LA T I
— Huit cents francs.
L'imprimeur les lâcha sans sourciller, annonçant simplement que « ça entrerait en ligne de compte ».
En même temps, il promettait à Hugues de lui gagner des voix, de démontrer aux créanciers qu'une faillite était, pour eux, moins avantageuse qu'un atermoiement.
Celte convention, les jours qui suivirent, sembla même rallier les banquiers, satisfaits d'avoir trouvé, chez la plupart des endosseurs, des garanties su {lisantes.
En outre, le rapport de trois délégués chargés d'évaluer les ressources de l'éditeur, ce rapport conclut à l'adoption d'un acquit par fractions déterminées.
Le passif de Sandret était, au 31 mai, de 400.000 francs. Chaque partie intéressée reçut, avant la réunion décisive, le détail des obligations que s'imposait le débiteur dont la situation se trouva ainsi nettement établie :
« Art. 1er. — M. Sandret s'engage à payer à MM. les » créanciers l'intégralité de ce qu'il leur doit en capi- » tal, intérêts et frais, de la manière suivante :
» 1° Le 31 décembre prochain, les intérêts à » 5 p. c. courus depuis l'exigibilité de chaque créance » jusqu'au dit jour, 31 décembre;
» 2° Le capital et les frais dans un délai de neuf ans » et par fractions de un trente-sixième, tous les trois » mois, à compter du 31 décembre prochain.
» En conséquence, la première fraction sera exigible » le 31 mars prochain. Les intérêts au tuux de o p. c.
» l'an seront payés par fraction tous les trois mois pen- » dant les dixième et onzième années, c'est-à-dire dans » l'espace des deux années qui suivront le paiement du » capital et des frais.
» Art. 2. — ■ Sous la foi de l'exécution des engage- » ments qui précèdent, MM. les soussignés s'engagent, » chacun en ce qui les concerne, à retirer de la cireu- » lation ou rembourser à échéance tous les effets » souscrits, acceptés ou endossés à leur ordre par » M. Sandret, de manière que ce dernier ne puisse être » poursuivi par des tiers-porteurs.
» Art. 3. — Dans le cas où M. Sandret vendrait son » établissement, tout ce qu'il devrait encore à ses créan- » ciers deviendrait immédiatement exigible.
» 11 en serait de même, à défaut de paiement à » échéance de l'une ou l'autre des fractions indiquées » dans l'article 1er, et un mois après une mise en de- » meure restée infructueuse. »
L'homme d'affaires de Sandret fut assez heureux pour, en trois semaines, recueillir l'adhésion de tous les créanciers à ces dispositions.
Plusieurs d'entre eux se récrièrent sur la longueur du délai accordé, à peine rassurés par le contrôle humiliant qu'on imposait à Hugues, à savoir : une commission composée de trois membres et d'un teneur de livres détaché par les banquiers pour vérifier tous les mois la comptabilité de Sylvestre Cazin, que Sandret conservait à la caisse.
Laurence fut celle que ce contrôle frappa le plus vi. vement. On la sentait atteinte dans une affection pro-
fonde, révoltée comme un vieil employé qui a rêvé de mourir à son poste, les clefs à la main, et qui se les voit arracher violemment.
Elle était intraitable sur ce point. Les livres, c'était sa chose, une chose auprès de laquelle elle souffrait le père Cazin et Hugues, tous deux inoffensifs, mais nul autre. Le comptoir, le chiffre, l'attiraient comme si tous les désirs, toutes les joies de la jeune fille eussent, chez «lie, exceptionnellement dévié. Elle se donnait toute, en pleine santé d'esprit et de corps, se figurant, dans la danse des chiffres sous ses doigts, remuer de la vie, sentir battre le cœur de cette grande maison dont elle avait pris, en quelque sorte, la direction spirituelle.
Ah ! elle l'avait passionnément interrogé, ce cœur-là, dans les derniers temps ! On aurait pu tout lui cacher, non pas ses palpitations jusqu'à la chamade finale, la terrible nuit où son père l'avait surprise dans le bureau, — au chevet du cher moribond.
Puis, elle avait repris courage. Puisque les créanciers ne refusaient pas leur aide à Sandret pour se relever, il y avait encore de belles veillées sous le gaz! Et voilà qu'on lui envoyait un vérificateur, un balourd qui allait piétiner ses affections, comme on se promène en sabots dans un jardin anglais, finement raclé et sablé !
Du coup, elle désertait, blessée que son père eût souffert cela !
Plus intimement encore, elle avait ressenti le contrecoup de l'humiliation.
Les Lesprit s'étaient montrés d'une convenance parfaite, ne réclamant rien, se faisant représenter par un
homme d'affaires à la réunion des créanciers. Seulement, Paul Lespril avait cessé ses visites.
Laurence trouvait cette attitude mille fois plus mortifiante qu'un reproche brutal suivi d'une rupture. La correction des Lesprit la glaçait; elle souffrait d'étaler devant eux sa misère, comme une fiancée rougissant de montrer, par surprise , une gorge maigre à l'époux promis.
Cet abandon du jeune homme la touchait au fond, plus qu'elle n'eût pensé. Mais la femme de tôle dominant la femme de sentiment, elle en venait à estimer davantage Paul Lesprit, renforçant de cette approbation qu'elle s'arrachait la rancune vouée à son père.
La tâche de celui-ci devenait ardue. A ses efforts, sa femme et sa fille opposaient une force d'inertie déconcertante. Devant cette galerie prévenue contre lui, supputant les coups sans émotion, sans un mot d'encouragement, il était parfois pris de l'abominable peur d'un acteur mâchant son rôle devant une salle hostile, qui a juré de ne se point laisser dérider.
Cet abandon le navrait. Quand, après la journée de lutte, il flattait l'espoir d'une revanche, un mot le rappelait à la réalité, jetait sur ses illusions ce que, dans le peuple, on nomme « le seau d'eau froide ».
Et tout devenait prétexte a ces exécutions sommaires dont Julienne se donnait le régal, le plus souvent à table, à l'heure des repas qui les réunissaient tous les quatre. Ces repas, Hugues en était arrivé à les redouter comme un accusé sa comparution devant le juge. Il en esquivait quelques-uns, dînait au restaurant; et ces
soirs-là, il ne mangeait pas, étranglé de chagrin, désespéré d'en être réduit à fuir le centre d'affection où il aurait eu besoin de retremper ses forces.
Depuis qu'il avait regretté, incidemment, que Julienne ne ménageât pas davantage la clientèle des maisons religieuses, elle avait quitté le magasin.
— Du moment que je chasse le monde ! dit-elle.
Et toutes les avances d'Hugues s'étaient, ensuite, brisées contre cette résolution.
Peu à peu, Laurence, froissée par le contrôle des banquiers, suivait sa mère.
— On nous renvoie à la cuisine, restons-y, déclara celle-ci.
Sandret avait dû les remplacer toutes deux au magasin par la nièce du caissier, une dentellière au nez retroussé et dont la désinvolture de fabrique, le rire hardi, contrastaient avec la réserve de Laurence.
Cette retraite des femmes était d'un exemple déplorable pour le petit Henri, déjà trop enclin à l'irrespect.
Julienne s'en rendait compte avec une secrète satisfaction, reprenait sa politique d'incitation latente, appelant ses enfants à la rescousse afin de donner à ses griefs, à défaut de plausibilité, l'excuse du nombre et la force de l'entente. Elle se refusait à mettre le gamin en pension, invoquant sa gracilité, appréhendant pour lui les rigueurs du régime de l'internat, et pour elle la rareté des visites.
A bientôt huit ans, il connaissait à peine son abécédaire, mais, en revanche, il contrefaisait merveilleuse-
ment son père, à table, reproduisant ses tics, sa façon de manger, de tenir son couvert.
Il s'exerçait ouvertement, avec assez de malice, cependant, pour que Sandret ne s'aperçût de la comédie qu'au rire étouffé dont Julienne la soulignait.
Des scènes éclatèrent, au milieu desquelles la mère et les enfants quittaient la table.
Un jour, Hugues levant la main sur le gamin, trouvait entre eux Julienne, protégeant sa retraite.
— Tu l'encourages, tu l'excites contre moi, tu vois bien ! s'écria Hugues.
Elle eut cette réplique superbe :
— Au moins, j'aime mes enfants, moi !
Dans le désœuvrement des longues journées, au fond de l'appartement, les pointes s'aiguisaient que forgeaient ces trois cervelles.
Hugues, dès l'abord, voyait la scène poindre, empoisonnant le dîner, le dîner qu'il achèverait seul, servi par la bonne dont le geste, le mutisme même, jetaient le blâme.
11 les sentait tous contre lui sans savoir au juste ce qu'on lui reprochait. Perdant toute mesure, toute pudeur, ils en venaient à se déchirer devant les domestiques, les employés.
Les bonnes refusaient d'exécuter les ordres de monsieur, madame en ayant donné d'autres.
— Ah ! vous savez, disait Julienne, laissez-moi dans mon ménage, — comme je vous laisse au magasin.
Elle mentait. Il n'était pas de jour qu'elle n'exerçât
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son contrôle sur les employés. La présence, à sa place, de la nièce de Cazin, l'égayait surtout.
— Ah ! pour attirer la clientèle, c'est ce qu'il faut, bien sûr ! seulement, je la vois plutôt dans un bar que dans le comptoir d'un éditeur d'imagerie religieuse. Non, on n'offre pas le <c Saint-Nom de Jésus écrit dans les cinq plaies », ou la « Persévérance finale », avec ce nez-là; c'est trop drôle!...
Elle eut, un jour, un mot méchant, à propos de cette imagerie qu'elle avait ruinée, enterrée sous la chromo :
— Ce n'est pas la petite Cazin qu'il fallait appeler, mais bien plutôt une sœur de charité, — comme on en place au chevet des morts !
Au cours d'une scène, Sandret ayant eu l'imprudence de constater, sans conviction, simplement surexcité, que la séparation valait mieux que cette vie intolérable, l'idée traversa l'esprit de- Julienne comme un éclair. Elle aviserait.
Et un plan machiavélique la hanta. La faillite, — cette preuve d'incapacité appelant l'apitoiement des juges, au cas d'un procès, sur cette mère et ses enfants ruinés par un imbécile ou un fou, — ce n'était pas suffisant. En cette guerre sourde, cruelle, irritante jusqu'au crime, elle arrivait à souhaiter un éclat, des voies de fait. La séparation, alors, tournait à son profil, et il était impossible qu'on ne lui laissât pas les enfants.
Froidement, elle combinait les circonstances, réglait l'attaque. Elle était réellement la Teigne, le mal porrigineux qu'il emportait partout, inguérissable. Cette acu-
LA TEIGNE ï2i>.">
poncture morale, si l'on peut dire, continuelle, bouleversait le système nerveux, développait jusqu'à la céphalalgie intense, l'acuité des facultés perceptives.
Certains mots, Julienne les coinçait dans l'esprit de son mari, les y logeait à demeure. S'il arrivait qu'il ne leur trouvât pas immédiatement une portée, telle qu'il en attendait une de sa méchanceté, il rêvait à ces mots, les retournait machinalement pendant des heures jusqu'à ce que jaillît la signification exacte cherchée. C'était devenu, pour lui, un travail mental nécessaire. Il se répétait : « Qu'a-t-elle voulu dire? » en quête de blessures nouvelles, passionné d'humiliations, se précipitant sur l'arme qui le tuait. Car il l'excusait encore, la sachant malade; et le médecin avait dit que ce serait long.
UN après-midi Hugues monla chez Debiaz qu'il n'avait point vu depuis longtemps.
Il remarqua que le cordon de sonnette était intentionnellement, raccourci, noué très haut.
Et il allait redescendre quand il entendit des cris d'enfants, derrière la porte. Il frappa, on ne répondit pas. Alors il reconnut qu'elle n'était que poussée, cette porte ; et il entra.
Dans l'atelier du peintre, au bout d'un petit couloir sombre, un grand désordre régnait. Les enfants avaient couché dans un petit tombereau un manneqnin dont les longues jambes balayaient le parquet; et ils le traînaient triomphalement, drapé dans une housse de fauteuil, et portant une ombrelle que Sandret se rappela avoir vue quelque part.
Le frère et la sœur avaient grandi, mais le petit gardait sa jolie tête blonde, ses longs cheveux bouclés pleuvant sur les yeux.
Tous deux s'arrêtèrent quand Hugues parut. Et tout de suite le gamin vint vers lui.
— Papa est sorti, papa a dit de dire qu'il n'était pas là... papa n'a pas dit quand il rentrera...
Puis, sa leçon récitée, il retourna à son jeu sans plus s'occuper du visiteur.
Sandret allait s'en aller, mais il avisa une toile, dont il ne voyait que l'envers, sur un chevalet. Il en fit le tour, eut un haut-le-corps devant le portrait de Collette, enveloppée de ces nuages que Debiaz, autrefois, faisait iloconner en demi-cercle, aux pieds du Christ et de la Vierge, dans l'éther.
Alors, regardant autour de lui, il aperçut des gants et une voilette sur le piano, reconnut aussi l'ombrelle.
Il ne doutait plus, Colette était là, derrière cette porte qui était celle de la chambre de Debiaz.
Et, en une rapide vision, passa devant ses yeux le profil émacié de la petite Mme Debiaz, telle qu'il l'avait, vue, une dernière fois, dans cet atelier même, une cuvette à ses pieds, son gamin en travers sur les genoux, la culotte bas et la chemise troussée.
La promenade du mannequin recommençait. Le tombereau était maintenant un corbillard auquel lé frère s'attelak, et que la sœur suivait, l'ombrelle de Colette ouverte sur sa tête.
Hugues redescendit, navré. Mais il n'était pas au bas de l'escalier, qu'on le rappela.
— Ah ! combien je suis fâché ! Le consigne ne te concernait pas ;... les enfants ont mal compris. Tu vois, je m'habillais.
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Il s'excusait, se boutonnait, le col de chemise béant, les cheveux emmêlés, la moustache drôlement rebroussée. El une singulière odeur captivante, inusitée, traînait sur lui, semblait sortir de sa bouche, comme s'il venait de la boire et que l'arrière-goût lui en montât aux lèvres.
11 n'invitait pas Hugues à regrimper l'escalier cependant, mais quand ils eurent causé cinq minutes, Debiaz demanda :
— Peux-tu m'attendre un instant ? Je te reconduirai ; je m'apprêtais à sortir.
En attendant qu'il le rejoignît, sur le trottoir, Hugues eut soudain une grande joie au cœur. Une fierté très douce lui venait à l'endroit de Julienne. Cet adultère flairé lui était une consolation. Son vieil amour embourgeoisé se cabrait devant cette chute bête, devant ces enfants qui couvraient de leur bruit le bruit des baisers de leur père, aux bras d'une coquette !
Il se félicitait de l'humeur revêche de sa femme, de cet abord cassant, éloignant les hommages. C'était l'épouse sérieuse, honnête, au moins ! 11 mâchonna des réflexions : respect de ses enfants... mère de famille... », se trouva presque injuste.
Et quand Debiaz fut redescendu ils s'en allèrent côle-à-côte; les enfants habillés en hâte marchaient devant eux.
Brusquement, le peintre demanda :
— Eh ! bien, ça ne va donc pas, les affaires ?
— Comment cela? fil Hugues.
— J'ai rencontré ta femme, oui ; c'est donc la nièce
de Cazin qui est au magasin maintenant? Tu sais, tu as eu tort... On es!, toujours mieux servi par les siens... Enfin, tu avais là ta femme et ta fille... Ah ! Wrac Sandret m'a paru bien souffrir de cette crise;... et c'est bien contrariant pour nous tous si tu ne peux remplir tes engagements... Dans quel embarras me mettrais-lu !...
Chacune de ces insinuations frappait Sandret au cœur. Il reconnaissait les phrases, les mots de Julienne, se demandait l'intérêt qu'elle pouvait avoir a le discréditer ainsi. Son départ du magasin? Elle-même l'avait résolu... La présence de la petite Cazin? Elle y souscrivait, convenant que c'était reconnaître les services qu'avait rendus son oncle. Mais, par-dessus tout, il était navré de cet étalage de leurs misères. Est-ce qu'ils allaient maintenant devant tout le monde laver leur linge, en montrer les taches, l'ordure?...
Ils s'arrêtèrent pour prendre congé l'un de l'autre.
Loulou demanda si l'on allait dîner bientôt.
— Ah ! oui, c'est vrai ! s'écria Debiaz. Encore une petite course, la dernière, mes chéris.
Deux heures après, boulevard Saint-Germain, Hugues aperçut sur un banc les deux petits tétant un sucre d'orge, sans doute pour tromper leur faim.
En face, dans une boutique de modiste, Debiaz et Colette marchandaient un chapeau.
Coup sur coup, brutalement, Sandret apprit les visites de sa femme aux créanciers, à Herpin, à Bouju, aux Lesprit. Elle passait, elle montait les voir...
Le sourd débinage du mari recommençait; elle le montrait éloignant sa famille, n'ayant confiance qu'en
soi, une confiance aveugle qui le jetait, tète baissée, sur des obstacles contre lesquels il se brisait.
Elle jouait la femme sacrifiée, emmenait son petit Henri. « C'est pour eux aussi que je m'inquiète », disait-elle.
Et, lui renversant la tête sur ses genoux, elle le regardait une seconde, au fond des yeux, l'étreignait ensuite éperdûment, comme si elle l'eût défendu contre un invisible ennemi.
Elle semait le doute, ne formulait précisément aucun grief, montrant seulement l'échéance comme un point noir menaçant.
Tout cela Hugues le sentait. Harassé déjà il avait maintenant sur les talons toute la meute.
Il ne pouvait plus sortir sans qu'un créancier le raccrochât. L'un avouait carrément ses craintes; l'autre se témoignait froidement hostile, tous attendaient le paiement des intérêts à la fin de l'année. Les banquiers multiplièrent leurs contrôles.
Cela à l'extérieur. A l'intérieur les scènes se succédaient. Dans la fréquence des engagements sombraient les dernières retenues, la pudeur qui, jusqu'ici, les mettait aux prises à portes closes, figure a figure.
Dans celte lutte, Hugues épuisait ses forces suprêmes, — comme un cheval qu'on crève.
Un matin, à une observation présentée par son père avec quelque vivacité, le petit Henri répondit nettement: « Sale bête ! » ,
Il se réfugia dans les jupes de sa mère. avant que Sandret, stupéfait de l'apostrophe, eût pu le saisir.
Julienne, à présent, le couvrait de son corps,
— Alors, tu le défends, cria Hugues ; je lui sers de jouet?
— 11 ne fallait pas nous ruiner, on lui en aurait acheté d'autres, déclara-t-elle tranquillement.
Il s'élança, lui prit les poignets, puis les bras, près des épaules.
— Va-t'en!... va-t'en!... toi et lui... allez... je vous briserais !
Impassible, elle fit sortir le petit, retroussa ses manches et, montrant la chair froissée, délicatement bleuie à la place où les doigts s'étaient enfoncés :
— Ça vous coûtera cher, dit-elle.
Elle appela Laurence :
— Habille-toi, habille le petit, tout de suite. Hugues suffoqué les regardait :
— C'est bien... parlez, j'aime mieux cela, je ne réponds plus de moi...
Cinq minutes après, il les vit sortir tous les trois, traverser le magasin devant les commis qui rigolaient, le nez sur leur ouvrage.
Il les attendait le soir, toute la nuit, inquiet à la fin, se reprochant de ne pas les avoir retenus, redoutant un malheur. Puis, il pensa à Bouju, à Herpin, a Guéniche, chez qui sa femme était, peut-être.
Et le matin venu, il les visita successivement.
Partout obligé de raconter l'histoire, il irritait ses plaies, les faisait saigner voluptueusement, en un abandon de pudeur définitif. Chez Herpin, il pleura. Il s'ouvrait le cœur, montrait dedans Julienne, comme, au
fond d'une niche, une sainte en marbre, indestructible. Il la défendait, oui, ne voulant pas qu'on crût à tant de méchanceté de sa part.
— Elle souffre, sa passion pour le petit l'aveugle!... A mesure qu'il avançait dans ses visites, sa colère
tombait, se fondait en un violent désir de la retrouver. Il avait la nostalgie de son bagne, de sa chaîne.
Nulle part on n'avait vu sa femme.
Il alla à la Préfecture. Il connaissait quelqu'un au bureau des Recherches. On lui promit de mettre des agents en campagne. Et il allait rentrer quand un nom le frappa: Duchanoy. Elle était là; comment n'y avait-il pas pensé plus tôt?
Il courut à la gare. Il était à huit heures du soir à Nogent.
Colette le reçut, joua l'étonnemenl :
— Qu'est-ce qu'il y a donc?
— Comment, elle n'est pas chez vous ?
— Qui ça... Julienne?
Elle allait répondre non, mais il aperçut le chapeau du petit dans un coin : « Ah ! je savais bien !... »
Il se précipita, ouvrit la porte que défendait la jeune femme.
Julienne était là avec ses enfants et Duchanoy qui lui lisait des extraits d'un vieux petit livre à tranche moisie : les Huit Codes en miniature.
Tous se levèrent à son entrée; et ils restèrent une minute à se regarder, lui, attendant un geste, un mot pour la prendre dans ses bras ; elle, et ses enfants, gla-
ces, se retranchant derrière l'employé très embarrassé de son bouquin.
— Voulez-vous emmener les enfants... nous laisser deux minutes? dit Sandret à Duchanoy.
Celui-ci hésitait, interrogeait alternativement les deux femmes...
— Oh ! soyez tranquille, je ne ferai pas de scandale chez vous.
Il se décida à sortir avec Colette et ses enfants, mais il laissa la porte entr'ouverte.
La petite Duchanoy n'était pas rassurée :
— Tu aurais peut-être mieux fait d'aller chercher un gardien de la paix... on ne sait pas !...
Alors il se redressa, offensé :
— Est-ce que je ne suis pas là ?
Dans l'autre pièce, Hugues s'amendait, disait :
— N'était-ce pas assez déplorable déjà, la vie que nous menions, sans mettre encore les étrangers dans la confidence de nos misères ? Nous pourrions être forts avec un peu d'entente ; nous ne réussissons qu'à nous rendre malheureux. Des concessions, n'en ai-je pas fait? Qu'est-ce que tu veux, enfin ?
— Ne pas être battue, tiens! Elle ajouta: Du reste, j'ai pris mes précautions.
Elle exhiba d'un médecin la constatation d'ecchymoses aux bras.
— Vous comprenez, si vous voulez la séparation, comme vous m'en avez menacée, il faut qu'on me laisse les enfants.
Elle retournait contre lui celte arme qu'il lui avait
fournie; elle le voulait petit garçon, implorant, réclamant cette, famille par laquelle il souffrait.
— La séparation sans éclat, soit... Nous ne vous demandons tous les trois qu'une pension alimentaire. Cette vie-la ne peut pas durer, hein ?
En une seconde, pendant qu'elle parlait, il la jugeait pourtant, cette vie, préférable a l'autre, à celle que Julienne lui faisait entrevoir, sans femme, sans enfants, sans plus personne. Il ne se sentait pas fait pour vivre seul ; et tout son fond sensible remué lui monta aux lèvres dans une offre ardente de vie meilleure.
Il l'avait prise dans ses bras malgré sa résistance, le recul de son buste, et lui parlait tout, près du visage...
— Est-ce que je suis un viveur?... Est-ce que je te trompe ! Est-ce que je ne vous aime pas tous les trois ? Alors... tu vois bien...
Il voulut la baiser, elle se dégagea.
— Tu rentres, n'est-ce pas ?
Elle dit oui, simplement, pliant et serrant dans un petit porte-cartes, l'attestation du médecin.
Pendant qu'elle se rhabillait, Hugues descendit avec Duchanoy. Complaisamment, l'employé lui exposa une Ecole des Ménages, très convenable.
— Je laisse ma femme'absolument libre; je suis bon sans faiblesse et ferme sans brutalité.
Il s'écoutait, peignait sa barbe en parlant.
— Je ne m'occupe pas du tout du ménage; seulement c'est moi qui tiens la bourse... Nous sommes toujours bien d'accord.
Sandret regarda Duchanoy qui, sa barbe ratissée, travaillait ses ongles avec le soin qu'il eût mis à-fpuiller des pièces d'horlogerie. C'était bien le mari de la maîtresse de Debiaz, le joli homme jugeant inadmissible que sa femme pût le tromper.
A la gare, Colette. Julienne et les enfants les rejoignirent.
En partant, celle-ci remerciait Duchanoy de son hospitalité, de ses services.
Le soir, en se couchant, l'employé s'inquiéta:
— Tu sais, c'est bon une fois... Qu'ils se chamaillent... ça nous est égal... Mais il ne faut pas qu'ils viennent s'installer ici à propos de bottes;... ça deviendrait coûteux !
Ce soir-là, Hugues et Julienne consommèrent leur rapprochement, se reprirent comme ils n'avaient pas fait depuis des mois.
Elle n'était pas guérie ; il l'expérimenta.
LA bonne entente dura quelques jours. Julienne redescendait au magasin, en maîtresse, pour se donner la joie de tancer la petite Cazin. Elle se retrouvait en cette fille, lui gardait rancune de ce vivant rappel d'origine, diminuant son prestige, si l'ouvrière en avait connaissance.
Laurence, malgré l'insistance de sa mère qui eût voulu tenir à la fois la nièce et l'oncle, ne reparut pas à la caisse.
Et la vie infernale recommença au bout de huit jours à propos delà salle de bains. Le médecin s'étonnait de l'inefficacité des remèdes, en concluait que le traitement avait été mal suivi. Ce monde autour de son infirmité, plus encore le sentiment de son infériorité physique, exaspéraient Julienne. Elle en arrivait, par raffinement de méchanceté, à trouver son mari naïf du moment qu'il ne cherchait pas, au dehors, des compensations charnelles. Oui, elle souhaitait qu'il eût une maîtresse, pour rendre la lutte égale.
Sur ce chapitre des mœurs, en effel, elle se sentait forte, gardait un haut dédain, une fierté toute neuve, n'ayant pas servi encore.
Le jour où elle avait réintégré le domicile conjugal, Hugues insinuait que sa place n'était point chez Colette. Il rappelait, sans se prononcer catégoriquement, le jeude Debiaz, son assiduité près d'elle, ses cadeaux, l'amant se dissimulant derrière l'artiste. Et Julienne faisait signe qu'elle comprenait la fin, se rengorgeait, jugeait d'un mot méprisant « ces petites filles élevées dans un couvent et qui ont de l'instruction ! » Elle jouissait délicieusement des bénéfices d'une comparaison qui devait s'imposer à l'esprit de Sandret.
Cette bouffée d'honnêteté que la chute de Colette lui faisait monter au visage, sa maladie l'empoisonnait. Le silence sous lequel on l'avait enterrée pendant les mois de séparation consentie, ce silence elle en voulut à Hugues de l'avoir rompu , lui supposa une arrièrepensée de représailles, contre-balancant l'influence que pouvait avoir la constatation des ecchymoses. Ils semblaient tirer le médecin chacun à soi.
Dès lors, la salle de bains créa, au milieu de la maison, une source d'aigreurs. Ils se battirent alentour.
Elle y vit une incessante mortification inventée par Hugues, une preuve de son infirmité se dressant à toute heure devant la santé de son mari. Lui, se désolait de la persistance du mal, cause de l'irritabilité croissante de Julienne, croyait-il.
Les mauvais jours revenaient. L'éditeur arrivait à faire face à l'échéance de la fin de décembre, payait
aux créanciers l'intérêt de sa dette, mais, dès à présent, il sentait que le remboursement du premier 36me était subordonné à un repos d'esprit absolu, un sang-froid dans l'effort, imperturbable.
Privé de toute avance, d'aide effective, il en venait à se plaindre du trop grand nombre de commissions. Car il tirait à trois mois sur ses clients alors que ses fournisseurs lui refusaient le crédit.
Un incident aussi, qui s'était produit à la réunion des créanciers, cette fin d'année, lui donnait de sérieuses inquiétudes. Les banquiers, quant à l'administration de leur débiteur, présentèrent une motion concluant à l'élimination de sa femme, dont l'immixtion dans les affaires ne pouvait qu'être préjudiciable aux intérêts de tous. La commission d'enquête l'affirma. Avec mille ménagements, Sandret transmit à Julienne la demande des créanciers. La présence d'une femme au magasin gênait le contrôle de ces messieurs... Ils comprenaient que son amour-propre dût souffrir... Ils voulaient lui éviter ce froissement... Bref, peut-être serait-il bon qu'elle s'éloignât... — momentanément.
L'explosion attendue se produisit.
— Ils n'ont pas dit aussi, s'écria Julienne, que j'étais malade? Et que j'ai besoin de repos, de soins, de bains aussi ! C'est fâcheux, parce qïie j'aurais vu tout de suite d'où venait le trait. Ah ! bien, ces messieurs peuvent dormir tranquilles... Ils ont vu que je me laissais moins facilement rouler que vous ;... alors ils me suppriment... Je ne vous donne pas trois mois, entendezvous ? Ces gens-là vous mangeront ! Tu vois, Laurence,
le contrôle? Joli, hein? un homme de l'âge de ton père, — en tutelle ! Ils le feront interdire un de ces jours ! Enfin, nous sommes réduites au rôle de spectatrices, nous faisons galerie. 11 est fâcheux que ça ne doive pas durer bien longtemps... ça serait drôle !...
Et cette ironie dernière était grosse de menaces!
Le petit allant à l'école, elle se consacrait toute à sa proie, ramassait ses forces, préludait à la reprise des hostilités par une reconnaissance des points faibles, attaquables.
Hugues, pour arriver, ayant réglé les dépenses, décidé qu'on mettrait de côté, tous les mois, une somme qu'il fixa, pour n'être point piis au dépourvu à la fin du trimestre,- aussitôt Julienne commença la guerre par les éternels rabâchages de la femme qui « n'a rien à se mettre ». Et elle se lamentait aussi sur ses enfants « qui allaient en loques ».
Comme Sandret n'avait dressé qu'une note générale des frais domestiques, elle s'ingénia à trouver des lacunes. « Et cela que vous avez oublié... »
La découverte était comme une tuile qu'elle lui lâchait sur la tête, de l'air froidement convaincu d'une personne qui fait une besogne utile.
Les insinuations aussi pleuvaient dru. C'était risible un homme prenant la direction du ménage. Il arrivait lard. On verrait quels résultats donneraient ces importantes réformes !
Elle entrait tout à coup dans son bureau et s'écriait, sans préparation :
— Vous savez, nous ne pouvons pas cependant aller nu-pieds !
Il dut eniamer son épargne, — pour avoir la paix. Puis il abandonna ce qu'il appelait la « bourse d'intérieur ».
Alors, l'anse du panier sauta. Ce fut une alternative inouïe de dépenses et d'économies également ridicules.
Une observation arrachait à Julienne la plainte connue : « Vous croyez que l'on vit de rien, de l'air du temps? Tout est hors de prix. Je n'ai pas de tire-lire, moi, de créanciers à payer, soyez-en sûr. »
Sous prétexte que le petit Henri, vu sa croissance, avait besoin d'une bonne nourriture, elle raffinait sur la table, la délicatesse de la chère, le choix des toniques.
Il semblait qu'elle prît plaisir a « rouler » Hugues, dans le sens que donne au mot une bonne adroite.
Et quand, à la fin du mois, l'épargne absorbée tout entière, il demanda : « Où tant d'argent passe-t-il ? » elle chercha une minute, fit une énumération fantaisiste, dénaturant les dépenses. Puis, vexée : « C'est trop ? Très bien. »
Alors, pendant huit jours, l'exagération contraire prévalut : des repas d'anachorète à la suite desquels elle s'apitoyait sur la mauvaise mine de son fils.
— Il dépérit, disait-elle ; tu n'as pas ce que je voudrais pouvoir te donner.
Et dans le dos de son mari ;
— Tu comprends, mon chéri, les créanciers de ton père avant tout !
Le matin, quand l'enfant s'en allait, c'était une autre chanson sur le même air.
— Hein ! tu n'es pas le mieux mis de ta pension? On dirait un fils d'ouvrier... On ne te demande pas quelquefois ce que fait ton père ?
Hugues entendait, restait coi, voulant conserver aux lamentations, le plus longtemps possible, ce caractère quasi-bénin. C'était le nuage, non pas l'orage encore.
11 éclata lorsque Sandret, irrité du gaspillage, rationna Julienne pour l'argent.
Alors, ce fut infernal. 11 lui devint impossible d'être seul dans son bureau, d'en condamner la porte. Vingt fois par jour, la bonne, envoyée par sa maîtresse, ou celle-ci elle-même, venaient le relancer, la main tendue.
— J'ai besoin de vingt sous pour du charbon, d'argent pour la viande...
Les dépenses étaient fractionnées à dessein, les dérangements multipliés fatiguaient Hugues, Je forçaient à interrompre un travail d'application pour donner dix centimes.
S'il s'enfermait, on lui criait les demandes à travers la porte ; s'il s'étonnait, en rentrant, qu'on n'eût pas préparé le dîner :
— Vous n'avez pas laissé d'argent... Je ne peux rien prendre à crédit... pour cause, vous savez bien, répondait Julienne.
Derechef, il lâcha la bourse, n'ouvrit plus sa porte. Mais il la sentait derrière, l'œil à la serrure. Son ouïe, grâce aux exercices auxquels il la soumettait, acquérait vite une acuité surprenante. 11 percevait des frôlements,
des grattements, un souffle fort de mauvaise bête... Il lui semblait qu'on essayât le long de cette porte — des griffes !
Dépitée, elle l'attendit alors à table, au lit où la maladie creusait, élargissait le vide entre eux. Il en venait à la redouter, cette heure du lit, la retardant par des veillées prolongées, pour donner à Julienne le temps de se coucher, de s'endormir.
Et il la trouvait, malgré tout, les yeux ouverts, une histoire de commère toute prête, une demande d'argent, des récriminations...
Il n'avait plus la liberté du sommeil ; l'obsession était devenue telle qu'il se réveillait en sursaut, comme secoué, tandis que Julienne immobile et muette, faisait trêve.
Les scènes à propos du petit recommencèrent.
Il rapportait de sa pension des bulletins déplorables. Et quand Hugues l'avait tancé, sa mère le consolait.
— Ne te fatigue pas, va, mon chéri... Qu'est-ce que tu veux, nous ne sommes pas assez riches pour te faire donner des leçons particulières... Nous avons beaucoup à payer...
Encouragé, le gamin manquait la classe parce qu'il faisait trop chaud, trop froid, qu'il était malade.
Julienne ne souffrait pas qu'on le retînt après l'heure. Elle l'envoyait chercher, furieuse. Les maîtres ne s'occupèrent plus de lui.
Un matin, Julienne entra chez son mari -en criant :
— Savez-vous, savez-vous ce que Henri me dit ? 11
revient de sa pension tout en pleurs, le pauvre enfant; on l'a appelé petit failli, fils de failli...
— Non, sale failli, rectifia le crapaud, derrière sa mère.
Encore puni, las de l'école, la tête pleine de mots qu'd entendait journellement et que son intelligence perverse, tenait en note, il avait imaginé cette histoire pour rompre sa chaîne.
Maintenant, il assistait à la représentation de son drame, merveilleusement joué par Julienne.
Elle avait repris :
— Vous comprenez bien que c'est la fin, que nous ne pouvons pas le laisser dans une boîte où vous êtes traité de cette façon... En attendant, vous devez aller demander des explications au directeur... tout de suite.
11 terminait un travail de vérification, il dit : « Oui, nous verrons... »
Alors, elle tourna dans le bureau, hargneuse :
— Oh ! ça lui est bien égal, à ton père, va, mon chéri. On l'appellerait voleur qu'il ne bougerait pas davantage. Si tu crois qu'il se dérangera pour si peu...
Hugues se leva, très pâle, montra la porte à sa femme.
— Tu vas t'en aller, n'est-ce pas?...
Elle fit sortir l'enfant et resta, bravant son mari. Il répéta :
— Va-t-en !
— Battez-moi, ce ne sera pas la première fois, dit-elle impassible, sans bouger.
11 avança la main pour la pousser dehors, elle le
contint, ils luttèrent une demi-minute. Violemment, elle l'avait frappé au bas-ventre. 11 eut un soubresaut de douleur, lâcha prise pendant qu'elle se retirait, dignement.
Seul, il se demandait anxieusement s'il devait bien attribuer au hasard cette direction qu'avaient suivie ses coups.
A compter de ce jour, ce fut le bagne.
— On va voir enfin si je suis quelque chose dans la maison! avait dit Julienne.
Elle ne voulait pas, d'abord, que le petit Henri retournât à sa pension. Puis, à nouveau, elle lit parade de son honnêteté. Dieu merci ! elle n'avait pas toujours été malade! Elle invoquait le cas de Colette, cherchait autour d'elle, dans les ménages amis, des lèpres, des tares, de la boue... On pouvait fouiller dans sa vie, a elle !
Le désordre du ménage, colporté par des bonnes à sa dévotion, était la fable du quartier. Hugues, quand il sortait, se sentait dévisagé, se glissait dehors, le soir, comme un voleur, pour éviter d'être remarqué en passant devant la loge du concierge chez qui des gens clabaudaient.
Pourtant il n'était bien que là : dehors. 11 lui arrivait d'être obligé de finir au restaurant un repas commencé chez lui. Mais ces fuites exaspéraient Julienne. Elle tendait des pièges à cet ennemi qui se dérobait, profilait de son absence pour soulever la maison contre lui. Les employés ne savaient plus qui commandait.
Hugues étant rentré tard, un soir, elle déclara que ce
n'était pas un hôtel meublé et que, dorénavant, elle se barricaderait.
— Je n'ai pas envie d'être assassinée, dit-elle. On peut vous prendre vos clefs ; est-ce que je sais dans quels endroits vous les traînez !
Alors ce furent jeux d'enfants. Un soir il trouva la porte obstruée par un gros meuble et dut aller coucher à. l'hôtel. Si la soirée était un peu avancée quand il rentrait, toute la maison s'éveillait en émoi, les bonnes dégringolaient, venaient le regarder sous le nez. Sous prétexte qu'elle ne pouvait se rendormir, Julienne parcourait les chambres, se répandait en giries...
Epouvanté, Hugues se déchaussait maintenant au bas de l'escalier, afin de faire moins de bruit.
Mais elle l'attendait en haut... Et ces scènes, le soir, étaient terribles, à la lueur de la bougie éclairant la poursuite des grandes ombres tordues s'écrasant sur les murs, se cassant aux angles, aux renfoncements, minces avec le petit en chemise, énormes avec Julienne; ombres fantastiques tournant en cauchemar ce galop de bêtes furieuses, dans le fracas des portes, des meubles renversés, des cris se répondant au fond de cette nuit que la flamme des bougies déchirait lugubrement.
Julienne était l'inspiratrice de tout ce qui se complotait de mauvais contre Hugues.
Un soir, l'entendant rentrer tard, elle avait souhaité qu'il fît une chute dans l'escalier.
Le lendemain elle surprenaitsonfilsentamant, à coups de marteau, une marche, devant la porte de son père.
Questionné, il répondit : « J'joue à l'faire tomber, tiens ! »
La mère avait bien ri.
Depuis quelque temps, cependant, sa préoccupation changeait d'objet. Elle voyait la faillite si immanquable qu'on pouvait lui fixer une date, et une peur la saisissait à revivre, de souvenir, les jours de gêne de sa jeunesse.
Alors, elle commença à détourner de l'argent. Elle décachetait les lettres, expédiait des commissions en l'absence de Sandret, envoyait les bonnes toucher des factures. Carrément aussi, elle demandait des sommes à son mari pour des achats imaginaires.
De cet argent elle faisait un pécule, disait en riant à Laurence : « Ca, vois-tu, c'est notre gratte. »
Et cette gratte, elle la confiait à Duchanoy, qu'elle voyait toujours et qui se prêtait volontiers a cette gabegie.
Tout à coup les Sandret eurent un étonnement : Paul Lesprit reparaissait. 11 revenait d'un voyage en Espagne, disait-il, afin d'expliquer sa longue absence. Et il resta des heures entières dans le magasin, avec Hugues, subissant ses doléances ; mais son regard autour de lui inventoriait. Ces promenades de son père et du jeune homme suppliciaient Laurence.
Elle les suivait tous les deux, inquiète et révoltée comme un lieutenant accompagnant dans sa tournée un chef dont les indiscrétions livrent la place à l'ennemi.
Lesprit lui témoignait la même déférence, défiant l'analyse ; mais quand ils se regardaient, c'était jusqu'à l'âme. Elle cherchait en celle de cet homme le secret de
ses visites auxquelles elle devinait un mobile inavoué. Lui, se voyait en la jeune fille. 11 se la rappelait au bois de Vincennes, encore enfant sans doute, parlant trop, déjà finaude pourtant. Sa réserve d'aujourd'hui la grandissait dans son estime. En ce siècle du Chiffre elle était le Commerce, l'âpre marchandage, sans ces écarts d'imagination qui perdaient son père. Et il souriait à des projets précis.
Un après-midi, il se présenta; Julienne était seule, il parut satisfait.
Tout de suite il s'informait de leur santé à tous, — de celle de Laurence.
— Elle n'est point là, dit Julienne très empressée. Je l'ai envoyée chez une de ses amies; la pauvre petite s'ennuie, vous comprenez, depuis qu'elle n'est plus au magasin.
11 mâchonna :
— Oui... force laissée sans emploi... fâcheux!...
Il l'écoutait avec un intérêt bienveillant qui conquérait Julienne, l'incitait aux confidences. Elle se laissait prendre à ce dandysme frotté de jésuitisme; à ces réticences d'homme de Bourse transportant la Corbeille dans la sacristie, à cette politesse froide et correcte enveloppant le trait, ouatant l'interrogation.
La détresse de Sandret, la maison près de s'abîmer dans la faillite, il semblait n'en avofr cure, fixé à ce sujet.
Mais il avait amené Julienne à parler de sa fille et, sans se livrer davantage, il était tout oreilles.
— Je ne pourrais dire ce qu'elle rumine, déclara son
interlocutrice, mais Laurence sait bien qu'il faudra, sous peu, que nous travaillions tous. Elle prétend trouver toute seule une place. Elle est si drôle, vous la connaissez ? pas comme toutes les jeunes filles...
— Très sérieuse, affirma Lesprit.
— Quant à se marier, il n'y faut plus penser, continua Julienne.
— Pourquoi cela ? demanda-t-il vivement.
— Pans la position où l'aura mise son père?
— Oh ! l'accident est-il si rare? On prendra MIIe Laurence pour ses qualités... réelles... excellente femme de commerçant... maison à conduire en sous-ordre... oh ! parfaite !
— Vous croyez ?
11 craignit de s'être trop avancé, reprit :
— Oui, cela se, peut trouver.., précieuse dans une maison... maison nouvelle... à lancer... précieuse!...
Et, se fermant, avec sa correction britannique, il conclut :
— Elle ne cherchera pas longtemps... quelque chose... certainement.
Ils se séparèrent fort bons amis et Julienne ne parla pas de cette visite à Sandret.
Vis-à-vis de lui, d'ailleurs, sa méchanceté entrait dans une nouvelle phase. Elle le faisait suivre, se livrait au contrôle minutieux des adresses qu'on lui rapportait. Elle pouvait reconstituer sa journée, dire : « Vous avez été ici.., ou là, chez un tel. »
Le désir que son mari eût un ménage en ville la
reprenait et elle gardait espoir qu'il lui donnât satisfaction.
Le dîner annuel des graveurs ayant été supprimé, était remplacé par un dîner entre hommes que l'éditeur offrait à son personnel, au mois de février.
11 arrivait, le vin échauffant les têtes, qu'on finît la soirée autre part qu'au restaurant où l'on se réunissait.
Cette année-là, au sortir de table, les contre-maîtres et chefs d'ateliers voulurent absolument, avant de se séparer de leur patron, lui offrir le Champagne dans une maison de filles du quartier Bonne-Nouvelle.
Hugues se laissait entraîner. Et ce n'était point la première fois. A de précédents dîners il avait dû également céder, bornant d'ailleurs sa complicité à un acte de présence pur et simple, d'une heure au plus.
La Fille, si jeune qu'il fût, ne l'avait jamais attiré; il la considérait comme une machine énorme, compliquée et déconcertante, — dont la caresse coûte cher et vous cuit. 11 gardait, vis-à-vis d'elle, cette réserve scrupuleuse de l'homme élevé dans l'ignorance de la femme, assagi par l'âge plutôt que par l'expérience.
Cette fois comme les autres, le Champagne bu, Sandret rentrait, n'y pensait plus.
Mais à quelque temps de là, à l'issue d'une visite du médecin faisant reproche à Julienne de ne point suivre rigoureusement le traitement qu'il lui ordonnait, Hugues crut devoir, à son tour, présenter quelques observations.
— Tu as tort de ne point te soigner... Tu serais guérie, si lu l'avais voulu.
Elle répondit :
— Bah ! ça ne vous prive pas beaucoup !
Il la regarda, cherchant un sens à ses paroles, puis :
— Ça ne me prive pas... si... Tu ne veux pas te rendre compte de l'influence que ces désordres de sang ont sur ton caractère ; — et nous en souffrons tous, toi la première.
Là-dessus la scène éclata, — violente.
— Hein! Etes-vous content d'avoir cette arme contre moi! s'écria Julienne. Criez-vous assez haut que je suis malade ! Appelez donc les enfants, tout le monde, enfermez-moi dans votre salle de bains avec la camisole de force et faites ouvrir un judas dans le mur pour qu'on me voie! Mon caractère!... Ah! ça, vous croyez donc que je vais vivre et danser à la veille de tout voir vendre ici?...
Il fallait toujours en venir là. Hugues, révolté, cria :
— Ma foi ! suis-je bien le seul responsable?
— C'est comme moi... pour mon mal... répliqua-telle froidement. Elle prit un temps et ajouta gravement, pesant ses mots, le regard vague :
■ — Si je suis... pourrie... comme vous... le prétendez ..
Il se pencha, les mains crispées, attendant quelque chose d'énorme.
— ... Rien ne me dit...
Il ne la laissa pas achever, il la saisit à la gorge comme pour arrêter là l'infamie qui lui montait aux lèvres. Mais elle continua, s'étranglant :
— Dame !... maintenant que vous voyez des tilles!...
— Des filles, tu mens, malheureuse !
— Ah ! si vos chefs d'ateliers étaient là !... 11 la lâcha, comprenant.
— Il fallait pousser l'espionnage jusqu'au bout, tu aurais su où s'arrêtait ma complaisance...
Mais elle haussa les épaules :
— Non, au fond, ça m'est égal... seulement vous voyez qu'on est souvent injuste... faute de s'entendre !...
lis en restèrent là cette fois, mais désormais Hugues se sentit observé, filé. Il n'était même plus libre dans la rue ; sa teigne le mangeait là aussi !
Sur ces entrefaites, une bonne, renvoyée par Julienne, lui révéla le trafic d'argent avec les Duchanoy. Un bas espionnage lui permettait de surprendre les conversations édifiantes de sa femme et de sa fille.
• — Porte-leur encore cette somme, Laurence; avec les deux mille six cents francs qu'ils ont, le dépôt montera à trois mille francs
Il entendit cela, frappé au cœur par cette révélation, si froidement navré, si malade, qu'il recula devant une explication immédiate qui s'imposait pourtant. 11 la sentait décisive, en mesurait les conséquences...
Est-ce que tout allait l'abandonner, à la fois?...
Présentement, la tyrannie de Julienne s'exerçait sur la petite Cazin dont la dénonciation, croyait-elle, avait dicté la proposition des banquiers.
Cette gamine, dans le comptoir, l'exaspérait avec son air espiègle, la bravade de son nez retroussé et de ses petits yeux blagueurs.
Sans descendre au magasin, Julienne y vécut, faisant
surveiller l'employée, la poussant dehors de toute la force de sa jalousie et de sa rancune.
— Je te défends de passer par la pour sortir, disaitelle à Laurence. C'est plein de filles, là-dedans !
Et une autre fois :
'"— On garde ça pour les chefs d'ateliers... ça leur évite des sorties !
Et elle enrageait de ne rien savoir d'elle qui la lui livrât.
Son fils, maintenant la secondait, écoulait aux portes, se cachait sous les tables, sans cesse aux aguets. Une nuit Julienne descendit et força le tiroir de la petite.
Elle ne trouva rien qu'un roman découpé dans le journal.
Mais c'était assez... Elle insinua que c'était ennuyeux de payer des gens qui venaient lire leur feuilleton au lieu de travailler.
Elle alla jusqu'à demander pourquoi, chez eux, on ne fouillait pas les ouvrières, comme dans les manufactures de tabacs. Sait-on qui on emploie? Il y a des saintes-nitouches qui sont diablement rouées !
Et dans la conspiration générale des êtres et. des choses, Sandret pressentit en ce point noir qu'un vent mauvais poussait vers lui le nuage qui crèverait sur leur tête.
Ils déjeunaient, un matin, lorsque la nièce du caissier vint demander un renseignement > Hugues pour une expédition qui ne souffrait pas de retard.
Pendant que son mari fournissait l'explication réclamée, Julienne pâlissait de colère contenue. Puis, la
petite s'en allant, elle se précipita sur ses talons, lui jeta la porte dans le dos, avec cette apostrophe :
— Est-ce que cette fille va vous relancer ici, maintenant?
— Si elle a besoin de moi...
— Je ne veux pas... je ne veux pas que cette saloperie mette les pieds ici... devant les enfants !
Us s'étaient levés tous les quatre, Laurence et son frère prêts à sortir, comme chaque fois qu'une scène éclatait.
— C'est honteux ! On ne traite pas ainsi les gens à qui l'on n'a rien à reprocher, s'écria Hugues.
■ — Alors cette fiile est la maîtresse ici? répondit Julienne. Et comme il protestait : — Laissez donc ! vous la défendez trop bien pour qu'elle ne soit pas la vôtre aussi !
Prêt à quitter la salle, sous ce soufflet r.±çu devant ses enfants, Hugues se retourna, courut sur sa femme. Mais elle avait mis la table entre eux ; et maintenant que leur fils et leur fille, n'étaient plus là, ils se tenaient tête, se regardaient avec les yeux fous de deux bêtes qui vont s'entre-dévorer.
— Ma maîtresse? répéta Hugues, méconnaissable, tu as dit ma maîtresse?... Mais oui, je suis une brute de ne pas l'avoir préférée, cette petite, à une femme malade...
Elle l'attendait, cette réplique, elle clama triomphalement :
— Allons donc ! Nous y voilà ! C'est presque un aveu... Alors, comme vous la voyiez avant ma maladie,
je puis bien me demander, à présent, si ce n'est pas elle...
— Misérable !
C'avait été, cette monstruosité lâchée froidement, comme une sanglade à travers la figure, lui emplissant tout d'un coup les yeux de sang.
Il la poursuivait autour de la table, au milieu des chaises renversées, aveuglément. Elle perdit l'équilibre, tomba...
11 se rua sur elle, mais elle se défendait ; et soudain il ne douta plus, elle le frappait, cherchait à le blesser là où il se rappelait avoir lu que les femmes, dans les guerres d'Afrique, s'efforçaient d'atteindre les cavaliers, par raffinement de cruauté.
Pour la première fois il comprenait contre quelle immense haine de sexe il se heurtait et combien en était éloquente la dernière expression qui le menaçait dans sa force, sa supériorité physique...
Alors ce fut un assouvissement de rage inexprimable. 11 la piétinait, se baissait pour lui parler dans la figure : « Répète ça : c'est moi qui t'ai conduite où tu es... c'est moi la Faillite... moi la Ruine... moi l'Enfer de la vie... répète... »
Transfiguré, la bave aux lèvres, il la meurtrissait, la poussait du bout de sa bottine comme quelque chose de sale ou de. gênant; et il se secouait comme si, la sentant collée à lui, il voulût se l'arracher du corps par lambeaux pour les fouler aux pieds, dût-il enlever la peau avec le mal !
Elle parait les coups le bras replié sur le visage,
décidée à ne point crier tant qu'elle ne lui verrait pas d'arme entre les mains.
Mais, las de frapper, un accès de tolie le secoua :
— Il faut que je te tue, tiens !.. .
Et comme il cherchait à atteindre un couteau sur la table, elle eut réellement peur, appela : «Au secours ! » 11 l'avait reprise, ricanait en la frappant :
— Tiens! voilà pour le failli .. pour le voleur... pour le mari... oh ! celui-là !... C'est ainsi que tu voulais me voir, hein? Es-tu contente?
En bas, les portes claquaient, une rumeur grondait ; on monta...
Alors, il se releva, s'enfuit...
Et ce fut Julienne elle-même, dépeignée, sa robe en pièces, des marques d'ongles à la figure, ce fut elle qui ouvrit la porte aux employés, à Cazin, qui arrivaient, conduits par les enfants.
Elle avait, instantanément recouvré son calme, elle dit :
— C'est mon mari... il a eu une crise nerveuse, je ne sais quoi .. un peu de folie... je ne pouvais en venir à bout;., voyez donc, Cazin, dans la chambre...
Le caissier et un contre-maître se risquaient, trouvaient Hugues à genoux devant le lit et pleurant : «Mon Dieu ! mon Dieu ! en être venu là ! »
Quand il aperçut Cazin, il cria :
— Emmenez-la! tout à l'heure... j'ai vu... j'ai vu rouge !
Et, seul, il se remit à sangloter doucement en répétant : « J'en suis venu là?... j'en suis venu là! »
Huit jours après, en revenant de son bureau, Duchanoy annonça à sa femme que Sandret se déclarait en faillite.
L'employé, qui avait été de toutes les fêtes, ajouta ce commentaire :
— Vois-tu, ça devait finir ainsi... Ils recevaient trop... pour épater!...
Et il y avait, en cette courte oraison, l'ineffable satisfaction du roublard dont l'avoir demeure seul intact dans le naufrage environnant des fortunes.
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Cette double fin, la fin de son mariage et celle de sa maison, Sandret l'accepta comme une délivrance.
Ils avaient décidé, Julienne et lui, de rester ensemble jusqu'après la liquidation, puis de se séparer à l'amiable. Hugues pensionnait sa femme qui, en revanche, réclama sa fille et son fils.
Là il hésita. Mais s'ils plaidaient, n'était-elle pas sûre d'obtenir gain de cause avec cette faillite et les voies de fait qu'on relèverait contre lui, sans rien approfondir?
Les enfants, d'ailleurs, le petit surtout, se serraient contre leur mère, peureusement, semblaient croire qu'on ne pouvait les forcer à suivre personne autre qu'elle.
Hugues s'inclina devant leur volonté, — le coup de grâce.
La vente publique aux enchères réservait encore des surprises. Regnery racheta l'Imagerie religieuse qu'il convoitait et que Lesprit lui disputa peu, contre toute
attente. Mais la chromolithographie, toiles, marchandises, presses, tout ce très riche matériel qui avait été un des coups de folie d'Hugues, la chromo ramassa la lutte autour d'elle. Aussi, quand on en proclama Guéniche l'adjudicataire, l'étonnemenl lut-il grand. Au dessinateur, en effet, on ne connaissait pas de fortune. 11 ne pouvait que marcher dans les souliers d'un commanditaire désireux de n'être pas nommé. La supposition que Sandret était celui-ci s'imposait à l'esprit des créanciers, malgré son désir formellement exprimé d'abandonner les affaires, de se remettre à la gravure.
Quant à Guéniche, adroitement interrogé, il répondait évasivement, ne défendait pas de soupçonner, derrière lui, la présence d'un bailleur de fonds anonyme.
Alors les cloutes s'affirmèrent : l'éditeur les roulait, faisait racheter par un ami ses outils de travail afin de s'établir sous un nom d'emprunt.
On attendait impatiemment la liquidation. Elle donna aux ayants-droit 45 p. c. Mais Hugues jurait qu'il les paierait tous intégralement. Il promettait de commencer par ceux que leurs complaisances d'amis, entachées de fraude, privaient des avantages que confèrent aux créanciers les lois du commerce.
Déjà, avant la faillite, par le don déguisé d'objets de valeur, de toiles originales, il avait pu rembourser Guéniche, Debiaz et Herpin.
Quant à Lesprit, dont l'avance avait été garantie par une hypothèque prise sur la maison de Nogent, vendue seulement 30,000 francs, il avait sauvé le reste de la dette, à l'insu d'Hugues, grâce à cette manœuvre qui
consiste à présenter la liquidation comme s'annonçant fort mal et à acheter aux intéressés leurs créances la moitié de ce qu'elles vaudront réellement.
Les protestations de Sandret, sincères au fond, ne louchèrent pas des gens prévenus, à qui il semblait impossible que l'éditeur prélevât, sur le produit de son travail, la centaine de mille francs qu'il leur devait encore. Sinon, il avait les ressources illicites qu'ils lui supposaient. Guéniche était son prête-nom.
Ces bruits, vagues en somme, et ne s'appuyant sur rien de précis, n'arrivèrent pas à l'oreille d'Hugues qu'un inexprimable soulagement envahissait au sortir du cauchemar des dernières années.
Il s'acquitterait en vingt ans, croyait-il, n'admettant pas la possibilité d'un recommencement dans l'édition. Il ne se sentait plus assez jeune pour ces luttes âpres, la mise en branle d'une maison toute neuve. Il s'était usé à cette tâche, il ne trouvait plus en lui l'énergie qu'elle réclame de celui qui l'entreprend.
Il aspirait à un repos moral absolu, au travail tranquille en vue du payement de son reliquat de dette, — à rien de plus.
Un vol silencieux, a ras de terre, après le tournoiement stupide clans un ciel inaccessible, d'où il était tombé les ailes meurtries.
Parti, autrefois, pour un long voyage, il se retrouvait, — pas même à son point de départ, — gros-jean, avec la perspective du travail pour rien, — pour payer les frais de route !
Mais qu'importait cela! La plaie vive était ailleurs.
330 LA TEIGN'E
Après avoir cru mort, et bien mort, le foyer d'affection si longtemps entretenu en lui et qu'avaient étouffé vingt ans de hontes, de misères et d'ingratitude, il le retrouvait, ce feu stérile, couvant sous les cendres, tisonné par une suprême sensiblerie, brûlant doucement dans les ruines et ne purifiant rien.
Et quand se ranimait-il ?... C'était dérisoire !... le jour où la femme et les enfants s'en étaient allés comme on quitte une maison maudite, — en ne détournant la tête que pour cracher sur le seuil !
Est-ce qu'il savait?... Pouvait-il dire quel vent de lâcheté l'aurait poussé dans les bras de cette oublieuse et de cette mauvaise, si elle s'était retournée, si les enfants l'avaient appelé des bras, des yeux ou des lèvres?
Mais rien... La sœur amènerait le frère, de temps en temps ; tous les mois, Laurence viendrait toucher l'argent de la pension alimentaire.
Vingt ans de travail commun, à la même chaîne, rivée par les petits et que les petits, devenus grands, n'ont pas souci de rattacher, aujourd'hui qu'elle se rompt ; vingt ans de sueurs mêlées pour faire de la vie et pour faire sa vie ; tout cela aboutissant à la visite banale que rend à son correspondant le collégien qui a besoin d'argent !...
Julienne, en effet, s'était retirée dans un petit logement loué boulevard Montparnasse.
Elle y avait fait transporter le mobilier strictement nécessaire, racheté par les soins de Duchanoy, dont une somme prélevée sur le dépôt des 3,000 francs, couvrit les frais.
Sandret, lui, allait occuper rue Gracieuse, près du Panthéon, deux pièces dont il fit, l'une sa chambre, l'autre son atelier.
C'était décidé, il revenait à la gravure, reprenait le burin quitté il y avait si longtemps, qu'il dût refaire un temps d'apprentissage pour s'assouplir la main aux articulations rouillées. Ce genre de gravure, dépouillé de la maîtrise qui permet l'abord des travaux de grande envergure, prédestinait Sandret à l'imagerie religieuse où son père s'était fait une place si honorable.
Il ne se dissimulait pas que, comme à ses débuts, il allait se heurter contre quatre ou cinq maîtres-ouvriers qui tenaient le sceptre; mais, en raison même du peu d'élèves qu'ils faisaient, Hugues espérait se faufiler, gagner sa place, en attendant qu'il eût acquis cette habileté de patte si chère aux éditeurs.
Il se mit immédiatement en campagne.
C'était sa vie qu'il recommençait là, en somme.
Cette dure étape, il l'avait parcourue, quinze ans auparavant, s'arrêtant aux mêmes relais, mais point seul alors, avec moins de plomb dans les jambes, n'ayant pas l'air, comme aujourd'hui, de monter au calvaire.
Oui, pourtant, une des premières stations, il la faisait encore chez maman Lorenza. En vérité, on eût dit qu'elle rajeunissait, l'Hidalgote, toujours droite, toujours solide, toujours gravant, avec ses yeux de septuagénaire.
« Une virginité qui se rempoile », avait dit irrévérencieusement Guéniche.
Aussi bien elle retournait aux grâces un peu sèches
et contraintes de la jeune fille naissante, elle s'abandonnait en des émois, des effarements, des attitudes du plus étonnant effet dans ce corps point déformé par l'âge, la maternité, le labeur constant, dans ce corps où le geste, l'allure caricaturale seule choquait comme un anachronisme.
Elle fit fête à Hugues, lui sauta quasiment au eou.
— Mais non, nous ne vous abandonnerons pas, mon enfant. Ah! le pauvre cher! se remettre à la gravure... à la gravure de sainteté encore... à son âge!...
Elle disait cela sans rire, scandalisée par cette virevolte du sort qui l'amenait à faire vivre son patron d'hier.
Elle lui confia deux vignettes, et elle lui demandait la permission de l'embrasser en le reconduisant.
— Non, ne vous dérangez plus, firai les reprendre ; ça me rend malade de vous voir monter mon sixième pour me demander ça!... Ne m'en voulez pas!
Et, en s'en allant, son carton sous le bras, Hugues songeait aux soirs semblables d'il y avait vingt ans.
Comme c'était loin ! Est-ce qu'il n'allait pas retrouver Julienne à la porte de la maison où elle travaillait ? Et en rentrant, la mère Sandret, soupçonneuse, flairant ses habits, retournant ses poches, quand il dormirait !
Le quartier, plus le même, lui causait des étonnements, des réveils douloureux. Il lui semblait qu'il y avait, autrefois, moins de monde dans les rues... Est-ce qu'il serait possible aujourd'hui de s'arrêter dans les coins sombres pour se baiser? est-ce qu'on pourrait se promener encore, les bras à la taille ?... Machinalement,
il levait les yeux vers de hautes façades blanches, flambant à tous les étages...
Et il y avait tant de lumières qu'il ne reconnaissait plus la sienne, trouant, tout en haut, comme une étoile, le cadre de la fenêtre.
Comme c'était loin, mon Dieu ! tout cela!...
11 avait pris une vieille femme de ménage, qui venait le matin, s'en allait le soir, préparait les repas, quasi muette, n'ayant qu'une exigence, sa goutte, après déjeuner et après diner.
Au début, sa présence avait été nécessaire à Hugues, le défendait contre soi-même. La solitude l'épouvantait... Des idées de suicide lui vinrent...
Ce voisinage de l'acier l'affolait ; il se regardait dans la planche, pris de vertige, comme au bord d'un gouffre.
Les tailles se brouillaient en des combinaisons losangiques extravagantes; et les sujets traités le rendaient eux-mêmes imbécile.
Les figures impassibles de ces saints, des communiants, du Bon Dieu, lui semblaient une imposture, un non-sens, une surhumanité incompréhensible. Machinalement, du bout de sa pointe, il indiquait un rictus, crispait un masque, mettait une misère dans une ride. Des jours, cette bondieuserie qui enseignait prétentieusement sa résignation, le jetait hors de lui avec le mensonge de ses béatitudes !...
Il garda la femme de ménage toute la journée ; seul, il se serait tué.
Dans son abandon, une consolation venait à lui, spontanément.
Un matin, Projean, le petit graveur manchot, le visita. Il avait gardé un bon souvenir de son passage dans l'atelier d'Hugues et, apprenant que celui-ci, à présent, cherchait du travail, il lui en apportait.
— ■ Je ne puis tout faire, vous me rendez service ; et il est inutile que vous vous dérangiez... ce sera moi, si vous voulez bien.
Il était charmant, très doux, grand, brun, avec une fine tête de chèvre, intelligente. L'amputation de son bras ne le rendait point gauche ; il la supportait gaiement. Il vint rue Gracieuse, plusieurs fois. Il rendait de petits services à Sandret, lui témoignait une sympathie véritable.
Il faudra que je vous fasse connaître ma mère, dit-il un jour.
Par lui aussi, Hugues sortant rarement, eut des nouvelles du dehors.
— Voyez-vous ce diable de Guéniche? Avez-vous entendu parler de cette « Imagerie laïque des Ecoles », qu'il va nous donner l'année prochaine?
— Cette idée-là lui est venue lorsqu'on a chassé les congrégations, expliqua Projean. Seulement, à cette époque, il manquait de capitaux et n'avait pas rencontré cette occasion que la vente de votre matériel lui a fournie. Mon Dieu ! puisque laïcisation il y a, il est simple de penser qu'ils vont faire pour les nouvelles écoles, ce que faisaient pour les anciennes les éditeurs d'imagerie religieuse.
Ils créent la Chromo Nationale, c'est-à-dire l'histoire de France découpée en tableaux, d'après les Maîtres... ou d'après Guéniche, au lieu de la Vierge, du Crucifié, et des sempiternels Noëls.
Cela pour les petits. Aux plus grands sont réservés ; les dates glorieuses de la Révolution, les portraits des hommes célèbres, les calendriers républicains, que sais-je ! Car ils ne s'en tiennent pas là, ils étendent le procédé à la Géographie, à l'Histoire naturelle, aux poids et mesures. C'est la récompense utile substituée à l'antique et crasseux bon-point ou aux images de livres de messe... Et quelle réclame? La chromo pénétrant au sein des familles plus sûrement encore que par l'intermédiaire des grands magasins !
Le succès est assuré à Paris ; la province sera plus longue à convertir, mais on y parviendra.
Projean s'animait, parlait avec une sincérité d'accent, une conviction que le promoteur de l'affaire devait lui envier.
En Hugues, l'industriel se réveillait, imaginait des combinaisons infaillibles ; cette idée, il souffrait de ne l'avoir pas eue, dût-il la déflorer sans en tirer tout le parti possible.
Mais, interrogé sur les ressources de Guéniche, Projean restait hésitant.
— Je ne sais rien... on parle d'un héritage... des parents éloignés... des parents de sa femme.
Brusquement le jeune homme cessa ses visites.
Sandret commençait à s'en étonner lorsqu'un aprèsmidi une dame se présenta rue Gracieuse.
— . Madame Projean.
— Projean n'est pas malade ? questionna vivement Hugues, après l'avoir introduite dans son atelier.
— Mais non, mais non... 11 est très occupé seulement.
Ils s'assirent.
— Vous venez chercher les planches qu'il m'a confiées ?
— Je venais pour cela, en effet, mais pour autre chose aussi.
Alors, sans ambages, très simplement, Mme Projean demanda à Sandret la main de Laurence pour son fils.
— Peut-être, ajouta-t-elle, en voyant la stupéfaction du graveur, peut-être aurait-il été bon qu'André vous entretînt lui-même de ses projets, vous en préparât la confidence, tout au moins. Mais si son choix est fait depuis longtemps, des scrupules dont vous apprécierez la convenance ne lui permettaient pas de se déclarer à une époque où la situation respective des jeunes gens s'opposait à l'alliance des deux familles... Votre fille, alors, aurait-elle consenti à descendre jusqu'à mon fils, et vous-même auriez- vous prêté les mains a ce mariage?
— Mais les rôles sont renversés aujourd'hui, interrompit Hugues, et ces objections se retournent contre moi.
La vieille dame poursuivit :
— Je n'ai pas l'habitude de contrarier les résolutions d'André dont la conduite, jusqu'ici, a été irréprochable. Ma résistance d'ailleurs se briserait contre une volonté... une volonté dont il a donné des preuves. Mais c'est là
une supposition pure : cette union me convient parce que les qualités de MIIe Laurence me sont connues.
— Vous savez... qu'elle n'a point de dot? remarqua Hugues.
— Eh bien ?... Croyez-vous que la terrible opération qu'a subie mon fils lui permette d'être bien exigeant? Est-ce que tout cela retire du courage ou de l'affection, quand les jeunes gens se plaisent?...
Alors elle avoua qu'ils s'étaient revus, un soir, chez Guéniche, où Julienne se trouvait avec ses enfants.
— Ah ! fit Hugues, surpris.
— Oui, c'est même de cette rencontre que date la décision prise par mon fils.
— 11 ne me manquait plus que votre consentement, conclut Mnu' Projean, car je dois vous avouer que nous avons celui de Mme Sandret et... de la principale intéressée, Mlle Laurence.
— C'est que... balbutia le graveur, qu'un désir lâche de revoir Julienne venait d'envahir soudain, c'est que... j'aurais été heureux... de m'entendre avec ma femme... de causer... avant de vous donner une réponse définitive.
— C'est trop juste. Voulez-vous que je lui fasse part de votre souhait? Oui... je sais... je sais, dit-elle doucement en voyant le trouble d'Hugues que ce rappel de leurs misères conjugales touchait au vif.
— Je n'osais vous en prier.
— Eh bien ! comptez sur moi.
Et ils se séparèrent, bien d'accord.
Tout de suite, mille pensées assaillaient Sandret,
mille sentiments se heurtaient en lui. Il était à la fois heureux et inquiet; heureux de ce dénouement qui offrait à la vie triste et bornée de Laurence une issue inespérée ; inquiet de ce mariage manigancé par Julienne, de ce faux-fond romanesque, de cet empressement qu'elle mettait à se séparer de sa fille.
Ainsi donc il allait la revoir!... Tout s'effaçait devant cela... 11 se reprochait d'avoir cédé à un entraînement d'une minute, irréfléchi. 11 avait gratté sa blessure au cœur, la croyant bien fermée; et il en avait coulé des gouttes de sang tiède, et il trouvait douce cette douleur, ne faisait rien pour rapprocher les lèvres de la plaie.
Il en arrivait à moins penser au motif de leur rencontre qu'à cette rencontre elle-même. Sur quel terrain aurait-elle lieu? Quelle devrait être son attitude vis-à-vis de cette femme qui l'avait tant fait souffrir et dont le souvenir était encore si vivant en lui? Il se sentait lâche... de cette lâcheté dont on jouit... qui fait mal et qui caresse pourtant !
Il préférait ne rien savoir, ne rien approfondir, s'abandonner en toute confiance à ces mains qu'il voulait croire sincèrement tendues, — sans traîtrise.
Et puis, où aurait-il trouvé la force de se plaindre ?
Il était mort à la haine, mort à la colère qui met un voile rouge sur les yeux, — mort à tout...
A tout? Qui pouvait dire ?...
Il traînait misérablement les jours de la semaine qui n'étaient pas le jeudi. Et dans cette grande fille, dans ce fils qu'elle lui amenait, aurait-il osé dire que ce n'était pas un reflet de l'Autre qu'il aimait ? Il retrouvait
Julienne dans l'attifement de l'enfant, sa coiffure, son nœud de cravate, son odeur... Et, réfugié dans ses souvenirs, il n'était arraché à ce passé que par l'ennui visible de Laurence et de Paul, leurs regards obliques vers la pendule.
Aussi, combien impatiemment il attendit le jeudi qui suivit la demande de MmoProjean! Paul viendrait-il avec sa mère ou avec sa sœur? Ses journées et ses nuits il les passait à imaginer une réception tour à tour froide, digne et ardente. Il y pensait comme à un premier rendez-vous d'amour, la femme désirée se présentant à l'esprit dans toutes les attitudes, avec un masque changeant, des sourires qui, l'instant d'après, sont des larmes.
Quand il entendit un bruit de pas dans l'escalier il se précipita, se tint immobile derrière la porte, cherchant à deviner quels talons martelaient les marches.
On sonna, il se trouva brusquement en face de Julienne, poussant son fils.
Il les fit entrer, prit l'enfant dans ses bras pour l'embrasser; et il ne trouvait rien à dire, plus ému que le soir où il avait abordé la petite pour la première fois. Ils ne s'étaient pas même serré la main.
Elle rompit le silence, demanda :
— Vous avez voulu me voir ? Il répondit :
— Oui, c'est bien gentil à toi d'être venue, d'avoir accompagné Paul.
Ce remerciement la froissa.
— J'avais affaire dans le quartier, fit-elle.
Elle obéissait a une simple curiosité, en amenant le petit. On lui rapportait que son mari travaillait, gagnait de l'argent, cette réhabilitation poursuivie, la considération qui en rejaillirait sur lui, exaspéraient Julienne, réveillaient la Teigne en elle. La gravure le faisait vivre? Il ne s'endettait pas, payait sa pension régulièrement? 11 lui prit fantaisie de voir ce tableau dans son cadre.
— On est venu me demander la main de Laurence, commençait Hugues dès que Julienne fut assise, je ne me suis pas immédiatement prononcé parce que, selon moi, la valeur du consentement qu'on réclame de nous réside toute dans notre entente préalable.
Elle fit une moue dubitative; il continua :
— Ce mariage te convient-il ?
— J'ai tout de suite dit oui, déclara Julienne, parce que je ne me crois pas le droit de compromettre l'avenir de mes enfants, suffisamment lésés dans leurs intérêts.
— Certainement, appuya Hugues, sans qu'on sut a quelle allusion il répondait.
— C'est peut-être une occasion unique de caser Laurence, reprit la mère, aimez-vous mieux qu'elle traîne dans les magasins?
11 protesta. Il connaissait Projean, d'ailleurs, depuis longtemps. C'était un garçon sérieux, très intelligent.
■ — Il ne restera pas dans la gravure, remarqua à son tour Julienne, ambigument.
— Et... Laurence ? hasarda timidement Sandret.
— Ah ! si j'avais de l'argent à lui donner, elle n'aurait jamais été qu'à un commerçant!... Quand on
LA TEIGNE 3il
n'a pas le sou, on ne saurait se montrer bien difficile.
A mesure que l'entretien se prolongeait, on sentait chez elle une colère contenue, grandissante. Apparemment toute à la conversation, elle se livrait, depuis son arrivée, à un minutieux inventaire, fouillait la pièce dans ses meubles, ses coins, de ce regard aigu qu'ont les femmes pour les ménages étrangers. L'ordre, la propreté de celui-ci qu'elle imaginait en dérive, la blessaient intimement, touchaient l'amour-propre du premier rôle qu'une inconnue, figurante hier encore, remplace ex-abrupto, brillamment.
Elle se leva.
— C'est... tout ce que vous aviez à me dire? En somme, ce monsieur sort de votre atelier, vous savez à qui vous donnez votre fille. Mon consentement à ce mariage, sans nouvel examen et sur la foi de vos renseignements personnels, annonçait assez mon désir d'éviter une explication.
Elle se reprenait, dessinait l'évolution, semblait n'être venue que contrainte.
Elle appela son fils pour lui mettre son chapeau,
— Dépêchons-nous, tu sais que nous avons des achats à faire.
Comme on allait entrer dans la dernière semaine du mois, Hugues sentit le trait.
— As-tu besoin d'argent ? demanda-t-il, empressé. Elle fit non, du geste.
Maintenant il souffrait de la voir près de partir ainsi qu'elle était venue, sans une parole, sans un regard, sans un frisson disant leurs vingt années de tête-à-tête
et de côte-à-côte. Il vivait une de ces minutes de rappel en lesquels des siècles tiendraient, comme si, dans les étape? de l'existence, de ces moments solennels fussent ménagés à l'homme pour se résumer.
Elle avait fini d'attifer son fils, ils allaient sortir...
— Attends !... cria Hugues, le cœur aux lèvres, tout à coup défaillant à la pensée de rester seul encore,
— J'oubliais, j'ai quelque chose à donner à Paul... Assieds-toi... oh! un instant.
Elle avait pris, d'un air las, la chaise qu'il lui avançait; et il se sentait gauche, ayant menti pour les retenir, ne sachant comment prolonger le jeu.
Soudain, il se rappela, il avait mis de côté, pour Paul, dit-il, les dragées de baptême du dernier-né d'Herpin.
Il poussa le gamin dans la seconde pièce, ouvrit des tiroirs, l'invitant à les fouiller.
— Tu verras, je ne me souviens plus... sous le linge.
Et pendant que l'enfant cherchait, il rejoignit Julienne dans l'atelier, où elle était assise. Il resta derrière elle une minute, puis, brusquement, sans un mot, lui renversant la tête sur le dossier de sa chaise, il la baisa à pleines lèvres.
Le petit Paul revenait...
— Tu es prêt? demanda la mère, debout, très calme. Pendant que Sandret embrassait son fils, elle gagna la
porte, s'arrêta une seconde sur le seuil pour l'attendre ; puis tous deux s'en allèrent, d'un pas égal.
Il les avait suivis, penché sur la cage de l'escalier,
les regardant descendre, espérant qu'ils lèveraient la tête, que Julienne, d'un geste imperceptible, lui enverrait l'au-revoir que peut-être la présence de l'enfant avait arrêté dans sa gorge.
Ils étaient en bas, il rentra, referma la porte, courut à la fenêtre qu'il ouvrit. Il n'était pas possible, elle s'était dominée par pudeur... Mais elle allait trouver le moyen de lui faire comprendre qu'elle reviendrait, — seule cette fois.
Ils marchaient, indifférents...
Quand ils passèrent devant la maison, Hugues eut une seconde de vertige, la tentation de se laisser tomber a leurs pieds... Ils se seraient peut-être arrêtés alors, retournés...
Puis, il les vit, avec la même tranquillité de promeneurs, moins distincts, s'éloigner, disparaître...
N'était-elle donc venue que pour le contraindre à cette dernière lâcheté? Leur séparation ne lui semblait peut-être pas assez son œuvre, tandis que maintenant, armé de la suprême défaillance de son mari, c'était elle qui demeurait maîtresse de la situation.
Il l'attendit encore, néanmoins, toute la semaine suivante. Il ne regrettait pas son coup de folie, même il l'eût souhaité plus violent, décisif. Le petit Paul absent il sentait bien qu'il l'aurait reprise, vaincu à la fois dans son cœur et dans sa chair.
Le mariage, cependant, était fixé aux premiers jours de juillet. Hugues voyait assez souvent Projean et sa mère; Laurence venait toujours avec son frère, une fois par semaine.
La jeune fille gardait une tranquillité sérieuse. Elle n'avait pas attendu la faillite pour s'enquérir d'une place. Et elle allait entrer, comme caissière, dans un grand magasin, lorsque Projean s'était déclaré.
Le mariage décidé, elle ne renonça pas à son projet, complètement, malgré les demi-révélations dont Julienne la rassurait.
— Ne t'inquiète donc pas... Ah! ça, tu crois donc que ce garçon-là restera graveur toute sa vie ? Il est bien trop intelligent! 11 trouvera... je ne sais quoi... pour vous... Il sait bien ce que tu vaudrais dans le commerce, va !
Elle arrêtait là ses confidences, posait devant Laurence ce mariage comme une énigme dont le mot lui serait donné ultérieurement.
Mais à la nature équilibrée de la jeune fille il fallait des raisons plus précises. Elle n'avait accepté Projean qu'après l'avoir moralement pesé. 11 lui semblait que sa puissance de volonté éprouvée dût se retremper dans la flamme active qui animait le regard, dans la vivacité du geste, une vibration que son métier de patience n'avait pas affaiblie et que des révoltes de sang entretenaient. Quant à son infirmité, elle l'avait à peine remarquée, une sorte de gloriole bien caractéristique l'incitant à faire sa dernière préoccupation du premier souci des échappées de couvent et des petites filles vaporeuses.
Le mariage fut célébré sans bruit : une trentaine de convives au plus. Mmc Projean avait obtenu de Julienne
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et de son mari qu'ils fissent trêve, au moins ce jour Jà, « pour le monde ».
De quel cœur Hugues avait consenti !
Une espérance lui restait quand même. <„>ui sait/ Peut-être la bonne femme, si pressante, si passionnée d'accord et de paix, avait-elle poussé plus loin les négociations, tenté de renouer une chaîne à laquelle Sandret tendait les poignets.
Et si le consentement de Julienne était la surprise qu'on lui préparait... Si l'union des uns prêchait la réunion des autres, si l'affection des parents devait se retremper dans le bonheur des enfants!...
11 se rappelait la triste journée de leurs noces, se disait qu'ils avaient droit à celte revanche, qu'ils l'avaient atttendue pendant vingt-cinq ans pour que la fête du cœur des jeunes gens fût aussi le renouveau que cette date sonne a l'âme des vieux époux, le premier gîte d'étape de ce long voyage à deux!
11 subissait à nouveau la Crise, sombrait dans le sentiment a outrance, malgré tout!
11 vit tomber la nuit avec un frisson très doux, comme si, d'avance, il se fût réchauffé dans une étreinte permise. Et c'était lui le mari du matin, suivant des yeux Julienne, attendant que l'heure vînt de l'emmener, de l'avoir à soi tout seul !
Le dîner se prolongea; il y eut une sauterie très courte ensuite, à la faveur de laquelle Projean s'esquiva avec sa femme.
Puis, à leur tour, les invités se séparèrent. II y avait, la, devant le restaurant, une station de fiacres. Et, tout.
en choisissant celui qui devait les emporter, les couples se serraient les mains, s'embrassaient...
Julienne se fit ouvrir une portière, poussa son fils dans la voiture, puis y monta elle-même...
Hugues était à deux pas, il surprit un signe vague dans l'ombre du fiacre, se précipita...
— Non, merci, c'est M. Guéniche que j'appelais, fit Julienne.
Comme celui-ci, en effet, s'approchait avec sa femme, Hugues dut s'effacer.
— Vous me reconduisez, n'est-ce pas, comme c'est convenu? demanda Mmo Sandret.
Et quand ils furent installés en face d'elle, le cocher écarta doucement Hugues pour fermer la portière.
La voiture s'ébranla... II ne se jeta pas sous les roues ; il pensait à ce qu'il eût fallu de lourd, d'énorme, pour broyer, en même que sa poitrine, le cœur qui battait dedans, qui battait toujours !
Il retombait dans le travail, tête basse, cassé sur ses planches de longues journées; et il connaissait le dur métier, l'exténuante corvée, auxquels échappent habituellement non-seulement l'artiste mais encore l'artisan dont les doigts produisent. Il enlevait du bout du burin les imperceptibles copeaux d'acier, sans même ce mince intérêt que, le rabot à la main, un menuisier accorde à l'ajustage d'une pièce. Il s'asseyait à sa table, las d'avance, et les paumes glacées au contact du métal, il éprouvait une sensation de réveil poignant.
Maintenant, il devait envoyer la mère Eugénie, la femme de ménage, chercher son fils tous les jeudis, s'il le voulait voir. L'enfant, chapitré par sa mère, lorsqu'il n'avait pu trouver de prétexte pour éviter la visite, passait une heure auprès d'Hugues, muet, sur une chaise, espionnant pour le compte de Julienne.
Et il ne recevait personne autre, Laurence et Projean cachant la négligence dont ils faisaient preuve à son
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égard, sous les pardonnables abandons des premiers mois.
Il sortait peu, la mère Eugénie portant et rapportant ses planches lorsqu'on ne les envoyait point prendre chez lui.
Puis, il l'avait remarqué depuis le mariage, sans tirer conclusion de ce rapprochement, il ne rencontrait que figures hostiles, ébauchant à peine un salut, passant sans le joindre. Ce redoublement de froideur il l'attribuait à sa faillite encore récente ; avec le premier acompte consacrant ses promesses, la glace, insensiblement, fondrait autour de lui. Et il tâchait à avancer l'époque de ce dégel. Car ses confrères eux-mêmes, maintenant, répondaient à sa poignée de main par l'offre injurieuse d'un doigt mollement tendu, comme à regret. Ils n'étaient pas de ceux dont il pouvait dire que la politesse se mesurait au chiffre du reliquat non acquitté.
Sur ces entrefaites, environ quatre mois après le mariage de Laurence, Hugues traversant le boulevard Saint- Germain apercevait, venant à sa rencontre, le beau Curner, vieilli, mal peint, mais ayant conservé sa crinière de lion, sa poitrine bombée, son port de tête fanfaron; toujours aussi il exécutait, en marchant, de savants moulinets avec la canne légendaire qui lui avait valu le surnom d'Apollon au gourdin.
Arrivé à sa hauteur, Sandret le saluait le premier, puis l'arrêtait, certain d'avoir été vu et surpris de l'affront si direct, cette fois, que lui infligeait une indifférence méprisante.
— Pardon, Curner, y a-t-il distraction de votre part, ou bien?...
— Il y a, mon cher, que nous ne mangeons pas au même râtelier.
— Ce qui signifie?...
— Que vous devriez aller voir là-bas... oui, tenez, — si j'y suis !
Du bout de sa canne il montrait un pâté de maisons, à cent mètres.
11 renforça l'insolence d'un moulinet et passa.
D'abord Hugues ne comprit pas. puis, machinalement regardant le point qu'avait désigné Curner, il aperçut, barrant une façade de maison, à hauteur d'entre-sol, une large banderole blanche, comme en développent les industriels qui liquident au rabais ou qui annoncent un changement de local.
11 se hâtait vers cette enseigne, resta, une minute, stupide après l'avoir lue. Au-dessous des hautes lettres noires : « Imagerie laïque des Ecoles », en caractères minces deux noms étaient accolés : Guéniche et Projean.
Soudain, en une illumination brutale, la quarantaine qu'on lui faisait subir s'expliquait, visait l'ombre du failli, ramassant les miettes de sa fortune derrière son gendre. L'idée d'une spéculation malhonnête venait à tout le monde. On croyait communément que l'éditeur avait fait racheter son matériel par Guéniche et Projean et que Laurence était le prix de ce marché.
Hugues héla un fiacre, donna l'adresse de sa fille.
Etunechose l'exaspérait surtout: lalâcheté de ce piège
qu'il sentait tendu par Julienne. La préméditation était indéniable. Il se rappelait l'enthousiasme de Projean, en parlant de l'entreprise nouvelle, les insinuations de la Teigne, la papelardise de la mère du jeune homme. Il était cependant impossible que, par pure méchanceté, ils eussent ainsi tous épousé les rancunes de Julienne. Il fallait qu'un intérêt direct puissant les guidât, qu'une bourse fût déliée pour couvrir les frais d'achat et d'installation du matériel.
Il ne raisonnait plus, ivre, retenant ceci seulement : qu'il passait pour avoir vendu sa fille !
Chez celle-ci la concierge lui évitait la peine de monter.
• — Monsieur et madame emménagent, boulevard Saint-Germain.
C'était vrai !... Il se faisait ramener là...
En le voyant, Laurence crut qu'un accident lui était arrivé.
— Où est ton mari? Il faut que je le voie?
— Il ne rentrera que ce soir... Qu'y a-t-il encore?
Elle conservait un grand calme ; et cette trahison dernière de sa chérie, de celle qui ne mentait pas, de la préférée dont le blâme était douceur et la rudesse sympathie, cette trahison affectait plus vivement Sandret qu'un aveu impudent.
— 11 y a... il y a... ma chère enfant... que cette situation... que vous m'avez faite... oui... est intolérable. Je viens d'être insulté, là, à votre porte, par un homme qui se figure... ce qu'ils pensent tous, une infamie : que j'ai racheté mon matériel et que je reprends
mon commerce, sous le nom de ton mari... Des choses ignobles, des bruits auxquels votre présence chez Guéniche donne créance... Vous me ménagiez la surprise de cette honte, depuis combien de temps ? Avant ton mariage?
— Ça non !... II y a un mois à peine que l'affaire est décidée... Nous t'en croyions instruit, répondit posément la jeune femme.
— Eh ! bien, reprit Hugues, il y a un moyen encore de mettre fin à cet atroce malentendu. Si ton mari et Guéniche ont un bailleur de fonds — ce qui est probable, — qu'ils le fassent connaître, que lui-même se démasque... Voyons, tu ne veux pas que je me reproche ce mariage? Je suis un voleur, moi, aujourd'hui et, comparaissant devant mes créanciers, c'est comme si je vous avais pour témoins à charge; comprends-tu?
Elle écoutait, avec cette superbe impassibilité de sa mère. Alors il s'anima :
— Tu le connais, toi, votre commanditaire, hein? Elle ne dit pas non, il insista :
— Tu le connais, je le vois... Qui est-ce?
— M. Paul Lesprit dit-elle simplement. Et elle ajouta : Tu peux proclamer ce nom-là partout maintenant... Pour nous, c'est la ruine, mais tu m'y as accoutumée.
— Petite malheureuse ! gémit Hugues.
Alors, elle établit nettement la situation :
— Voyons, pas de sentiment, papa, causons. Tu comprends bien n'est-ce pas qu'il est impossible à ce garçon de nous soutenir ouvertement. 11 se compromet
assez déjà en consentant à s'intéresser à une entreprise qui bat en brèche celle de ses parents... Tu vois qu'il serait stupide d'exiger de lui davantage... Son coup d'épaule est donc subordonné à notre discrétion. Il est d'ailleurs persuadé que les deux Imageries, celle qui s'adresse aux Ecoles laïques et celle à laquelle de vieilles maisons sont restées fidèles, toutes deux peuvent trouver pâture sur le même sol. Et il a cru rendre service à deux amis en leur fournissant les moyens d'exploiter une mine nouvelle. Seulement, je te le répète, nous devons laisser supposer que nous volons de nos propres ailes.
— Mais on ne le croit pas.
— On le croira. C'est un mauvais moment à passer... Et puis, je t'ai dit : tu es libre de tout révéler...
Elle baissa la tète, l'index au menton, en une pose méditative et ajouta, comme pour soi seule :
— « Maintenant, il faudrait savoir si l'on t'entendra. Ne pensera-t-on pas que c'est une vengeance de débiteur insolvable? Lesprit, découvert, niera naturellement. . Enfin, vois... »
Elle le dominait, avait sur lui l'autorité du sang-froid, de la pratique implacable.
— Et puis... il y a 31. Guéniche, continua-t-elle, sentant son père ébranlé.
Mais il protesta :
— Si lu savais ce qu'on dit, c'est aussi pour toi ! Alors elle répéta :
— C'est un mauvais moment à passer. On n'ignore pas que tu t'es remis à la gravure... et pour tenir tes
promesses. Parce que, vois-tu, le meilleur moyen de fermer la bouche à ces gens-là, c'est encore de les payer...
Il ne répondait plus, dans l'attitude d'un petit garçon qu'on réprimande. Elle poursuivit :
— En somme, je ne trouve qu'un motif à cette levée de boucliers : le rachat, par l'associé de ton gendre, du matériel d'imprimerie de ta maison... Moi, je te jure, je ne savais pas... Mais, enfin, la parenté de mon mari ne devait pas, de toute nécessité, lui fermer le commerce... Tout au plus peut-on déplorer que le hasard le conduise précisément dans la voie où tu t'es engagé. Cette rencontre est due à un concours de circonstances, fâcheux, certes, et que je voudrais croire fortuit, niais qu'il faut accepter, en somme, n'ayant pu le prévenir. Et puis, tu dois comprendre que, aujourd'hui, ma résistance se heurterait contre une volonté plus forte que la mienne. Pour moi, il est bien assez triste de penser désormais que je suis entrée, en me mariant, dans je ne sais quelle combinaison louche, inexplicable... oh! ne te défend pas, c'est cela ; je te remercie de m'avoir avertie... Tu souffrais seul, nous serons deux maintenant.
— Oh ! Laurence...
L'accusation se retournait contre lui, cette pointe d'émotion, dans la voix de sa fille, le bouleversait, le rejetait dans ses hésitations, ses scrupules.
Mais c'avait été un abandon d'une minute; la jeune femme, redevenuc maîtresse d'elle-même, se relevait d'un beau mouvement, grandie.
3o5- LA TEIGNE
— Eh ! bien, non, je crois qu'il y a mieux à faire ! Il y a une revanche à prendre... Si nous avons été joués jusqu'ici, il sera d'autant plus piquant de rire les derniers. Supposons un instant que l'entreprise donne les résultats que nous en attendons, nous remboursons Lesprit, il s'en va comme il est venu et la maison est à nous.
Cette idée lui plaisait, elle se révélait la patronne du commerce parisien, la mère d'une maison toute jeune réclamant la surveillance inquiète et les soins délicats dont on enveloppe l'enfant qui risque ses premiers pas. Fils d'adoption ou fruit légitime, peu lui importait. Elle était de ces femmes qui s'enorgueillissent moins de faire des enfants que de faire des hommes. Accoucher, le beau mérite ! Mais prendre cette chair informe, la façonner, préparer un logement sain à la vie intelligente, user son corps à celte lâche, ses bras à cette défense, se consacrer toute à cette bataille et à ce sauvetage de tous les jours, voilà la besogne utile et haute.
La maison d'adoption, n'était-ce pas celle-là même à laquelle on l'intéressait, moins la maison de Projean que celle de Lesprit. Et une question d'amour-propre, aujourd'hui, renforçait chez Laurence toute autre considération. Le jeune homme dont elle avait reçu les discrètes avances tant qu'il avait pu la croire riche, se fût déjugé, pensait-elle, en l'épousant sans argent. Mais il voulait, quand même, la voir à l'œuvre; et, tout d'un coup, ses rêves de fillette, la presque certitude d'une machination ourdie contre elle, tout cela s'effaçait, sombrait dans l'orgueil de combattre sous quelqu'un qui
allait l'apprécier, lui décerner enfin, après examen, la simple approbation, plus intimement flatteuse, venant d'un maître, que les louanges maladroites du vulgaire.
Elle oubliait les vilenies vaguement devinées pour se jeter dans cette lutte au bout de laquelle il y avait la maison, la maison bien à elle, gagnée par l'enfant avec les armes échappées aux mains du père!
Le père, il s'était laissé entraîner ; côte-à-côte avec Laurence il parcourait maintenant les magasins, retrouvait !la Patronne partout, dans d'infimes détails, à travers les lacunes d'une installation hâtive et d'une ordonnance provisoire.
Et soudain, un sanglot lui creva le cœur, au milieu de ces choses qui rappelaient la gamine, — mon Dieu! il semblait que ce fût hier ! — la gamine rangeant les découpures avec son air sérieux de demoiselle.
Mais comme elle l'emmenait plus loin, en entrant dans une pièce pourtant semblable à celles qu'il venait de traverser, il se rejeta vivement en arrière, saisi. 11 s'était aperçu, dans une glace, sous les traits de Massieu, du père complaisant dont les reproches ruminés tombaient à des observations sur l'aménagement. 11 se voyait, oui, déjeunant là!
Hugues se dégagea brusquement, moite de sueur comme au sortir d'un cauchemar. Puis, frémissant, la voix changée :
— Il vaut mieux que je m'en aille, tiens ! Sois tranquille, va, je ne dirai rien... Seulement, tu comprends, je ne pourrai venir que très rarement;... ne m'en voulez pas... Je serais forcé de me cacher... comme un
voleur ! Peut-être, comme tu disais, ces bruits tomberont-ils quand on ne me verra plus chez vous... hein? Nous ferons croire à une rupture... comme cela... Et elle répondait, entre chaque phrase hoquetée :
— C'est cela, papa, mais oui, papa...
A la porte, jusqu'où elle l'avait reconduit, il s'arrêta, et, comme il l'embrassait au front :
— Tu as eu un mot vif tout à l'heure, Laurence... Pourquoi voudrais-je vous ruiner? N'est-ce pas que tu ne penses pas cela?
Et, clans l'escalier, la tête tournée, comme pour un adieu, un dernier regard :
— Viens quelquefois... toi... si tu n'es pas trop occupée...
— C'est cela... c'est cela, papa !
Ce mois fut abominable. Il ne sortait plus, travaillait douze heures par jour. Les paroles de sa fille le hantaient : 11 n'aurait voix au chapitre que lorsqu'il ne devrait plus un sou. Et il s'acharnait sur une grande planche, refusée par tous ses confrères, « le Vaisseau de la Foi. » La mer, c'était le Monde, avec ses embûches. Dans le vaisseau les Congrégations, — qui sont une des formes de la dévotion à Marie, — se réfugiaient, voguant sous sa tutélaire vigilance, vers le Port.
Au flanc du vaisseau, à la place des fenêtres en lunes de cabines, des médaillons enfermaient le profil des papes qui, d'après le bullaire, ont le plus enrichi la Congrégation par leur propagande. Au gouvernail, sous la bannière, saint Ignace, dont l'attachement au culte
de Marie a été longuement préconisé par Benoît XIV. saint Ignace représentait la Compagnie de Jésus à laquelle les papes donnèrent pour mission d'ériger, d'organiser, d'administrer, universellement, ces' congrégations, en les affiliant à la Primaria de Rome.
Le graveur suait sur ces complications stériles, ne parvenait pas à comprendre l'idée que résumaient les groupes, les emblèmes. Des visions, à la fin, le rendaient stupide. Sous son burin, l'acier de la planche se divisait en minces et longues aiguilles, aiguës comme des pointes de grattoir et qui le menaçaient. La peur du métal, de ses outils de travail, le ressaisit. Il les maniait ainsi que des armes chargées, les repoussait, parfois, brutalement, comme si sa poitrine eût été un aimant les attirant.
Alors, le soir, après le départ de la mère Eugénie, il s'imposa de sortir une heure ou deux, pour n'être point seul, éloigner les tentations.
Puis, comme autrefois, comme toujours, une grosse envie lui venait de se raccrocher à une consolation, de pouvoir se dire qu'il n'était pas un misérable pour tous. Nature en dehors, il se soulageait dans la confidence. Mais il se demanda quelque temps encore, si elle lui était permise vis-à-vis des rares amis restés fidèles et dont les intérêts saufs garantissaient la discrétion.
Et un adoucissement à son mal lui viendrait aussi, croyait-il, de la contemplation de maux pires. On oublie sa souffrance à voir souffrir.
Cette pensée le conduisit, d'abord, chez Debiaz.
Il trouvait ses enfants grandis, mais avec leurs mêmes
petites tètes pâles de mioches qu'on nourrit de gâteaux qu'on chauffe au gaz, et qu'on oublie sur les chaises où il se sont endormis.
Et à mesure qu'ils poussaient, Debiaz se détachait d'eux insensiblement, les emmenait moins souvent, désolé d'assister, chaque jour, a cette mort lente de ses modèles et de la réclame gratuite qu'ils faisaient à sa peinture.
Les compliments dont des étrangers croyaient devoir saluer la révolution qui s'opérait chez les enfants, ces compliments l'agaçaient. Il les accueillait avec des réserves d'homme vexé.
— Oui, c'est très bien, mais je crains qu'ils n'aient grandi trop vite.
Et sous cette inquiétude feinte perçait le dépit que ressent le saltimbanque de la croissance du clown qu'il a cru noué.
Aussi bien, ses derniers tableaux, à sujets fixes, avaient été à peine remarqués. Pour certaines femmes seulement, Luc Debiaz restait « le peintre des enfants ». Même une réaction se dessinait. On commençait à trouver cette répétition à satiété de son premier tableau, fastidieuse. Son fils et sa fille étaient jolis, d'accord, — on les connaissait. On ne savait plus si c'était l'artiste qui exposait, ou bien le père, et lequel des deux on devait le plus admirer.
Des envieux, en art, optaient pour le père. Puis, dans le peintre, toujours, les origines, ces indélébiles origines si finement indiquées par Hùysmans en sa Genèse, — reparaissaient.
LA TEIGNE 3-')î>
Le graveur du Ciel qu'il avait été, faisait passer dans ses tableaux sa mièvrerie, sa grâce contorsionnée, son sourire à la femme. Ses enfants avaient tous des ailes au dos, des ailes qui apparaissaient vaguement sous la couche de peinture, comme la tache de sang sur le parquet, pourtant lavé à grande eau.
11 allait falloir découvrir une autre mine, soutenir cette fragile réputation de diseur de riens.
Et Debiaz, aigri, pleurant la croix, rêvant de descendre dans la banalité sentimentale aussi bas qu'on pût aller, venait de s'engager dans la peinture patriotique avec une toile représentant un héros, à qui une baïonnette vient de clouer au cœur le portrait de sa mère.
En outre, sa liaison avec Colette avait mal tourné.
Il affirmait des infamies : le mari sachant tout, lui empruntant de l'argent, — point rendu.
La femme, il la déshabillait crûment, une fameuse rouée qui lui soutirait une fois cent francs, ayant perdu son porte-monnaie, disait-elle.
Il bavait sur ce vieil amour, le dépeçait, à deux pas de ses enfants jouant dans la pièce voisine dont la porte restait ouverte. 11 racontait les abandons de Colette, en fiacre, ses carottes de fille, lorsqu'on passait devant un magasin, l'ignoble marchandage de la drôlesse se vendant en détail afin d'être achetée plus cher.
Et puis, pourquoi se serait-il caché de Loulou et dé Louisette? N'avaient-ils pas été témoins, ici même, de ce chantage ? Une minute il chercha une date fixant undétail, un fait...
Alors, Louisette parut :
- — Mais oui, papa, tu sais bien, le jour de l'ombrelle...
— Oui, c'est cela, le jour de l'ombrelle, je disais bien.
Et il confessa qu'on lui avait fourni, sur Duchanoy, d'autres indications, précieuses...
— On m'a assuré qu'il a eu une vilaine affaire à propos de petits garçons qu'il charmait... avec ses fameux tours de cartes. Voilà dans quel guêpier j'étais, tombé. Dieu merci ! nous n'en sommes plus là !
Et tout, autour de lui, démentait son assertion : le ménage abandonné, les enfants traînant la savate, une cuvette pleine d'eau sale sur le piano, le son du crachoir pompant une ordure du chat, les lits défaits, les rideaux, aux fenêtres, servant d'essuie-mains...
Si, il en était là, à sortir avec des chemises aux poignets pelucheux, aux boutonnières ouvertes en narines.
En reconduisant Sandret, cependant, il parla d'un remariage possible, déroula un plan d'avenir, vaste.
Et, par la pensée, Hugues se reportait en arrière, se rappelait des confidences semblables, de clairs horizons indiqués d'un geste large. Il y avait encore, en ce projet, des influences familiales à ménager, — le même mirage !
Est-ce donc vrai? Dans ce voyage de la vie les mêmes misères vous attendent à tous les tournants : on se heurte contre les bornes encore teintes du sang de ceux qui s'y sont blessés, — avant vous!
On ne lave pas la pierre, à quoi bon ! C'est le droit de passage que paieront encore les millions d'êtres qui nous suivent, — ces paquets de cervelle et ces onces de chair laissés là '....
Carie défilé est interminable; il n'y a que les bornes qui ne bougent pas, qui ne changent pas, qui ne s'usent pas!...
Hugues sortait de chez Debiaz plus endolori. 11 s'était donc trompé de porte. Il frappa à celle d'Herpin, le gros choriste, un ami de la première heure et de la dernière. Us s'étaient rencontrés, quelques jours auparavant, et l'aimable garçon avait insisté pour que Sandret vînt dîner en famille un soir qu'ils fixèrent.
— Tu t'ennuies, oh! je sais bien, va... Tu as besoin de distractions : Bref, nous t'attendons vendredi... à la fortune du pot !...
Hugues trouva chez son ami une table d'ouvriers aisés, large, ronde, endimanchée par deux serviettes, bout-à-boul, en guise de nappe, Au milieu, également énormes et luisantes, la soupière et une grosse lampe se faisaient vis-à-vis, luttaient de propreté et d'ampleur. Penchés sur leur assiette, la bouche fendue, les enfants se miraient dans les ventres de porcelaine, avec de grands rires.
11 y avait, au mur, des chromos, — les cadeaux de Sandret; sur un buffet-étagère s'alignaient des vases gagnés dans les loteries, des noéls d'anfunls : la place d'honneur était réservée à l'éternel plateau des caves à liqueur, avec ses deux carafons filetés d'or et ses six petits verres sans pieds.
Le buffet s'encombrait encore d'un pot à tabac allégorique, d'un bouquet de violettes artificielles, de deux amours en stuc élevant un carquois dans lequel on plaçait des allumettes, des deux timbales en argent, cadeaux de baptême. Sur la dernière tablette, entre les compotiers d'un service incomplet, les mots : Souvenir — Amitié — éclataient en gothique épaisse sur deux tasses larges et profondes comme des pots.
11 y avait encore une machine à coudre, devant la fenêtre et, dans un coin, deux chaises supportaient une planche de repasseuse, chargée de linge frais, empesé, tuyauté, sentant bon.
Mme Herpin entra, présenta ses excuses pour le « vilain dîner » qu'elle allait offrir a son hôte. C'était une grosse petite femme, solide, avec de la poitrine et des hanches, ce visage épanoui et la bonne franquette cordiale des gens qui travaillent, mangent et dorment également bien et du même. cœur.
Tout de suite elle s'inquiéta des enfants, déjà à table, deux garçons râblés, les joues comme des fesses ; et la serviette nouée à leur cou, elle découvrit la soupière, les servit d'abord.
— On n'a pas le temps de s'amuser avec ce petit monde-là, dit-elle, — et, pour Herpin seulement, elle ajouta : Croirais-tu que je n'ai fini de repasser qu'à cinq heures ?
Alors elle énuméra les occupations de la journée : des tabliers ourlés à la machine, le linge empesé, rangé, les enfants lavés, habillés, le ménage, la cuisine... On n'est jamais au bout, non !
Elle mangea sa soupe debout, sans en perdre pourtant une cuillerée, surveillant en même temps le rôti sur le feu et les enfants à table.
— Hein ! regarde-moi ces bonnes faces, dit en riant Herpin... Voilà des gaillards qui ne dépérissent pas... ça aura le creux du papa et de la maman... Ah! ce ne sont pas les médicaments qui nous ruinent ici! Tiens, voilà les leurs...
On apportait le rôti ; Mme Herpin ayant enfin consenti à s'asseoir, Sandret se trouva placé entre elle et le choriste. Choriste, non ! Depuis deux mois il était coryphée. En outre il faisait partie, maintenant, de la Société des Concerts du Conservatoire, il chantait chez Colonne, conservait, le dimanche, son église... C'était la fortune.
— Oh ! si nous sommes au port, ce n'est pas sans peine !
Il se pencha vers sa femme : « Tu te rappelles? »
Par-dessus Hugues, ils s'envoyaient le souvenir remerciant de l'aide dans la lutte, du travail à deux, pour deux d'abord, puis pour trois, quatre...
Celte affection ambiante enveloppait le graveur, lui faisait mal. Il se sentait perdu dans cette pléthore... Il serait écrasé, infailliblement, sans peut-être même que le couple s'aperçût de sa présence, si le désir lui venait de se rapprocher pour une étreinte, une glorification de la chair, de la santé! Jusqu'aux petits qui, pensait-il, le regardaient de l'air dont deux chiens repus considèrent 'un os !...
Ils battaient, oui, battaient des mains à l'arrivée de
chaque plat, pendant que leur père prononçait, la pointe du couteau en l'air, une pièce de volaille aux dents de sa fourchette :
— Allez, il vaut mieux encore payer le boucher que la note du médecin !
Rassasiés maintenant ils causaient, reprenaient un thème fourni par Hugues, avant qu'on se mît à table.
— C'est égal, c'est gentil de n'avoir pas accepté cette histoire de commandite... Voyons, ai-je l'air de quelqu'un qui veut rentrer dans la mêlée ?
— Alors, tu ne vois même plus ta fille? demanda Herpin.
— Rarement. Tu comprends bien que je ne puis plus aller chez elle sans risquer d'y trouver Julienne... Et après ce dernier coup qu'ils m'ont porté, non, je n'imagine pas une rencontre. Je t'ai dit, n'est-ce pas? J'ai tout appris : cette infamie patiemment combinée pour me précipiter plus bas que je n'étais tombé en faisant faillite, c'est son œuvre. Ce mariage, tournant au marché, c'est elle qui l'a voulu. Celte complicité de mon gendre, qu'on me reproche aujourd'hui d'avoir achetée, c'est elle qui l'a recherchée. Ah ! c'est que, même loin d'elle, je suis sa vie, son passe-temps, son amusement! C'est ma teigne, vois-tu!
— Pure méchanceté, tu crois? interrogea Herpin.
— Mais oui, tout, clans ce projet, me rabaissait, m'avilissait trop, pour qu'elle ne s'employât pas à la faire réussir. Tu ne devines donc rien? Laurence triomphant où j'ai échoué, c'est une condamnation irrémédiable, le père comparaissant devant l'enfant... elle
m'a fait jouer ce rôle toute ma vie ! El puis la maison de sa fille mariée, n'est-ce pas un refuge? Elle l'a reconnu, elle y trouve une fenêtre d'où l'on peut tirer sur moi ; elle entre.
— Et tu penses que le fils Lespiit s'est prêté à ce jeu? Tu es bien sûr que la fille ne s'est douté de rien avant son mariage?
— Oui. Si tu savais, depuis deux mois, combien de souvenirs, d'infimes détails, je remâche! Si c'est une dernière illusion que je veux garder, laisse-la moi, va! Au fond, Julienne, Projean, Guéniche, ne sont que des pantins dans la main de Lesprit qui les tient : Julienne, par la haine qu'elle me voue ; Projean, par son envie de parvenir ; Guéniche, par la nécessité de prendre ses invalides quelque part, en un poste fixe. Ah ! tu ne connais pas Lesprit. Il sort des sacristies et des coulisses de la finance : c'est un homme très fort celui-là qui a fait ces deux stages.
— Autrefois, interrompit Herpin, nous avons cru que tu recherchais cette alliance pour ta fille.
— J'ai eu ce désir, oui, je ne savais pas... Et aujourd'hui encore, tiens ! je demeure persuadé que cette union était possible si je n'avais pas clé culbuté. Et il faut bien que j'aie raison puisque Lesprit, obligé de renoncer personnellement à un mariage qui n'est plus « une bonne affaire », sous le rapport pécuniaire, ne peut cependant se résoudre à laisser sans emploi les étonnantes facultés de Laurence et fait de son... association légitime avec Projean la condition sine quâ non de sa commandite. Car c'est là le véritable nœud de
l'affaire. Tu la comprends maintenant. L'idée de l'entreprise séduit Lesprit. Seulement elle bat en brèche le commerce de ses parents et il faut, en outre, pour la mener à bien, une intelligence rare, un sens particulier, très fin, de ces innovations. Et, du coup, avec Laurence dans son jeu, il relève deux atouts qui lui donnent d'avance partie gagnée. Projean et Guéniche, c'est le masque, elle c'est le visage, c'est pour le public la curiosité tout de suite satisfaite s'égarant sur moi au lieu d'arriver, à force de recherches, à menacer la sécurité de Lesprit; Mme Projean c'est le mystère de la commandite apparamment expliqué par le désir que je dois avoir de ne point me montrer; et elle sera encore, tu verras, l'âme de cette maison, parce que je l'ai vue à l'œuvre, moi ! Maintenant Lesprit est tranquille. Si je parle je perds à jamais Laurence et je ne gagne rien, car ma dénonciation n'atteindra pas cet homme tant qu'il sera mon créancier. Et puis, elle me sait gré de mon silence, elle vient me voir encore tous les mois une ou deux fois... Si je la trahis, il faut lui dire adieu... et elle est l'unique qui me soit restée fidèle ! Alors, je serais, à cinquante ans, seul comme au premier jour?... Non, j'avais mes parents, je n'ai jamais été seul, je ne peux pas, c'est plus fort que moi !
Il secoua la tête, fit un geste d'oubli momentané.
On était au dessert, Herpin excita l'enthousiasme des enfants en leur fabriquant, avec de la mie de pain, des animaux qui avaient des bouts d'allumettes en guise de pattes. Ce fut une joie qui courut autour de la table, déborda, le bel épanouissement des enfants sains, la gaieté grasse des digestions faciles.
Mme Herpin, qui desservait, en passant derrière son mari le toucha du doigt, lui montrant Hugues tout pâle, le regard fixe, la pensée absente.
— Qu'est-ce que tu as? Es-tu malade?
— Non, j'ai seulement un peu chaud...
Herpin fit un signe :
— Emmène les enfants.
Ils s'en allèrent sans comprendre, riant toujours, avec leurs bêtès en équilibre sur les paumes. La mère les poussait hors de la salle à manger avec une rudesse inaccoutumée qui les étonnait.
Tout de suite Sandret se récria :
— Tu vois bien, j'aurais mieux fait de ne pas venir, je suis un trouble-fête... Mais, tu sais, il y a de ces choses qui serrent le cœur... on ne peut dire pourquoi ! Il y a si longtemps que je n'ai entendu rire... Je ne suis plus habitué à cette musique-là!... pardonnezmoi... dis bien à ta femme...
Il tremblait d'émotion contenue, tandis qu'Herpin répétait en lui serrant les mains :
— Mais oui, mon vieux, mais oui, j'aurais dû comprendre, c'est moi qui suis une bête...
Soudain, affaiblis mais distincts, d'une chambre éloignée, les rires repartirent, des rires de gamins qu'on chatouille en les déshabillant.
Herpin se précipita :
— C'est vrai, ils sont agaçants ! voilà qu'ils recommencent...
Mais Hugues le retenait.
— Laisse-les, je t'en prie... Je m'en vais, ne dérange pas ta femme...
— Attends, je vais te reconduire; je ne veux pas que tu t'en ailles seul.
Il accompagna Sandret jusqu'à sa porte. Et quand il revint, pour la première fois depuis leur entrée enménage, les Herpin se querellèrent.
Ils en arrivaient à se reprocher leur bonheur, leur gaieté; ils se renvoyaient le blâme d'une santé insolente.
Ils ne s'endormirent pas, ce soir-là, avant d'avoir décidé que le coryphée irait, le lendemain matin, présenter des excuses au pauvre homme.
Ce qui fut fait.
ON sonna, Hugues ouvrit la porte, Laurence se précipita, bouleversée. Le petit Paul venait d'avoir le bras pris dans l'engrenage d'une machine.
— J'accours te prévenir... Nous venons de voir le médecin, il jugé l'amputation nécessaire.
Sandret, blême, s'habillait en hâte, ne trouvait rien à dire que : « Mon Dieu!... ah! mon Dieu! »
— Maman s'oppose à l'opération, reprit Laurence; après tout, on s'exagère peut-être la gravité du mal... pourtant la blessure n'est pas belle, oh! non!...
— Alors tu dis que c'est en jouant.
— Oui, on lui a défendu vingt fois d'aller autour des presses... il a trompé notre surveillance. Et puis, tu sais, maman n'a jamais voulu qu'il fût contrarié.
Julienne demeurait maintenant dans la maison de sa fille; et c'était le couronnement de son œuvre, la Mère au foyer reconstitué, trouvant parmi sa progéniture une défense contre un retour possible de l'ennemi. Elle lui
présentait, avec une ironie mauvaise et vengeresse, la réalisation du rêve qu'il avait fait; il traverserait cette famille, la sienne, comme une cuisine où se prépare le repas qu'on paie et dont on est seul à ne pas prendre sa part!
Quand Laurence et son père arrivèrent, la maison était sens dessus-dessous. Projean allait et venait, fiévreux. Au magasin, où Sandret s'arrêta d'abord, Guéniche, dans les courants d'air, gardait souci de sa personne, s'empaquetait dans des vêtements trop chauds, s'inquiétait de sa digestion compromise. Un commis de pharmacie parut, chargé de drogues.
En haut, dans la salle à manger, une bonne déchirait de la toile, faisait de la charpie.
— Où est maman? demanda Laurence.
— Dans sa chambre, auprès du petit... Le médecin est là. Mais madame a dit que madame peut monter.
— Attends-moi, je vais savoir, observa la jeune femme, retenant son père qui la suivait, crispé d'impatience et d'appréhension.
Elle disparut, revint cinq minutes après.
— Tu peux venir, papa... mais tout doucement, n'est-ce pas? tout doucement, « 'il ne faut pas qu'il te voie !... »
On l'avait poussé dans un coin de la chambre, derrière les rideaux du lit, à travers lesquels il apercevait le blessé, hurlant entre les bras du médecin.
Celui-ci, sans doute prévenu, s'approcha d'Hugues, une minute, et lui recommanda à voix basse de ne pas se montrer.
Et il passait dans cette ombre, la journée tout entière seul, lui, le père ! à ne pouvoir se pencher sur l'oreiller où de la chair criait si douloureusement qu'il lui semblait que c'était la sienne qu'on fouillât.
Il ne bougeait, écrasé sur sa chaise ; et comme la nuit tombait il n'apercevait plus, derrière le rideau, au lieu du petit visage pâle, qu'une tache noire, faite sur les draps, par la chevelure de l'enfant.
Julienne affectait de ne point voir son mari, de recourir à Laurence chaque fois qu'elle avait besoin d'aide. Hugues ayant offert de veiller le malade, cette nuit, elle fit répondre qu'il n'aurait à son chevet personne autre que sa mère.
Cependant, on avait dû le laisser seul, deux minutes, seul avec son père, invisible, immobile.
L'enfant, dont le délire s'emparait, se crut abandonné, appela...
Hugues, oubliant son rôle, se leva vivement, courut au lit. Mais le blessé l'avait reconnu, il cria : « Pas lui!... pas lui !... /> étranglé d'effroi, tendant vers le pauvre homme, pour le repousser, son bras unique...
Julienne, sa fille, son gendre, accouraient.
— Mon Dieu ! voici les bandages, l'appareil, dérangés!... clama la mère. Vous voyez bien que vous ne pouvez pas rester là!... Vous le tueriez!... Allez-vousen, par grâce !...
— Oui, ça vaudrait peut-être mieux, appuyèrent Projean et sa femme.
Et Sandret s'en alla, honteux, quasiment poussé dehors par les épaules ne trouvant même plus, en son
fond sensible, une 'terme pour celte suprême désolation.
Il revint tous les jours, dès le matin, mais il ne montait plus, restait au magasin où Laurence, son mari ou Guéniclie, lui apportaient les nouvelles de la nuit. Les commis, autour d'eux, circulaient, s'impatientaient de trouver cet étranger, sans cesse, sur leur passage. Parfois aussi on l'oubliait.
Projean, tout à coup, se rappelait qu'il était là.
— Ah ! c'est vrai ! appelez donc ma femme.
Elle descendait, surmenée, partageant son activité entre le blessé et la maison, une plume à l'oreille, roulant des bandelettes de toile entre ses doigts, dictant une ordonnance et une facture, à la fois, avec cette tranquillité d'esprit et cette sûreté de commandement qui abattent la besogne sans paraître y toucher.
Guéniclie était toujours la première personne que rencontrait Hugues. Ils causaient. L'artiste raté se résolvait décidément en un bourgeois, plus bourgeois qu'un petit parvenu, enfoncé dans l'existence douillette, le confort, l'égoïsme quiet, des bonshommes qu'il chargeait autrefois. Il était mort le rapin à qui la légende prêtait la blague du monocle essuyé avec un pan de la chemise sérieusement tiré de la brayette, au milieu d'une conversation de gens graves.
Aujourd'hui, il empilait les gros sous, suivait le cours de la rente, parlait avec fatigue des embarras que lui créait un immeuble dont il venait d'hériter. De ses anciens vices, il ne restait debout que la Gueulardise, comme sanctifiée par la dévotion à l'Egoïsme des deux
époux, l'admiration attendrie dont il enveloppait, en sa femme, le cordon bleu, — quelque chose de ce respect contemplatif du petit garçon devant une boutique de confiseur.
— Eh! bien? demandait anxieusement Sandret, en arrivant, le matin.
— Eh ! bien, ça ne va pas mieux, non ! Ta femme ne veut toujours pas se résoudre à l'amputation; on craint la gangrène.
— Est-ce que... je ne pourrais pas le voir? insinuait timidement le graveur.
Mais Laurence, consultée, répondait un peu sèchement :
— Çn, c'est ton affaire... après ce qui est arrivé !
Il n'insistait pas, redoutant des complications dont il lui faudrait assumer la responsabilité.
Et Guéniche le « remontait », avait, en parlant du blessé, ces repliements de chat, cet apitoiement vague de l'homme qui n'a pas eu d'enfant et n'en a jamais souhaité. 11 n'osait l'avouer, cependant, disait :
— Mon Dieu! ma femme en aurait voulu un... oui, il y a dix ou quinze ans, mais vraiment, maintenant... Car enfin, ou bien on ne les élève pas, ou bien, quand ils sont grands, ils vous filent entre les doigts...
Et il concluait :
— Les enfants, c'est bien du tintouin, va!
Le bourgeois qui prend de l'âge se résumait en ce cri de l'âme. Devant la douleur profonde de son ami, Guéniche imaginait des transes pareilles ;... et rien que la pensée qu'il pût les traverser, lui mettait la petite mort le lonç de l'échiné.
Quand on coupa le bras, il était trop tard ; lu médecin avait condamné l'enfant.
Hugues passa la dernière nuit, la nuit d'agonie, dans la salle à manger contiguë à la chambre où se mourait son fils. Prostré, avec, à peine, une lueur de vie dans le regard, il était, sur sa chaise, dans la posture des gens qu'on aperçoit au milieu des boutiques de pharmaciens, après un accident, — la tête sur la poitrine, les bras inertes le long du corps.
Quand tout fut fini, vers le matin, Laurence et sa mère sortirent de la chambre, un mouchoir sur la bouche ; et Mme Projean fit signe à son père qu'il pouvait entrer.
Il se leva, titubant, les jambes glacées, engourdies par cette faction nocturne ; il eut soudain froid dans les os, et un souffle lui frôla le visage.
Il n'avait pa.> vu le petit depuis le soir de l'accident ; il le trouva effroyablement changé, dévasté, une figure grosse comme le poing, et ridée, et léchée par la flamme verte et dansante des deux bougies brûlant sur la cheminée.
Alors, comme Laurence, à côté de lui, fermait les yeux de l'enfant et ceignait le visage du bandeau, Hugues éclata, enfonça sa tête dans le matelas aux pieds du mort... Et une envie bête lui venait de découvrir le buste que voilait le drap, de regarder l'horrible blessure, de constater l'ironie atroce d'une amputation amoindrissant encore pour la terre, un cadavre qui lui eût été si léger sans cela !
Laurence avait terminé la dernière toilette de l'en-
fant, elle s'absorba dans une contemplation d'une minute et dit : Hein? « comme il a maigri? Il ne pèse pas lourd, va ! »
Et la tête relevée, Sandret murmura : « Oui, il n'y en a plus., il n'y en a plus!... » sans qu'on sût si son exclamation corroborait la remarque de sa fdle ou bien saluait l'entrée de son fils dans le néant!
L'enterrement eut lieu le surlendemain. 11 y eut encore beaucoup de monde derrière la bière, au sortir de l'église, bien que le cimetière fut loin, au Grand-Montrouge, où les parents de Sandret étaient inbumés.
Les Lesprit, Debiaz et ses enfants , Guéniche, l'abbé Queulain, Herpin, Cazin et sa nièce, Curner et Raguet, qui travaillaient maintenant pour l'Imagerie laïque, — étaient là.
Parmi les femmes, Laurence reconnaissait MmeBouju, Colette Duchanoy, Mme Herpin et la vieille maman Lorenza, qui pleurait comme si c'eût été son fils qu'on enterrât.
Le convoi remonta le boulevard Saint-Michel, Hugues et Projean, en tête, marchant côte-à-côte, découverts.
Tout de suite, au Luxembourg, les constructions qui s'étaient élevées récemment, en même temps que l'Ecole de Pharmacie, sur les terrains vagues que s'étaient longtemps partagés les loueurs de vélocipèdes, ces constructions alimentaient la conversation des hommes. Guéniche assurait qu'on avait beaucoup de peine à jeter les fondations des immeubles à cause delà nature du sol, des catacombes qu'on rencontrait dessous. Et il partait de là pour geindre sur le sort des
propriétaires, il montrait, en face, en plein boulevard, une maison étayée à la suite d'un éboulement dans les caves.
— La propriété, voyez-vous bien, ne donne pas des rentes claires, aujourd'hui... Et puis, jamais tranquille! j'ai changé de concierge trois fois en trois mois !
Il descendait à des détails plus oiseux encore, la face rose et bouffie dans son paletot remonté!... Schaunard, marchand de jouets et propriétaire!
On avait dépassé Bullier, l'Observatoire avec les grands arbres érugineux de son avenue, dépouillant son dernier vêtement de feuilles mortes...
Dans le ciel de novembre, d'un gris sale , de petites nuées rapides traversaient les rares éclaircies d'où coulait ce jour blafard dont la saison se nuance.
Au bout de la rue Denfert-Rochereau, le Lion de Belfort scandalisa, en Debiaz, l'artiste :
— Quelle fantaisie d'avoir posé là ce colossal pressepapier!...
Mais, derrière lui, l'abbé Queulain protesta, glorifia l'Idée, l'œuvre patriotique, avant tout, un prétexte à déclamation creuse et à stances d'anniversaire.
Il cita des vers de Déroulède.
Maintenant, l'avenue s'élargissait... Le clocher de l'église, tout blanc, luisait au bout, dans le ciel.
Aux Quatre-Chemins. le convoi obliqua à gauche, suivit l'avenue de Châlillon, la rue Friant, une petite rue de province, quasi-morte, qui aboutit aux fortifications, lorsqu'on a dépassé le pont du chemin de fer.
Des enfants attendaient là, penchés, un train qui al-
lait quitter la station, et quand la machine s'ébranla, ils battirent des mains à la colonne de fumée épaisse qui s'élevait, allant se confondre, très haut, avec celle que soufflait une cheminée d'usine avoisinante.
Au-delà de l'octroi, de la zone militaire, la 'tristesse du paysage s'alourdissait, devenait, sous les nuées basses, de la désolation. Dans un champ de maraîcher, à droite, un homme allait, pieds nus, un arrosoir dans chaque main. Et la zone qui finissait là étalait son tapis d'herbe galeuse, plaquée par petites touffes misérables...
A gauche, chez un marbrier, des hommes s'exténuaient sur des blocs, et la haute silhouette d'un de ces gaillards se découpait sur le ciel, extravagante, maniant la scie d'un grand geste qui l'enfonçait et la ramenait à soi, alternativement.
Le cimetière était là, à deux pas. le petit cimetière de campagne à la porte duquel on était presque fâché de retrouver l'uniforme des gardiens de nécropoles. Succédant à la lèpre suburbaine dont les yeux sont emplis, l'endroit semble presque gai avec ses végétations verdoyantes, la jeunesse de ses frondaisons, son parfait entretien de jardin public. De chaque côté des chemins, les tombes s'alignent, de rares petits monuments, en forme de guérite, s'élèvent au milieu des arbres dans une délicieuse paix, très fraîche.
Cependant, on faisait cercle autour du trou béant; les fossoyeurs attachèrent la bière pour l'y descendre. Puis la première truellée de terre fut jetée, et le défilé, pour l'aspersion d'eau bénite, commença. Les femmes se signaient lentement, les hommes traçaient, dans le vide,
d'un geste rapide, une croix vague. Ensuite, ce fut un piétinement, le tête-à-tête contraint des gens qui n'ont plus rien à se dire et ne savent pourtant comment se quitter.
On chercha Sandret. Il attendait à la porte du cimetière. Alors les groupes processionnèrent vers lui.
11 répétait, en serrant des mains : « Merci... merci... »
Et, le seuil passé, les figures de circonstance s'éclairaient; l'air semblait meilleur à respirer.
Une des dernières , maman Lorenza s'approcha d'Hugues :
— Oh! mon pauvre ami!... Quand j'ai appris... Laissez-moi vous embrasser !...
Et elle s'en allait, légère, rendant à Guéniche le salut de son coup de chapeau respectueux, de son regard sans mémoire.
Tout le monde était parti, il ne restait plus là que Laurence et son mari, Herpin et sa femme. Et tous quatre se consultaient à deux pas d'Hugues.
A la fin, Mmo Projean se détacha, vint à lui :
— Papa, M. Herpin voudrait t'em mener... Nous allions prendre une voiture, nous t'aurions reconduit. Que décides-tu ?
Il hésitait, mais Herpin intervint :
— Tu dînes avec nous, c'est convenu. Ma femme nous précédera.
Il la rejoignit, se mit à lui parler bas, un moment.
— Envoie les enfants chez leurs grands-parents... que la scène de l'autre soir ne se renouvelle pas... Ah !
les jouets aussi, qui lui rappelleraient son petit, hein? fais les disparaître.
Il revint auprès d'Hugues, passa le bras de son ami sous le sien; et il l'emmena comme un convalescent à qui l'on fait faire ses premiers pas hors de la chambre, avec une sollicitude de vieux camarade, dans le brouillard léger qui flottait sur Paris.
Et il s'acharne à vivre depuis qu'on lui a rapporté charitablement le propos qu'a tenu Julienne après l'enterrement :
— Il est bien capable d'avoir la lâcheté de se tuer, maintenant, pour me laisser à charge à mes enfants !
Il se méprend sur les motifs de cette inquiétude, ne sent pas la peur qu'a la femme de perdre son jouet, sa proie, sa haine et son occupation.
Il croit, en effet, qu'il n'a pas le droit de disparaître tant que les vieilles dettes de la faillite ne seront pas, jusqu'à la dernière, éteintes.
En vieillissant, il glisse aux manies de son maître, le père Lalouette. Il couvre une ardoise de chiffres, lésine, travaille à l'heure, afin de se mieux rendre compte de ce qu'il gagne. Il a calculé qu'en dix ans il peut rembourser ses créanciers ; cinq ans ensuite lui suffiront, pense-t-il, pour assurer à Julienne, quand il sera mort, une pension qui lui sera servie tant qu'elle
vivra. C'est un but fixe... Après qu'il l'aura atteint, il verra...
Mais sa vue se trouble et il reçoit, quelquefois encore, des secousses qui l'ébranlent pendant huit jours.
Telle la visite de Raguet pour qui il a ébauché un travail qu'il ne savait pas destiné à la maison de son gendre.
— Vous comprenez, mon cher, dit l'homme au macfarlane , il faut vous surveiller , vous m'exposez à des algarades pas drôles. Projean s'est plaint d'un trop visible relâchement dans l'exécution... Ma foi ! j'ai avoué la part que vous y avez prise,... pour le radoucir... Mais il a hoché la tête en murmurant : « Je sais bien... je sais bien... il arrive un âge... nous ne pouvons pas nous arrêter à des considérations semblables ; c'est vous que nous chargeons du travail ; faites-vous aider sans que nous nous en apercevions. »
Raguet joue la scène, sort de sa tente, y rentre, très satisfait de cette mortification infligée à son ancien patron. Paternel, il ajoute :
— Allons ! ça ne se renouvellera pas, hein? On dirait que vous baissez !
A la force du coup, Sandret devine, au-dessus du bras qui frappe, la tête qui pense. Julienne, maintenant seule, ne quitte plus le magasin. Aussi voit-il rarement sa fille. Les jeunes gens, d'ailleurs, ne s'appartiennent pas. Laurence a juré que, dans une dizaine d'années, la maison leur appartiendra. Elle a un mot favori : « Le pain ne se gagne pas tout seul. » La première à son poste de combat, elle le quitte la dernière, n'abandonne
la caisse que pour le comptoir, les livres à coins de cuivre, énormes, que pour l'empaquetage d'une livraison réclamée. Elle est partout, commande plutôt du geste et du regard que de la voix; économie de temps. Elle est l'âme du commerce pressentie par Lesprit, qui a décidément trouvé un placement avantageux.
Au milieu de celte fortune qui se lève, la Teigne, épaissie, digère, se concentre en ces peletonnements réfléchis des méchantes bêtes repues, léchant à petits coups leur fourrure. C'est son œuvre un peu, cette réédificalion. Et, par-dessus le couple attelé à la besogne, elle envoie à Lesprit un sourire de complicité instigatrice.
Elle fait toucher chez son mari, très régulièrement tous les mois, sa pension. Secrètement, elle souhaite qu'elle ne soit pas payée. C'est donc sérieux, ce relèvement par la gravure ? Elle n'y croit pas.
Et, loin d'Hugues, elle sent qu'elle le domine encore de toute la hauteur des souvenirs, — et qu'elle lui a laissé sur le corps, en partant, une tunique de haine dont il ne peut se débarrasser et qui le brûle.
C'est vrai.
Les voisins de Sandret, ceux dont les fenêtres sont en face des siennes, prétendent qu'il a « un grain », parce que, le soir, à de certains moments, la lueur indécise de la lampe projette' sur les rideaux une fantastique silhouette qui se démène, se tord, se casse, avec des gestes de masseur décollant la peau, furieusement... C'est là sa vie : une succession de révoltes et d'abandons, qui le blanchissent et le voûtent avant la vieillesse.
Il se dit parfois que c'est odieux, cette séparation, à leur âge! il rêve une fin d'existence à deux, comme ils ont commencé ; on n'est plus jeune, on n'a plus la force de se haïr; les rancunes s'usent avec le corps... Dans la frigidité du terme des vies, on ne doit plus songer qu'à se joindre, pour moins grelotter.
Un propos rapporté, une remembrance amère, une brûlure de la tunique, le rejettent dans ses colères muettes.
La grande ombre, le soir, recommence à danser désordonnément sur les rideaux, avec son geste inconr scient de décollement.
Et pourtant, le lendemain, à sa table de travail, un bruit de pas dans l'escalier le secoue. 11 penche la tête obliquement, l'ouïe inquiète, le cœur arrêté dans la poitrine...
Comme quand on attend quelqu'un !...