CHAPITRE IV
Des essais de transformation et de modification des caractères typographiques.
LA forme des caractères typographiques a préoccupé non seulement les typographes, les hygiénistes, les oculistes, mais encore les artistes et les personnes qui recherchent dans les contours des dessins de toute sorte une forme esthétique et harmonique.
On a cru reconnaître dans l'ensemble des. caractères modernes, une fois imprimés, une apparence de sécheresse, une absence de lignes courbes qui manquaient d'esthétique. La préoccupation de la lisibilité, la grandeur et la grosseur de Tœil de la lettre, n'intervenaient pour ainsi dire pas auprès des amateurs.
Voyons comment les modifications et les changements de forme ont été compris par les personnes qui s'y intéressent.
Les typographes n'ont en vue que la simplification de leur travail avec le rendement maximum
de l'outillage dont ils se servent; ils restent logiques en cela et conséquents dans leurs desiderata, avec le but qu'ils se proposent. Aussi, auprès des fondeurs, insistaient-ils pour avoir des caractères qui répondent à ces diverses conditions. Partant de ces principes, les fondeurs ont cherché à produire des fontes qui ne donnent qu'un minimum d'usure dans un temps déterminé. Les déliés des lettres se brisent facilement, certaines lettres rondes, s'empattent souvent, surtout dans les contours arrondis et les petites boucles. On comprend donc que leurs efforts, sans porter sur la forme même de la lettre, devaient s'exercer sur certains détails. De là la création de types massifs et forts, ou l'emploi d'un alliage métallique qui, ne perçant pas }e papier, résisterait davantage à la pression de la machine ^
La plupart des hygiénistes réclament la suppression, dans l'impression des livres, et plus particulièrement des livres de classe, des caractères d'un œil inférieur à 7 points, ils demandent pour les petites lettres des proportions détermiminées : que leur largeur soit à peu près pareille à leur hauteur, avec des pleins et des déliés de force presque égale, de manière à ce que dans un centimètre carré, il n'y ait qu'un nombre donné
* Selon L. Knab, on a essayé de se servir de caractères en verre coulé et on leur attribue des qualités particulières, mais l'opinion des fondeurs de caractères, en France, ne paraît pas disposée à les admettre.
de lettres (une vingtaine pour le caractère de 8 points environ) \
Le D' Javal, cependant, a essayé de démontrer dans son ouvrage l'importance qu'il y aurait peutêtre à abaisser la partie supérieure ou inférieure des lettres longues, afin de diminuer les interlignes; il verrait aussi volontiers la transformation de certaines lettres, moins lisibles que les autres, entre autres : a, e, s, netu. Cette transformation pourrait se faire sans trop de difficultés, si les fondeurs en caractères, les graveurs et les typographes voulaient s'entendre entre eux.
Il avait même fait exécuter par son préparateur et collaborateur, M. Dreyfuss, un nouveau type de lettres qui, à première vue, paraît paradoxal par les proportions irréelles qu'il a, par le dessin de la lettre dépourvu totalement de goût artistique, mais dont quelques modifications rendraient le type acceptable.
Ces lettres sont massives et empâtéçs dans leur aspect général, surtout pour le corps de 3o points dont on donne des spécimens ; leur hauteur n'est pas la même pour toutes les lettres, ainsi 0, P, Q se trouvent dans ce cas. Elles ont été réduites photographiquement (fig. 69 à yS) depuis le
^ C'est à peu près la même proportion que celle indiquée par Trousseau, qui ne recommande que 7 lettres au centimètre courant. Or, comme dans un centimètre carré il y a trois lignes, on arrive au chiffre de 21 lettres, soit une de plus que ce qui est indiqué.
Trousseau. Loc, cit., p. 79.
5 points jusqu'au i ; leur lisibilité paraît supérieure à celle des caractères ordinaires pour une si petite dimension, mais leur forme est vraiment trop étrange. Le problème que le D' Javal s'était posé en faisant exécuter des modèles d'un type si petit, avait pour but la recherche d'un caractère à typographie compact. Voici comment il conclut :
« Les types qu'on vient de voir sont destinés à montrer ce qui peut se faire en matière de typographie compacte : c'est une sorte de gageure. Si l'on voulait de fins caractères pour une encyclopédie ou un guide du voyageur, je pense que la solution se trouverait aisément en gravant des caractères dont le dessin serait intermédiaire entre les deux types créés par M. Charles Dreyfuss *. »
aceimopst
Fig. 144. — Spécimen de lettres dessinées par M. Ch. Dreyfuss. (Extr. de Javal : Physiologie de la lecture et de l'écriture)
Il est utile d'ajouter « intermédiaire entre les deux types », car il est douteux qu'un typographe consentît jamais à publier un ouvrage complet avec des caractères manquant à ce point d'harmonie.
* Javal. Op, cit, p. 233.
158 LA TECHNigUE BU LIVRE
A titre documentaire on a reproduit ci-dessus quelques-unes de ces lettres; comme on peut en juger, elles n'ont rien d'esthétique.
Le goût de l'amateur de livres s'est aussi exercé sur le changement de l'image de la lettre. La majorité, pressentant vaguement qu'il y aurait lieu de choisir le type de caractères selon la forme ou la conception du livre, s'est contentée de faire choix d'un caractère défini et existant déjà. D'autres personnes, mais en petit nombre, plus artistes que les premières, soucieuses de la transformation des caractères typographiques dans un but esthétique, ont cherché de leur côté. Peut-être est-ce en Allemagne que cette tentative a eu lieu pour la première fois, vers 1899. Il en sera parlé dans la suite de cette critique.
C'est en France que le goût pour la transformation de la lettre paraît s'être développé le plus et l'on peut y reconnaître soit l'influence de l'art nouveau, soit une influence personnelle.
On trouve à Paris, dans trois maisons de fonderie typographique, des types de dessins nouveaux, créés spécialement par des artistes et des graveurs distingués \
Mais n'est-il pas téméraire d'essayer de faire
^ Il était assez difficile de pousser cette enquête bien loin ; on aurait trouvé certainement dans d'autres fonderies des caractères de forme particulière et pouvant servir pour l'édition ou travaux de labeur. ,
la critique des caractères qui ont eu pour créateurs des artistes comme Grasset, comme Auriol ? Ce sont des maîtres dont les productions artistiques sont goûtées, dont la réputation est sainement établie. Et cependant... Dans la création de leurs types de lettres, qu'ont- ils cherché ? Se sont-ils préoccupés de Tharmonie.des lettres entre elles? De la lisibilité des caractères ? Ont-ils consulté les personnes qui auraient pu les guider sur la nécessité de concilier la forme de la lettre, du dessin, avec l'influence plus ou moins hygiénique que ce dessin peut produire sur l'œil lorsqu'on est astreint à lire longtemps ? Bien des points de ces diverses question^ paraissent leur avoir échappé.
Ils ont produit très consciencieusement des formes artistiques, sortant de la banalité et se présentant avec une image élégante, ils ont fait de l'art moderne, mais ont-ils atteint le vrai but que toute transformation doit produire, surtout eh typographie : la simplicité, l'élégance, la lisibilité ? Nous n'osons l'affirmer malgré lés éloges très sincères qui leur sont décernés.
On a eu pour ces nouveaux caractères un engouement particulier ; dès leur apparition, on s'en est servi largement, des amateurs ont fait imprimer leurs ouvrages avec ces nouveaux types, l'étranger les a essayés aussi, mais toujours pour des œuvres de fantaisie, de luxe, de vulgarisation. Nous ignorons encore si ces nouveaux caractères ont servi à l'impression d'ouvrages d'érudition, de grands
l6o LA TECHNIQUE DU LIVRE
ouvrages scientifiques ou même de livres classiques.
Il reste à établir la critique de ces caractères ; nous commencerons par ceux qui ont été gravés et fondus par la maison Deberny.
Nous avons eu l'occasion d'examiner récemment un caractère typographique fort remarquable. C'est un type dessiné par M. Adolphe Giraldon qui a servi à l'imprimerie des Églogues de Virgile d'après l'édition de Gœltzer, terminée le 3o novembre 1906.
C'est donc une œuvre absolument récente. Sans analyser la partie artistique du livre : contours de pages, gouaches d'en-téte ou en culs-de-lampe composés et dessinés aussi par M. Giraldon, nous avons été frappé par la forme nouvelle des caractères, qui, parmi ceux qui sont analysés dans ce chapitre, présentent les meilleures qualités de visibilité et de lisibilité.
Caractère Giraldon de la Fonderie Typographique DEBERNY &C^ rue d'Hauteville, 58
Les lettres majuscules sont moins heureuses comme dessin que les lettres minuscules ; elles ont un certain caractère étrange qui surprend, et la forme de la lettre est quelquefois dénaturée.
Les minuscules présentent les particularités suivantes : absence à peu près totale des déliés qui sont à peine indiqués. Le dessin des lettres b.
ESSAIS DE TRANSFORMATION l6l
d, f, m, n, p, q, u est modifié, ainsi qu'on peut le remarquer.
La panse des lettres à queue, au lieu d'afïecter une forme ovale ou ronde, prend une forme ovoïde ; le dernier jambage de m, n est arrondi en crochet dans le bas ; u présente son premier jambage également arrondi. La lettre j porte au bas de la queue et avant la courbure, une saillie extérieure coriime l'indique le dessin ; la panse de l'a monte trop haut, bien que la courbe du haut ne retombe plus en crochet.
Les traits horizontaux qui barrent f et t sont identiques, ce qui produit une défectuosité au point de vue de la lisibilité ; l'a a sa barre intérieure en pente au lieu d'être horizontale ; le c est trop fermé et peut se confondre avec l'o, surtout si. l'on employait un corps au-dessous du 8 points; enfin ïs a sa boucle supérieure beaucoup plus petite que l'inférieure, ce qui n'est pas une faute, car cette lettre se dégage bien.
Si l'on osait ramener ces lettres à un type ancien, ce n'est pas dans la typographie du xv« siècle qu'il faudrait les rapprocher, on devrait chercher leur comparaison dans les manuscrits du v« au ix« siècle, c'est-à-dire dans l'écriture onciale.
Malgré les critiques formulées, il faut convenir que l'ensemble des lettres est très net, très lisible et plus agréable à l'œil que n'importe quel autre caractère. . L'artiste qui les a dessinés avait un goût sûr et une grande connaissance de l'histoire
de la lettre. Il suffirait de quelques modifications légères pour atteindre presque la perfection.
Parmi les autres caractères de fantaisie créés par la maison Deberny, nous citerons les suivants :
Caractères modernes. — Les pleins sont épais ; l'ensemble des lettres est assez agréable; mais les a, e, n, o, u, y ont une forme un peu fantaisiste, ainsi que les capitales.
Caractères grotesques. — Le dessin en est libre et sans aucune symétrie ; la forme en est épaisse et toute la lettre est évidée, sans déliés, afin de pouvoir appliquer dans les vides, soit typographiquement, soit à la main, une coloration ou une tonalité diflFérentes. Très fantaisistes, surtout dans les capitales, ces lettres ne peuvent servir que pour des travaux de ville : annonces, prospectus, menus.
Caractères fantasques-larges. — Lettres assez contournées, sans obits, avec empattements à peine marqués.
Caractères Renaissance. — La forme des lettres est ronde avec un léger angle accusé par-ci par-là ; elles sont semi-pleines avec empattement et obit terminés en massue.
Caractères machine à écrire. — Ces lettres sont trop connues pour qu'on en fasse une descrip-
tien. Il n'est guère possibled'exécuter des travaux de labeur avec ces types.
Passons maintenant aux caractères dç fantaisie de la maison Peignot et fils. Il est certain qu'en dessinant ces lettres, Grasset a voulu innover et faire des types art nouveau. Il y a* des lettres, surtout parmi les capitales, qui n'ont aucune analogie avec les types antérieurs ; pour les minuscules, la chose inédite à faire était plus difficile. L'artiste s'est-il inspiré alors des caractères latins du XV® siècle ? On peut le croire. Les lettres qu'il a* faites ne ressemblent pas à celles de Jenson, encore moins à celles de Garamônd. A-t-il pris modèle sur les uns et les autres en y ajoutant quelques traits qui font songer à certains caractères gothiques ? Tout cela est possible.
Il a cru devoir garder, dans l'image de la lettre, ses contours généraux, mais en ajoutant, dans les obits et les empattements surtout, des modifications personnelles. Nous irons plus loin même dans cette critique en disant qu'il semblerait que plusieurs lettres ont une grande similitude avec la belle cursive italienne du xv siècle dont nous avons parlé précédemment.
Une chose paraît dominer dans ces lettres, c'est Tabsence des déliés fins; la proportion entre les pleins et les déliés est à peu près de moitié, ce qui donne une plus grande lisibilité à la lettre.
Pourquoi faut-il qu'à côté de certaines lettres
l64 LA TECHNIQUE DU LIVRE
aux proportions et aux contours parfaits, il y en ait quelques autres dont l'invention ne soit pas si heureuse. On peut établir les critiques suivantes
abcdefgh
ijklmnopq
rstuvwxy z
fjg. 146. — Caractères Grasset. — Minuscules. (Fonderie Peignot et fils.)
en prenant les lettres séparément et en détail. Le crochet de retour de la lettre a aurait pu être supprimé; la lettre e est d'un bon dessin, mais le trait en pente n'ouvre peut-être pas assez la boucle ; les lettres n et u se différencient entière-
ment et ne peuvent jamais être confondues Tune avec l'autre, grâce aux obits et aux empattements ;
ABCÇDE
FGHIJKL
MNOPQ
RSTUV WXYZ
Pig. 147. — Caractères Grasset. — Majuscules. (Fonderie Peignot et fils.)
Vo détonne un peu dans les minuscules et même les capitales par son dessin. La disposition dès déliés rejette la lettre sur la gauche et la rend disgracieuse au milieu des autres ; les boucles
t66 LA TECHNIQUE DU LIVRE
de Ts sont un peu trop fermées, enfin les trois lettres suivantes v, x, y présentent des obits penchés qui ne semblent pas heureux.
Les majuscules laissent aussi à désirer, certaines formes paraissent inachevées; on peut aussi faire la même remarque que dans les minuscules pour les obits et les empattements dont le dessin n'est pas toujours logique.
Pour résumer, nous dirons que la lisibilité des lettres est bonne, parce que les proportions entre elles, les interlignes modérés et l'approche assez large détachent bien les caractères les uns des autres.
L'artiste a fait un effort consciencieux et digne d'encouragement ; il recherchait la synthèse de la forme avec le désir de donner en plus une satisfaction pratique : la lisibilité de la lettre. Ce caractère a été gravé et fondu par la maison Peignot et fils; ces Messieurs ont bien voulu nous autoriser à reproduire ces lettres, ainsi que les suivantes, ce qui facilitera l'intelligence des observations qui en ont été faites.
Caractères AurioL — Notre plan n'est pas d'analyser et de présenter les critiques de tous les nouveaux caractères qui ont été créés depuis une dizaine d'années ; nous nous attachons aux principaux, à ceux qui méritent réellement d'être remarqués par leurs qualités de forme, de dessin ou de visibilité.
Le caractère Auriol est dans ce cas et mérite d'attirer Tattention ; il se divise en trois séries différentes : la Française allongée^ la Française légère^ V Auriol champlepé, tous trois gravés et fondus par la maison Peignot et fils.
La forme des trois est la même, mais en hauteur différente et au corps évidé ou plein. L' Auriol champlevé est évidé ou en grisaille, tandis que les contours seuls sont arrêtés par un trait. La Française allongée servira de type de critique.
Le dessin de la lettre parait être un dérivé de la gothique modifiée, surtout si on le compare avec les nouveaux caractères créés en Allemagne vers 1899 et dont il sera question. îl y a cfe Torfginalité dans les formes, sans qu'il y ait harmonie dans les lettres. Les déliés n'existent presque pas et sont coupés par des blancs.
Leur visibilité est extrême et à une grande distance on distingue encore la tache de la lettre, mais on ne peut en dire autant de la lisibilité qui est assez difficile et fatigante.
On ne peut dire que ce caractère soit laid, mais il n'est ni très gracieux de forme, ni bien agréable à l'œil ; il produit un effet singulier avec les obits déjetés des lettres v, x, y, avec la forme un peu angulaire des s, la lourdeur des L On ne comprend pas bien pourquoi les p, q ont leurs boucles ouvertes par en haut, alors que celles des b et d sont entièrement fermées. Si les critiques paraissent un peu sévères, on ne peut dédaigner les ten-
l68 LA TECHNIQUE DU LIVRE
tatives de réforme faites par l'artiste ; il n'est pas douteux qu'il arrivera à se perfectionner.
abcdcfghijk Imnopqrstti
Fig. 1 48. — Caractères Auriol « La Française allongée », de la fonderie Peignot.
Les caractères dont l'étude suit entrent dans la fantaisie et il paraît peu probable qu'on essaye jamais de les utiliser pour des travaux d'édition. Chacun d'eux présente des qualités particulières, mais qui tiennent plutôt de l'originalïté que de l'harmonie de la forme.
Le premier, appelé « Métropolitaines » est un type au dessin un peu singulier; l'excès des ohits
et les déliés par trop fins rendent ces lettres très fragiles et peu aptes à supporter la presse dans un
abcdefgh
ijklmnopq
yz
Fig. 149. — Caractères dits : « Métropolitaines ». (Fonderie Turlot, H. Chaix gendre et C»«, successeurs.)
travail de labeur. Sa lisibilité n'est pas excessive, bien que la proportion entre la hauteur et la lar* geur de la lettre doit être la même si Ton se fie à Tœil ; les lettres sont assez espacées entre elles dans la composition et nullement désagréables
pour la création d'un menu,- d'un catalogue élégant, etc.
Faute d'espace, il n'est pas possible d'étendre cette critique. Ce type a été gravé et fondu par la maison Turlot, H. Chaix, gendre et P% successeurs, ainsi que les autres caractères analysés plus rapidement.
Ondines. — La lettre a une forme volutée, si Ton peut s'exprimer ainsi. Dans les bas de casse, les a, c, d, e, f, r et x font déjà ressortir cette forme, mais dans les capitales C, D, E, S cette tendance est encore bien plus sensible.
Athéniennes, — Ce caractère est remarquable par la maigreur et le déplacement des pleins, la terminaison en triangle des obits et des empattements.
Renaissance. — Ce qui distingue ces lettres, c'est la terminaison en courbe exagérée de h, v, l'arrondissement de la barre antérieure de l'u et de la barre postérieure de l'n, ainsi que les courbes prolongées de certaines capitales.
Pittoresques droites. — Ce caractère se distingue par l'extrême finesse de la lettre, la terminaison en massue et la courbe particulière des boucles, surtout dans les capitales.
Transvaaliennes. — Ce sont des lettres très
grasses, aux boucles déprimées en haut et en bas, au dessin très fantaisiste dans les capitales.
Péruviennes. — Les lettres en sont longues, assez larges, les pleins sans déliés ; elles se rapprochent de Tantique ou de la latine, mais avec des modifications dans a, e, g ; les obits sont d'une terminaison très aiguë.
Philippines. — Elles ont une grande ressemblance avec les précédentes, mais elles sont plus maigres et plus écrasées.
Javanaises. — Lettres aflFectant Tapparence de caractères orientaux; on les dirait faites au pinceau. Elles sont très peu lisibles et dénotent une fantaisie exagérée.
Zodiaques noires ou maigres. — Courbes nombreuses en dedans comme en dehors de la lettre ; un léger crochet s'attache aux pleins des a, 1; m, n ; les obits et les empattements de certaines lettres sont suraigus.
Roxanes. — Formes antiques maigres, avec courbes aplaties dans les panses des lettres b, d, p, q ; le bas de la lettre s très ouvert.
Caractères machine à écrire. — Nous n'en dirons rien, la critique en ayant déjà été faite.
Comme on peut en juger, la critique a surtout porté sur les lettres de bas de casse, parce qu'elles sont les plus importantes dans l'étude que nous faisons de la lettre ; du reste les capitales ont des formes si variées, si fantaisistes, qu!elles défient toute observation basée sur une comparaison de forme logique.
Les caractères suivants ont tous été gravés et fondus par la maison S. Berthier et Durey; ils méritent d'être examinés et critiqués, car plusieurs de ces caractères, « les Bacchantes » , les « Romanes » Mouchon et les « Flamandes » ont dé réelles qualités d'art et de lisibilité.
Dans le type nommé « les Bacchantes », la fantaisie a une large place. Il s'y trouve un mélange de lettres rondes et de lettres latines présentant de singuliers contrastes.
Les lettres c, e, f, g, o, s, x, y dérivent bien de la ronde droite ou de l'ancienne bâtarde française, tandis que les autres lettres ressemblent à la lettre romaine. Les lettres à queues b, d, p, q ont leur boucle écrasée et terminée en pointe par en bas ; la boucle présente la forme d'un demi-ovale sectionné dans le sens vertical. Les déliés sont supprimés et remplacés par un vide au point d'attache ; la lettre a est lourde et peu gracieuse. Il ne sera pas question des majuscules qui mériteraient une plus longue critique.
jMmnopq rsKivwxyz
Fig. 150. — Caractères dits : « Les Bacchantes ». (Fonderie S. Berthier et Durçy.)
ce Romanes » Mouchon. — Les lettres de ce caractère sont mi-modernes, mi-gothiques épigraphiques de la fin du xv siècle ; elles se présentent assez bien pour le genre de travail auquel elles sont destinées spécialement : missels, livres d'heures et liturgiques. Les obits et les empattements des lettres à queue se terminent un peu en massue. Les lettres a, g, j, 0, r, t, v n'ont rien de gothique, ni la plupart des lettres à queue, mais les suivantes : c, e, h, i, m, n, s, le sont franchement.
Les Poétiques. — Le dessin de ces lettres est quelque peu singulier, surtou^t pour a, e, f, u, et m; cette dernière lettre se présente sous deux formes, ce qui est anormal.
Les Flamandes. — Ce caractère mériterait de ne pas être rangé parmi les caractères de fantaisie. La lettre est bonne, bien dessinée et surtout très lisible ; elle possède de bonnes qualités typographiques et ferait fort bien dans un ouvrage de grand labeur.
Les Helvétiques. — Ce sont des lettres grasses, peu lisibles, malheureusement, qui détonnent encore dans les capitales où la plupart des lettres s'obtusent, se confondent les unes avec les autres en formant tache.
Fantaisies modernes. — Lettres tourmentées, avec double pente, ce qui leur donne une apparence d'angle obtus ; elles sont de même épaisseur partout et sans obits, mais assez lisibles en petite quantité. Il est probable que la lecture d'un ouvrage typographie avec ce caractère finirait par fatiguer.
Nous continuerons cette critique par l'analyse d'un type que M. Arthur Christian, alors directeur de l'Imprimerie nationale, avait fait graver par HenafFe et qui porte le nom de « gothique Christian ».
On ne peut l'en féliciter, car ces caractères qui ne sont ni de la gothique, ni de la ronde, ont beaucoup d'analogie avec les caractères dits « de civilité » qui ont servi plus spécialement à la fin du XVI- siècle et au commencement du xvn- siècle à l'impression des « manuels puérils et honnêtes ».
Ils sont très fatigants à lire, leur lisibilité est déplorable; les lettres sont contournées, singulières dans leurs formes qui se rapprochent de la gothique dans certaines minuscules : a, c, d, e, g, î, m, n, u, tandis que les capitales sont arrondies, avec des déliés bouclés du plus déplorable effet esthétique.
Nous ne croyons pas devoir les reproduire ; leur image n'apprendrait rien et leur forme est réellement trop nuisible. C'est un gaspillage, une dépense de gravure et de fonte inutiles ; on aurait pu trouver mieux, ne serait-ce qu'en reproduisant , les beaux types de Jenson.
Caractères Beaudoire, — Bien qu'en dehors des traditions admises, ce caractère, par la sobriété de ses traits et la figure des lettres, peut convenir pour des travaux de labeur. Une revue de Jeunes, « l'Idée », est imprimée avec ce caractère qui se présente assez bien en masse. Les lettres, au moins un certain nombre, ne ressemblent en rien au caractère romain. Les capitales n'ont pas changé de forme, ce qui est une anomalie en les comparant aux' minuscules dont la ressemblance
est frappante avec certaines lettres de Tancienne écriture bâtarde française, mais les lettres sont redressées et droites et sans aucun trait accessoire ou de fantaisie, comme il arrive fréquemment dans récriture bâtarde. Les lettres qui ont subi cette transformation sont les suivantes : e, f, r, s, V, X, y, z. Par les déliés qui sont toujours maintenus, et Textrême maigreur des pleins, ce caractère perd beaucoup de sa lisibilité.
Jusqu'ici il a toujours été question des produits dès fonderies françaises. Pour l'Angleterre et les États-Unis nous n'avons pu réunir de documents touchant les innovations nouvelles qui ont été faites pour améliorer, transformer les caractères typographiques ou créer des formes nouvelles. Cependant, on peut se rendre compte, par l'examen des nombreux ouvrages parus dans ces dernières années, que le dessin de la lettre tend à se rapprocher de plus en plus des caractères Elzévier et Garamond et que des types de caractères nouveaux ont été créés. Généralement la forme des lettres est très nette, très pure, avec les déliés encore trop fins, mais parfois sèche et froide.
On possède des renseignements plus précis pour l'Allemagne où des recherches sérieuses, dans cet ordre d'idées, ont été faites. On a pu voir en igoo, lors de l'Exposition, les catalogues de la section allemande imprimés avec des types nouveaux inter-
médiaires entre la gothique et les lettres latines. Il est dit, dans la page d'avertissement qui précède le titre, que ces lettres se rapprochent des types gothiques de forme ronde dont se servaient les imprimeurs allemands à l'époque gothique pour les textes divers qu'ils imprimaient. Ces. types ont été fabriqués à l'Imprimerie impériale et gravés p^r Mv George Schiller.
Ces nouveaux caractères ont une forme plus longue que large; par l'uniformité des pleins et l'absence totale des déliés, leur visibilité est très grande. Ces lettres sont plus voisines de la gothique que de la latine à cause du début et de la terminaison angulaires de la lettre ; c'est du reste, ce que recherchait le graveur^ Prise séparément, la lettre est massive, un peu angulaire et sèche, avec une certaine lourdeur qui provient peutêtre du manque de déliés. La forme un peu anormale des capitales contribue encore à leur enlever de l'élégance et de la finesse.
Groupées ensemble, par mot, ces lettres ont une lisibilité assez faible ; dès qu'elles sont espacées, elles l'acquièrent nettement * .
Ce type néo-gothique, si Ton peut l'appeler ainsi, serait toujours préférable, dans là typographie, que les caractères gothiques courants dont on se sert.
* Exposition universelle de ipoo. Catalogue officiel de la Section allemande, S. L. n. d. [Berlin, Imprimerie nationale], in-8<> carré.
Parmi les maisons qui se distinguent dans les recherches de modifications des caractères typographiques, la maison Schelter et Giesecke, de Leipzig, est une des premières et mérite d'être signalée.
En dehors de ses caractères gothiques qui sont parfaits de pureté et d'harmonie — abstraction faite de la critique propre à la forme de la lettre^ — les types romains présentent de bonnes qualités de lisibilité. En général, ces caractères paraissent dériver des Didot, des Grandjean et peut-être des Elzévier, mais, comme leur forme est normale et en tout pareille à celle de tous les caractères romains, il n'y a pas lieu de s'y arrêter.
Il est surtout nécessaire de voir les créations nouvelles, de s'arrêter sur toute tendance vers un perfectionnement de la lettre, et dans cet ordre le caractère appelé « Schelter aniiqua » demande à être examiné.
La forme générale des lettres n'accuse pas de rondeur dans les courbes ; les seules lettres à boucle et à queue en présentent. Quant aux autres lettres, y compris le g, elles sont inspirées de la forme gothique par les contours à angles légers, par les obits et les empattements, elles ont une lointaine ressemblance avec les caractères que Sweinheîm etPannartz employaient à Subiaco, mais, en moins, le développement des pleins.
^ Voir chapitre m.
Les déliés n'existent pas et la lisibilité de la lettre est très grande, surtout dans les lettres de petits corps, ce qui est un grand avantage.
La forme des capitales varie assez, mais elle est bien personnelle. Il faut reconnaître que ce caractère, avec un aspect peu agréable, possède des qualités de premier ordre.
La même maison a encore créé des types appelés « Hdelgotisch » dont la forme est moins heureuse que celles des lettres précédentes ; le « Halbfette Rundgotîsch » se rapproche beaucoup plus de la ronde que de la gothique. Il est impossible de détailler ici les nombreux caractères de cette maison ; Tun des plus lisibles, et par conséquent des plus hygiéniques, est le type nommé « Antiqiia iind Kursiv^ ».
Il est inutile de décrire et critiquer les caractères de fantaisie pure et qui ne peuvent servir à des travaux d'édition.
Type de caractères typographiques nouveaux.
Appliquant les théories exposées au chapitre m de la 3® partie, nous avons tenté de dessiner un caractère nouveau (fig. i5i, i52, i53). Sans avoir la prétention de résoudre un problème assez difficile et qui exige des compétences spéciales, nous
* On n'a pas voulu traduire la dénomination des caractères dont il a été question ; car, cette traduction aurait pu dénaturer leur véritable sens commercial et amener une confusion regrettable.
'-^ Javal. Loc. cit., p. 224-228.
l8o LA TECHNIQUE DU LIVRE
dbcdef niikl
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wxyz
Fig. 151. — Caractères créés par l'auteur.
Hauteur totale des lettres à queue : 20 millimètres — — basses : 10 millimètres.
Épaisseur des lettres dans les pleins : 27 dixièmes de millimètre. Épaisseur des déliés : i5 dixièmes de millimètre.
{Tous droits réservés.)
ESSAIS DE TRANSFORMATION l8l
soumettons à Tappréciation des divers spécialistes ces formes modifiées.
abcdefg
nijklmno
par^tuv wxyz
Fig. 152. — Même caractère réduit.
Hauteur totale des lettres à queue : 10 millimètres.
— — basses : 5 —
abcde-lq
hijkimno
pqr^tuv wxyz
Fig. 153. — Même caractère réduit.
Hauteur totale des lettres à queue : 5 millimètres.
— — basses: 2 i/2 mm.
Il a fallu tenir compte de trois conditions essentielles : i°de la visibilité; 2° de la lisibilité ; 3° de
l82 LA TECHNIQUE DU LIVRE
rharmonîe de la forme des lettres entre elles. La première des conditions était facile à réaliser ; la tache de la lettre est visible, non seulement dans la dernière réduction, mais encore en la poussant aux extrêmes limites, ce qu'on n'a pu faire ici.
Obtenir une lisibilité parfaite des diverses lettres était plus difficile à faire, car on a dû tenir compte de la critique de la forme que le D*' Javal a si bien présentée. Les modifications de la forme des lettres devenaient indispensables et Ton a dû observer les proportions à garder entre les pleins et les déliés, ces derniers à peine indiqués. Il y avait encore à prévoir l'abaissement progressif des lettres qui, toutes petites qu'elles devenaient, devaient rester lisibles.
Cette expérience que nous tentons aujourd'hui, ne pourra être décisive que si ces mêmes lettres étaient gravées en petits corps, dans les mêmes proportions qui sont sur le dessin, et fondues dans une fonderie de caractères. Après un emploi déterminé en typographie, on se rendrait compte, dans l'impression de divers livres, de leur juste valeur.
Les modifications ont porté sur douze lettres, soit dans leurs formes elles-mêmes, soit dans certains détails.
Il n'est pas permis d'émettre de jugement définitif; seuls les fondeurs de caractères, les typographes et les éditeurs sont les juges compétents et tout indiqués pour se prononcer d'une façon définitive.