PREMIERE PARTIE
17IN observation sur le trottoir, guettant sa maîtresse -J dans l'éparpillement des sorties d'ateliers, Hugues se remémorait, avec un luxe et une précision de détails qui le frappaient lui-même, cette idylle au faubourg, poussée entre les pavés, dans les froids secs de décembre, comme une perce-neige d'éclosion hésitante. Elle avait vécu jusqu'à la fin de l'automne de cette année 1861, jusqu'au coup de théâtre de la veille, une scène violente dont "il venait signifier les conséquences à la petite.
•10 L.\ THIGNE
En l'attendant, le jeune homme regardait, comme s'il eût dû la voir pour la dernière fois, cette maison de la rue des Francs-Bourgeois où elle travaillait et où grouillait un peuple d'ouvriers des deux sexes.
De la rue, par la vieille porte cochère, il apercevait, au fond d'une cour sombre, masqué par des haquets chargés de ballots, l'atelier de brocheur. Sous les fenêtres du deuxième étage il lisait, pour la centième fois, l'enseigne : Fleurs et Plumes, peinte en hautes lettres noires, et, machinalement, comme pour exercer sa vue, bien qu'il les sût par cœur, il épelait les écriteaux et les plaques donnant des adresses : Courseneuh, jouets d'enfants, dans la cour, à droite. — A. Ruffin, au 2mc, bijouterie de deuil. — Mme Delpéche, corsetièrc.
C'était celle-ci qui occupait Julienne.
Elle se tenait là-haut, au quatrième, derrière ces croisées nues que trouait une petite lumière dansant dans l'entrelacs d'épais 8 au carbonate de plomb plaquant un grossier dépolissage.
En hiver, dès quatre heures, c'était de là que parlait le signal de l'incendie qui gagnait bientôt tous les étages, embrasait la maison, noire avec ce ventre qu'accusent la plupart des anciennes constructions du quartier du Temple. Et c'était là aussi que, pendant deux mois, les deux mois de veillées de la petite, dans le coup de presse des étrenncs, Hugues avait vu s'éteindre à dix heures, la dernière lueur papillotant dans la façade assoupie comme un œil cligné, trouble de sommeil.
Ces remarques faites à nouveau le ramenaient en
LA TEIGNE il
arrière, au début de leur liaison, quand il perdait avec l'ouvrière la demi-heure qu'on laissait à celle-ci pour dîner. Elle se nourrissait de rien, de frites, de raisins secs ou de larges ligues qu'elle mangeait en l'accompagnant dans les rues peu passantes pendant qu'il épuisait les redites d'après le formulaire spécial, la marche entravée par une barre dans les reins.
— Qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui?
Ils s'arrêtaient aux mêmes endroits, a une limite tacitement fixée, tournaient sur place comme des bêtes en cage, muets soudain et gênés à côté l'un de l'autre quand quelqu'un, inopinément, s'approchait d'eux.
L'heure de la rentrée surprise à l'œil-de-bœuf d'un comptoir d'épicier, Julienne s'esquivait en lui jetant: « A ce soir. »
Et, au sortir de l'atelier, à l'issue de la veillée, c'étaient des reconduites plus lentes avec les détours obligés, les mains à la taille dans des rues désertes, les baisers voraces quand il avait réussi à l'acculer contre une boutique, jusqu'à ce qu'elle se dégageât en criant :
— Finissez!... Voilà du monde!...
Ils repartaient, haltaient plus loin, mettaient ainsi deux heures pour faire le trajet de la rue des Francs- Bourgeois à la rue du Roi-de-Sicile, où ils demeuraient tous les deux, dans la même maison.
Car c'était cela, leur voisinage, les rencontres quotidiennes, d'abord fortuites, bientôt provoquées, c'était cela qui lui avait fourré le nez dans les jupes de celle gamine.
Ce n'était pas si loin qu'il ne se rappelât encore les
premières reconduites aboutissant au tête-a-tête dans l'escalier monté lentement, avec, entre les doigts, une allumette dont la mince flamme écrasait sur le mur des ombres trémoussées.
Aujourd'hui encore, les détails de l'ascension lui semblaient drôles, avec une douceur...
C'était là qu'un soir, les sens traqués, malade de concupiscence, laissant tomber l'allumette qui les éclairait, Hugues bousculait Julienne, la prenait dans le noir, sur une marche.
Soudainement, à présent, au souvenir de ce viol et des reprises de hasard qui suivaient clans la cave, dans l'escalier, une hésitation pinçait au cœur le jeune homme, la première depuis qu'il était parti de chez ses parents avec la nette résolution de venir annoncer à sa maîtresse qu'il les lui sacrifiait. Ce passé peu ancien, .ces baisers remâchés et ces caresses encore au bout des doigts, au lieu de l'enfoncer davantage dans sa passion, l'incitaient à d'intimes lâchetés. 11 dégradait la femme à mesure qu'il semblait la faire plus sienne par le rappel des privautés et des contacts. Elle descendait à la fille, prise et quittée; il ravalait la maîtresse jusqu'à la connaissance.
Six heures sonnant il s'arrêta étonné, une seconde, de se retrouver là, devant cette maison qui lui apparaissait, aujourd'hui encore, comme une monstrueuse commère enceinte dont le ventre va crever. Aussi bien, quand passaient de lourdes voitures, il remuait; même on eût juré qu'il enflait sous la poussée d'invisibles mains cherchant une issue pour la vie qu'il enfermait.
Peu à peu, les ateliers se dépeuplant, l'illumination mourait doucement; ça et là seulement des lueurs tremblotaient dans le haut cadre des fenêtres, la flamme du dernier bec de gaz éclairant le règlement de journée du patron.
Instantanément, cette idée de travail et de profits chez les autres, le ramena à son avenir à lui.
Celait, en somme, un morceau de son existence qu'il était venu jouer là. Julienne valait-elle ce sacrifice de ses affections ?
En son esprit, graduellement, s'établissait le classement des motifs à rupture, mais à rupture sans éclat, hypocritement préparée.
L'amant, en lui, prêt à se suicider, prenait prétexte du caractère âpre de la petite, d'une impassibilité jouant bien l'indifférence si ce n'était pas l'indifférence même, de ses huit jours de blâme muet dans un visage illisible, après chacune des surprises qui la lui livraient.
De nouveau il était requis par la maison d'en face qui se vidait lentement, par jets.
La porte cochère était l'énorme ouverture béante, enfin trouvée, par où la vie s'en allait, coulait... De l'ombre, comme un drap, enveloppait l'enflure phénoménale du ventre diminuée.
Pour la centième fois, Hugues assistait au flux des brocheurs et des brocheuses.
Par petits groupes se dispersaient les femmes, s'appelant, pour se reconnaître, par leurs prénoms.
Telle rue, tel quartier en ramassait cinq, six ; tel
fi LA TEIGNE
faubourg éloigné ne réunissait que deux ouvrières qui iilaient les coudes au corps, sans parler.
Plus longs à se séparer étaient les hommes.
Il y avait devant la porte un entraînement, des demandes de reconduites, des défis au Zanzibar, le samedi surtout. Et quand la délibération se prolongeait les brocheurs en se labourant les côtes de coups de coudes farceurs, se rangeaient pour laisser passer, raides et serre-fesses, les fleurs et plumes.
Avec celles-ci le jeune homme revenait à sa maîtresse et, des observations sur la femme dans son commerce, il glissait insensiblement aux critiques sur rajustement, à cette dépréciation affectée des gens qui cherchent à se donner le change plutôt qu'à le faire prendre aux autres. Il lui semblait que, chez Julienne, le moral et le physique accordaient leur rétractililé.
Il s'inquiétait du nez impérieux à narines minces, de Ta bouche simplifiée par un repliement de ce rose charnu des lèvres sensuelles ou bonasses, des yeux bruns lançant des flammes courtes d'acier au soleil, dans un recul accentué par la matité du teint. Tout en elle affirmait ce terrible orgueil des petits cerveaux, un besoin bête d'ascendance ployant tout à une subalternité passive.
Il la connaissait aujourd'hui, boudeuse pour rien, un reproche, un mot, vous écrasant pendant une semaine d'une rancune sans détente' se manifestant par une mauvaise fixité dans le regard, un mutisme dont rien ne pouvait la faire sortir.
Dans l'impasse où cette enquête le poussait, Hugues
allait jusqu'au bout, arpentait le trottoir en élevant contre la petite cette voix intérieure des habituels soliloques ailleurs qu'au théâtre, comme ce héros du conte d'Edgard Poe haussait le ton pour qu'on n'entendît pas battre son cœur.
C'était cela : il remuait des souvenirs à grand fracas pour étouffer un tout petit bruit d'âme contradictoire.
Maintenant c'étaient la condition, les antécédents, la famille louche de Julienne qui l'éloignaient d'elle.
Quels boulets n'allait-il pas s'attacher au pied !
Il se remémorait à souhait des froissements, des mots de sa maîtresse condamnés par l'instruction de pensionnat qu'il avait reçue., renforcée d'une pudibonde éducation maternelle. Il avait souffert, comme un chat d'une caresse à contre-poil, de ces renvois d'atelier, de celte langue alliacée qui lui arrachait l'ouïe. Ainsi ce (f rien » et cet « alorss » mis à toutes sauces, indûment : — c'est rien bon, rien amusant; ça ne serait pas à faire alorss!... — que le jeune homme n'osait relever sachant la petite d'amour-propre chatouilleux.
Et son père, enfin, ex-instituteur en province, disaitelle, présentement secrétaire et garçon de bureau d'une Revue du Foyer poitrinaire, ce père qu'il avait surpris, des soirs de paie, attendant sa fille et lui parlant bas, deux minutes, la main tendue !...
Non, décidément, tout cela n'était pas propre, ni digne de lui, de sa famille, avait solennellement prêché sa mère.
Sa mère! C'était l'argument décisif. Il reconstituait la scène de la veille, son irruption dans la chambre, SA
chambre, pendant qu'ils dégringolaient du lit raviné, du lit de ses parents!
— Ah ! la petite poison!...
A présent, il comprenait cette exclamation de la bonne femme, il jugeait bête sa réplique :
— N'insulte pas la femme que j'aime !... L'aimait-il, en sûreté de conscience?
Il s'aperçut qu'il s'était, en marchant, fort éloigné de la maison accouchée, vide maintenant et. dans un large pan d'ombre, endormie du sommeil accablant qui suit les grandes déperditions de forces.
Non! il n'avait pas suffisamment réfléchi quand sa mère l'avait mis en demeure d'opter entre elle et eux.
Et tout de suite, sans transition, une pensée lui traversa l'esprit, tuant les derniers scrupules. 11 lui semblait impossible que Julienne n'eût appartenu à personne avant lui. D'abord, il avait cru... Mais est-ce qu'on sait jamais!... La vertu des petites ouvrières, exposée aux embûches de la rue, lui paraissait problématique.
11 était loin, il se retourna, la démangeaison d'un geste d'adieu à la maison, dans la main.
Justement les apprenties corsetières sortaient : deux petites laiderons d'abord, puis une grande fille esquintée qui crachait rouge et devait laisser tous les soirs un peu de ses poumons dans le ruisseau.
Et Julienne se montra. 11 la reconnaissait de loin, à son trot menu, égal pourtant, à ses épaules tombant peu, à une façon particulière de porter le petit sac en toile cirée dans lequel elle emportait son déjeuner.
Elle se rapprochait, il eût pu encore l'éviter... 11 resta, envahi tout d'un coup par une bouffée de souvenirs, ces neuf mois de liaison, les reconduites, les étreintes dans l'escalier, une alternance très douce de rêveries sentimentales et d'agaceries de sexe. Le petit bruit du cœur grandissait, dominait la voix intérieure, éteinte. Et puis une rupture si brusque était-elle possible avec -ce voisinage qui les exposait à de continuelles rencontres ?
Alors comme, bien que l'ayant aperçu, elle ne venait pas à lui, il traversa, la rejoignit. Il ne l'avait pas revue depuis que sa. mère était tombée entre eux, la chassant du geste. Il la trouvait fermée, sans doute inoubliablement blessée. •
— Tu es fâchée ? demanda-t-il.
Elle répondit ironiquement :
— Mais non, je suis très contente ; comment donc !... Elle marchait vite, à une allure qui hachait les
exeuses, essouflait les déclarations. Il la crut perdue pour lui ; en une minute il revécut les mois passés avec la première femme vraiment aimée et se trouva injuste.. Pouvait-il dire qu'il la connaissait quand il en était encore 'à supputer ses viols, ses reprises d'elle au petit bonheur, quand il ne pouvait se vanter de l'avoir possédée, en iout bien, toute jouissance, qu'une seule fois — la veille !
Et soudainement il' capitula, fermant les yeux un peu comme le désespéré qui se précipite du haut d'une maison, dans le vide !
— Tu sais, je déménage.
Il'parlait dru, donnait des détails pour s'étourdir. Ses parents s'étaient figurés qu'il resterait toujours avec eux. Il n'avait pas grandi, il ne grandirait pas, il serait longtemps encore le gamin qui, vu l'exiguïté du logement, couche sur un petit lit de fer qu'on replie, le malin, dans un coin.
Et il se prenait lui-même à cette révolte; il en arrivait à confesser avec conviction ce besoin d'intimité que ressent tout à coup le jeune homme à l'âge qu'il avait, cette passion de la chambre à soi, du bibelot à soi, cet attachement qui contient, en germe, le rêve d'un bienêtre plus profond et d'une propriété mieux assise.
— Voilà. Tu vas quitter ton atelier, ça m'ennuie assez de te voir travailler chez les autres. Nous nous mettrons ensemble. Ton père?... Tu arrangeras une histoire, nous trouverons quelque chose.
Elle se défendait encore, mais pour la forme, intérieurement ravie.
— Et moi, erois-tu que je ne te sacrifie rien?... Mes parents, bien sûr, feront une maladie quand je les quitterai.
Il vit son visage s'éclairer, il ne comprit pas et s'écria :
— Tu acceptes !... tu acceptes ; tu verras comme ce sera gentil!... Nous chercherons un appartement dès demain.
— Ah bien ! vos vieux vont rien faire un nez ! dit-elle simplement.
Honoré-Makie Sandiiet, le père d'Hugues, était plaisamment, désigné., dans le petit monde des aquafortistes, ennemis de la belle-taille, sous la dénomination de graveur du Ciel ou du Don Dieu, que lui valait sa qualité de burineur attitré des deux ou trois principaux éditeurs d'imagerie religieuse.
Marié jeune, par amour, à une petite ouvrière en dentelles, il avait connu les rudes commencements des ménages sans le sou, versé de bonne beure dans la fabrication des nimbes pour saints de livres de messe et des petite bonshommes, en rangs d'oignons, la bouche ouverte sur le nappe de communion.
Une certaine autorité en la matière lui venant avec l'âge et le pli de l'habitude, il était resté dans l'ornière où le condamnaient à croupir, d'ailleurs, une base d'instruction insuffisante, peut-être simplement, à ses débuts, un manque d'initiation entendue le vouant aux essais végétatifs.
En outre, il avait à se débattre contre deux adver-
saires terribles : ie souci de vivre et l'influence de la femme.
Bourguignonne, fille de paysans, qui l'envoyaient, toute jeune, à Paris, Mmc Saudrel avait tout de suite, en son esprit, assimilé le métier ingrat de son mari aux durs travaux des gens de chez elle. La planche à seize sujets sur laquelle s'acharnait opiniâtrement le graveur, ce grand rectangle d'acier sillonné de barres, c'était' le coin de terre à faire valoir, le coin âprement pioché, des jours et des jours, sans grand profit, car le métal, comme le sol, ne rendait rien qu'on n'eût sué à lui donner.
Elle l'avait poussé dans cette voie close par une irrémédiable médiocrité, apportant dans son rôle de ménagère la passion de la monotonie du fixe, l'esprit liardeur du paysan, dont elle tenait encore la terreur du papier timbré.
En outre, et par-dessus tout, elle trahissait ce pincé de la petite ouvrière qui croit s'être élevée d'un cran au-dessus de sa classe et, l'air digne, racle de l'index les stries, les baguettes, examinant la poussière à la loupe du geste d'une maîtresse de maison bourgeoise contrôlant sa bonne.
Us s'étaient fait, quand même, une existence calme de probité et d'affection, en dépit de contrastes de nature accusés. Elle, le sang aux joues, sous la peau avec un petit nez gras qui semblait le renifler, marchait en boule, ronde et courte, d'un tempérament dont une étroitesse de vues originelle et l'exiguïté de sa vie avaient réduit les manifestations extérieures à un gros bruit de mouche enfermée, battant les vitres.
LA l i 21
Le père Sandret. osseux, la figure longue et réfléchie, du vague dans le regard, avait fini par ressembler, comme un frère aine, au saint Joseph conventionnel dont il avait si souvent reproduit les traits.
Sa concentration n'était qu'une réserve extrême, presque de la timidité, comme s'il eût voulu corriger par son mutisme l'exubérance de sa femme.
En 1838, la naissance d'un fils, après six ans de mariage, les bouleversait. Mme Sandret voulut l'élever elle-même. Quant au père il reporta immédiatement sur l'enfant ses espérances tues, d'intimes projets toujours celés par condescendance pour sa femme, sûrement, au fond, un rêve de jeune homme fumant comme un feu maigre, mal entretenu, au pied de l'Art.
De même que les derniers hurineurs, les humbles adeptes d'une science délaissée, il accueillait avec un beau dédain le flux des aquafortistes, semblant croire qu'ils passeraient comme une horde de barbares et qu'on reviendrait fatalement aux morceaux de grande gravure, œuvres dites de style léguées par les Maîtres. Dans les difficultés matérielles de travail, la longueur de l'apprentissage et l'immuabilité des procédés, il trouvait une confirmation de prédominance.
Marié maintenant, sa vie inexorablement tracée, il y avait.au fond des vœux qu'il faisait pour le triomphe de son fils, le regret renfoncé d'une existence ratée, l'espoir de contenter, — fût-ce dans l'être issu de lui, — les aspirations de sa prime jeunesse.
Entre ses parents, Hugues avait eu une enfance quelconque.
La mère, par un commun désaveu d'origine, supposant à ce qu'il allât chez les Frères, par peur des promiscuités louches, on l'envoyait dans un petit pensionnat du quartier, à raison de dix francs par mois.
11 y était resté deux ans après «a première communion, ne montrant d'aptitudes spéciales pour rien, malgré qu'en eût son père soucieux de lui découvrir une vocation conforme à son désir.
Enfin, le gra\eur, après avoir inculqué lui-même au gamin les principes du dessin, obtenait la recommandation d'un élève de David pour faire admettre Hugues, à seize ans à peine, au cours du papa Mullard, professeur à la Manufacture des Gobelins, nommé par l'Etat et disciple également du peintre de l'antiquité casquée.
Ainsi préparé aux premières leçons de gravure de son père, l'adulte les reçut sans diable-au-corps, apportant dans cette étude la contention d'esprit stérile d'un fort en thème, s'assimilant promptement les choses de métier, mais incapable de cette fougue de travaille cette impulsion dévotieuse qui sont la marque du talent, même embryonnaire.
L'indifférence de l'élève, un moment, n'échappait pas au père Sandret.
Il pensa que nul n'est prophète chez soi, quêta pour son fils des conseils, la ratification des jugements, peutêtre partiaux, qu'il portait sur le jeune homme.
Il amenait à souhait le confrère qui le venait voir à lâcher une leçon, de celles qu'on donne debout, de la pointe du crayon.
— N'est-ce pas qu'il y a quelque chose, hein?
Des artistes étaient pris au piège, concluant par la phrase banale, dite sans y penser.
— Qu'il vienne donc me voir, un de ces jours.,.
Le petil Hugues y allait.
11 lit ainsi le tour d'un microcosme déjà entrevu, à l'imprimerie de la rue de la Vieille-Estrapade, où, gamin, il accompagnait sa mère, attendant et rapportant à son mari les épreuves de ses planches, afin qu'il ne perdît pas tle temps.
11 retrouva quelques garçons de talent parmi la foule anonyme des graveurs de modes, graveurs de sainteté aquafortistes de revues, de poêlés réédités, graveurs sur bois, sur acier, sur cuivre, industriels de la pointe et du burin, voués au blanc et au noir, — au bleu, disaient les contempteurs des vierges du père Sandret.
Ainsi ballotté, sans unité de direction, Hugues dessina à vingt ans avec une propreté désolante, une application de calligraphe.
Maintenant, il aidait son père, ébauchait des planches, couvé par sa mère qui s'autorisait de sa gracilité pour le retenir auprès d'eux.
En effet, il était resté longtemps fluet, nabot.
11 eut des haltères dans un coin de l'atelier, et tout d'un coup la barbe lui venant on lui donna l'âge qu'il avait
Aujourd'hui, point joli, mais bien pris dans sa petite taille, fin d'attaches et d'extrémités, l'œil franc, en dépit du nez trop fort et de la bouche à grosses lèvres, il plaisait non point absolument par cette physionomie de l'intelligence avec laquelle Diderot prétend qu'on
ne peut être laid, mais plutôt par une copie de cette physionomie exécutée de main d'élève, inexercée.
En outre, en même temps que se parachevait ce développement physique il y avait chez- Hugues un réveil d'imagination, un encore lourd vol d'idées vers un avenir dans les brumes, comme une rupture de barrage artériel lâchant le sang maternel, jusque-là contenu, par tout le corps.
Alors reparut le gamin, qui à la question communément posée par les parents : « qu'est-ce que tu veux être? » s'écriait : « Inventeur!... »
Il semblé qu'il y ait au fond de chaque être une source d'aspirations innées que l'enfant révèle inconsciemment, comme pour mémoire, et qui, après un temps de stagnation variable, s'élargit en fleuve lorsqu'à sonné l'heure de l'évolution intellectuelle.
Telle quelle la réponse avait frappé MmcSandret, qui trahissait ses secrètes préférences, le vague remuement d'un idéal enfoui en disant :
— Nous te mettrons dans le commerce.
Aussi bien, aujourd'hui, Hugues sentait une ingéniosité secondant des forces actives plutôt faites pour l'industrie que pour des questions d'esthétique. Se trouvant mieux armé pour la lutte à coups de procédés que pour la bataille de l'Idée, peut être ne se passionnait-il pas de gravure à cause de l'ingratitude du burin tombant, avec ses règles fixes pour la pureté des tailles et sa théorie des losanges, au travail mécanique condamnant les surprises.
En revanche, il était attiré par les procédés de