‹ La teigneChapitre 6 sur 9 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Bomu, le premier, arriva chez Sandret, suffoqué, ne pouvant croire que son refus des 5,000 francs eût précipité la catastrophe.

Une note confidentielle du Crédit Bordelais l'ayant averti de la détresse de l'éditeur, il avait simplement voulu, en ne s'engageant pas à nouveau, éteindre une dette qui atteignait déjà un chiffre important.

Cette trahison, la manœuvre de la dernière heure, exaspéraient en soi le vieil ouvrier probe, parvenu à une position enviable à force de loyauté et de travail. Il eut une colère terrible, demanda à voir Hugues pour

l'étrangler. Et il voulut forcer les portes, se refusant à croire que Sandret avait disparu, comme le disait Julienne.

Car c'était elle qui les recevait tous, créanciers et amis, ayant, pour la plupart, dîné là le jeudi précédent. Ils ressassaient les mêmes reproches :

— Il est venu à nous en camarade ; nous n'aurions jamais cru qu'il nous abandonnerait !

Guéniche et Debiaz insistaient pour lui parler, espérant Lien lui arracher quelque chose avant l'intervention des banquiers, des hommes d'affaires...

Guéniche déclarait sa carrière brisée... Debiaz jurait qu'il ne pouvait rembourser les traites à l'échéance. Ah ! Duchanoy avait été bien inspiré en opposant un refus aimable à toutes les demandes de l'éditeur!

Le défilé dura jusqu'au soir. Tous se disaient ruinés, même ceux dont les précautions étaient prises, à l'exemple de Cazin qui avait engagé sa signature d'autant plus volontiers que tout, chez lui, était placé au nom de sa nièce et de la mère de celle-ci.

Qu'allait faire Sandret?

Julienne ne pouvait répondre... Peut-être était-il sorti pour tenter un dernier effort.

Us s'en allaient sur cette espérance, annonçant leur retour le lendemain matin.

Herpin arriva le dernier. Une chose le rassurait : prudemment, il avait endossé des traites jusqu'à concurrence de la somme dont il pouvait disposer effectivement. Toutes ses économies y passeraient, par exemple !

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— C'ost dur, dit le gros garçon ; enfin, je ne peux pas croire qu'il nous a fichus dedans comme ça... sciemment... Il n'est pas la?

Si, il était là, pour lui qui ne voulait pas l'étrangler. Et Julienne l'introduisit dans leur chambre à coucher où Hugues s'était réfugié.

— Je suis un misérable, hein? s'écria tout de suite celui-ci. Je les ai tous entendus, va! Ils ne croiront jamais... jamais... Tiens ! je voulais me tuer! Je te jure que j'ai été débordé.. Seulement, tu sais, on espère toujours se rattraper... C'est l'histoire du joueur... On ne peut pas perdre jusqu'à la fin, on s'entête dans cette idée-là! Ce matin encore, tiens, si Bouju avait voulu m'aider, j'étais sauvé. C'est le vertige, oui, je tombais, je tombais... Mais tout n'est pas désespéré si l'on veut me tendre la main... Qu'on m'accorde du temps pour payer et vous le serez tous, j'en réponds!

Il se leva, saisit Herpin par les épaules et, le regardant dans les yeux :

— Enfin, dis-le, toi... suis-je un noceur, un coureur de filles, un fainéant?... C'est égal, vous devez bien me mépriser tout de même !...

Il sanglotait avec des mots de femme, ces mots d'apitoiement sur soi-même dans la minute qui suit la chute.

— Non, on ne te méprise pas, répondait le choriste qui ne demandait pas mieux que de croire à la bonne volonté de Sandret, remué par cette grosse douleur d'homme qui pleurait sur son épaule.

On le sentait sincère, clans l'extraordinaire situation

d'un honnête homme, qui tuerait, en une crise somnambulique, et se réveillerait assassin.

Il vivait, depuis deux ans, comme un halluciné ; aujourd'hui, il cherchait autour de soi la cause de cet affolement qui lui avait enlevé peu à peu la simple notion des affaires, d'un équilibre commercial conservé jusque-là. Et il ne trouvait rien qu'une petite mouche, et il se refusait à croire que cette ruine lût son œuvre, l'œuvre de sa femme bourdonnante, harcelante, d'une méchanceté affinée.

Point préparée à cette catastrophe brusque, inattendue si tôt, elle demeurait étonnée comme un enfant après un mauvais coup qui a fait du bruit et attiré du monde.

Elle n'avait tenu tête aux créanciers que par crainte d'un mouvement de désespoir incitant Hugues au suicide.

Réconforté, à présent, accoutumé par Herpin à regarder son désastre bien en face, il était en état de l'entendre, elle, à son tour.

Les nerfs tendus par cette journée de malheur où, seule, elle avait été à son poste, elle était résolue à lui faire vider le calice qu'elle-même venait d'épuiser goutte à goutte. La femme, résumant en soi les humiliations de ces gens qu'il ruinait, qu'elle avait essuyées, les recrachait au visage de son mari, se soulageant, se lavant de l'insulte pour l'en salir, lui !

Ils n'avaient pas dîné; dans la chambre pleine d'ombre, Julienne s'installa dès qu'Herpin fut parti.

Alors, comme le petit Henri venait l'embrasser avant

de se mettre au lit, elle tira son premier coup de feu :

— Va dormir mon chéri... Nous ne savons pas où nous coucherons demain...

Et quand ils furent seuls, elle reprit :

— C'est égal, si vous croyez que c'est un joli rôle celui que j'ai joué aujourd'hui! Dites, est-ce que ça recommencera demain? Il faudrait savoir, pour que je m'enferme aussi, moi!...

Il répondit non. Il les verrait tous, leur parlerait.

— Ah! ça, vous ne les avez donc pas entendus? s'écria Julienne. Allez trouver Bouju, oui...

Elle répéta ses menaces, les réclamations des créanciers, comme si elle ne les lui avait ménagées que pour les lui servir grossies de sa rancune personnelle, la rumeur de blâme enflée jusqu'au cri de revendication.

— Je voyais bien, parbleu ! où vous alliez, mais vous ne vouliez pas de conseils : « je n'étais rien dans la maison ! »

Elle jouait la comparse sacrifiée, ouvrait un horizon de ressources imaginaires puisées dans la richesse de son fonds.

Puis, une à une, elle lui reprocha ses folies. Et elle remontait jusqu'à la source de leur fortune. Cela, elle l'avait sur le cœur, et depuis longtemps ! C'était ce coup de chance qui les avait perdus.

— Est-ce que je n'ai pas eu raison? Est-ce que vous avez su le conserver, cet argent?

En une phrase tirée de son passé, elle ajouta :

— Je l'avais bien dit que ce n'était pas le Pérou ! Elle se trouvait, en son orgueil, pleinement satisfaite,

partagée seulement entre la joie de se dresser glorieuse et vengée sur les ruines fumantes de la maison, et le désir de faire de cet effondrement l'œuvre du mari, le résultat de son incapacité.

Elle procédait maintenant à sa toilette de nuit. Les cheveux défaits, roulés dans un filet blanc, en jupon, Julienne ouvrit le lit, parcourut la chambre, continuant à fieller des reproches.

— Enfin, quand vous resterez là... Qu'est-ce que vous comptez faire?

Il le dit : réunir les créanciers, exposer sa situation, demander du temps...

Elle s'arrêta devant lui, sa pâleur blafarde ridée d'un rire mauvais :

— Alors, vous les croyez assez bêtes pour se payer toujours de promesses?

Elle fit encore trois tours, puis demanda :

— Vous vous en allez, n'est-ce pas?

Elle attendit, en chemise, devant la porte, qu'il fût sorti de la chambre, et elle s'enferma.

La maison dormait, en un silence de deuil. Pour la seconde fois depuis le matin, Hugues se sentit près de pleurer, dans cet abandon de tout, cette ombre où il s'enfonçait en tâtonnant, les mains étendues.

Comme les enfants, la nuit, une peur vague le serrait à la gorge, le poussait à chercher de la vie autour de lui, dans le sommeil des choses. Il poussa du pied un paquet et pensa crier, comme s'il eût rencontré un cadavre.

Dans la salle à manger, où il était entré pour prendre

une bougie, des allumettes, il se heurta contre les chaises, autour de la table. Les restes du déjeuner étaient là encore, — un maigre repas de personnes pressées dans une maison où il y a un mort.

Et quand il eut de la lumière, il se vit dans la glace, très pâle sous sa barbe rouge, poussant mal. Alors, il repartit, fit la ronde nocturne et lente des gens que l'insomnie chasse de leur lit.

Il eût voulu rencontrer n'importe qui, une bonne, pour rien, pour voir quelque chose de vivant, entendre une voix résonner dans ce silence qui lui tombait sur les épaules comme un suaire.

Il redescendit au magasin, s'arrêta surpris par une bande de lumière sous la porte de son bureau. Et il entra, pensant à oubli de sa part. Laurence était là, remuant des papiers, compulsant les livres de caisse...

Il dit : « Comment, tu n'es pas couchée? » avec une émotion poignante, l'envie de la prendre clans ses bras, de la serrer éperdûment sur sa poitrine, de s'accrocher à ce dévouement qui veillait dans la nuit.

Laurence se leva.

— Tu sais que c'est demain jour de paie, n'est-ce pas? Elle ajouta : On doit 800 francs... sans parler du reste.

Du geste, elle montrait une longue bande de papier portant comme en-téte, de sa haute écriture d'homme : « Bilan à la date du 15 mai. »

Elle était restée debout devant son père sans qu'un pli de son visage trahît une émotion secrète.

Hugues fit un pas en avant, tendit les bras pour une

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étreinle, un merci de tout son cœur en même temps qu'une prière de pardon... C'était l'appui, la consolation cherchée, l'encouragement à la revanche, la branche de salut dans la chute vertigineuse... Il s'avança encore, cria : « Laurence!... »

Elle s'écarta simplement, désigna l'état de situation écrit de sa main, et dit :

— Tu peux vérifier, je crois que c'est juste.

Et elle gagna la porte, disparut, laissant son père, stupide, bégayant : « Je te remercie..., je te remercie... » Il l'entendit s'éloigner, remonter, s'enfermer aussi dans sa chambre.'

Ah ! c'était trop ! . . Une rage le prenait d'embrasser quelqu'un, quelque chose, de vider son cœur, de s'accuser, pourvu qu'on ne fît pas la solitude autour de lui!

La bougie à la main, trébuchant, les oreilles emplies de la trépidation sourde d'un train en marche, il s'engagea dans l'escalier conduisant à l'étage supérieur, pénétra presque violemment dans la pièce où le petit Henri couchait.

Lorsqu'il s'approcha du lit, l'enfant réveillé, aveuglé par la lumière vive suspendue sur sa tête, jeta les bras au cou de son père, tandis que celui-ci l'enlaçait, l'enlevait en un embrassement fou... Mais le petit avait senti les pointes de la barbe, il cria :

— Non, pas toi, tu me fais du mal, pas toi..., maman!...

Il s'était dégagé, épeuré, se blottissait contre le mur dans l'attente d'un secours.

Julienne accourait. Elle aperçut Hugues, hagard, au milieu de la chambre.

— Ah ! ça, puisque vous ne servez à rien, ne gênez personne, au moins, dit-elle.

Elle saisit l'enfant, le roula dans une couverture ; et elle le baisait en l'emportant serré contre elle, un défi dans les yeux, un appel à des caresses frustrant l'autre !

Derechef sa porte claqua et le verrou fut poussé.

A la flamme dansante de la bougie, devant le petit lit vide, Sandret, resté seul, pleura doucement dans la paix de la maison assoupie; et les tic-tac sans fin de la pendule s'égrenaient derrière lui, avec le bruit léger que font les gouttes de pluie tombant des branches sur les feuilles sèches, dans le bois silencieux et dépouillé.

Le lendemain, de bon matin, Bouju arriva, calmé, par un de ces retours sur soi-même propres aux gens colériques. L'ancien ouvrier , franc du collier, prompt à l'engueulade, se retrouvait à tout instant dans •cette nature en dehors, excellente au tond.

Sandret, visiblement changé, défait, l'apitoya avant même d'avoir ouvert la bouche. Il le vit réellement débordé, la tête perdue.

Cependant, il fallait prendre un parti. Déjà les banquiers allongeaient leurs griffes, réclamaient soit une déclaration de faillite, soit une immédiate réunion des créanciers, en comité consultatif.

— Enfin, pouvez-vous marcher? demanda Bouju.

— Mes ouvriers payés, oui, dit Sandret.

— Combien vous faut-il ?

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