V. — L'ethnographie
L'ethnographie de la République tchécoslovaque, sons une apparence fort compliquée, est en réalité assez simple. A grands traits, le territoire de la République se partage en quatre régions linguistiques bien distinctes :
1° Le domaine ethnique des Tchèques et des Slovaques, dont les limites sont : de Bfeclava (Lundenburg), sur la Dyje (Thaya), jusqu'aux sources de la Svratka (Schwarzach), dans la Forêt de Bohême, une ligne sinueuse qui suit la frontière de la République à une distance maxima de 30 à 40 kilomètres, et moyenne de 10 à 15 ; des sources de la Svratka à Reichenberg (Libérée), un triangle dont le sommet est à Terezin (Theresienstadt), sur TElbe, à 50 kilomètres au nord de Prague ; puis une hgne droite X.-W.-S.-E., jusqu'à l'entrée de la porte de Moravie (Zauchtel, Suchdol, au coude de l'Oder), et de là une Ugne droite S.-N. jusqu'à la frontière de la Haute-Silésie, au nord d'Opava ; ensuite la frontière politique jusqu'à la percée du Poprâd, et une ligne droite N.-W.-S.-E. jusqu'à Uzhorod (Ungvâr) ; d'Uzhorod à Bratislava, une ligne sinueuse, concave dans la vallée de la Slanâ, convexe sur l'Ipel, concave sur le Hron jusqu'à la Nitra, convexe de nouveau entre Nitra et Vâh ; et, enfin, de Bratislava à Breclava, la frontière politique, sur la Morava. L'n certain nombre d'enclaves allemandes tachètent ce territoire linguistique tchécoslovaque : celles de Jihlava (Iglau) et de Svitavy-Lanskroun (Zwittau-Landskron) sont comme les piles d'un pont brisé qui aurait, sur les hauteurs bohêmes-moraves, fermé autour du noyau tchèque de la Bohême la ceinture allemande. Les plus importantes après elles sont celles des environs de Budéjovice (Budweis) et de Brno (Brunn), et, en Slovaquie, celles de la Spis (Zips, Szepes) et des Monts Métallifères. Beaucoup de villes du territoire linguistique tchécoslovaque ont d'importantes minorités allemandes, ou, en Slovaquie, magyares, et, dans ce dernier pays, même des majorités magyares.
2° Le domaine linguistique des Allemands entoure celui des Tchèques au Sud, à l'Ouest, au Nord et au Xord-Est,
de Bi-eclava jusqu'à Zauchtel (Suchdol). Mais cette ceinture, dont la largeur maxima varie entre 35 kilomètres à l'Ouest, 70 au Nord et 100 au Nord-Est, est en trois endroits, aux sources de la Svratka, à l'Ouest des sources de l'Elbe, et à la pointe orientale du bassin de Glatz, si fortement collée à la frontière par la poussée tchèque que seul le voisinage immédiat de l'Empire allemand en maintient la continuité. Il y a peu d'îlots tchécoslovaques dans la région allemande, mais un assez grand nombre de ses villes ont d'importantes minorités tchèques.
3° Le domaine compact des Magyars est borné au Nord par la frontière méridionale de la langue tchécoslovaque, au Sud par les limites de la République. D'Uzhorod jusqu'au confluent de la Teresva et de la Tisa, sur 125 kilomètres à vol d'oiseau, il confine au pays ruthène.
4° Le territoire linguistique ruthène (ukrainien, petitrusse) s'étend, à partir de la percée du Poprâd, entre les limites des langues slovaque et magyare et les frontières de la République.
Le recensement de 1910, sur la base de la langue usuelle dans l'ancienne Autriche et de la langue maternelle dans l'ancienne Hongrie, donne 8.037.078 Tchécoslovaques, 3.747.540 Allemands, 1.071.328 Magyars, 432.760 Ruthènes. Le reste de la population est polonais (166.802, presque tous dans la partie restée tchèque de la Silésie de Teschen, la plupart d'ailleurs non pas vraiment Polonais, mais « Silésiens », dont le dialecte est intermédiaire entre le tchèque et le polonais), allogène d'autres nationalités de l'ancienne Autriche-Hongrie ou étranger. Mais l'exactitude des chiffres qui concernent les Tchécoslovaques, les Allemands et les Magyars est contestée : des méthodes de recensement défectueuses et la pression oflîcielle ont, dit-on, désavantagé les premiers au profit des autres, que favorisaient les anciens gouvernements de l'Autriche-Hongrie. De fait, les résultats du recensement provisoire effectué en Slovaquie en 1919, des élections de 1920 et de divers sondages prêtent de la vraisemblance à cette opinion, et il est fort probable que le dénombrement du 15 février 1921 portera le chiffre des Tchécoslovaques vers 8.500.000 ou 9.000.000, aux dépens des Allemands et des Magyars.
Le nom même de Tchécoslovaques est récent. C'est une expression politique, née durant la guerre, au moment où les représentants des Tchèques et des Slovaques se mirent d'accord pour former de leurs deux peuples une nation et un État. L'ethnographie distingue encore des Tchèques et des Slovaques, non point en vertu d'une différence anthropologique spécifique (il n'y a point d'ailleurs un type uniforme tchèque ou slovaque dans chaque groupe, au contraire on rencontre des tj'pes provinciaux et régionaux très divers), mais sur la base linguistique. Le tchèque et le slovaque ne sont pourtant que deux aspects d'une même langue : à un millier de mots près, et dont la plupart ont d'ailleurs des airs de ressemblance, le vocabulaire est commun, et c'est essentiellement la vocalisation qui distingue les deux idiomes . Jusqu'au milieu du xix^ siècle, le tchèque a été la langue littéraire des Slovaques, le slovaque restant pur dialecte régional. Il a été haussé à la dignité de langue littéraire par un mouvement un peu artificiel, d'origine surtout confessionnelle. Les Slovaques en grande majorité sont catholiques, et très catholiques ; les Tchèques, spécialement de Bohême, ont un indélébile fond hussite. C'est dans le clergé, catholique qu'est née, dès la fin du xvii^ siècle, pour protéger des morsures de l'hérésie la foi slovaque, l'idée de la rupture de l'unité linguistique. Elle l'a emporté lorsque vers 1845, des patriotes, sans arrière-pensée religieuse, y ont vu le plus sûr moyen d'éveiller à la vie politique leur nation slovaque, et d'assurer son unité. Depuis 1867, la politique de l'État hongrois, inquiète et jalouse, a mis tout son effort à restreindre et à supprimer les relations intellectuelles des Tchèques et des Slovaques, à désorbiter la Slovaquie, à la couper de Prague et à l'attirer vers Budapest. Les nouvelles conditions politiques du pays vont nécessairement exercer une action en sens contraire, et petit à petit, par une évolution naturelle, le tchèque et le slovaque se rapprocheront, jusqu'à ne former peut-être qu'une langue. En fait, dès aujourd'hui, la langue ne fait point du Tchèque un étranger en Slovaquie, ni du Slovaque en Bohême. Mais la nature même du pays slovaque, dont la structure physique offre tant d'asiles aux vieilles coutumes et aux pittoresques costumes nationaux, préservera longtemps la Tchécoslova-
quie d'une uniformité où elle perdrait son plus grand charme. Comme les belles traditions des Chodes de la Forêt de Bohême, anciens gardiens des frontières, les usages naïfs des Slovaques de Moravie, avant-garde de la vraie Slovaquie, et le goût inné qu'atteste l'art populaire de- la Slovaquie, sont des trésors qui doivent être conservés.
Les Allemands de la République tchécoslovaque appartiennent à toutes les tribus de la race allemande : Bavarois et Autrichiens, Franconiens, Thuringiens, et Saxons, Frisons mêmes et Flamands. En bien des régions, le type de l'habitation villageoise trahit encore ces origines lointaines diverses, et le dialecte a conservé des traces du parler du canton natal, et parfois même presque sa pureté. Depuis longtemps, l'élément allemand des îlots dispersés et des enclaves recule devant la poussée tchèque ; dans certaines villes aussi, à Prague et à Brno notamment, les Tchèques gagnent constamment du terrain. C'est la large bande allemande du Nord et du Nord-Est de la Bohême, où ville et campagne également sont allemandes, qui est la seule position vraiment forte des Allemands dans la République tchécoslovaque. Autrefois ils trouvaient parmi les Israélites un contingent relativement plus fort que les Tchèques, et une Opinion assez répandue voulait que ce fût la grande raison de leur situation dominante. Mais il y avait là une forte exagération, et aujourd'hui, en tout cas, l'élément Israélite se partage entre Tchèques et Allemands presque dans la proportion exacte de la force numérique des deux nationalités.
Les Magyars de Slovaquie, en deçà de l'Ipel, sont les fils de ceux, qui, réfugiés dans les montagnes pendant les cent cinquante années de la domination turque en Hongrie, en redescendirent à la fin du xvii^ siècle pour peupler les rives et les îles du Danube. Entre Ipel et Hornâd, ils appartiennent à la tribu des Palôc, l'une des plus curieuses de la race magyare par le dialecte et les coutumes, qui a fourni au romancier magyar Mikszâth tant de ses types les plus amusants. Sur cette lisière montagneuse de la plaine magyare, zone de mélange des races durant les guerres incessantes dont la Hongrie, du xiii^ siècle au xviii^ siècle, a été le théâtre, et par suite l'une des régions ethniquement les plus bigarrées du bassin danubien, les Magyars, après
avoir tnarqaé une grande avance grâce surtout à leur force d'assimilation, semblent depuis une génération en recul. Les villes y étaient leurs forteresses, dont le commerce, l'industrie, les professions libérales, et l'administration accentuaient le caractère magyar et accéléraient la magyarîsation. C'est ici que le changement des conditions politiques aura sans doute les effets les plus sensibles et les plus rapides.