichsrat. Le 28 octobre, un autre gouvernement provisoire se formait à Prague, de Tchèques et de Slovaques, et proclamait à son tour, sur le sol de l'ancienne Autriche-Hongrie, l'unité de la nation et l'indépendance de l'État ; trois jours plus tard les deux gouvernements pro^^soi^es se fusionnaient. Le 14 novembre, enfin, l'Assemblée nationale constituante ouvrait ses séances en proclamant l'achèvement de l'unité de la nation dans la République tchécoslovaque indépendante.

Reconnu par les Alliés avant même que de naître, l'État tchécoslovaque figure au milieu d'eux parmi les puissances signataires des traités de Versailles, Saint-Germain, Sèvres, Neuilly et Trianon, et entre dans la Société des Nations. Son statut territorial a été fixé par ces traités, qui ont notamm.ent déterminé sa frontière slovaque, et par l'arrangement d'août 1921, qui a cédé à la Pologne la partie occidentale du duché de Tësin (Teschen). Son organisation politique a été établie par le vote de la Constitution en février 1920 ; et, avec l'ouverture du premier Parlement constitutionnel, issu des élections d'avril 1920, la vie publique nonnale a commencé dans la République nationale des Tchèques et des Slovaques réunis après mille ans de séparation et de longs siècles d'oppression.

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