‹ La ténébreuseChapitre 2 sur 5 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

Trente-huit exemplaires de luxe numérotés

à la presse

3 exemplaires sur papier de Chine. . . i à 3

5 exemplaires sur papier du Japon. . . 4 à 8

30 exemplaires sur papier de Hollande. . 9 à 38

Dans son cabinet de la rue Saint-Dominique, le

ministre de la guerre se promenait de long en large, le

sourcil froncé, mâchonnant sa moustache, plus rouge

encore que d'habitude, et tournant entre ses doigts son

monocle, avec une fébrilité qui promettait un accueil

peu cordial au premier qui se hasarderait à paraître

devant lui. Ses officiers, sans doute, savaient à quoi

s'en tenir sur les causes de sa mauvaise humeur, car

un silence profond régnait dans les bureaux voisins, et

seuls les oiseaux du jardin troublaient de leurs disputes

voletantes et effrontées la solitude du grand chef. Il

parut, au bout d'un instant de marche agitée, perdre

tout à fait patience, et gagnant la cheminée, il toucha

du doigt le bouton de la sonnette. Aussitôt un huissier,

lamine inquiète, apparut:

— Le colonel Vallenot est-il rentré? dit le ministre,

avec le ton dont il aurait commandé : « Sabre en main,

chargez 1 »

Le serviteur se courba comme s'il voulait disparaître

sous le tapis, il balbutia d'une voix éteinte :

— Monsieur le ministre, je ne crois pas... je vaism'iûformer...

Le général devint pourpre. Un premier juron éclata comme un obus, puis un second, le troisième fut inutile. La porte s'était refermée. Le serviteur avait fui.

— Qu'est-ce que ce sacré Vallenot peut bien faire depuis le temps qu'il est parti ? murmura le ministre en reprenant sa promenade furieuse... Ah! je suis bien servi ! Sacre...

il n'eut pas le loisir d'achever, l'huissier radieux venait de rouvrir la porte et d'annoncer :

— Monsieur le colonel Vallenot.

Un homme de cinquante ans, grand, svelte, l'œil bleu, la moustache blonde, entra vivement, et après une inclination à son chef, du ton d'un familier :

— 11 paraît que vous vous impatientez, mon général ?... J'ai trouvé un officier me guettant dès la porte du ministère .. C'est que cela n'a pas été une petite affaire... Et je vous jure que je n'ai pas flâné...

— Au fait î interrompit avec impatience le ministre. Vous arrivez de Vanves ?

— Oui, mon général.

— Seul ?

— Non. J'avais emmené avec moi un de nos agents. Le plus habile de ceux que nous employons... Vous ne m'en aviez pas donné l'ordre, mais j'ai pris sur moi de me servir de cet homme...

— Vous avez bien fait. Mais ètes-vous sûr de sa fidélité ?

— Autant qu'on peut l'être... C'est un ancien sousofficier... D'ailleurs, je ne lui ai pas révélé le but véritable de mon enquête... Il ne sait rien de ce qui nous préoccupe. Il doit croire uniquement qu'il a été mon

auxiliaire dans la recherche des causes d'une catastrophe encore mal expliquée... Nous sommes donc couverts de son côté...

— Eh bien! Quel a été le résultat de vos recherches?

— Mon général, si vous le voulez bien, nous allons diviser l'enquête en deux parties. Dans l'une nous rangerons les faits matériels, dans l'autre les circonstances morales... L'affaire est plus compliquée que vous ne l'aviez pensé au premier abord, et quand je me serai expliqué, il est probable que vos perplexités, au lieu de diminuer, augmenteront...

— Sacrebleu !...

Il s'assit à son bureau, appuya son menton dans sa main et faisant signe au colonel de se placer dans un fauteuil près de lui:

— Allez, je vous écoute.

— La maison habitée par le général de Trémont est située au haut du village de Vanves, à peu de distance du fort. C'est même la garde de nuit qui a donné l'alarme et la garnison qui a organisé les premiers secours, quand l'incendie a commencé. De l'habitation il ne reste pour ainsi dire rien. L'explosion des matières explosibles, contenues dans le laboratoire, a désorganisé les fondations mêmes et l'effet a été formidable. Des pierres lancées en l'air ont été retrouvées à plus de deux kilomètres, et les jardins environnants, qui appartiennent à des maraîchers, ont été criblés de débris..» S'il y avait eu des maisons, les dégâts auraient été très grands...

Le ministre interrompit:

— Les effets de la mélinite, en résumé?

— Oh ! mon général, bien autre chose ! Centuplez les effets de la poudre qui nous sert à charger nos obus et

VOUS aurez, peut-être, l'équivalent de la puissance destructive révélée par l'explosion du laboratoire du général de Trémont...

Le ministre hocha la tête :

— Oui. C'était bien ce qu'il m'avait dit la dernière fois que je Tai vu au comité d'artillerie. Il était sur la trace d'une découverte qui devait donner à nos canons »une supériorité tellement écrasante que nous devenions pour bien longtemps les maîtres de la victoire. La lutte contre nous aurait été marquée par de tels massacres, accomplis avec une absolue précision, que notre suprématie militaire redevenait certaine. Est-ce pour cela que la catastrophe s'est produite?

— Ainsi mon général, vous admettez donc que la malveillance peut ne pas être étrangère à cet événement?

— Je n'admets rien, Vallenot, et je soupçonne tout... Quand vous aurez fini de me renseigner, nous causerons... Poursuivez...

— Eh bien I mon général, à notre arrivée nous avons trouvé, suivant les ordres expédiés tout de suite du ministère, un cordon de troupes gardant les abords de la propriété... Il y avait déjà là trois ou quatre cents personnes du pays, rassemblées et bavardant, sanscompter une vingtaine de journalistes, venus en voiture ou à bicyclette, et qui, à eux seuls, faisaient plus de bruit que le reste des assistants. Ils maugréaient de ce qu'on ne les laissait pas pénétrer sur le lieu de l'explosion, dans les décombres encore fumants de la villa... Mais il y avait, pour commander le service d'ordre, un petit lieutenant raidillon qui avait envoyé promener les réclamants avec une indépendance toute militaire. Il est probable que nous aurons une mauvaise presse, mais

en attendant on nous aura fichu la paix. G*est déjà quelque ciiose... A Tintérieur il n'y avait que le secrétaire de la préfecture de police, le procureur de la République et le chef de la sûreté... Nous arrivions, mon agent et moi, au bon moment. Les perquisitions commençaient...

— Où ça ? Dans la maison ?

— Sur l'emplacement de ce qui avait été la maison, et qui offrait aux regards un trou béant, au fond duquel apparaissait une cave, dont la voûte s'était effondrée et où une pièce de vin défoncée faisait une mare rouge. De l'escalier plus une trace. Les marches avaient disparu. Les pierres étaient rompues en morceaux gros comme des œufs de pigeon... Jamais je n'aurais pu me figurer un émiettement pareil... Et, caprice incroyable du cataclysme, un pan de muraille qui avait dû être celui d'une buanderie, restait debout, avec une fenêtre étroite dans les barreaux de fer de laquelle une loque était retenue. Tous nous avions regardé en même temps cet unique vestige échappé au désastre, et le chef de la sûreté, plus prompt, s'était approché avec précaution de ce pan de mur qui menaçait ruine. Du bout de sa canne levée, il toucha le haillon informe qui pendait, le fît tomber, le ramassa avec une exclamation de surprise et, revenant vers nous, vivement le plaça sous nos yeux. C'était un bras encore revêtu de sa manche de chemise et de sa manche d'habit, coupé à la hauteur du coude, tout sanglant et à la main noircie, comme calcinée.

— Oh ! voilà qui est extraordinaire, s'exclama le ministre.

— C'était surtout sinistre, mon général, poursuivit le colonel Vallenot. J'ai vu bien des morts sur le champ

de bataille, bien des blessés dans les ambulances... A Gravelotle j'ai vu la tête de mon chef d'escadrons, emportée par un éclat d'obus, rouler à mes pieds et cligner des yeux dans la poussière... J'ai trouvé auTonkin des soldats coupés en quatre par les Pavillons-Noirs et qui grimaçaient encore de leur torture... Jamais je n'ai été impressionné comme par ce bras d'homme posé sur une pierre et qui restait seul vestige du drame que nous essayions de reconstituer et de comprendre. Le procureur de la République reprit le premier son sangfroid et dit : « Messieurs, voici une importante pièce de conviction. . . Ce bras a été évidemment lancé à travers ces barreaux par l'explosion. Mais à qui appartenait-il ? Est-ce un des bras du malheureux général de Trémont? — Le général n'habitait pas seul la villa, fît observer le chef de la sûreté. Il avait une cuisinière et un domestique. Ecartons tout de suite l'hypothèse de la servante. C'est un bras d'homme. Donc il appartenait au général ou à son valet de chambre. — A moins que... ». Il y eut un silence. C'était notre agent qui, pour la première fois, venait de parler. Le procureur de la République se tourna vers lui et dit : — (( Eh bien I achevez. — A moins qu'il n'appartienne à l'auteur de la catastrophe lui-même. »

— Ah I dit le ministre. Ce garçon, lui aussi, supposait donc que l'événement pouvait avoir une cause criminelle...

— Oui, mon général, et en même temps qu'il parlait, de très près, avec une attention extrême il examinait la main noircie et charbonnée. Délicatement il écarta les doigts, avec un petit effort il retira de l'annulaire une bague que nul de nous n'avait remarquée et triomphalement l'agitant en l'air: «Si cet anneau appartient

au général nous serons fixés. Sinon, nous posséderons sans doute un indice précieux qui permettra de débrouiller cette affaire. »

— Un anneau, sacrebleu! Je* ne me rappelle pas avoir jamais vu d'anneau à Trémont ! Non, j'en jurerais, il n'avait porté de sa vie un bijou, et une bague moins que quoi que ce fût... Un homme qui maniait des acides, depuis le matin jusqu'au soir, c'eût été une absurdité!... Aucun métal n'aurait résisté à l'action oxydante des matières qu'il employait pour ses travaux... Mais quelle espèce d'anneau était-ce, Vallenot?

— Une alliance, mon général. Frotté avec la peau d'un gant, le cercle d'or brilla débarrassé de la suie qui le ternissait. Notre agent la mania un instant puis avec son ongle, il opéra une pression qui sépara l'anneau en deux : — « Voyez, messieurs, s'écria-t-il. Dans l'intérieur il y a des lettres gravées. Quoi qu'il arrive, nous tenons une preuve. »

— C'est vraiment un habile homme, Vallenot, que ce garçon, dit le ministre, jusqu'à présent je ne vois que lui qui ait montré de l'initiative... Il faudra lui donner une gratiûcation.

— Mon général, attendez, nous ne sommes pas au bout. Le procureur de la République avait pris l'alliance et l'examinait. 11 la mit tranquillement dans sa poche, en disant : v Nous approfondirons cela plus tard. » Et nous restâmes tous le nez en l'air, un peu décontenancés par l'étrange intervention du magistrat qui décevait si complètement notre curiosité. En y réfléchissant, peut-être avait-il raison de réserver pour l'instruction les éclaircissements qui devaient résulter de cette découverte et de ne pas rendre publiques des preuves qui pouvaient avoir une importance décisive.

Mais s'il voulait conserver le secret de son enquête, il jouait de malheur, car, à la même minute, notre agent poursuivant ses investigations avait enlevé la double manche qui recouvrait le bras mutilé et avait mis la chair à jour. Cette fois, il n'était plus possible de nous cacher ce qu'il venait de trouver. Entre le poignet et la saignée, surl'avant-bras, un tatouage bleu apparaissait, représentant un cœur enflammé autour duquel se lisaient ces noms : Hans und Mina et au-dessous ce mot : Immer, qui veut dire en allemand : Toujours. « — Messieurs, dit le procureur de la République, en ajustant son lorgnon, je vous demande la discrétion la plus complète. Un mot redit sur ce que nous venons de découvrir peut avoir les plus graves conséquences. Peut-être sommes-nous en présence d'un attentat anarchiste. Peut-être aurons-nous à rechercher une ingérence étrangère... L'aff'aire prend des proportions tout à fait imprévues... Il est probable qu'un crime a été commis.

— Diable ! diable ! fît le ministre. Dites donc, Vallenot, voilà une fichue afTaire ! Peut-être faudrait-il prévenir tout de suite le président du conseil...

— Mon général, le secrétaire du préfet de police a dû le faire. En voyant la façon dont tournaient les choses et sans attendre la fin de l'enquête, il est monté en voiture et s'est fait conduire place Beauvau...

— Le premier point, c'est d'empêcher la presse de dire des bêtises. Si nous avons maille à partir avec des agents étrangers, car les travaux de Trémont étaient soupçonnés en Europe, il est de la plus haute importance que l'éveil ne soit pas donné, afin que nous puissions essayer de prendre les auteurs de cette coupable tentative.

LA TÉNÉBaEUSE 9

— C'est ce que nous avous pensé, mon général, et, tout de suite, des dispositions ont été prises en conséquence. Il fallait absolument lancer l'opinion publique sur une fausse piste. Donc la version d'un accident fortuit s'imposait. Il a été séance tenante arrêté que toutes les communications faites aux journaux le seraient dans ce sens. Le général de Trémont serait une sorte d'original, s'occupant de recherches chimiques pour le commerce, et ayant, par son imprudence, amené la catastrophe qui lui coûtait la vie.

— Pauvre Trémont î Un si sérieux et si noble savant ! £nfîn... La raison d'Etat doit tout primer. Mais c'est dur de contribuer à calomnier un vieux et brave camarade !...

— Mon général, interrompit le colonel Vallenot avec un sourire, ne vous hâtez pas de vous contrister. La suite des événements vous réserve des surprises qui atténueront, je n'en doute pas, vos regrets.

— Qu'est-ce que vous prétendez? fît le rude soldat en fronçant le sourcil. Vous n'allez pas me dire du mal d'un ami d'enfance, d'un compagnon de guerre?...

— Dieu m'en garde, mon général. Je me bornerai à vous rapporter les faits sur lesquels vous m'avez commandé de vous informer. Si j'ai le malheur de vous déplaire, ce n'est pas à moi que vous vous en prendrez ; vous êtes trop juste pour cela...

— Qu'est-ce que signiBent ces réticences ? Allez jusqu'au bout, colonel, et parlez librement...

— Ainsi ai-je l'intention de faire, mon général. Donc le secrétaire du préfet de police venait de se charger de fournir la version arrêtée par nous aux nombreux reporters qui piétinaient, tenus en respect par le cordon

de troupes, et d'aller avertir le ministre de rintérieur pour le cas où on aurait besoin de la sûreté générale, lorsqu'un grand brouhaha se produisit dans la direction du village. Des cris, desappels sefaisaient entendre. Déjà le lieutenant s'apprêtait à aller voir ce qui se passait quand un homme, forçant la ligne des factionnaires, accourut vers nous, nu-lète, les traits bouleversés et poussant des exclamations désolées : « Mon maître ! Oh ! mon Dieu ! Mon bon général I Mais qu'estil arrivé à la maison ? Pas pierre sur pierre I » Il s'arrêta, se laissa tomber sur les décombres et se mit à pleurer amèrement. Nous le regardions en silence, émus par sa douleur, troublés par son langage et pressentant un éclaircissement heureux et prompt de la situation obscure où nous étions. — «Quiêtes-vous, mon ami?», questionna le procureur de la République. L'homme releva la tête, passa la main sur ses yeux pour essuyer ses larmes et nous montra une figure intelligente et résolue : « — Le brosseur du général, monsieur, son serviteur depuis vingt ans... Ah ! si j'avais été là, ce malheur aurait peut-être été évité ! Au moins je serais mort avec lui ! »

— C'était Baudoin ! s'écria le ministre. Le brave garçon a échappé I Ah! c'est bien heureux... Par lui, on va savoir quelque chose !

— Oui, mon général, mais ce quelque chose, reprit le colonel, ne sera pas l'éclaircissement que nous espérions. Au contraire.

— Comment! au contraire ?...

— Vous allez en juger. La veille, vers six heures, le général de Trémont était dans son jardin, en train de se promener après une journée de travail passée dans son laboratoire, lorsqu'un petit bleu lui fut apporté par

le télégraphiste de Vanves. Il le lut, marcha pendant quelques intants^ la tête penchée sur sa poitrine, comme s'il méditait profondément, puis il appela Baudoin : « — Tu vas partir pour Paris, lui dit-il, j'ai une commande pressée à faire chez mon marchand de produits chimiques, place de la Sorbonne. Tu lui remettras cette lettre, puis tu iras chez M. Baradier, à qui tu donneras de mes nouvelles... Tu dîneras, et si tu veux passer ta soirée au théâtre, je te le permets, voilà cent sous pour te payer une place... Alors tu reviendras demain matin avec les produits. »

Baudoin, qui sait ce que parler veut dire, comprit que son général Téloîgnait de la maison pour douze heures. Il en fut mécontent, parce que, dit-il, ce n'était pas la première fois que cela se produisait, et toujours dans les mêmes circonstances : un petit bleu arrivant, et aussitôt la résolution de faire place nette.

Cependant le général ne donnait pas campos à la cuisinière dont il se méfiait moins sans doute que de son brosseur, cette femme ayantl'habitude de se coucher de très bonne heure, et par cela même la surveillance qu'elle pouvait exercer étant presque nulle. Le général avait donc besoin périodiquement d'être seul. Et il prenait soin d'écarter le serviteur fidèle sur lequel il était en droit de compter d'une façon absolue. Pourquoi ? Voilà ce qui taquinait Baudoin, et avait excité son mécontentement. Il avait si peu l'habitude de dissimuler sa pensée à son maître que celui-ci remarqua sa maussaderie subite, et lui dit : « — Qu'est-ce qu'il y a? Ça t'ennuie que je t'envoie à Paris? Tu es bien à plaindre d'aller t' amuser ? — Je ne tiens pas à m'amuser, avait dit Baudoin, je tiens à faire mon service. — Eh bien ! tu le fais ton service, puisque tu obéis à la consigne

que je te donne d'aller me chercher des produits dangereux à manier, dont j'ai besoin, et de faire une commission de ma part à mon ami Baradier. .. Et puis, suffit ! J'ai besoin de toi demain matin et pas ce soir... — On obéira, mon général. — C'est bien heureux!

Mais Baudoin n'était pas content et une sourde inquiétude le travaillait. Il alla à la cuisine et dit à la cuisinière : « — La dernière fois que le général m'a envoyé à Paris, qu'est-ce qui s'est passé dans la soirée? Le général a-t-il dîné comme d'habitude? S'estil enfermé dans son cabinet, ou a-t-il été dans lejardin? S'est-il couché de bonne heure ? Aucun fait extraordinaire ne vous a-t-il frappée ? »

Cette femme lui déclara qu'elle ne savait rien, n'avait rien remarqué et fut très étonnée de ses questions. Il vit qu'elle était à cent lieues de soupçonner quoi que ce fût et n'insista pas davantage. Mais quoique profondément respectueux des volontés de son maître, l'intérêt qu'il lui portait le détermina à manquer, dans une certaine mesure, à l'obéissance, et il résolut de feindre un départ, puis de se poster au dehors, de façon à voir ce qui se passerait une fois que le général serait sûr qu'il n'avait plus d'observateur gênant à redouter. Il faisait un temps d'une douceur délicieuse. Pas un souffle d'air, et les jardins pleins de roses répandaient des senteurs exquises à la tombée du jour.

Baudoin, après s'être habillé, alla prendre congé de son maître, reçut de lui la liste des achats à faire chez le marchand de produits, un mot pour son ami Baradier, et partit. Il alla jusqu'au chemin de fer, dîna près de la gare, dans un petit bouchon, et à la nuit déjà close retourna du côté de la maison de son maître. Il n'osa pas rentrer dans le jardin, craignant d'être

aperçu par le général. Il se glissa dans un enclos maraîcher^ dont le propriétaire était son ami, et se cacha dans une petite cahute servant à serrer les outils.

De là, il pouvait surveiller les abords de la villa et le long d'une haie touffue, approcher jusqu'au mur de la propriété du général. Il s'assit, alluma sa pipe et attendit. Il était près de huit heures, quand sur la route le roulement d'une voiture se fît entendre. A travers la haie^ Baudoin, embusqué, regarda de tous ses yeux. A la clarté des lanternes il vit passer un coupé de maître attelé de deux chevaux. Un instinct l'avertit que cette voiture amenait celui ou ceux que le général attendait. Il suivit au pas de course jusqu'au mur de la villa, et arriva juste au moment où le coupé s'arrêtait, devant la porte. — Mais il n'était pas seul à guetter, car à peine les chevaux, soufflant encore de la longue côte, avaient-ils stoppé, que la haute stature du général se montra dans la nuit. En même temps une main impatiente ouvrait la portière et une voix masculine disait avec un fort accent étranger : « Ah! général, vous avez pris la peine de venir au-devant de nous? » M. de Trémont répliqua seulement : « La baronne est-elle là? — Oui, sans doute, répondit une voix de femme, en pouvez-vous douter?... » L'homme mit pied à terre le premier. Mais le général ne lui laissa pas le soin d'aider sa compagne à descendre ; il s'élança avec la vivacité d'un amoureux qui reçoit sa belle, et enlevant presque la visiteuse dans ses bras, il s'écria avec une ardeur extraordinaire : « Venez, madame, vous n'avez rien à craindre, personne ne peut vous voir... » L'homme dit de sa voix gutturale, avec un gros rire : « — Ne vous occupez pas de moi, je vous suis... » Et tous les trois disparurent dans le jardin. Baudoin, saisi,

n'eut que le temps d'appliquer sur le mur une échelle qui se trouvait là. Quand il fut en mesure de regarder dans le jardin de son maître, les allées étaient vides, mais la grande fenêtre du laboratoire flambait dans la nuit. Le brave garçon se dit : « Que faire ? Entrer dans la maison? Espionner mon général? Ne pas obéir à ses ordres? Et pourquoi? N'a-t-il pas le droit de recevoir qui lui plaît? Que vais-je m'imaginer? Est-il probable que les gens qu'il accueille soient suspects ? Et comment alors les accueillerait-il ? Leur voiture les attend à la porte, preuve qu'ils ne vont pas rester longtemps et rentrer à Paris tout à l'heure. Je suis là à me casser la tête pour rien sans doute. Et je manque gravement à mon maître. Je n'ai qu'une chose à faire, c'est de lui obéir. » Il descendit de son échelle, suivit la haie, sortit de l'enclos et gagna le chemin de fer. Il exécuta de point en point les prescriptions de son maître, à cela près que le marchand de produits chimiques étant fermé quand il arriva il dut y retourner le lendemain matin, avant de repartir, et ne revint à Vanves que pour trouver les abords de la propriété du général occupés par la troupe, la villa en ruines et son maître disparu au milieu de la catastrophe.

Le colonel Vallenot se tut. Un silence, que troublait seul le pépiement des oiseaux dans les grands arbres, régna dans le cabinet du ministre. Le vieux soldat, accoudé à son bureau, le menton dans sa main, réfléchissait. Au bout d'un instant, il poussa un soupir :

— Voilà qui est tout à fait surprenant. Et c'est là, à n'en pas douter, qu'est la clef de l'aff'aire. Ces deux personnages inconnus, dont l'un à l'accent étranger, qui viennent mystérieusement la nuit, chez Trémont, et dont la visite est suivie d'un cataclysme eff*royable,

qu'est-ce que cela signiGe? A quoi cela répond-il? Sommes-nous en présence d'un accident ou d'un crime? Et s'il y a crime, pourquoi ?

Il se leva et marcha vers la fenêtre d'un air soucieux, puis il revint machinalement à son bureau, se rassit, et regardant de nouveau le colonel :

— Et puis, Vallenot, après le récit de ce brave garçon, que s'est-il passé? Qu'a-t-on fait?

— Mon général, on avait fait venir une escouade de soldats du fort et, sous la surveillance de la police, les décombres étaient fouillés avec soin. 3Iais on ne trouvait rien. La destruction avait été vraiment absolue. A l'exception du pan de mur encore debout, on ne sait comment, il ne restait pas un morceau de quoi que ce fût entier. Pourtant, au bout de deux heures d'exploration dans des débris, d'où se dégageait une odeur très accentuée de fulminate de mercure, la corvée mit à jour un coffret de fer aux charnières disloquées et au fond curieusement percé de milliers de trous, comme si, avec une tarière, on l'avait vrillé méthodiquement...

— Ça c'est un effet de l'éclatement, interrompit le minisire. Vous savez que nous avons dans nos schrapnels des cas de rupture semblable. . . El voici un fait à noter... 11 est possible que l'explosion initiale se soit produite dans ce coffret. On l'a gardé?

— Il a été remis au procureur de la République.

— Il faudra voir si nous n'aurons pas à le réclamer, afin de procéder à une analyse des substances qui ont amené la déflagration... Mais achevez vos explications... Qu'est devenue la voilure qui stationnait à la porte ?

— La voiture a dû repartir avant l'accident. Pas trace

d'elle sur la ruute, aux abords de la villa. Et les employés de l'octroi, interrogés, déclarent que, vers onze heures, un coupé à deux chevaux est rentré dans Paris. Le gabelou, qui a rempli les formalités d'usage, se souvient que c'est une femme qui, à sa question : « Avez- vous quelque chose à déclarer? » a répondu : c( Rien ». Quant à Texplosion, il résulte des rapports de la garde du fort qu'elle a eu lieu vers trois heures du matin.

— L'homme à l'accent étranger serait donc resté après le départ de la voiture ?

— C'est infiniment probable.

— Vous n'en êtes donc pas sûr?

— Je n'ai pas attendu la fin de l'enquête. Je suis parti pour vous apprendre ce que je savais, laissant derrière moi notre agent, avec la consigne de revenir directement au ministère quand les dernières constatations seraient faites.

— Mais peut-être est-il là? Sonnez donc.

Le colonel Vallenot toucha le bouton électrique. L'huissier parut.

— Laforêt est-il revenu?

— Il arrive à l'instant, mon colonel.

— Amenez-le ici.

Un pas ferme, une porte close avec précaution, une toux sonore, et au port d'armes, la tête militairement levée, l'agent se présenta devant ses chefs.

Le ministre examina un instant la physionomie martiale et franche de l'homme. Puis d'un ton bref :

— Le colonel Vallenot m'a rapporté tout ce qui s'est passé jusqu'à son départ de Vanves. Complétez son récit par ce que vous avez pu apprendre ensuite. Asseyez- vous, Vallenot.

— Monsieur le ministre, dit Tagent, j*irai tout de suite au plus important : le corps du général de Trémont a été retrouvé. . .

— Dans les ruines? demanda le colonel Vallenot.

— Non, mon colonel, dans le jardin... On ne s'était occupé que de la maison et de ses débris. C'est en explorant les massifs, que tout près de la petite grille d'entrée, le corps du général a été découvert. ..

— Quoi ! L'explosion l'aurait projeté jusque-là? L'agent répondit :

— Le corps du général n'a point été projeté par l'explosion. Il est resté à la place où il a été frappé d'un coup de couteau à la clavicule gauche... Le général était mort quand l'explosion a eu lieu, et certainement celui qui l'a causée est l'assassin.

— L'homme à l'accent étranger ?...

— Le compagnon de la visiteuse que le général appelait : baronne ?

L'agent ne sourcilla pas à ces questions anxieuses. Il parut réfléchir, pendant une seconde, puis il dit :

— Oui, celui qui a laissé son bras dans les décombres de la villa, et qui, en forçant le coff'ret, n'a échappé à la mort que par miracle. Le nommé Hans, enfin.

— Mais comment avancez-vous qu'il a échappé à la mort? demanda le ministre.

— Parce que j'ai retrouvé sa trace hors du jardin, sur la route qu'il a suivie en l'arrosant de son sang... Il faut quecethommesoitdoué d'une énergie indomptable pour avoir eu la force de se sauver, mutilé comme il l'était, de gagner les champs et là, sans doute, de trouver quelque voiture de maraîcher ou de champignonniste qui l'aura recueilli et ramené à Paris... Mais cela, c'est une enquête accessoire à faire et une piste à trouver...

— Alors, reprit le ministre, pour vous, c'est l'homme, qui est venu avec la femme, qui a tué le général ?

— Oui, monsieur le ministre, et très probablement lorsque le général les reconduisait à la voiture... C'est à deux pas de la porte que le coup a été fait. Le sable est piétiné comme s'il y avait eu une lutte, et le corps du général a été emporté derrière le massif. La trace des jambes qui traînaient est très visible. La femme a peutêtre aidé... En tout cas, le meurtre accompli, elle est partie. L'homme, lui, est resté. Il a dépouillé le général de ses clefs, qui ne le quittaient jamais, et qu'on n'a pas retrouvées. 11 lui a pris sa montre et son portefeuille, pour faire croire à un assassinat ayant le vol pour mobile, puis il est entré dans la villa et a travaillé dans le laboratoire... C'était au laboratoire qu'il avait affaire...

— Comment le savez-vous?

— Par un propos du valet de chambre Baudoin. Il paraît qu'un jour, pendant qu'il rangeait dans le cabinet du général, celui-ci était entré, descendant du laboratoire. Il avait fait un tour dans la pièce, en se frottant les mains, puis il avait dit entre haut et bas : « Cette fois, c'est la fortune 1 Nous verrons ce que Hans dira...» Or, le général, depuis huit jours, était acharné à une expérience, qui avait manqué déjà, et dont il attendait de grands résultats... A différentes reprises, auparavant, il avait éloigné son brosseur et certainement pour recevoir la nuit les visiteurs mystérieux.

— Bon, admettons ce que vous avancez sur le compte de l'homme, dit le ministre pris par l'intérêt des explications de son agent. Mais que faut-il, selon vous, penser du rôle joué par la femme?

— Ça, monsieur le ministre, c'est beaucoup plus clair, et les indices, les preuves mêmes, abondent. Il est per-

nis de croire que la galanterie a fait les frais de l'avenure, et que le général de Trémont, dont le goût pour les femmes était bien connu, a été victime de ses faiblesses de cœur. Je ne sais rien des secrets du général, j'ignore quelles recherches il faisait dans son laboratoire. Les journaux, cependant, à différentes reprises, Dnt parlé de ses travaux. Il était membre de l'Académie des sciences, et sa réputation de savant était bien établie. Supposons, pour un instant, que M. de Trémont ait fait une découverte intéressant l'avenir des armées européennes et qu'une puissance ait voulu se renseigner sur la valeur de son invention, se la procurer peut-être... Ne savons-nous pas que les femmes ont été, trop souvent, les meilleurs agents politiques employés dans notre pays? Le général est, malgré son âge, resté galant... On lui détache une femme jeune, jolie, intelligente. 11 la rencontre par hasard, s'en éprend. Mais la dame est surveillée; elle est tenue à de grandes précautions... Elle ne peut recevoir son adorateur chez elle. . , Il faut qu'elle aille chez lui... Un ami complaisant, un parent, utt frère peut-être, sous le couvert de la science, s'entremet et favorise les entrevues en accompagnant la belle, afin de dérouter un jaloux... Pendant que le vieil amoureux marivaude, le compagnon bénévole observe, prend ses mesures, questionne habilement, obtient la confiance de celui à qui il rend service. L'amour endort les craintes. Un doux sourire et des yeux caressants poussent aux imprudences. Et, une belle nuit, le général de Trémont, qui sans doute a parachevé sa découverte, est visité par le couple inconnu La femme tente d'obtenir le secret ; elle n'y parvient pas. Alors, l'homme, à la dernière extrémité, se décide à frapper. Le général tombe sous le poignard. La complice s'enfuit. L'assassin ren-

tre avec les clefs, fouille le laboratoire, essaie d'ouvrir le coffret où sont les précieux produits. Mais la poudre redoutable, maladroitement maniée, venge celui qui Ta créée et, dans une explosion dévorante, anéantit à la fois la formule et celui qui essayait de la dérober. Voilà, monsieur le ministre, comment il est possible de reconstituer les événements qui vous occupent. Mais je ne me fais pas illusion, ceci n'est qu'une version. Il peut y ea avoir d'autres et de plus sûres, sinon de plus vraisemblables. Ce qui n'est pas douteux, c'est que le général de Trémont a été assassiné, que le meurtrier était une des deux personnes reçues cette nuit à la villa et que l'explosion consécutive au crime a été causée par l'imprudence de celui que nous pouvons nommer Hans et ] qui a été grièvement blessé.

Le ministre et le colonel Vallenot se regardèrent un instant, en silence, puis le ministre dit à l'agent:

— Je vous remercie. Ne vous occupez plus, jusqu'à nouvel ordre, de cette affaire qui est dans les mains de la justice civile. Si nous avons un supplément d'information à prendre, je vous ferai appeler. Allez. C'est bien I Et pas un mot h qui que ce soit.

L'agent Laforèt s'inclina, salua militairement, et, avec la même tranquille précision, sortit du cabinet ministériel. Derrière lui, les deux chefs demeurèrent absorbés, repassant dans leur esprit les péripéties de ce drame, qui matériellement devenait clair, mais restait moralement si obscur. Les précautions prises par les deux complices, l'homme et la femme, paraissaient si bien réglées, qu^il était douteux qu'on pût apprendre la vérité sur leur compte. Un espoir restait: le blessé qui, avec son bras coupé, pouvait être retrouvé à demi-mort d'épuisement sur la route. En interrogeant les habi-

Là Ténébreuse im

l t&nts de la commune, les marchands des halles, il était admissible que Thomme fût découvert. Déjà, sans doute,

r la police était en mouvement et avait lancé ses meilleurs limiers.

— Sacré Trémont ! dit le ministre. Savez-vous, Val- ; lenot, qu'il était mon aîné. Il a pris sa retraite comme

général de brigade avant la limite d^âge pour se livrer plus aisément à ses recherches scientifiques, et cela parce qu'il avait de grands besoins d'argent. Les femmes, non cher, on n'imagine pas quel fléau c'est pour un officier. Toutes les carrières ratées, toutes les boulettes commises, toutes les bordées tirées, depuis le Heuteaant jusqu'au grand chef, c*est pour les femmes I

— Les femmes, oui, c'est bien cela, dit le colonel Vallenot. Et nous sommes arrivés juste au point où

^ Je voulais en venir, lorsque je vous disais, mon général, au commencement de mon rapport, qu'après examen des faits matériels, nous nous occuperions des considérations morales que comporte cette affaire... L'examen des faits est terminé. Il y a eu mort d'homme, probablement tentative de vol, et enfin destruction complète d'une maison habitée... Mais dans quelles conditions tous ces actes criminels ont-ils été accomplis?

— Eh ! parbleu ! C'est là surtout ce qu'il faut rechercher! Je comprends bien votre pensée... Vous voyez dans cette affaire autre chose qu^un attentat criminel. Vous soupçonnez une machination d'un ordre spécial, très délicat, très vétilleux, très dangereux même...

— Oui, mon général, parce qu'en ce cas nous n'avons pas les mains absolument libres pour en rechercher les causes, gênés que nous sommes par la diplomatie.

parla politique et souvent même par des complicités si inattendues que nous sommes obligés de louvoyer d'abord, de reculer ensuite et finalement de renoncer à sévir... Voulez-vous, mon général, que je vous énu- ; mère les affaires dans lesquelles nous n'avons pu i aboutir depuis quelques années ?

— Tant d'espionnage que de trahison ?

— Oui, mon général.

— C'est inutile. Je suis assez renseigné sur la situa- : tion pour me douter de ce que vous possédez dans les ] archives... Combien y a-t-il de temps que vous êtes au ; ministère, Vallenot ?

— Mon général, j'y ai passé dix ans, dans différents postes, entrecoupés de périodes d'activité dans les régiments... Je connais bien les différents services. Nous n'avons jamais cessé d'être exploités par l'étranger avec une habileté, une audace et une persévérance contre lesquelles se sont brisés tous nos efforts... Et toujours, les fuites les plus importantes ont été provoquées par des femmes. Aussi lorsque le domestique du général de Trémont a parlé de cette visiteuse nocturne ai-je été tout de suite en éveil...

— Expliquez-vous.

— Mon général, cette femme mystérieuse qui passe, laissant derrière elle des ruines et du sang, ce n'est pas, j'en jurerais, la première fois que nous avons à nous occuper d'elle. Sa manière de procéder est toujours la même : elle jette son dévolu sur un homme qu'elle sait en mesure de lui livrer un secret important, et elle le séduit, l'affole, jusqu'à ce qu'il ait trahi. Après, elle le rejette comme un débris embarrassant. Redoutable créature, si j'en juge par les résultats qu'elle a déjà obtenus, et puissante corruptrice. Nul cœur n'est à l'abri

de ses habiles tentations. Elle s'entend à graduer les doses de son poison d'amour, et les plus nobles esprits, les plus rudes consciences, les plus solides courages fléchissent et capitulent sur un signe d'elle. Vous rappelez-vous le malheureux commandant Gominges, qui s'est brûlé la cervelle un soir, sans que, dans le public, on ait pu savoir pourquoi ? La femme avait passé, Gominges était devenu son serviteur. Et une partie de notre mobilisation avait été connue. Gominges a juré, avant de se tuer, que les documents avaient été volés chez lui pendant qu'il était chez cette femme. Il avait eu le grave tort de les emporter du bureau pour y travailler, le tort plus grave encore de dire qu'il les possédait... Mais le pauvre garçon, il croyait à sa maîtresse... G'était un homme d'honneur, un brave soldat. Un coup de pistolet régla l'affaire...

— Gomment s'appelait la femme ?

— j^me Ferranti... Elle prenait, pour voir Gominges, de minutieuses précautions, soi-disant à cause de sa famille... Un de nos agents cependant la connaissait . Il mourut dans les six mois d'un accident... Il était, un soir, sur l'impériale d'un wagon, revenant d'Auteuil. . . On le trouva assommé sous un tunnel... Il avait penché la tête, sans doute...

— Fichtre !

— L'année suivante, le petit capitaine Fontenailles — un charmant garçon que nous aimions tous — était entraîné par une femme, que ses camarades appelaient « la Ténébreuse », parce qu'on ne la voyait jamais, à donner des explications sur le chiffre... Gomprenant la gravité de sa conduite, il allait tout avouer à son chef, qui parvenait à réparer l'imprudence commise en changeant la grille. Le capitaine Fontenailles partait pour

2i LES BATAILLES DE LA VIE

le Tonkin, où il se faisait tuer bravement à l'attaque de Bac-Ninh... Sa faute était payée...

— Et la femme toujours la même ?

— C'était l'opinion de tous ces messieurs. LaFerranti de Cominges était la Ténébreuse de Fontenailles... Et la M™® Gibson de Taffaire des aérostats, sans parler de ce que nous n'avons pas connu et de ce qui nous a été incomplètement révélé... Toujours la même Ténébreuse, avec son même procédé : la corruption. Et d errière elle les ruines, les larmes, le sang.

— Depuis combien de temps fait-elle donc ce petit commerce ?

— Mon général, il y a certainement dix ans. Et sous toutes ses incarnations, elle est restée insaisissable. On ne la reconnaît qu'à sa marque professionnelle.

— C'est une fameuse coquine ! Il faudrait tâcher de la pincer !

— Rien de moins aisé. Son coup fait, elle plonge et disparaît. C'est l'anguille qui se faufile dans la vase, où elle reste tapie jusqu'à ce que l'eau soit redevenue calme. Elle s'arrange pour couper toute communication derrière elle. C'est sa manière. Vous allez voir : dans cette affaire nouvelle, nous allons nous débattre dans le vide. On cherchera pendant quelque temps. On ne trouvera aucun indice. Les complices se seront terrés comme l'auteur principal. Peu à peu les recherches se ralentiront, et on s'occupera d'autre chose. C'est ainsi que cela se termine habituellement, à moins...

— A moins?... Ah 1 vous avez encore une espérance I

— A moins que, cette fois, le complice blessé ne nous permette de trouver une trace... Que nous ayons un bout de fil conducteur, et je vous jure bien, mon

général, qu'il faudra que nous aboutissions à un résultat... Ne fût-ce que pour venger nos pauvres camarades !

— Et pour prévenir le retour de pareils accidents ? Car en6n, Vallenot, vous m'avouerez qu'il est un peu fort que l'étranger connaisse nos affaires les plus secrètes comme si on les traitait sur la place publique.

— Nous connaissons tout aussi bien celles de l'étranger, mon général, fit avec un air moins refrogné le colonel Vallenot. En résumé, nous sommes régulièrement à deux de jeu. Et il en a toujours été ainsi. En même temps que la Russie se procurait, en 1812, les états de troupes de l'empereur, Caulaincourt envoyait à Napoléon les cuivres gravés de la carte de Russie... Je cite ce fait ancien, pour ne pas faire d'allusion aux événements contemporains... Mais en somme et à tout prendre, mon général, nos secrets ne sont guère des secrets... Et si, à la guerre, on ne comptait que sur le mystère des préparations...

— Il faudrait commencer alors par supprimer la presse, grogna le ministre.

— Et c'est impossible I dit Vallenot. Mais, dans le cas tout spécial qui nous occupe, il y a une œuvre de salubrité à entreprendre, et il faudra tout faire pour la mener à bien...

— Eh ! c'est la justice que cela regarde maintenant.

— Officiellement, mon général, mais dans notre coin, nous pouvons chercher aussi, discrètement, et je ne m'en ferai pas faute...

— Colonel, la morale de l'affaire, c'est que les militaires donnent trop dans la galanterie !

— Mon général, dit Vallenot en riant, si vous connaissez un moyen de réglementer cela, vous me le direz.

— Quand on pense que ce vieux Trémont !... A soixante ans ! Il est vrai qu'il n'en paraissait pas plus de cinquante I Vert, droit, solide I Le voilà bien avancé maintenant ! Et dans quelle situation laisse-t-il sa

mie ?

— Le général de Trémont était veuf ?

— Oh ! Depuis longtemps. C'est son excuse î Mais il a une fille^ encore au couvent. Dix-huit ans et aucune dot. Heureusement, Baradier est là...

— Est-ce que c'est Baradier et Graff, le banquier ?

— C'est lui-même. Un ancien combattant de 1870, patriote bon teint, je vous le garantis, et dont le fils Marcel, très gentil garçon, sorti de l'Ecole centrale, a travaillé avec le général de Trémont... Marcel Baradier s'occupait surtout de recherches sur les teintures végétales, à cause des tissages de laine que son père possède dans l'Aube. Mais le général lui ouvrait son laboratoire et il est probable qu'il lui a donné connaissance de ses travaux. Par ce jeune homme, on pourra savoir bien des choses, je pense.

— Très riche, la famille Baradier?

— Très riche. Fortune réalisée, et qui s'augmente tous les jours par l'industrie et la banque. C'est Graff, le beau-frère de Baradier, qui est plus spécialement affecté aux affaires financières et Baradier qui s'occupe des fabriques. Mais l'un et l'autre sont à la besogne dès le matin. Et les millions s'entassent sur les millions, malgré la rivalité de la maison Lichtenbach qui tire à boulets rouges sur la maison Baradier et Graff.

— Rivalité d'industrie?

— Oh! mieux que celai Haine personnelle qui remonte loin et a été couvée furieusement. . . On dit que Lichtenbach a voulu autrefois épouser M"' Graff, et

qu'il n'a jamais pu dévorer l'affront que Graff lui a fait en n'accueillant pas sa demande et en donnant sa sœur à son ami Baradier. . . Il y a entre ces deux familles toute une série de différends et de griefs accumulés qui les fait irréconciliables.

— En tout cas, mon général, vous ne voyez pas de corrélation entre ces inimitiés et la mort du général de Trémont?...

— En aucune façon... Lichtenbach est un catholique pratiquant, très inféodé au parti orléaniste et incapable, je crois, d'une action louche... Et puis, que pourrait lui importer que Trémont vécût ou mourût ?

— Les recherches du général n'auraient-elles pu être d'un sérieux intérêt pour la maison Lichtenbach?

— Sans doute I Mais il est certain pour nous que Trémont s'occupait surtout, dans ces derniers temps, de la fabrication d'une poudre de guerre, dont vous avez vu, dans l'explosion de Vanves, les effets formidables... Il est vrai que la poudre en question pouvait devenir une source de très grands bénéfices par l'application qui en aurait été faite à l'industrie avec une autre formule moins brisante. Ainsi pour les mines , les terrassements et les fouilles de carrières, elle aurait certainement remplacé la dynamite... Il y avait là une fortune, et Trémont le savait bien... Mais tout cela, mon cher, s'est évanoui en fumée et le général a gardé son secret.

— A moins qu'il ne l'ait communiqué au fils de M. Baradier...

— Parbleu ! ce serait curieux !

Trois heures sonnèrent dans le silence. Le ministre se leva et prit son chapeau, ses gants et sa canne.

— Vous partez, mon général.

— Oui, je vais aller chez Baradier pour causer avec lui de toutes ces affaires... M™® Baradier s'occupait spécialement de W^^ de Trémont; je tiens à porter moimême à cette enfant l'expression de mes regrets... J'aimais son père... C'était mon camarade de promotion... Nous avions fait campagne au Mexique et sur la Loire ensemble, et, à la retraite du Mans, Trémont nous avait tous sauvés par une admirable mise en batterie à l'arrière-garde qui avait arrêté net la poursuite des Prussiens... Un brave soldat!... sacrebleu! et qui méritait de tomber sur un champ de bataille ! Mais il y a la chance... Tout le monde n'a pas une mort de choix!... Allons, à demain, Vallenot... Et si vous apprenez quelque chose de nouveau, téléphonez-moi...

Le colonel accompagna son chef jusqu'au grand escalier, le salua et rentra dans les bureaux.

Rue de Provence, dans un vieil hôtel situé au fond d'une vaste cour, est installée depuis plus de cinquante ans la maison de banque Baradier et GrafT. A la suite de la guerre de 1870, dans les affaires, on a pris Thabitude de désigner cet établissement financier sous le nom de société d'Alsace-Lorraine. On dit même tout court « la Lorraine ». Officiellement Baradier et Graff n'acceptent pas cette dénomination, mais, dans leur particulier, l'allure protestataire qu'elle donne à leur maison les flatte et les réjouit. Ce sont de bons et ardents patriotes. Jamais depuis l'annexion ils ne sont retour nés à Metz. Mais ils n'ont voulu vendre aucune de leurs propriétés. Ils ont gardé un pied sur le sol arraché à la France, comme s'ils ne doutaient point d'y rentrer un jour, ainsi que des maîtres après une longue et triste absence. Baradier est un homme de cinquantecinq ans, gros, court, rougeaud, à physionomie joyeuse, éclairée par un œil bleu clair. Graff est grand, mince, brun, l'air rébarbatif, les cheveux longs derrière les oreilles, le visage glabre, antithèse complète de son associé au physique comme au moral. Car Baradier avec sa mine avenante est un homme autoritaire et pratic[ue^

tandis que Graffavec son aspect froid et réservé a la sensibilité et la fantaisie d'un poète.

Admirablement appareillés du reste, rimagination de Tun étant modérée par la prudence de l'autre, et ce qu'il y a d'un peu rude dans la volonté du premier étant mitigé par la bienveillante douceur du second. Dans le monde financier cette dissemblance si heureuse est bien connue. Et jamais client, ayant échoué auprès de Baradier, n'est sorti de la maison, sans passer par le cabinet de GrafT, pour faire appel à sa médiation, et sans obtenir un : « laissez-moi faire, j'arrangerai cela » premier baume sur la plaie du mécontentement, suivi, dans la plupart des cas, d'un accommodement profitable aux deux parties. Car à la longue, les deux compères sont arrivés à tirer avantage des différences (le leur caractère, et Baradier se donne des airs de tout casser, sachant bien que GrafT arrivera par derrière pour avoir le plaisir de tout raccommoder.

Le gros et jovial Baradier a deux enfants, un fils de vingt-six ans et une fille de dix-huit, admirablement élevés par leur mère. Quant au sentimental et lugubre GrafT, il est resté célibataire. Ce sera, dit Marcel Baradier, gaiement, le plus bel oncle à succession de France. De fait, le frère de M""® Baradier aime les deux enfants comme s'ils étaient siens et chaque fois que Marcel commet quelque grave sottise, c'est toujours à l'oncle GrafT qu'il s'adresse pour arranger les choses, son père étant « plutôt dur à la détente ». Baradier père et Baradier fils ont eu malheureusement plus d'une fois maille à partir ensemble. Marcel, né dans le luxe» promptement renseigné sur la valeur marchande de son nom, n'a pas toujours causé à sa famille autant de satisfaction qu'elle aurait pu le souhaiter. « Rien de

grave, comme dit Toncle Graff, des affaires d'argent ! » C'est ainsi que le taciturne et modeste banquier, qui n'a aucun besoin et ne saurait pas dépenser un sou en dehors de son budget à autre chose que des charités, appelle les dettes que lejeune Marcel lui donne l'occasion de payer périodiquement. Quand son neveu vient le trouver le soir, chez lui, après dîner, avant qu'il soit parti pour le Cercle des Chemins de fer, où il va se livrer aux douceurs d'un bridge modéré, l'oncle Graff sait tout de suite de quoi il retourne. Il prend son aspect le plus mélancolique, s'enfonce dans son grand fauteuil, regarde d'un œil voilé son héritier un peu ennuyé, et d'une voix caverneuse demande :

— Quoi encore?

Et pendant que Marcel développe son thème habituel : Guigne extraordinaire aux courses, ou déveine noire au baccarat, à moins que ce ne soit : passion frénétique pour une petite blonde des Variétés qui lui est disputée par un riche étranger, Graff regarde le fils de sa sœur, et, sans écouter un mot de ce que lui raconte le jeune homme, se dit : Est-il gentil garçon I Gomment, avec un physique pareil, ne ferait-il pas de sottises? Il est recherché partout pour sa bonne grâce et son entrain. Il n'a que vingt-six ans ; jamais il ne s'amusera plus jeune. Et n'est-ce pas tout naturel qu'il s'amuse ? Pourquoi est-ce que Baradier et Graff, toute la journée, alignent dans leur cabinet des colonnes de chiffres, font la banque, l'escompte, le change, et s'inquiètent de ce qui se passe à la Bourse de Londres, ainsi qu'à celle de Berlin, tout en surveillant celle de Paris, si ce n'est pas pour que ce joli blond, élégant, distingué, charmant, se donne du bon temps, pendant qu'ils travaillent ? Va, mon petit Marcel, prends du

plaisir, pour ton oncle qui n*en a jamais pris et qui ne saurait pas en prendre. Il est ton intendant, sois son grand seigneur de maître. Aime les jolies OUes, qu'au fond de sa pensée il a rêvé de séduire, mais devant lesquelles il a toujours rougi, embarrassé. Va aux courses, dans une belle voiture aux chevaux piaffants, et rivalise avec les Ois de famille les plus huppés; tes moyens, qui sont ceux de la maison Baradier, te le permettent. Seulement, pas trop de dissipation au jeu, pas trop d'emballement dans les paris, parce que c'est une vilaine passion, qui fait tort même à ceux qui peuvent s'y livrer. Pour le surplus, ne te gène pas, va, mon prince, et grand merci à toi, qui viens faira à ton vieil oncle le plaisir de lui demander un service. Mais toutes ces réflexions, qui lui gonflaient le cœur d'une satisfaction complète, l'oncle Graff les gardait pour lui. Tout haut, il disait, avec un reste d'accent lorrain dont il n'avait jamais pu se défaire :

— Mon petit Marcel, tu es stupide 1 Tu te fais carotter par un tas de panés et de drôlesses. Ça n'est pas comme ça qu'on se conduit quand on est le fils de Baradier et Graff. Si ton père apprenait ta conduite il serait furieux et tu en entendrais de belles ! Qu'est-ce que tu veux que je lui réponde, quand il m'accuse d'encourager ta mauvaise conduite ?I1 a raison. Et moi j'ai tort de te donner de l'argent dont tu fais un si mauvais usage. Je finirai par te couper les vivres. Sais-tu ce que tu as reçu de moi, depuis le commencement de l'année ?

Et comme le célibataire faisait le geste de fouiller dans son bureau, Marcel, avec un eff'roi suppliant, s'écriait :

— Oh ! oncle Graff, ce sera la dernière fois !

— C'est que c'est toujours la dernière fois! répliquait le brave homme. Enfin!... Elle est donc bien jolie cette petite? Raconte-moi ça!

Alors Marcel, avec un dithyrambe amoureux, enflammait l'âme tendre du vieux célibataire et finissait par obtenir de lui tout ce qu'il pouvait désirer.

L'oncle Graff, cependant, avait une excuse. Marcel Baradier, s'il commettait quelques sottises, ne négligeait pas pour cela son travail. Admirablement doué, le jeune homme avait, comme en se jouant, poussé très loin ses études. C'était un de ces blonds résistants et tenaces que les marches de l'Est ont de tout temps l fournis à la France pour en faire l'élite de ses soldats. Lui, le métier militaire ne l'avait pas tenté. Il avait résisté au général de Trémont qui désirait le diriger sur l'Ecole Polytechnique et le pousser dans l'artillerie. Il avait préféré l'Ecole Centrale et le laboratoire de chimie du général. Sous la surveillance de l'ami de son père, il avait fait des recherches intéressantes sur les colorations minérales et procuré à Baradier la joie de dire : « Nous avons pour nos fabriques des procédés de teinture trouvés par mon fils et qui sont uniques. »

C'était un des grands arguments de l'oncle Graff, quand il avait à défendre Marcel, un jour de crise : « Tu sais bien toi-même que ton fils est un homme remarquable, et que nos tissages lui doivent beaucoup !» Ce à quoi Baradier répliquait avec fureur : « Oh ! s'il voulait devenir sérieux ! Ce ne sont pas les moyens qui lui manquent I Mais ils ne les emploie pas assez I C'est un gaillard qui travaille un mois par an, et qui emploie les onze autres à faire des sottises !

Cependant, depuis quelque temps, Marcel paraissait s'être rangé, ou bien il était absorbé par des tra-

vaux qui riatéressaient plus que de coutume. Il avait renoncé à paraître au cercle, il ne sortait presque plus le soir, et si ce n'était que, le dimanche, il allait encore aux courses, on aurait pu le croire tout à fait assagi. Baradier et Graff aussi surpris Tun que l'autre suivaient cette transformation, le père avec intérêt, ronde avec inquiétude. Ils s'en étaient ouverts au général qui leur avait dit :

— Ce garçon est véritablement extraordinaire ; avec lui, vous aurez des à-coups continuels, mais ne vous tourmentez pas, ce sera un homme supérieur. Il est doué ! Il s'acharne en ce moment à fixer un procédé de photographie en couleurs. Il a déjà obtenu de surprenants résultats. Laissez-le aller, ne le contrariez pas. Vous verrez !

Graff avait triomphé bruyamment, et Baradier en sourdine. Quant à Marcel, il ne s'était même pas aperçu de l'émotion de ses parents. Il avait à peu près complètement disparu de Paris. Depuis trois semaines il vivait près de Troyes, à la fabrique d'Ars, enfermé dans le laboratoire, ne venant que pour embrasser sa mère et courir à Vanves pour rendre compte au général des progrès de son travail. Le vieux chimiste et le jeune inventeur passaient alors des journées délicieuses à vérifier des formules, à pratiquer des expériences. L'un communiquait ses calculs pour le dosage des poudres, et l'autre expliquait ses superpositions de plaques pour arriver à des clichés parfaits. Puis ils déjeunaient ensemble, et le général, aussi chaud de cœur que le jeune homme, racontait ses anciennes fredaines et peutêtre aussi les nouvelles à son compagnon d'études, lui soutirait des confidences sur ses amours, enviant la jeunesse, admirant la force et l'intelligence de ce beau

garçon, aussi parfaitement créé pour Tétude que pour le plaisir.

L'existence, pour les Baradier et GrafP, en dépit des quelques orages causés par les caprices de Marcel se serait donc écoulée heureuse, si la destinée ne les avait pas mis aux prises avec Lichtenbach. Moïse, le chef de lamaison, fils d'un ferrailleur juif de Passy-sur-Moselle, avait été en pension autrefois, à Metz, avec GrafT. Le père GrafT, qui était brasseur, faisait des affaires avec Lichtenbach, « le marchand de peaux de lapins », comme il l'appelait en riant, et lui vendait tous ses verres cassés, tous ses tonneaux en mauvais état. Il le croyait pauvre et aimait à lui faire gagner de l'argent. On voyait, dans les rues de Metz, Moïse Lichtenbach passer k pied, conduisant par la tête un vieux cheval gris traînant une carriole, dans laquelle le ferrailleur entassait les marchandises les plus diverses, mais toutes de rebut. C'était une sorte de chiffonnier en gros, qui débarrassait les ménagères des ustensiles qui, ne servant plus, gênaient dans la maison. Il achetait bon marché, mais ne prenait rien gratis. Et quand, presque honteux de lui faire emporter des tuyaux de poêle rongés par le feu, des coquemards fendus, des pelles cassées, des tapis troués, et même de la vieille paille ou des copeaux d'emballage, on lui disait : Père Moïse, acceptez ça pour la peine de le transporter. Il répondait : Non! non I Tout a une valeur. Je paye peu, mais je paye!

C'était son point d'honneur de payer. Beaucoup levaient les épaules, et riaient de lui, pensant : Vieux fou! Que peut-il faire de ces débris-là? Ils avaient tort. Tout avait une valeur, comme l'assurait Moïse, et on en eut la preuve lorsque après la guerre le bonhomme

quitta Metz et vint s'installer à Paris rue de la Chausséed'Aatin, dans uae petite boutique au-dessus de la porte de laquelle il avait fait peiadre cette enseigae : Lichtenbach, ebangeur. C'était dans ce comptoir modeste, que le ferrailleur de Passy, quittant la terre lorraine devenue pays d'Empire, avait installé son nouveau négoce, cessant d'acbeter et de vendre de la ferraille, pour acbeter et vendre de l'argent. Mais un grave événement s'était produit qui n'avait pas peu contribué à l'exode de la famille Licbtenbaeb, de Passy à Paris, et au changement de commerce du vieux Moïse.

Les premiers coups de canon de la guerre, tirés à Forbach, avaient été, pour la plupart des habitants de la banlieue messine, le signal du départ. Seuls les fermiers et les paysans attachés étroitement à la terre étaient restés dans les villages. Tout ce qui était libre de ses actions avait chargé ses malles sur des voitures et gagné les villes pour se mettre à l'abri de l'ennemi dont l'arrivée était annoncée par les défaites et les désastres. Les routes du côté de Thionville, de Metz, de Verdun étaient couvertes de charrettes et de troupeaux. Le plus grand nombre des fugitifs se dirigeait vers rintérieur, s'éloignait à marches forcées de l'invasion qui, selon les espoirs conservés, devait s'arrêter brisée devant les places fortes de l'Est. Contrairement à la poussée générale, Moïse, décidé à quitter Passy, n'avait pas pris la direction du centre de la France. Au lieu de s'éloigner de l'envahisseur, il avait marché vers lui, et laissanttoutcequi, dans ses magasins, étaitencombrant et sans valeur, il était arrivé à Metz avec six fourgons soigneusement fermés, et s'était installé dans une petite ruelle près de la cathédrale, avec sa femme et son fils Elias.

Moïse avait été accueilli avec sympathie. A force de le voir parcourir la ville, escortant sa carriole et son vieux cheval, tout le monde le connaissait. Des loustics dirent : Le père Moïse est un malin. Si Metz est assiégé il achètera les éclats d'obus allemands, comme ferraille et continuera « son petit commerce. » Mais ils se trompaient. Le vieux fer n'était pas ce qu'ambitionnait maintenant Lichtenbach. Il avait deviné que la grande place de guerre rigoureusement bloquée se défendrait énergiquement, que les vivres y deviendraient bientôt rares pour la population civile, et que celui qui disposerait à un moment donné de denrées alimentaires de luxe, ferait, en les vendant cher, un bénéfice considérable.

Il avait donc entré dans la ville, sur ses six fourgons, et soigneusement rangé dans sa cave, de l'eaude-vie, du café, du sucre, des jambons et une dizaine de tonneaux de sel. Il avait employé une partie de ce qu'il possédait d'argent liquide à se procurer cet approvisionnement et avait attendu les événements. Pendant ce temps-là toute la jeunesse lorraine partait. Les garçons, qui n'étaient pas enrôlés dans l'armée ou dans la mobile, étant encore mineurs, s'engageaient pour combattre l'envahisseur. Le vieux sang guerrier bouillonnait dans les cœurs français, et le fils GrafT revenait de la mairie, une cocarde à son chapeau, lorsqu'il avait rencontré sur la place Elias Lichtenbach qui se promenait en fumant sa pipe.

Cent fois, depuis de longues années, pendant que le père Moïse stationnait à la porte de GrafT pour charger de la ferraille, ou acheter des peaux de lièvres et de chevreuils, tués par le brasseur le dimanche, les deux gamins avaient joué ensemble. Le petit Antoine emme-

nait le jeune Elias dans le jardin et^ à eux deux, au grand courroux de M'"*' Graff , ils dévalisaient les espaliers chargés de raisin vert. Souvent ils jouaient aux billes, et Elias avait beau s*y prendre de toutes les manières possibles, jamais il n'arrivait à échanger ses billes de verre contre les billes d'agate d'Antoine. C'était le seul enfant de la ville qu'il n'eût pas réussi à exploiter. Un jour môme, Antoine plus malin, parvint à faire prendre par Elias un vieux sabre cassé en échange de six callots de marbre tout neufs. Et Moïse dut constater avec humiliation que le fils de GrafT avait roulé le fils de Lichtenbach.

Il est vrai que, ce jour-là, Catherine GrafT était présente et que, pour éblouir la sœur de son camarade, Elias avait fait montre d'une largesse inaccoutumée. Cette petite fille déjà avait le don de troubler le jeune garçon.

En voyant passer son compagnon de jeu, tout fier de sa détermination patriotique, Elias avait retiré sa pipe de sa bouche, et dit:

— Où vas-tu, comme ça, Antoine?

— Rejoindre à Châlons le ST** de ligne.

— Quoil tu t'es engagé ?

— Oui, comme tous les garçons de mon âge. Est-ce que tu ne vas pas en faire autant?

— Je ne sais pas, mon père ne m'a rien commandé encore.

— Est-ce que tu dois attendre les ordres de ton père, pour faire ton devoir?

Elias s'était gratté la tète sous sa casquette ; son visage avait exprimé l'incertitude et l'embarras :

— Mais c'est qu'il a besoin de moi pour son commerce.

— La France aussi a besoin de toi, et plus impérieusement que ton père.

— Je n'ai que dix-neuf ans.

— Et moi je n'en ai pas vingt.

— Oui, tu as raison ; je vais rentrer et parler à mon père.

— Si je ne te revois pas, adieu.

— Et bonne chance.

Elias, plus ému qu'il ne l'avait jamais été, regagna la boutique paternelle, et trouva, dans la cave, le vieux Moïse en train de mettre, lui-même, de l'eau-de-vie en bouteille. Il oubliait, par mégarde, un quart d'eau dans chaque litre, après l'avoir soigneusement lavé. Peutêtre était-ce l'unique raison du lavage. Le fils fut chaleureusement accueilli par son père. Lichtenbach remplit un gobelet et le tendant à son héritier :

— Goûte ce cognac, il est vraiment agréable ! Le litre se vendra douze francs comme un sou, dans quelque temps. Il n'y a que nous qui en boirons pour rien, garçon !

— Vous peut-être, père, dit Elias avec émotion, vous en boirez, mais moi...

— Gomment, toi? Qu'est-ce que cela signifie ?

— Serai-je auprès de vous, quand le prix de cette bonne liqueur aura tant monté ?

— Et où seras-tu, s'il te plaît ?

— Où vont tous les jeunes garçons de la ville : à l'armée !

— A l'armée, toi, Elias ? Et pourquoi faire ?

— Pour me battre, comme les autres.

Le père Moïse, à la lueur de la chandelle qui éclairait la cave, regarda son fils avec un ahurissement complet. Il n'en croyait pas ses oreilles. Il reprit :

— Te battre ? Et à quel propos ?

— Mais pour défendre le pays...

— Quel pays ?

— Mais la France, où j'ai vécu, où j'ai été élevé, dont je parle la langue, où sont tous nos clients, tous mes amis.

Le père Lichtenbach hocha la tète et demeura un instant silencieux. Puis il dit d'un ton tranchant:

— Mon garçon, nous faisons du commerce dans ce pays-ci, mais nous n'y sommes pas nés. J'étais en Suisse, avec la mère, à Genève, quand tu es venu au monde. Moi je suis originaire du Hanovre et ta mère est Badoise. Tu ne figures sur aucun registre officiel, et tu es parfaitement libre de faire ce qui te plaît. Nous sommes allemands par la naissance, français par les habitudes et les relations quotidiennes, nous n'appartenons pas plus à un parti qu'à l'autre. Et tout ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de ne pas nous mêler de la querelle. Qu'aurions-nous à y gagner? Des coups, pour toi, la douleur pour nous. Et le monde serait bien avancé, quand Elias Lichtenbach se serait fait tuer habillé en soldat, et que le vieux Moïse serait tout seul pour finir sa vie ? Sait-on seulement pour quoi tous ces gens-là se massacrent? Le savent-ils eux-mêmes? Ils se sont disputés, comme des buveurs, au sortir de la brasserie, le dimanche, quand ils ont quelque chose de trop dans la cervelle. Et les voilà qui se ruent les uns contre les autres. Qu'est-ce que les Allemands t'ont fait pour que tu veuilles les combattre? Et qu'est-ce que cela te rapportera d'avoir défendu les Français?

— Mais, mon père, tous les jeunes gens s'en vont. Antoine GrafT, que j'ai rencontré, a sa feuille de route...

— C'est un imbécile!

— Mais le fils du rabbin Zaccharias part aussi...

— Grand bien lui fasse !

— Demain il n'y aura plus en ville que les inOrmes. Je serai seul, et Ton me montrera au doigt.

Le vieux Moïse soupira :

— Oui, tu as de Tamour-propre : tu as été élevé dans les écoles de France, où on raconte de grandes histoires sur l'honneur. Tout ça, vois-tu, Elias, et souviens t'en toute ta vie : ce sont des blagues ! Il n'y a d'honneur qu'à payer ce qu'on doit, et à faire face â ses échéances. En dehors de cela, tout est faux, crois-en ton père. Les légendes patriotiques sont inventées pour conduire les hommes à la boucherie en chantant la Marseillaise . Il n'y a là que des mots sonores avec lesquels on trompe l'humanité, dans l'intérêt des Souverains ou des Etats. Il ne faut pas se laisser prendre à ces artifices-là. On est dupe. Et, après, aucun des malins, qui ont poussé les autres en avant, et qui se sont soigneusement ménagés eux-mêmes, ne trouve une parole pour vous plaindre. J'ai vu le monde, je connais la vie . DéGe-toi de l'enthousiasme. C'est ce qu'il y a de plus dangereux et de plus faux sur la terre.

11 y eut un silence, dans la cave toute sombre où le visage seul des deux hommes était rougi par la vacillante flamme de la chandelle. Le bruit de l'eau-de-vie, gouttant dans le baquet, au-dessous de la chantepleure du tonneau, se faisait seul entendre. Et les ténèbres froides qui enveloppaient Elias commençaient à calj! mer l'ardeur dont il brûlait en venant retrouver son père. Le vieux Moïse continua au bout d'un instant.

— Du reste, je comprends que tu sois ennuyé de rester seul ici, quand tous ceux que tu connais s'en

vont. Tu partiras aussi. Mais tu as autre chose à faire que de risquer ta peau ou d'essayer d'endommager celle des autres. Il y a gros à gagner dans les fournitures. D'ici à peu de temps, tout le pays d'Alsace et de Lorraine va être envahi. Les armées auront de la peine à vivre... Les armées françaises, bien entendu, car les Allemands, qui sont vainqueurs, ne manqueront de rien. Il faut s'occuper de rassembler des vivres du côté de Châlons, vers Paris. Tu n'es pas majeur, tu ne dois donc rien à personne, et d'ailleurs les services que tu peux rendre seront cent fois supérieurs à ceux de ces nigauds qui vont se mettre un fusil sur l'épaule. Je veux te prouver ma confiance, et te donner les moyens de montrer ce que tu vaux. Viens ici, et éclaire moi...

Moïse alla dans un coin de sa cave. Il dérangea deux tonneaux, creusa, avec une bêche, un trou dans le sol et découvrit une caisse cerclée de fer. Il la souleva avec effort, prit dans sa poche un trousseau de clefs, ouvrit la serrure et montra à son fils l'intérieur plein de rouleaux soigneusement rangés. Il déchira le papier qui enveloppait un des rouleaux et en répandit le contenu dans la main de son fils. C'étaient des pièces de vingt francs.

— Il y a là, dit Moïse, quarante mille francs en or. Tu es vigoureux, tu vas emporter la caisse. Demain, dès la première heure, tu prendras le chemin de fer et tu partiras pour Troyes. Tu déposeras tes fonds chez Baradier, le banquier, et tu n'accepteras pas de billets de banque ni de traites en échange. Avant peu, l'or fera prime et tu bénéficieras de l'agio. Avec les capitaux que je mets à ta disposition, achète des moutons et des bœufs, et offre à l'intendance de lui fournir de la viande. Dans le désarroi où l'invasion va mettre la

culture, les troupeaux se vendront à soixante-quinze pour cent de perte. Dans Tembarras où Tarmée va se trouver pour vivre, les fournisseurs revendront avec cent pour cent de bénéfice. Comprends-tu Taffaire ? Marche sur ces données-là. Et tu feras plus, en contribuant à nourrir les troupes, que si tu tournais et virais en culotte rouge sous la conduite d'un stupide caporal. Toi aussi, tu vas partir pour défendre ton pays. Et ne manque pas de te rendre, ce soir, à la brasserie pour le crier bien haut.

— Mais si quelqu'un me demande dans quel corps je servirai, que répondre ?

— Tu diras : Je me dirige sur Rhetel. Là, on disposera de moi.

— Bien père.

— Prends la caisse par une des poignées, pour la monter au magasin.

— Laissez-moi faire.

11 saisit à deux bras le lourd coffre plein d'or, le chargea sur sa robuste épaule, et précédé par Moïse qui levait sa chandelle pour éclairer l'escalier, il emporta sans fléchir toute la fortune paternelle.

La double combinaison imaginée par Lichtenbach réussit, comme toutes les conceptions simples. Dans Metz assiégé et bondé de troupes, les denrées emmagasinées ne tardèrent pas à faire prime. Le sel que Moïse comptait vendre médiocrement lui procura une surprise. 11 dépassa le sucre, comme valeur. Le manque de sel causa de vives souffrances aux soldats dégoûtés par la viande de cheval. L'eau-de-vie dûment baptisée fut aussi d'un bon rapport. Mais les bénéfices du père Moïse ne le consolaient pas d'être sans nouvelles de son héritier. La dernière lettre d'Elias, distribuée le soir

de la bataille de Borny, annonçait l'arrivée du jeune homme à Paris. Il avait laissé trente mille francs en or dans la maison Baradier à Troyes, et se disposait à gagner Orléans, ne se jugeant pas en sûreté à Paris, qui allait infailliblement se trouver investi.

Il avait fait entrer cinq mille moutons dans la ville. Mais il ne croyait pas devoir continuer les affaires avec le gouvernement qui était « trop serré et trop regardant ». A partir de ce 14 août, plus un mot. Et dans ses nuits d'insomnie, quand il écoutait le canon de Saint-Julien ou de Plappeville qui tonnait à longs intervalles, le père Moïse songeait avec amertume que son fils était bien jeune, bien inexpérimenté, qu'il pouvait se laisser voler, et que la somme qu'il lui avait confiée représentait vingt ans de pérégrination sur les routes de Lorraine, à côté de la carriole et du cheval gris, pour acheter toutes les ferrailles de la province. Il avait cependant cette consolation de penser que son Elias ne prenait pas part aux terribles et sanglantes batailles dont l'annonce venait, douloureuse et désespérée à travers les avant-postes, jusque dans la ville assiégée. 11 voyait ses voisins et ses pratiques passer la tête basse s'interrogeant avec inquiétude.

— Quelles nouvelles ? Avez-vous appris quelque chose sur votre fils? Où est-il? Pourvu que tous nos garçons ne soient pas morts !

Lui, au moins, pouvait répondre : je ne sais rien, tout en étant à peu près tranquille. Mais les autres ? Le père Graff surtout faisait peine. On crut qu'il allait devenir fou. Un soir, il s'était promené nu-tête, dans la ville, par un froid glacial, disant à tous ceux qu'il rencontrait: « Si Antoine ne revient pas, c'est moi qui l'aurai tué î J'avais bien besoin de l'envoyer à la guerre ! Il

n'avait pas Tàge. Il devrait être ici, près de moi. On s'est battu, tous ces temps-ci, autour de Paris. J'ai le pressentiment que mon ûls est mort! » Et il pleurait àchaudes larmes. On dût le ramener de force chez lui, où la petite Catherine épouvantée se serrait dans les jupes de sa mère. Moïse, en lui-même, se félicitait de la prudente détermination qu'il avait imposée à Elias et s'efforçait de gémir avec les autres sur les dangers courus par toute cette forte et si vaillante jeunesse donnée à la défense de la patrie.

Uq soir, en rentrant chez eux, les habitants du quartier de la cathédrale trouvèrent des voitures d'ambulances dans les rues et des inûrmiers installant des blessés chez les particuliers. Les hôpitaux encombrés n'avaient plus de lits disponibles. Tous les appartements vides avaient été réquisitionnés et, maintenant, l'autorité militaire s'adressait au patriotisme des messins pour loger les victimes de la dernière sortie. Chez Moïse, un capitaine des voltigeurs de la garde venait d'être apporté, et Graff recueillait un capitaine d'artillerie, M. de Trémont. En ramenant sa batterie des coteaux de Servigny, le jeune officier avait reçu une balle dans la cuisse.

Le souci de la santé de son blessé, les remèdes à lui donner, firent une heureuse diversion aux inquiétudes obsédantes du père d'Antoine. En voyant ce beau garçon, [ qui s'était battu héroïquement et qui, soigné avec sollicitude, allait guérir dans sa maison, Graff se reprit à ^ espérer. 11 se dit : Pourquoi mon fils, s'il est blessé, ' n'aurait-il pas la même chance que le capitaine de Trémont? On a rapporté celui-ci de bien loin, avec son coup de feu dans la cuisse, et il ne s'en trouvera pas plus mal dans six semaines. Tous ceux qui sont touchés èi la

guerre ne meurent pas. Antoine reviendra je le sens maintenant. Et il se ranimait, il renaissait à Tespérance. Le capitaine, soutenu par Graflf et sa femme, commençait à pouvoir quitter son lit, et après lediner, le soir, il leur racontait ses expéditions en Algérie et au Mexique. Il expliquait à ses hôtes les raisons pour lesquelles la France avait le dessous, dans cette désastreuse campagne, attribuant tous les avantages des Allemands à leur organisation remarquable, et à la perfection de leur matériel.

— Voyez-vous, tout l'avenir de la guerre est dans Toutillage. Nous succombons devant les canons se chargeant par la culasse qui ont, dès la première rencontre, pris le dessus et marqué leur supériorité sur nos pièces rayées. L'effet moral subi par les troupes a été décisif. La première chose à faire, après la guerre, ce sera la mise à Tétude de bouches à feu nouveau modèle, et d'explosifs à puissance destructive formidable. La question des poudres sera capitale. Voilà quel devra être le but de nos efforts à nous autres artilleurs...

Il expliquait avec une remarquable clarté tout ce que la chimie moderne offrait d'éléments pour les combinaisons savantes qui devaient donner la victoire à celui des adversaires qui saurait le plus scientifiquement assurer le massacre et la mort. Et, dans le silence nocturne de la grande place de guerre assiégée par l'ennemi vainqueur, déjà les vaincus s'occupaient de préparer la revanche.

Le siège prit fin, et tous les braves soldats qui auraient défendu Metz jusqu'à la mort furent livrés vivants à l'ennemi. Les drapeaux conquis par la famine allèrent former des trophées de victoire en Allemagne. Paris

tomba à son tour, puis les dernières armées de la France, refoulées à travers les neiges ensanglantées, moins lasses de mourir qu*épuisées de combattre, s'arrêtèrent à la voix du pays. Et de cet immense champ de bataille de deux cents lieues carrées, la clameur de triomphe des vainqueurs se mêla au cri de désespoir des vaincus. Peu à peu les nouvelles arrivèrent, de deuil pour les uns, de joie pour les autres. Bien des disparus, parmi les braves garçons qui étaient partis si ardents et si fiers, beaucoup de prisonniers hâves et tristes, de blessés souffreteux et épuisés.

Graff, un matin, dans sa salle à manger, prenait le café au lait avec sa famille et le capitaine de Trémont, resté en convalescence à Metz, lorsque la porte de la rue s'ouvrit en sonnant, puis un pas rapide ébranla les marches de Tescalier, et le père, la mère et la petite Catherine se regardèrent soudain en pâlissant. Ils n'échangèrent pas une seule parole, pendant qu'ils écoutaient tout tremblants cette montée hâtive, et comme joyeuse. Ils avaient tous été frappés par cette même pensée : celui qui accourt ainsi vers nous, depuis la porte sans rien demander à personne, qui entre en maître et grimpe quatre à quatre les marches familières, c'est Antoine ! Ils n'eurent pas le temps d'en penser davantage, la porte s'ouvrit, un grand gaillard barbu, noir, maigre, terrible, qu'ils ne reconnaissaient pas, mais dont les joues en un instant furent inondées de larmes, apparut devant eux :

— Mon père ! Catherine ! Maman !

Les GrafT se levèrent fous de joie, car à la voix ils ne pouvaient plus se méprendre, et l'enfant tant pleuré, tant attendu, fut saisi, embrassé, caressé, au milieu des cris, des sanglots, des questions et des exclama-

tioQâ des pareatâ, deâ àervanteâ et du. capitaine souriant devant ce tableau de famille. Enfin Antoine s'arracha aux étreintes des siens, et ses premiers mots furent ceux-ci :

— Mon Dieu î que j'ai faim î

n jetait, en parlant ainsi, des regards de naufragé sur le café au lait, sur le gouglouf. En un tour de main il fut installé, servi, bourré, si bien qu'il dut demander grâce. Alors les explications commencèrent, et les récits, coupés de questions: Qu'était devenu celui-ci? Et celui-là, que lui était-il arrivé ? Ramenait-on le gros un tel? Et des morts, et des blessés, et des disparus, le tout scandé des signes de croix des femmes, et des hélas ! des hommes. Lui, Antoine, après avoir combattu à Sedan, s'être échappé par Mézières, avait gagné les places du Nord, où avec Faidherbe il avait fait toute la campagne. Il y avait trois mois qu'il n'avait couché dans un lit. Mais il s'était battu à Pont-Noyelles, à Bapaume et à Saint-Quentin. Il avait eu la chance de ne rien attraper et revenait sergent-major, mais dégoûté du métier des armes pour le restant de sa vie. Son père lui dit :

— C'est fini, cette affaire-là ! Jamais plus tu ne recommenceras! Notre malheureux pays est écrasé, il va falloir peut-être vingt ans pour remettre les choses en ordre. Ah î mon pauvre Antoine que j'ai donc mal dormi pendant six mois ! Je puis dire que je n'ai pas eu une heure de tranquillité depuis que tu es parti ! Mais te voilà! Tout est oublié I

Et alors les récits de recommencer. Le capitaine de Trémont interrogeait le jeune soldat sur les épisodes de la campagne du Nord, et Antoine ne tarissait pas sur les vertus du calme et inlassable Faidherbe, sur la

iravoure de ses camarades, et sur les services rendus par un engagé volontaire, comme lui, François Baradier, le fils d'un banquier de Troyes, qui lui avait sauv é k vie, en Tarrachant aux mains des Prussiens de ManteulTel, le soir de Bapaume, dans une ferme incendiée par les obus, où il était cerné avec une douzaine de lignards.

— Il viendra vous voir, il me Ta promis, et vous apprécierez cet aimable et courageux garçon.

— Ton sauveur ! Il sera le bienvenu ! Mais laisse-moi te regarder. Mon pauvre enfant ! Qui t'aurait reconnu ! Tu as Tair d'un brigand ! Je t'aurais rencontré : tu m'aurais fait peur !

Toute la journée ce fut chez les Graff un défilé de parents et d'amis accourant féliciter la famille, admirer le revenant, écouter le centième récit de l'épisode du soir de Bapaume, et des chopes de bière, des verres de kirsch qui avaient porté au comble l'émotion de GrafT, sobre à son ordinaire, mais ce jour-là, débridé et éperdu .

Le lendemain, autre émotion dans le quartier. Elias Lichtenbach arriva dans un cabriolet attelé d'un for t cheval, gros, gras, frais, la mine solennelle, et tout aussitôt, après avoir à peine pris le temps d'embrasser sa famille, entra en conférence à la Gommandature, ave c les autorités allemandes. Le bruit se répandit promptementque le fils Lichtenbach était chargé d'une mission parle gouvernement de Bordeaux et qu'il était devenu, pendant la guerre, un influent personnage. Il s'agissait, en réalité, d'une question de ravitaillement par les frontières de l'Est. Et le délégué à la guerre, qui avait pu apprécier les services rendus par Elias, son habileté d'intermédiaire, et sa souplesse au milieu des difficultés, avait expédié son agent au quartier général ennemi.

Il en arrivait avec des inâtmctionSy assez gonflé de son importance, et toisant, superbe, ses compatriotes fatigués par les privations, mais furieux de la défaite.

Après les premières heures d*étonnement, la curiosité se donna carrière. D*où venait-il cet Elias si frais et si rubicond? Seul, de tous ceux qui étaient partis en même temps que lui, il reparaissait en bon point et l'œil clair. Les autres étaient hâves et farouches. On s'enquil. Mais, dès les premières questions, les représentants du gouvernement répondirent avec circonspection que M. Lichtenbach avait rendu au pays d'êminents services, et que le délégué à la guerre le patronait avec une bienveillance pleine d'estime. Quels services? Ce fut Baradier fils, qui en arrivant à Metz, pour faire visite à Antoine et à sa famille, commença à éclairer de quelques lumières la conduite obscure du glorieux Elias.

Le sergent Baradier, roux de poil, râblé, sanguin, l'œil bleu, était aussi ferme de caractère qu'Antoine était doux. 11 plut par sa franchise et se trouva tout de suite à l'aise dans ce milieu de braves gens. Vingtquatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'il était compère et compagnon avec le capitaine de Trémont, et qu'il avait groupé tous les engagés volontaires de Metz, dans un banquet, pour fêter leur retour. Elias avait eu la tranquille audace de souscrire comme tous ses camarades, et s'était présenté à l'hôtel de l'Ours pour prendre part à la fête. Mais il avait été accueilli froidement. Tous ceux qui étaient présents là, quoiqu'en bourgeois, parce que l'autorité allemande avait défendu les uniformes, savaient d'où ils venaient, où ils avaient servi, à quels combats ils avaient été blessés. Seul . Elias se perdait dans les explications vagues. A l'en-

tendre, il aurait été partout : à Tannée de Chanzy, à Varmée de Bourbaki, au camp de Goulie, et près de Garibaldi. Ce doa d'ubiquité étonnait. Mais le sergent Baradier se chargea d'en fournir une explication plus claire que toutes celles dans lesquelles se renfermait Elias.

— Est-ce que vous n*êtes pas le Lichtenbach qui faisait des affaires avec la maison Baradier de Troyes ? demanda-t-il à brûle-pourpoint au fils du père Moïse. Est-ce que ce n'est pas vous qui ramassiez des moutons dans les Ardennes, et les faisiez passer par la Belgique pour les amener en France ?

— Oui, c'est moi, dit Elias avec circonspection.

— Eh bien ! Il n'est pas étonnant que vous ayez été de tous côtés, pendant la guerre, puisque vous achetiez partout de la viande pour le compte de l'intendance...

Comme Elias se troublait et pâlissait :

— Remarquez que je ne vous le reproche pas. Je le constate seulement. Ces messieurs paraissaient ne pas comprendre votre rôle, tout à l'heure. Je le leur explique. M. Lichtenbach est un patriote à sa façon. Au lieu de combattre, il s'occupait à nourrir les combattants. C'était un emploi utile, sinon glorieux.

— Mais je risquais ma peau, comme les autres, s'écria Elias, rouge de colère. Si les Allemands m'avaient pris, ils m'auraient fusillé !

— Il est même bien extraordinaire qu'ils vous aient laissé circuler si facilement, à travers leurs lignes, car ce n'est pas par la confiance qu'ils pèchent. Et les commodités que vous avez trouvées auprès d'eux pourraient paraître singulières...

— Que prétendez-vous dire? clama Elias.

— Rien que ce que je dis, reprit froidement Baradier.

52 LES BATAILLES DE LA V lE

Mais si vous voulez que j'ajoute quelque chose, je ferai remarquer que rester à Tabri des coups, peadaat que les autres se battent, ne se priver de rien et être au chaud, quand les camarades meurent de froid et de misère, ne voir dans les malheurs du pays qu'une occasion de faire fortune, ce n'est pas ce qu'on peut appeler le comble de l'héroïsme !

— Vous m'insultez !

— Je suis prêt à vous en faire réparation.

— Bon ! Vous aurez affaire à moi !

— Ne criez pas. Je suis facile à trouver. J'habite chez M. Graff, et je suis le fils de M. Baradier, votre banquier de Troyes. Maintenant en voilà assez sur ce sujet.

Instantanément Elias se trouva seul, et ne vit plus que des dos. Il jeta sur son adversaire un mauvais regard, et sortit. Derrière lui, il entendit Graff qui s'écriait :

— Maintenant que nous sommes entre bons patriotes : A la santé de la France !

Le lendemain, Baradier attendit avec le capitaine de Trémont et son ami Graff, que Lichtenbach se mani festât. Rien ne vint. Le prudent Elias parut bien décidé , ayant évité les coups pendant la guerre, à ne pas risquer d'en recevoir pendant la paix. Mais, comme par hasard, M. Baradier à Troyes reçut, dans sa maison, un supplément de vingt hussards Hessois à loger et à nourrir, et le père Graff fut mandé, trois fois dans la même semaine, à la Gommandature pour répondre à des dénonciations le montrant comme tenant des propos insultants pour l'armée allemande. Baradier enfin reçut avis d'avoir à quitter Metz, dans les douze heures.

Il était assurément possible que le hasard seul fût

LA TÉNÉBIIEUSE 53

ause du surcroit de charges subi par le banquier de 'royes, et Texpulsion de Baradier pouvait être la conéquence du banquet, où les têtes s'étaient échauffées m peu plus que de raison. Mais le père Graff demeura îonvaincu que le fils de son voisin Lichtenbach était m agent de l'ennemi, et que ce gros coquin l'avait }urement et simplement dénoncé. Cependant Elias lui irait son chapeau dans la rue, avec une déférence toute particulière, et il n'était d'avances qu'il ne fît a Antoine.

Le doux et taciturne héritier de la maison Graff évitait autant que possible son ancien camarade. Il ne lui rompait pas carrément en visière, parce que son tempérament ennemi de la violence s'y opposait. Mais il n'échangeait que de rares paroles, quand il ne pouvait pas le fuir, et évitait de faire des affaires avec lui. La maison Graff emmagasinait de grandes quantités de laine, et les vendait aux fîlateurs de la Champagne et des Ardennes. Les Baradier qui venaient d'acheter une usine à Ars étaient de leurs gros clients. Elias, qui continuant en grand le commerce paternel, achetait et vendait tout ce qui est susceptible d'une transaction commerciale, avait fait souvent des offres aux Graff pour des laines d'Allemagne. Toujours ceux-ci avaient décliné ses offres. Malgré cette mauvaise volonté si évidente, Elias ne se rebutait pas et, avec la ténacité qui est une des vertus de sa race, il venait périodiquement visiter Graff et son fils pour tâcher d'amorcer un marché.

Ce fut ainsi qu'après deux ans passés par W^^ Graff dans un des meilleurs pensionnats de Nancy, un beau matin, Elias se trouva en face d'elle dans le jardin, pendant qu'il attendait Antoine. Il demeura stupéfait et

ébloui. L'enfant s'était changée en une jeune fille, grande, souple et charmante, avec des yeux noirs, des cheveux blonds et un teint éclatant. Il n'osa lui parler, et ne sut que s'incliner sur son passage. En rentrant chez son père, il lui raconta sa rencontre et, avec un luxe de comparaison biblique, il dépeignit la jeune fille comme Rebecca apparaissant à Jacob. Il ne laissa point ignorer à son père qu'il venait de recevoir le coup de foudre, et que s'il fallait comme le pasteur chez Laban, servir chez Graff, pour obtenir d'être son gendre, il s'y résignerait par amour pour la belle Élise.

Le vieux Moïse lui fît observer qu'étant juif et les GrafT étant chrétiens, il n'avait aucune chance d'être agréé par eux, sans préjudice des préventions qu'ils manifestaient contre lui, depuis les affaires de la guerre. Mais Elias répliqua que sa religion ne lui tenait pas à la peau et qu'il ne mourrait pas pour abjurer. Que, sous ce rapport, il donnerait par sa conversion de flatteurs avantages à la religion catholique. En ce qui touchait au commerce fait pendant la campagne, le moment serait mal choisi pour le lui reprocher, où Metz était devenu pays d'Empire. Qu'au surplus il avait gagné assez d'argent par son savoir faire pour qu'on ne fit pas le renchéri avec lui, et qu'un garçon de vingt-deux ans, qui mettrait quatre cent mille francs sur la table, le jour du contrat, n'était pas un prétendant dont on pouvait faire fi si facilement.

Moïse, qui n'était pas étouffé par les scrupules, mais qui voyait juste, prédit à son fils qu'il entamait là une négociation fâcheuse. Il ne lui déconseilla pas de changer de religion, puisqu'il lui paraissait utile

de le faire. Mais il lui attesta qu'il n'obtiendrait pas plus M"' Graff, comme chrétien que comme juif, et qu'il recueillerait seulement la honte de son apostasie. Rien ne fît. Elias avait une volonté de fer. Il émerveilla Tarchevèché par sa résolution, Tédifia par sa piété^ se le concilia par ses largesses, et, avec une habileté remarquable, mit dans ses intérêts toute la haute dévotion catholique. A l'heure où le piétisme allemand entrait en lutte, dans les provinces conquises, avec le clergé à tendances nettement protestataires, la conversion d'Elias fut un événement politique.

Si le Stathalter n'avait pas été si exactement renseigné sur les sentiments de Lichtenbach père et fils, il aurait pu s'émouvoir. Il fit juste assez d'opposition pour que le patriotisme d'Elias se relevât d'une pointe de persécution. S'il avait moins été connu, il aurait pu devenir populaire. Il n'en fut pas moins refusé avec éclat par la famille Graff, et, comme pour accentuer l'affront qui lui était fait, dans les six mois qui suivirent, la belle Élise épousa Tancien sergent Baradier. En même temps le bruit se répandit que la famille Graff quittait la ville. Antoine suivait son beau-frère à Paris et entrait avec lui dans la maison de banque de Baradier aîné.

Ce fut trop d'émotions pour Elias. Il perdit le sommeil, les fleurs de son teint pâlirent et, comme il venait de rencontrer les Graff, qui se rendaient au chemin de fer escortés par tous leurs amis, il rentra chez son père, et se trouva mal dans Tarrière-boutique. Le vieux Moïse épouvanté coucha son fils, appela le médecin, et apprit, avec désolation, que le nouveau converti avait des chances de mourir, à brève échéance, dans le sein de l'Église catholique. Un délire

-..lis lîATAlLLES Ufcl LA VIE

uri'îiix - rlaiL 'oipîirr -le lai, pendant lequel il se Lvvî»iu. ivoo «ies vnjrieurs otdes acii&teursr imagin&ires^ L iiîs» uamiea ;auuieujc. »u léiilaient tous- les approvi- - 1 ôi î v. '. î îi- î M 3 i.o rit : l - ' i' i ai t i • haii^» p endaut la guerre . ^It;ie îiieîL'jîc. lvoo stupeiaction. taire prix pour des •^si;.c■^*, eî* "ai'iaee. ies -<'>uli&i*s, des- drapa-, des caroiiL^itft*, :eî» :*:2UT.*?, iet» t.*auuusf> du ïjucre, le tout ^îiinMtulJ àt- ;i«.»'«s-ie-viu, le iTMnieoïn et de Triufc-Geld ^■î u" irîv\v;^Ltv.Uï, |ui komiaie-iil lui bieuiiurieux aperçu té^ rrivuai^t^ lu^v^ueis -riHait inèlô Tageut de la irïVîivt* Uviuniiiie. iilias- n» netnjuvait une apparence ta» T\l^^ul luo unir -."omir ioï?- 1 oireiit a- d* injures et de iu*iiurt»> vjiuiM e< !îanidieri3tt Ibs-Cïi'tiir. D ne se calmait pu» piuiui son n»îi^ ui ii«iit:avuc pei^sistain^e : — w'tiK 'iliiiir. u a* vonmn'niT do oas ucredins L Tu les

Alturt un :wnirîr'i amu'«iix pa^iïuit 5ur Le* lèvres du luaiîul»^ il dunnaii {Tii»iipie* lieui'Q* et 5e réveillait en nu»ir;i»ur .»laL Si lîliiw ae unMirut pas., ou peutaflîrmer .^n«* .li* tau riutiMitHtAi de :ia hniiie qui le sauva. Les pr:'.!'**.-* dt* r:*vajii'iit* ae viesaèn»ut pas de haater ee cer- \^.*aa iii»».mdii* par ladèMfT'e, et quaad. avee étounement l«» m.*'ii*«un «Irii^l.tpa que le jtfoae hLOflune eatrait en iv>n\tAl.>^.»..*n.i«*. l«*a premieps ni^jts qu^Eltas prononça fiirpin*'. : Tant mîi*iix 1 Les BaraJier et Gralf auraient kl trop hi^nreax àt j'étaîà mort !

Lf.^ }ihTh(\\tt et GraÉL pour dire le vrai, ne se souc,W\f.ui aucTinftfnftnt fies rancanes qu'ils avaient si vio- If mmf.nt ftxrJlécs. Ils avaient pris la direction de la ffiftifton dfï l'oncle Baradier, qui se retirait après fortufif. failf!, fît guidaient sagement les travaux des vingt fïmploy/'s rpii alignaient des chiffres, depuis le matin jURcprnii soir, darift les bureaux de la rue de Provence.

LA TÉNÉBKEUSE 57

[Is avaient donné laborieusement de l'extension aux affaires, conservé et augmenté les filatures de laines, dont s'occupait plus spécialement Graff. Marcel Baradier et sa sœur Amélie étaient nés. Le bonheur complet semblait favoriser celte famille si unie, lorsque Elias Lichtenbach, le vieux Moïse mort, était venu s'installer à Paris.

Une métamorphose singulière s'était opérée en lui. Du frais, gras et glorieux Elias, rien ne restait. La première fois que Baradier et son rival se rencontrèrent à la Bourse, le banquier ne reconnut pas Lichlenbach. 11 fallut qu'on le lui nommât pour qu'il sût à qui il avait affaire. Il vit un homme voûté, maigre, compassé, le front dégarni, les yeux froids, abrités derrière des lunettes d'or. La voix même était changée. M. Lichtenbach parlait peu, ne disant que des mots essentiels, ne livrait jamais plus d'un doigt à la main qui se tendait vers lui, et demeurait impassible devant les plus importantes nouvelles. Seule une contraction des mâchoires trahissait son émotion, donnant un caractère de férocité singulière à sa physionomie.

L'entrée en matière de Lichtenbach avec la maison Baradier et Graff fut significative. Il lui fît perdre trois cent mille francs, en une matinée, sur un marché de laines conclu à la Bourse de Troyes. Elias vendit des laines de Hongrie à un si bas cours que Baradier et Graff trop engagés à la hausse durent se liquiderrapidement pour limiter leurs risques. Ce fut le premier bon jaillissant du nuage. 11 illumina la situation. Désormais un ennemi toujours en éveil guettait la maison Baradier et s'apprêtait à la frapper dans ses parties vulnérables. Les mauvaises intentions de Lichtenbach, pour être dissimulées, n'en étaient pas moins certaines. Tout les trahissait. Continuellement les Baradier se sentaient

surveillés. Et cette guerre sourde en excitaat leurs facultés de résistance n'était pas improductive pour eux.

Attaqués, ils s'ingénièrent à se défendre, prirent leurs précautions, et ne livrèrent plus rien au hasard. Leur ennemi était bien puissant et dangereux. Inféodé au parti catholique, le plus intransigeant commanditaire du journal clérico-royaliste le Panache blanc, reçu dans les maisons les plus fermées de l'aristocratie , Lichtenbach par la rude austérité de ses manières, la hardiesse de ses conceptions, avait pris une grande autorité dans un parti où les prêtres seuls ont de la ténacité et de la vigueur. Marié en Alsace et resté veuf avec une fille, qu'il faisait élever au Sacré-Cœur, dans les principes de la plus rigide dévotion, Elias était le type du renégat devenu plus chrétien que le Pape. Il se montrait aussi plus royaliste que le Roi, et effrayait souvent l'entourage intime du Prétendant par une ardeur combattive qui n'hésitait pas à conseiller l'action immédiate à des partisans dont une campagne dans les salons occupait suffisamment les loisirs, etqui ne demandaient pas du tout à risquer leur repos dans les aventures d'une Restauration fort problématique.

Mais si on redoutait Lichtenbach, on le caressait, le choyait, et c'était un homme dont l'influence mondaine était aussi occulte que certaine. Il rendait aux grandes familles ruinées des services d'argent inappréciables. Au lieu de recommencer les folies de l'Union générale et de dresser des batteries financières contre le gouvernement établi, il divisait ses tentatives, les répartissait sur un grand nombre d'affaires, mettait la main dans tous les syndicats d'Europe et, au moyen des capitaux groupés par lui, imprimait aux spéculations diverses

un mouvement, dont il saTait profiter, et surtout î^ire

profiter les autres.

En apparence, il était sans besoins. La simplicité

de sa vie paraissait portée à la plus extrême limite.

11 vivait dans un hôtel de la me Barbet-denJoor,

noir triste et silencieux, avec des domestiques amenés

par lui de Lorraine, et qui parlaient plus allemand

que français. 11 ne recevait jamais, allait dans le

inonde tous les soirs, jouait le whist, ce qui semblait

être sa seule dépense. Ses bureaux étaient installés rue

du Quatre-Septembre, et occupaient deux étages d'une

maison en face de la Bourse. C'était là qu*il recevait,

même ses nobles clients. Presque jamais la porte co-

chère de l'hôtel de larue Barbey ne s'ouvrait pour d'autre

voiture que pour son coupé à deux chevaux. 11 allait

beaucoup à pied, voûté, silencieux, lugubre, semblant

compter les pas qu'il faisait. On ne lui connaissait pas

de maîtresse et il n'avait que quarante-cioq ans. Jamais

il ne souriait à une femme. Il s'inclinait, avec des airs

de crainte, comme si le sexe était pour lui une cause

d'épouvante. La petite duchesse de Bernay, qui avait

pu, grâce à des spéculations conduites par le sévère

Elias, payer ses dettes et se remettre à flot, avait dit un

iour follement à son amie, la marquise de Prémeur :

— Il faudra décidément que je sache ce que pense, au juste, ce cher Lichtenbach. Vraiment il est d'une réserve presque humiliante avec les femmes. Est-ce pudeur ou insuffisance ?

Elle flirta, pendant quelques soirs, devant tous ses amis, avec Elias sans parvenir à le dégeler. Puis brusquement elle cessa de s'occuper de lui. Aux questions ironiques de son entourage elle répondit évasivement : — J'ai perdu mon temps ! Rien à faire !

Mais il fut à remarquer que, par la suite, le train de maison de la jeune femme changea, qu'elle fît de grandes dépenses, et qu'en même temps qu'elle cessait de plaisanter avec le financier, elle se montrait de plus en plus à Taise dans ses finances. Il en arriva de même pour quelques femmes du monde, toujours très jeunes et très jolies. Elias, glacé, sombre et silencieux, continuait à spéculer aux quatre coins du monde, à conseiller le Prince, à inspirer son journal et à prouver aux Baradier et Graff, ainsi qu'à tous ceux qui les touchaient de près ou de loin, qu'il aurait la rancune aussi longue que la vie.

En arrivant rue de Provence, le ministre de la guerre descendit de son coupé avec la vivacité d'un jeune homme, traversa la cour, entra dans les bureaux et, de sa voix de commandement, s'adressant au garçon de bureau :

— M. Baradier est-il là ?

Le garçon de bureau instinctivement rapprocha les deux talons, se mit à la position du soldat sans armes et répondit :

— Oui, mon général. Je vais annoncer, mon géaéral...

Il lit demi-tour, pendant que le ministre arpentait d'un pas nerveux Tantichambre où, derrière des vitrages, les dépèches Havas affichées donnaient le cours de toutes les Bourses de l'Europe . Une porte s'ouvrit brusquement, un homme gros et roux se précipita les mains tendues.

— - Ahl c'est vous, mon général! Vous avez pris la peine... Entrez donc dans mon cabinet...

GrafT apparaissait déjà à la perspective. Le ministre passa et sitôt la porte fermée :

— Eh bien ! mes pauvres amis ? Quel événement !

— Ah ! dit Graff, en avançant un fauteuil, nous e; sommes bouleversés, Baradier et moi... Asseyez-vou donc, mon général, je vous prie...

— Par qui avez-vous été avertis?

— Par Baudoin, qui était venu coucher ici, hie soir, et qui est arrivé effaré cet après-midi, apporlan la lugubre nouvelle. Mais qu'est-ce qu'il y a là-dedans Les circonstances, dans lesquelles cette catastrophi s'est produite, sont encore plus graves que lemalheui lui- même. Graff et moi, nous nous interrogeons, nou! di sentons, sans réussir à résoudre cet effrayant pra blême...

— Si Marcel était là, encore! gémit Toncle Graff Il nous aiderait. Il connaît si bien les dessous de l'existence de Trémont, ses manies, ses habitudes, ses faiblesses...

— Ses faiblesses? interrogea le ministre. Une femmei Voilà ce que vous voulez dire, n'est-ce pas?

— Oui, mon général.

— Vous prenez le petit côté de l'affaire, dit le vieui soldat avec feimeté. 11 ne s'agit point d'une passade

Il y a plus qu'une intrigue galante, dans ce qui noui

occupe. La femme, oui, parbleu ! elle a eu un rôle..

Mais elle n'a été que l'agent, peut-être inconscient

d'une tentative soigneusement préméditée et hardi

ment exécutée...

— Dans quelle intention? demanda Baradier. Dite tout, mon général, mettons nos soupçons en commu pour tâcher d'arriver à une lumière complète.

— Ehl C'est clair! C'est aux découvertes faites pa Trémont qu'on s'attaquait. Et, dans cette abominabl manœuvre qui a eu pour conclusion le meurtre d'ui homme que nous aimions, d'un savant remarquable

e vois — je vous le dis à vous, mais que cela ne sorte >as de nous trois, — je vois la main de l'étranger.

Il y eut un silence. Grafif et Baradier se regardaient nquiets et comme indécis. Mais le fougueux Baradier Le put retenir longtemps la pensée qui le travaillait.

— Et nous, mon général, il nous semble reconnaître, lans le coup qui a été porté à notre ami, une intention laineuse à la fois contre lui et contre nous...

— Baradier, intervint Graff, tu vas trop vite et trop oin! Gomment peux-tu aventurer de semblables paroles rien que sur des présomptions ?

— Ah! Tu trembles toujours! s'écria Baradier. Tu îs toujours garrotté partes scrupules! Sacrebleu ! Je sens là une trahison! Je devine une infamie! Je... Tiens, laisse-moi tranquille! Je jurerais queLichtenbach est dans TafTaire !

— Tu n'as pas le droit de parler comme tu le fais ! s'écria Graff, levé cette fois et frémissant d'émotion. Comment insinuer qu'un homme sur lequel il n'y a rien à dire, au point de vue professionnel, ni au point de vue moral, a trempé dans un crime, et cela parce qu'il est notre ennemi?... C'est abominable! C'est insensé! EnQn, tu n'es pas juste!

Baradier, tout bouillonnant, se leva à son tour, marcha dans le cabinet en parlant d'une voix entrecoupée.

— Mon général, voilà deux heures que nous nous disputons comme ça, Graffet moi, et ce nigaud-là, tout ce qu'il trouve à me répondre, c'est que je ne suis pas juste! Comme si on avait à se préoccuper d'être juste, quand un instinct impérieux vous crie : voilà le coupable. On ne le voit pas : il est bien masqué, bien caché, il n'a paru en rien. On ne le découvrira probablement

pas. Mais c'est lui/'^tout de même, qui a fait le coup, parce que sou intérêt, d'accord avec sa haine, était de le faire! Non! CeGraff, avec sa justice, son humanité, sa philantropie, on n'imagine pas, comme il est bête, par moments !

Malgré la gravité de la situation les interlocuteurs ne purent s'empêcher de rire. Graff dit en pliant son grand corps :

— Merci !

Le ministre intervint alors pour mettre un peu d'ordre dans le débat :

— Voyons, Baradier, expliquez-vous. Ce ne sont pas de vagues pressentiments qui peuvent sufGre, comme le dit votre beau-frère, pour asseoir une accusation. Des présomptions conduisent à des recherches. Et si la culpabilité ressort des informations prises, alors on marche. Du reste, je vous ferai observer que la justice est saisie, qu'une instruction est commencée et que si vous avez à fournir des preuves...

— C'est impossible! interrompit Baradier. A vous, je montre le fond de ma pensée. A un juge d'instruction, je ne répéterais pas ce que j'ai avancé tout à l'heure.

— Là ! triompha Graff. Quand je le disais!

— Il faudrait pour que je sortisse de ma réserve, que des découvertes se produisissent telles que les preuves, d'ordre tout moral sur lesquelles je m'appuie, eussent des coïncidences matérielles... Mais ne croyez pas à une reculade de ma part. Je chercherai et si je trouve...

— Tu ne trouveras pas. Si ce que tu soupçonnes est vrai, nous avons affaire à plus fort que nous.

— C'est ce qu'il faudra voir!

Le général intervint encore :

— Le Lichtenbach, dont vous parlez, est bien le grand brasseur d'affaires, inféodé au parti clérico-royaliste ?

— C'est lui-même.

— Et vous le croyez capable d'un crime?

— Je le crois capable de tout.

— Vous n'ignorez pas qu'il est très puissant au ministère et qu'il obtient ce qu'il veut.

— Il est très puissant en tous lieux. On peut dire de lui que c'est un homme qui a le bras long.

— Mais quel intérêt aurait-il eu à essayer de cire onvenir Trémont d'abord et ensuite à le faire disparaître ?

— Eh bien! mon général, et les recherches sur les explosifs? Lichtenbach est à la tête du syndicat français des exploitations minières. 11 a en Russie, en Autriche, en Espagne, des intérêts considérables . Or composer une poudre, facile à diriger, dans ses effets, innocente à manier, d'un prix de revient très modique. — Et c'étaient là tous les avantages de la poudre Trémont, ainsi qu'il résultait de la notice lue par le général à l'Académie des sciences, il y a six mois — n'y avait il pas là de quoi tenter la convoitise d'hommes d'affaires à l'affût de tous les progrès rémunérateurs?... On avait fait à Trémont des offres magnifiques. Mais c'était une maison anglaise qui avait entamé la négociation. Le général avait refusé d'entrer en pourparler... On était revenu à la charge de différents côtés... C'est alors qu'il s'était ouvert à Graff et à moi de son intention de fonder une société d'exploitation exclusivement française. Il mettait une sorte d'amourpropre à faire profiter son pays de sa découverte...

— Brave homme ! Gela ne m'étonne pas de lui !

— Il savait bien qu'il avait trouvé une occasion de faire fortune. Il s'en réjouissait. Mais il ne voulait pas

que l'argent étranger y fût pour quelque chose... Et puis, il poursuivait en même temps la réalisation d'une formule de poudre de guerre. Et il ne voulait pas lancer l'affaire commerciale, avant d'avoir donné son explosif nouveau au gouvernement II nous disait : Les deux poudres en même temps. Celle qui nous fera riches, et celle qui nous fera vainqueurs, afin que Ton me pardonne les bénéfices que je tirerai de la première, en faveur de la puissance que la seconde assurera à notre armée.

— Oui. Il y avait eu déjà des expériences secrètes, avec sa poudre de guerre. Et jamais, mes collègues et moi, nous n'avions vu pareil effet de destruction. Rien n'aurait pu tenir devant une artillerie tirant des projectiles chargés de la sorte I C'était, sur des étendues considérables, l'anéantissement de tout ce qui offrait une surface résistante. Et un pareil secret s'est évanoui en fumée ! C'est un grand malheur pour la France !

L'œil de Graff se voila, sur sa bouche mélancolique passa comme un sourire. Il fit un geste de doute et dit :

— Eh ! Eh ! qui sait ?

— Gomment qui sait?

— Oui... Il n'est pas très sûr que le secret soit perdu ! Quelqu'un possède peut-être en double la formule du général.

— Et qui donc ? s'écria le ministre...

Graff se frotta les mains et répondit :

— Mon neveu î

— Marcel ? Il vous en a parlé?

— Pas plus tard qu'il y a huit jours.

A ces paroles, Baradier pâlit. 11 se tourna vers son beau-frère avec un air désolé :

— Malheureux ! Ne laisse jamais soupçonner cela!

Ne répète point à d'autres que nous ce que tu viens de dire ! On a tué Trémont ! Veux-tu qu'on nous tue mon fils?

— Ah ! ça, Baradier, je vous ai connu plus courageux ! s'écria le général. Avez-vous peur de votre ombre maintenant? Vous imaginez-vous que si voire hypothèse est vraie, et je ne suis pas loin de la partager, les gens qui ont fait le coup vont être disposés à recommencer, sans délai? Nous avons du temps devant nous pour agir, et nous sommes prévenus. Que diable pourrait-on craindre ? En ce moment les auteurs de Taltentat sont terrés soigneusement, car ils ne peuvent douter que la police les recherche. Rassurez-vous donc, et causons à cœur ouvert.

— Mon cher général, si la possession du secret des poudres a été fatale à Trémont, que Ton rêvait de dépouiller seulement, que ne devra pas craindre Marcel Baradier, si c'est Tennemi acharné de tous les siens qui conduit la terrible intrigue ? A Trémont, si on avait pu lui voler ses formules on aurait fait grâce de la vie. Marcel n'a aucune pitié à attendre, parce que c'est Graff et moi, parce que c'est sa mère que l'on atteindra en le frappant.

— Nous serons là, pour le défendre, dit GrafF d'une voix tremblante. Je ne suis pas méchant, mais je me sens capable de toutes les férocités pour empêcher qu'on fasse du mal à mon neveu !

— Vous comprenez bien, dit le général, que si la police n'a aucun indice sur ce que vous soupçonnez, mon premier soin va être de l'informer...

— Il seraitplus prudent de ne pas le faire, interrompit Baradier. Si c'est, comme nous le pensons, Lichtenbach qui a dirigé toute cette épouvantable machination, vous

pouvez être sûr d'avance qu'on ne la pénétrera pas. Lui et ses complices sont à Tabri de toute responsabilité. La femme, qui paraît avoir été Tagent d'amorçage, aura disparu. L'homme au bras coupé sera soigné, dans un coin, discrètement, à Té tranger peut-être, et le cocher de la voiture, qui a conduit les complices à Vanves, est un affidé de la bande. On ne trouvera rien, soyez-en convaincu. Et le juge d'instruction peut se préparer à classer l'affaire.

— Je le crois comme vous. Mais ce n'est pas une raison pour ne point chercher. D'abord, si Lichtenbach est surveillé, peut-être découvrira- t-on quelque preuve. Mais çà, c'est l'affaire de la préfecture. Parlons d'autre chose. Le général de Trémont laisse, en mourant, sa fille seule, sans appui.

— Pardon, général. Nous sommes là pour la recueillir et la consoler.

— Oui, mon cher ami, je sais que cette enfant peut compter sur vous... Mais elle reste sans fortune. Trémont n'avait que bien peu de chose à lui. Sa retraite était le plus clair de son bien...

— Rassurez-vous. Elle ne manquera jamais de rien. Ma femme est allée, dès ce jnatin, la chercher au Sacré-Cœur, et l'a amenée ici... Elle ne quittera plus ma fille, et sera traitée comme si elle portait mon nom...

— Je vais toujours lui faire allouer une pension par le ministère...

— Si vous voulez, mais se sera pour l'acquit de votre conscience. Elle n'aura besoin de quoique ce soit. Je me charge d'elle, comme si elle était mon enfant...

— Ne pourrais-je lui parler ? Sera-l-elle en état de me recevoir ?

— Elle a beaucoup de chagrin, mais elle est très calme. Graff va aller la prévenir que vous êtes ici...

L'oncle sortait. Baradier s'approcha du général comme s'il craignait que les murailles pussent entendre ses paroles :

— De vous à moi et en dehors de Graff, qui est un sentimental et un bavard, avons-nous, en cette circonstance, affaire à l'étranger?

— Comment le savoir, tant qu'on n'aura pas mis la main sur les coupables ? Et, même si on les découvre, comment tirer cela au clair? Jamais on n'a de certitudes, les agents de l'étranger se tenant toujours à l'abri des responsabilités directes, et d'ailleurs étant désavoués s'ils se laissent prendre. Nous n'aurons jamais que des probabilités. Notre matériel d'artillerie et nos explosifs sont et seront encore, pendant longtemps, un objet d'inquiétude pour les puissances rivales. On connaît bien notre outillage, mais nous perfectionnons continuellement nos projectiles. Il est certain que l'artillerie qui se serait servi de la poudre Trémont aurait eu un avantage écrasant... D'où la tentative faite contre l'inventeur, évidemment...

— Ainsi vous attacheriez un grand prix à posséder la formule trouvée par le général ?

— Un très grand prix. Ce serait rendre à notre pays un service immense que de l'en faire bénéficier.

Baradier devint grave. Il baissa le front, puis avec résolution;

— Mon général, je suis un bon patriote. J'ai combattu pour la France jusqu'à la dernière heure de la guerre. Tous les miens, Lorrains de Metz se sont expatriés pour ne pas vivre au milieu de nos vainqueurs. S'il fallait donner ma vie pour le pays, je n'hésiterais pas.

Je ferai plus, je risquerai, la vie de mon fils. Si Marcel connaît le secret de Trémont, je vous jure que vous aurez la poudre.

Un éclair de joie brilla dans les yeux du vieux soldat. Sa moustache frissonna. Il tendit la main à Baradier, et d'une voix tremblante :

— Vous êtes un brave homme ! Je vous remercie !

Et comme la porte s'ouvrait, il fît un hum sonore, et reprit son calme. M™® Baradier et M^^® de Trémont entraient précédant GrafT. Toujours svelte et élégante, M™* Baradier montrait quelques fils d'argent dans sa belle chevelure blonde. Mais le regard clair, la bouche éclatante rappelaient la jeune fille qu'avait aimée Elias Lichtenbach. M"° de Trémont vêtue du costume bleu du couvent, mince et brune, offrait dans un visage comme étonné par le chagrin la grâce charmante de ses seize ans. Elle s'avança, sans gaucherie, vers l'ami de son père. Mais aux premiers mots que le vieux soldat lui adressa, des larmes emplirent ses yeux et silencieusement coulèrent jusqu'à sa lèvre. Elle écoutait avec une satisfaction âpre les paroles consolantes et élogieuses consacrées à celui qui venait de disparaître, et son hochement de tête semblait un acquiescement résigné et douloureux aux amertumes de la vie qui commençait pour elle.

Son père, hélas, elle l'avait si peu connu. Resté veuf, de bonne heure, il avait dû confier le soin de veiller sur sa fille, à de graves et pieuses femmes. Elle n'avait donc pas joui, ou bien peu, de la douceur du foyer familial. Sa mère ne lui avait laissé qu'un souvenir attendri et effacé, comme ces doux pastels d'autrefois que le temps décolore. Geneviève cherchait souvent à se rappeler le son de sa voix. Et, dans le fond de sa

mémoire, elle ne la retrouvait pas. Quelle tristesse I Elle n'avait jamais senti sur son cœur la caressante tiédeur d'une affection toujours présente. L'isolement au milieu d'étrangers, bienveillants et sages, tel avait été son lot, jusqu'au jour où la mort avait brisé le lien si fragile qui la rattachait encore à son père. Et quelle lamentable fin, au milieu de cette catastrophe stupéfiante et terrible à la fois, qui la faisait orpheline, et souillait sa pensée en deuil d'idées de violence et de massacre.

Elle n'avait même pas cette suprême consolation de se dire que celui qu'elle pleurait avait eu une mort sereine. Soldat, il n'était pas tombé sur un champ de bataille, savant il n'avait pas succombé victime de ses recherches. 11 mourait assassiné lâchement et bassement par des bandits. Elle entendit que le ministre lui déclarait qu'elle pouvait compter sur sa protection. Elle remercia en balbultiant et, étourdie par ses pensées, aveuglée par ses larmes, elle sortit du cabinet avec M™® Baradier, le cœur navré d'avoir compris plus nettement, par les condoléances qu'on lui adressait, l'étendue de son malheur.

Reconduit par Baradier et Graff, silencieux et attristés, le ministre dans l'antichambre trouva le domestique du général de Trémont, qui l'attendait. Le vieux chef regarda avec intérêt le serviteur, dont la figure énergique et finaude lui plaisait:

— Eh bien ! mon pauvre Baudoin, voilà un grand malheur.

— Une grande canaillerie, mon général.

— On t'avait écarté, mon brave, sans quoi tout cela ne serait pas arrivé !

— Ah! Mon général, sauf votre respect, c'est le cotillon qui a tout perdu à la maison.

72 LES Batailles de la vie

— Bon ! Bon ! Ce n'est plus Theure de parler de ça.

— Excusez, mon général, ce n'est pas manque de déférence pour mon maître défunt. Mais si on ne s'occupe pas de rechercher la coquine, qui a tout conduit dans Taffaire, on ne trouvera rien, et mon général ne sera pas vengé.

— Mais la connais-tu, toi, la femme?

— Ah ! si je Tavais connue, je serais mort aussi ! Baradier, Graff et le ministre échangèrent un regard.

Ce que Baudoin disait là était la confirmation si nette des craintes de Baradier au sujet de son fils, que la menaçante puissance de la femme mystérieuse s'imposa instantanément à la pensée du ministre. Il en avait déjà tant connu, et par lui et par ses prédécesseurs, de ces aventurières, toujours en quête d'une spéculation à tenter, d'une intrigue à conduire, d'un secret à dérober, depuis les vendeuses de croix d'honneur jusqu'aux fouilleuses de tiroirs ofQciels. Il les aurait pu nommer. Et l'expérience du passé: toutes les imprudences commises, toutes les folies avérées, était là pour prouver la vérité de ce que déclarait ce dévoué et naïf Baudoin. Le ministre reprit :

— Gomment veux-tu qu'on trouve la femme, si personne ne l'a connue que celui qui est mort ?

— Mon général, j'ai entendu sa voix, hier soir, et je réponds bien que, si jamais elle parlait devant moi, je ne m'y tromperais pas...

— Ah ! la voix, mon pauvre garçon, une voix entendue, un seul instant, et prononçant quelques paroles... Gomment oser accuser quelqu'un sur un si faible indice?... Sais-tu qu'il y a des voix si semblables qu'on s'y trompe, même quand on est familier avec ceux qui les possèdent?... Si tu n'as pas d'autre preuve à four-

nir que celle-là, mon pauvre Baudoin, tu feras mieux de te tenir tranquille...

— Nous verrons, mon général.

— Ah! tu es têtu?

— Un peu, mon général.

— Eh bien! Qu'est-ce que je peux faire pour toi? Tu as été bon soldat, serviteur dévoué... J'imagine que ton maître m'aurait recommandé de ne pas t'abandonner... Veux-tu entrer comme huissier au ministère ?

— Merci, mon général. M. Baradier m'a proposé de me prendre chez lui et j'ai accepté... Mais si mon général voulait être très bon pour moi...

— '. Eh bien! Parle...

— Mon général me dirait le nom de l'agent du ministère qui a fait l'enquête... Il m*a paru que c'était un solide et un fameux! Je voudrais causer avec lui.

— Il s'appelle Laforêt. Mais garde ce nom-là pour toi. J'ai assez de confiance pour te le dire. 11 ne faudrait pas cependant qu'il fût connu.

— Mon général peut être tranquille ; un tombeau pour la discrétion !

— Allons ! Bonjour !

Le ministre donna la main à Baradier et à GrafF, regagna son coupé et partit. Quand les deux associés rentrèrent dans le vestibule, Baudoin, à qui ils désiraient parler, avait disparu.

A peine en possession du nom de l'agent, Baudoin avait pris son chapeau, et sortant par les communs de l'hôtel, il . s'était dirigé vers le ministère. Dès l'entrée il s'était informé. Ancien soldat, il savait parler aux militaires. Un planton rencontré dans le vestibule lui avait indiqué le bâtiment où il fallait s'adresser. Au fond de la cour, escalier G. Là, le concierge l'avait

arrêté : on ne pénétrait pas dans les bureaux sans autorisation. Il n'en avait pas. Il fallait en demander une.

— Mais je voudrais parler seulement à M. Laforèt... Le concierge le regarda d'un air soupçonneux, puis

il dit :

— M. Laforèt?... On ne le trouve pas au ministère. Voyez à son domicile particulier...

— Quel est-il?

— Renseignez-vous.

Il était bien évident pour Baudoin qu'il se heurtait à une consigne. Il savait qu'il n'y avait pas à aller contre. Il salua, remercia et sortit. Dans la rue Saint- Dominique, au coin de la rue Marlignac, il avisa un petit café. Il y entra pour réfléchir, et peut-être se renseigner, comme Ty avait engagé le concierge. Il poussa la porte et pénétra dans la première salle. Quatre négociants du quartier, sous l'œil complaisant du patron, jouaient à la manille. Dans une salle, au fond, sur un billard vu de biais, des billes roulaient. Les joueurs se voyaient confusément chaque fois qu'ils passaient devant la porte. Une galerie paraissait assister à la partie. Peut-être une poule était disputée par des amateurs.

— Monsieur désire ? dit le garçon.

— Un bock... Mais dites-moi, vous avez donc une académie de billard ici ?

— Ah I monsieur, nous avons de forts joueurs... Quelques-uns de ces messieurs du ministère viennent tous les soirs... Et M. Trousset, sous-chef, est un amateur qui pourrait piger avec les plus malins de Paris et même de l'étranger 1

— Ah ! Vraiment ? Et peut-on regarder la partie.

— Si monsieur le veut, je porterai le bock de monsieur dans l'autre salle.

Baudoin déjà franchissait la porte. L'arrière-boutique, très vaste, contenait deux billards, séparés par des banquettes et des tables. Sur Tun se disputait le match, qui avait attiré une vingtaine d'assistants. Sur Tautre un cazin réunissait une demi-douzaine de participants. Baudoin s'assit et examina. L'un des joueurs était un gros réjoui, qui accompagnait ses carambolages et ceux de son adversaire de plaisanteries déjà usées en province. L'autre grand, brun, sec, était M. Laforèt lui-même. Baudoin se frappa sur la cuisse, prit une cigarette dans sa poche, et s'écria au grand étonnement de son voisin :

— La veine y est !

Regardé curieusement, il se tut, alluma sa cigarette et huma sa bière. Le gros réjoui dit à son adversaire, en clignant de l'œil :

— Les billes sont dans le coin. A nous la belle américaine !

Là-dessus il fît une série de dix-sept carambolages et manqua le dix-huitième. Laforèt sans se démonter reprit la queue, mais il ne put marquer que cinq points. Son adversaire fit claquer sa langue :

— Je joue pour quinze, mon enfant, je crois que vous pouvez écrire à votre famille !

Il gagna sans le moindre effort, baissa ses manches de chemise qu'il avait relevées jusqu'aux coudes, enfila sa redingote et tendit la main à son adversaire :

— Sans rancune, aucune?

— Vous avez très bien joué, monsieur Moussin, dit Laforèt. A bientôt ma revanche.

— Quand vous voudrez.

Laforêt, avec une complète indifférence, s'approcha de Baudoin, dit très haut :

— Garçon, un bitter.

Et, se penchant vers le brosseur du général :

— Est-ce que vous me cherchez ?

— Oui. Vous m'avez donc reconnu?

— C'est mon état de reconnaître les gens. Est-ce qu'il y a du nouveau ?

— Non, mais il faut que je cause avec vous.

— Bon!

Les curieux passaient peu à peu, dans la salle du devant, plus gaie et plus claire. Les joueurs de cazin, seuls, restaient à tourner autour de leur billard. Baudoin et Laforêt se trouvèrent isolés :

— Vous pouvez parler ici, personne ne s'occupera de nous. Allez, je vous écoute.

— Eh bien ! Voilà : ce matin, quand je vous ai vu au milieu de tous les personnages qui étaient présents, j'ai eu l'impression que vous étiez un homme sur lequel on pouvait compter et que, s'il était nécessaire de s'adresser à quelqu'un, pour une besogne difficile ou dangereuse, il n'y aurait pas de risque avec vous d'être lâché... Me suis-je trompé?

— Non.

— Je ne sais pas si je fais erreur, mais il me semble que vous n'êtes pas dans les mêmes conditions que les agents qui sont embrigadés à la préfecture, et qui doivent exclusivement leurs services à l'administration. Vous êtes, comment dirai-je ? une espèce de volontaire de la police, un irrégulier, enfin qui donne des renseignements à sa manière, et comme il lui plaît. Libre par conséquent d'avoir de l'initiative...

Laforêt l'interrompit :

— Si c'est au sujet de TafTaire de Vanves, que vous vous adressez à moi, je vous arrête tout de suite : mon chef m'a ordonné de ne plus m'en occuper jusqu'à nouvel ordre. Le parquet est en possession de l'instruction... Chacun son département. Nous ne nous en mêlerons plus, provisoirement...

— Alors si je vous demandais de m'éclairer de vos conseils?...

— On peut toujours donner des conseils.

— Eh bien ! La police va chercher les auteurs du ' crime dont mon maître a été la victime. Mais moi je

voudrais chercher de mon côté...

— Qui vous en empêche?

— Ah I il faut savoir s'y prendre. On ne s'improvise pas chasseur... Par quel bout dévider cette écheveau là?. . .

— Voyons. Votre patron avait-il de la famille?

— Une fille.

— Elle n'avait aucun intérêt à le faire disparaître ?

— Aucun, au contraire !

— Lui connaissiez-vous une maîtresse ?

— Gomment l'affirmer ? Il était si défiant ! La femme qui venait chez lui ne se présentait qu'en grand mystère, à la nuit, et il m'éloignait.

— C'est la femme qui est venue hier soir ?

— Oui.

— Connaissiez-vous des ennemis à M. de Trémont ?

— Non.

— Quelqu'un avait-il des raisons de lui nuire?

— Dans un certain sens. Oui.

— D'où proviennent vos soupçons ?

— Oh I De mes observations personnelles, confirmées par la conviction d'un ami de mon maître. ..

— Homme offrant des garanties ?

— Absolues.

— Eh bien ! C'est de ce côté-là qu'il faut chercher.

— Si vous saviez à quelles difficultés je vais me heurter.

— Il n'y a que cela d'intéressant. Gomme c'est malin de prendre un charbonnier qui a assommé sa femme à coups de huches, dans son arrière-boutique, ou un coiffeur qui a coupé le cou à sa maîtresse avec un de ses rasoirs ! Ce qui passionne, c'est la lutte, la poursuite, la nécessité de ruser, d'inventer. Nous autres policiers, nous sommes tous des gens d'imagination, et les romanciers nous font souvent rire par la pauvreté de leurs combinaisons.

— C'est que vous avez l'amour du métier. Ce n'est pas comme moi. Je ne suis pas curieux. Je ne désire pas apprendre ce que je ne connais pas. Et si je n'avais la rage au cœur d'avoir vu massacrer mon maître que j'aimais tant, je me garderais bien de mettre le doigt dans les affaires des autres. Mais venger mon général, c'est, il me semble une consigne qu'il me donne. S'il a eu le temps de se reconnaître au moment où il a été frappé, il a dû penser : ah ! si Baudoin était là ! Il me défendrait jusqu'à la mort. Vous voyez bien qu'il faut que je retrouve ses meurtriers. Je n'aurai pas de repos avant d'y avoir réussi.

Laforèt était devenu pensif. Au bout d'un instant il dit:

— Vous êtes un brave garçon. Mais vous n'avez pas le tour de main qu'il faut pour débrouiller, si c'est possible, une affaire comme celle-là. Vous allez tout gâcher, en mettant sur leurs gardes, les gens que vous soupçonnez. Ne bougez pas. Attendez. La patience est

la première vertu d'ua policier. Le temps, est un auxiliaire précieux. Daus les premiers moments un criminel prend des précautions, il se méfie. Peu à peu, avec le sentiment de la sécurité, sa prudence diminue, ils se risque, il se découvre, et c'est là qu'on a belle pour le prendre. Au lieu de vous mettre en campagne, restez inactif. Si vous avez affaire à des gens puissants et déterminés, soyez sûr qu'ils vont vous surveiller comme leur intérêt l'exige. Vous ferez plus pour le succès de votre partie, en leur laissant croire que vous ne les soupçonnez pas qu'en manœuvrant contre eux, sans savoir comment les confondre. Rentrez chez vous, prévenez ceux qui, comme vous, désirent venger le général et attendez les événements. Soyez sûr qu'il s'en produira un qui vous mettra sur la piste. Alors, marchez hardiment. Et, si vous avez besoin de moi, venez me trouver ici, vers cinq heures. Vous m'y rencontrerez régulièrement. Mon chef sera peut-être disposé à me permettre de travailler avec vous.

Baudoin se leva :

— C'est bien. Je vais suivre votre conseil. Si vous avez encore quelque chose à me dire, faites-moi prévenir chez M\I. Baradier et Graff.

— Les banquiers de la rue de Provence ?

— Oui.

— Eh ! Le patron est allé chez eux, tantôt, en quittant le ministère... Je l'ai su par le cocher... Bon! Tout s'arrangera très bien, quand le moment sera venu. Au revoir.

— Les deux hommes se serrèrent la main et Baudoin reprit le chemin de la maison Baradier.

Marcel, appelé par dépêche, venait d'arriver d'Ars. Il était enfermé avec son père et son oncle, en grande

conférence. M"* Baradier même avait été éloignée. Marchant de long en large, dans le cabinet, Marcel répondait brièvement aux questions qui lui étaient posées. Grand, svelte, blond, avec de longues moustaches et des yeux bleus, il offrait le type lorrain dans toute sa robuste pureté. C'était un magnifique garçon et le regard de l'oncle Graff le suivait avec une satisfaction attendrie.

— Enfin qu'est-ce que Trémont t'a dit la dernière fois que tu Tas vu ?

— Nous n'avons, au point de vue scientifique, parlé • que de mes recherches sur l'aniline.

— Pas un mot de ses poudres ?

— 11 m'avait confié déjà tout ce qu'il avait d'acquis, comme résultat. Je partageais son avis que l'essentiel était trouvé. Il n'y avait plus à apporter, dans la confection des explosifs, que des détails de manipulation, des tours de main...

— Et tu connaissais ses formules ?

— Je les connais toutes.

— Tu pourrais les reconstituer?

— Sans aucune difficulté.

— Voilà ce que je craignais, s'écria Baradier avec émotion.

— Gomment! Ce que tu craignais? Mais c'est un grand bonheur pour tout le monde. Pour Geneviève, dont la fortune est assurée, pour l'armée qui possédera la poudre Trémont, et pour la mémoire du général, qui bénéficiera de la gloire attachée à une découverte aussi importante...

— Eh bien ! moi, dit Baradier, d'une voix tremblante, je te supplie, au nom de nous tous et de toi-même, de ne pas souffler mot, provisoirement, à qui que ce soit,

de ce que tu viens de nous révéler. C'est une affaire de vie ou de mort. Tant que les gens qui ont tué Trémont ne seront pas découverts, poursuivis et punis, il n'y aura pas de sécurité pour ceux qui pourront être soupçonnés de posséder son secret scientifique. C'est pour le lui dérober qu'on Ta frappé. Au nom du ciel, cache soigneusement que tu as reçu les confidences de notre ami...

— Calme-toi, dit le jeune homme en souriant, nul ne le sait que mon oncle et toi. Je n'ai pas envie de le crier sur les toits. Mais je ne renonce pas à en tirer parti, à un moment donné, même s'il y a des risques à courir.

— Nous non plus. Mais poursuivons notre examen. Trémont était très libre avec toi. 11 te parlait de sa vie intime... Il faisait volontiers le sous-lieutenant, et te racontait ses aventures...

— Pauvre homme î C'était sa faiblesse. De cœur, il n'avait pas vieilli. Son imagination était restée inflammable. Il s'emballait avec une facilité sans pareille... Et souvent je me voyais obligé de le gronder doucement. De nous deux, c'était lui le mauvais sujet.

— Et pourtant !... grogna Baradier.

— Oui, dit en riant Marcel, je ne puis pas me donner comme un modèle de sagesse.

— Et dans ces derniers temps ne t'avait-il rien raconté ?

— Non. Il paraissait préoccupé, et se livrait moins que d'habitude. Peut-être lui avait-on recommandé une discrétion particulière et s'y croyait-il tenu ? Mais il ne me disait pas, en se frottant les mains, à la fin d'un déjeuner^ suivant la formule de ses habituelles cowfir

deaces: « Mon cher, vois-lu, une petite femme délicieuse ! » Elles étaient toujours délicieuses, quelles qu'elles fussent ! Il avait des modistes, des danseuses, des cocottes, des petites bourgeoises, toutes délicieuses! Je ne vous cacherai pas que cette rage d'amour, à soixante ans, m'écœurait un peu et que je ne provoquais pas des récits dont l'enthousiasme me paraissait d'une sénilité indigne du noble esprit de notre ami. En le trouvant réservé et muet, dans ces derniers temps, je ne l'ai donc pas poussé à parler. Il se taisait et j'aimais mieux ça.

— Quel dommage ! C'était le seul moment où il eût été utile qu'il s'expliquât!

— C'est toujours ainsi.

— N'avait-il pas fait de connaissances masculines nouvelles ? N'as-tu surpris aucun nom ?

— Il ne m'a parlé que d'un savant étranger, avec lequel il était entré en relations et qu'il donnait pourunhomme extraordinaire... Il le soupçonnait d'être nihiliste, et cela le taquinait... Mais il s'exprimait sur son compte avec admiration...

— C'était un russe?

— Je l'ignore... Il l'appelait Hans...

— Hans I s'écria Baradier. Mais c'est le nom de l'homme au bras coupé ! C'est le nom qui est gravé sur l'anneau que portait au doigt celui qui a provoqué l'explosion de la maison de Vanves... Voilà un premier éclaircissement... Ainsi le général connaissait ce Hans ? Mais Hans c'est un nom allemand ?

— Ce n'est même qu'un prénom allemand... Hais vous n'ignorez pas qu'il y a beaucoup de Russes qui sont d'origine allemande... Si le Hans en question est l'auteur de la catastrophe, le but qu'il se proposait

LA TÉNÉBUEUSK 83

d'atteiadre, en s'introduisaat auprès du général, pouvait être Tobtention des formules de l'explosif trouvé par lui... Mais alors comment avait-il eu connaissance des découvertes que le général tenait rigoureusement secrètes ?

Graff qui n'avait point parlé, écoutant, rêveur, les observations échangées par son beau-frère et son neveu, agita la main pour demander le silence, et lentement, comme s'il suivait le fil très ténu d'une idée encore fugitive :

— Vous vous égarez. Les mobiles auxquels ont obéi les auteurs du crime — car ils sont certainement plusieurs — sont d'un ordre beaucoup plus élevé que vous ne le supposez. Vous cherchez ou des voleurs, essayant de s'approprier une découverte fructueuse, ou des révolutionnaires, à l'affût d'un puissant moyen d'extermination. Tout cela est vulgaire. Vous avez affaire à de plus grands criminels. Le soin qu'ils ont pris de détrousser Trémont, après l'avoir tué, prouve que ses meurtriers ont voulu donner le change. Quand on a une maison à piller, on ne s'attarde pas à chiper une montre et un porte-monnaie. Les allures mystérieuses des gens qui ont fait le coup sont celles de conspirateurs politiques et ce qui achève de donner à la machination sa valeur spéciale, c'est la présence d'une femme. Toutes les entreprises intéressant la politique étrangère, depuis un siècle, ont été conduites par des femmes. A mon point de vue, voici en gros ce qui a dû se passer. Un État ou plusieurs États européens ont eu connaissance des travaux entrepris par Trémont. Ses communications à l'Institut ont pu suffire pour donner l'éveil. Immédiatement on a cherché les moyens de s'introduire dans son intimité cl de capter sa con-

fîance. Le caractère de notre ami a été étudié, on Ta su facile aux entraînements amoureux. On lui a détaché une jeune, jolie et habile femme qui a servi d'intermédiaire, bientôt, entre le général et le sieur Hans. Ce dernier n'est pas un Russe, c'est quelque Badois. La femme est une espionne au service de nos ennemis. L'homme, introduit dans la place par la femme, a échoué dans sa tentative de s'emparer, par la ruse, des secrets de Trémont. Alors il a eu recours à la force. Mais soyez sûrs que le coup était risqué dans un intérêt bien plus élevé que vous ne le supposez. Vous voyez un Lichtenbach, dans l'affaire. Vous croyez que c'est à son profit que l'inconnue et le Hans jouaient une si périlleuse partie ? Vous lui donnez plus d'importance qu'il n'en a. Il faut chercher plus haut. Ou plutôt il ne faut pas chercher. Car on ne trouvera plus rien.

— Je ne prétends pas, répliqua Baradier, que ce que GrafT explique n'ait pas quelque apparence de vraisemblance. GrafT est un homme d'imagination. Il va souvent chercher midi à quatorze heures. Mais dans la circonstance présente, il faudrait être hardi pour affirmer qu'il se trompe. Peut-être y a-t-il, à la fois, de son hypothèse et de la mienne dans la réalité des faits. Ce qui n'est point douteux, c'est que les auteurs de ce coup audacieux sont des gens qui ne reculent devant rien. Donc soyons prudents et n'ayons pas l'air de les soupçonner. Vivons comme nous avons l'habitude de le faire. Abstenons -nous, en apparence, de toute participation à l'œuvre de la justice. Si l'instruction aboutit nous aurons satisfaction, sans nous en être mêlés. Si elle ne trouve rien, comme c'est probable, il sera toujours temps pour nous d'agir. J'estime que des criminels habiles et de sang-froid sont presque

impossibles à découvrir. Ce n'est que par leur imprudence qu'ils donnent prise sur eux. C'est quand ils commenceront à ne plus se tenir sur leurs gardes qu'il. y aura chance de recueillir quelque indice de leur culpabilité. Donc, attendons. C'est la plus prudente et la plus habile tactique. Marcel va retourner à Ars...

— Pas avant d'avoir vu Geneviève...

— Sans doute. Tu dîneras avec nous, tu coucheras ici, et tu prendras le train demain matin. Ta mère et ton oncle ne seront pas fâchés de te posséder un peu.

— Et mon père ? demanda le jeune homme en souriant.

— Et ton père, aussi. Je monte, avec toi, chez ta mère. Graff, tu restes au bureau.

— Jusqu'après la signature. Je rentre chez moi et je reviens dîner.

Le père et le fils gagnèrent, par un escalier intérieur, les appartements privés, et, avec étonnement, dans le vestibule trouvèrent un grand valet de pied qui attendait assis sur une banquette.

— Il y a une visite chez ta mère, dit Baradier. Gomment cela se fait-il ? Ce n'est pourtant pas son jour de réception.

Ils passèrent par un couloir, entrèrent dans le petit salon de M"® Baradier. Auprès de la fenêtre, assise, son ouvrage dans les mains, mais ne travaillant pas, elle était pensive.

— Comment, tu es là ? dit ^Baradier. Je te croyais occupée à recevoir...

— La personne qui est ici ne venait pas pour moi.

— Qu'est-ce que cela signifie ? Ce n'est pas pour Amélie. Alors c'est donc pour M"^ de Trémont ?

— C'est en effet pour elle, répondit M™« Baradier, d'un air gêné.

— Mais qu'est-ce que tu as ? demanda le banquier. Il se passe quelque chose d'extraordinaire. Explique toi...

— Ce qui se passe est, en eff^it, très extraordinaire. La personne qui est ici est une camarade de Geneviève, qui est venue tout exprès du couvent pour lui témoigner son affection et qui est venue seule, suivie d'un homme de confiance, parce que son père n'aurait pas pu se présenter ici...

Le visage de Baradier s'empourpra, ses sourcils se froncèrent :

— C'est donc?... interrogea-t-il.

Sa femme ne le laissa pas continuer. Ils s'étaient compris d'un regard :

— Oui, mon ami, c'est M^'° LiLchtenbach.

Il y eut un silence. Marcel était allé auprès de sa mère, et l'embrassait, regardant du coin de Tœil Baradier qui, arrêté devant la cheminée, s'efforçait d'assigner à Télrange démarche delà fille de son ennemi sa portée véritable.

— Comment est-elle cette demoiselle Lichtenbaeh ? demanda Marcel.

— Te l'ai à peine regardée, je te l'avoue, mon enfant. Quand on me Va annoncée, j*ai été un peu saisie. J'avais Amélie et Geneviève auprès de moi. Je les ai laissées au salon aussitôt que cette jeune fille est entrée. Il m'a paru qu elle était grande, assez jolie de figure. C'est surtout sa voix qui m'a frappée, une voix claire, douce, charmante.

— Ce n'est pas celle de son père, alors, grommela Baradier.

LA TÉNÉBUEUSE 87

— Et combien y a-t-il de temps qu'elle est ici?

— Une demi-heure, au moins.

— Et ma sœur est en tiers, entre Geneviève et M"« Lichtenbach ?

— Elle ne pouvait pas ne point rester. C'eût été une affectation d'hostilité tout à fait déplacée. Les haines des parents, je l'espère, ne font point forcément partie de l'héritage des enfants...

— Maman, ce que tu dis là est contraire à toute tradition poétique. Vois Roméo et Juliette... Sans les haines héréditaires, que devient la littérature? Elles font partie du bagage romanesque. Sapristi ! Ne le diminuons pas ! Il s'amincit assez tous les jours!

Baradier, sans écouter son fils, suivait toujours sa pensée. Il murmura :

— Qu'est-elle venue faire ici ? Et pourquoi Lichtenbach l'a-t-il laissée venir ?

— Veux-tu que j'aille le lui demander? dit gaîment Marcel.

— Tâche d'être sérieux, s'il te plaît, s'écria le banquier. Il ne s'agit pas de plaisanter î

— Oh ! je le sais bien ! Vous ne plaisantez pas souvent ici! Je vous demande un peu de quoi vous allez vous bouleverser? Voilà ma mère qui est pâle, et toi qui es rouge! Tout cela parce qu'une jeune fille est venue consoler sa camarade de pension ! Y a-t-il là quelque chose d'extraordinaire ?

Baradier regarda son fils de travers, et avec irritation lui répliqua :

— Tu es un serin. Laisse-moi tranquille I Tu n'es pas capable de comprendre !

Marcel s'inclina avec une ironique déférence :

— Grand merci ! Il ne te faut rien pour ça ?

Mais Baradier n'eut pas le temps de se fâcher tout à fait. La porte du salon s'était ouverte et Amélie avait paru sur le seuil :

— Maman, avant de se retirer, W^^ Lichtenbach voudrait te dire adieu.

— Eh mais, je la trouve très bien élevée, cette jeune personne-là, dit Marcel à voix basse. Tu y vas, maman? Ma foi, je t'accompagne. Il faut que je voie comment elle est.

Vainement Baradier furieux commanda à son fils :

— Marcel, reste ici, je te défends...

Déjà le jeune homme, riant, s'était glissé derrière sa mère, dans le salon.

— Jamais ce garçon-là n'aura le sens commun ! gémit Baradier. Et la porte fermée, il s'assit à la place que venait de quitter sa femme, prêtant vaguement l'oreille au bruit des voix qui parvenait maintenant jusqu'à lui.

Dès le premier coup d'oeil, Marcel Baradier remarqua que M"* Lichtenbach avait une tournure élégante, et un visage d'une grande douceur. A l'examen, il ne la trouva pas jolie. Ses traits étaient irréguliers. Mais son visage était éclairé par des yeux d'un bleu limpide qui rayonnaient la franchise et la bonté. Elle se tenait debout, svelte et droite, dans son uniforme sombre, le ruban bleu sur la poitrine. A M™® Baradier, qui lui présentait Marcel, elle répondit par une inclination respectueuse, et de sa voix délicieuse elle dit :

— J'ai tenu, madame, à ne point sortir de chez vous, sans vous offrir mes remercîments pour votre gracieux accueil. J'ai, pour M''® de Trémont, une vive affection. Nous avons vécu, depuis un an, côte à côte. Et je compatis à sa peine comme si le malheur qui l'a frappée

nous était commun... C'est un grand soulagement pour moi, au moment où j'ai le chagrin d'être séparée d'elle, de la savoir près de vous qui l'aimez... J'espère que vous voudrez bien lui permettre devons parler de moi, afln qu'elle ne m'oublie pas trop vite, et qu'elle fasse, qui sait, pénétrer dans votre esprit, un peu de la sympathie que son cœur contient pour moi...

Marcel était encore sous le charme de cetle voix prononçant ces douces paroles, lorsque les yeux clairs se posèrent sur lui, lumineux et profonds. 11 leur rendit un regard, curieux et un peu hardi peut-être, car aussitôt ils se voilèrent de leurs paupières. En même temps une légère rougeur, comme accompagnée d'un frissonnement, passa sur ce visage souriant qui soudain devint grave.

— Je vous remercie, mademoiselle, des sentiments que vous exprimez pour notre chère Geneviève et pour nous-même, dit M"^« Baradier. Soyez sûre que nous la laisserons libre de ses affections.

M"® Lichtenbach s'inclina, fit un gracieux signe de tête à Amélie, et, comme elle passait devant Marcel, s'entendit, avec un trouble très visible, dire par le fils de la maison :

— Souffrez, mademoiselle, que je vous reconduise.

Il ouvrit la porte du salon, et prenant la mante que la jeune fille avait laissée dans le vestibule, il lui en couvrit les épaules. Puis l'accompagnant, devant sa mère et sa sœur stupéfaites, il descendit avec elle, suivi par le valet de pied, l'escalier qui conduisait à la grande cour. Là, avec une liberté pleine de grâce, il dit, marchant à côté de M"® Lichtenbach :

— Le départ de M"® de Trémont va vous faire juger

sans doute un peu triste votre séjour au couvent, mademoiselle?

— Oh! J'espère que Geneviève ne m'oubliera pas, et viendra me voir...

— Et puis, il est probable que vous ne resterez pas longtemps vous-même au Sacré-Cœur...

— Je suis, comme était M"® de Trémont, seule avec mon père... Geneviève, en M™" Baradier, va retrouver une mère... Et moi...

Elle ne continua pas sa phrase. Mais Marcel comprit bien la tristesse de la pensée. Moi, je resterai abandonnée, comme je Tai été pendant toute mon enfance. Ma jeunesse s'écoulera entre les tristes murailles d'un couvent, sous la surveillance froide et méthodique de religieuses excellentes, mais incapables de me donner la chaleur d'affection dont j'aurais besoin pour être heureuse. Mon amie me quitte et toute la douceur de ma vie s'en va.

Ce fut si mélancolique et si résigné que Marcel en fut ému. Il regarda la jeune fille avec intérêt. Ils étaient arrivés auprès du coupé, dont le valet de pied ouvrait la portière.

— Non, mademoiselle, dit Marcel, soyez sûre que Geneviève de Trémont ne vous oubliera pas.

Il Qxa ses yeux sur le visage de M"® Lichtenbach, qui, au grand jour de la rue, s'offrait délicat et fin dans sa grâce pudique, puis s'inclinant il ajouta un peu plus bas :

— Je ne crois pas que vous soyez de celles qu'on puisse oublier.

M''® Lichtenbach salua avec un sourire, et montant dans la voiture, elle dit au domestique :

— A la maison.

LA TÉNÉfiREUSE 91

Aucune parole de plus ne fui échangée pendant que le valet de pied grimpait sur le siège et que le cocher rassemblait ses rênes. Marcel, tête nue sur le trottoir de la rue de Provence, regardait par la glace du coupé cette jeune fille qu'il ne connaissait pas une heure avant, et qui lui apparaissait simple et touchante. M"® Lichtenbach baissait le front, mais un sourire persistait sur ses lèvres. La voiture partit et le charme fut rompu.

Reprenant le chemin de la maison, Marcel se dit : Si le père est une canaille, c'est bien dommage pour la fille, car elle est délicieuse ! Il continua sa marche et comme il ouvrait la porte des bureaux : Après tout, pensa-t-il,elle n'est pas responsable de ce qu'a pu faire monsieur son père. Il entra dans le cabinet paternel et conclut : Et puis, au fond, tout ça m'est égal. Il est infiniment probable qu'elle et moi, nous ne nous retrouverons jamais en présence. Alors qu'elle soit ce qu'elle voudrai Néanmoins il ne put écarter cette idée que M"^ Lichtenbach, fille de l'ennemi déclaré de Baradier et Graff, était une personne tout à fait particulière, et qui, où qu'elle fût, ne passerait jamais inaperçue.

— Eh bien 1 lui dit son père, qui guettait son retour. Tu te mets en frais pour cette petite personnel Qu'estce que tu ferais donc de plus pour une princesse?

— Mais rien, répondit tranquillement le jeune homme.

— Veux-tu avoir la bonté de m'expliquer pour quelle raison tu t'es livré à ces démonstrations vis-à-vis de la fille de notre ennemi?

— Pour l'unique raison qu'elle est la fille de votre ennemi.

— C'est peut-être très chevaleresque, mais cela me paraît stupide.

— Est-ce que tu as Tintention de mêler les femmes à tes querelles?

— Je voudrais voir comment Lichtenbach traiterait ta mère et ta sœur si elles tombaient jamais sous sa coupe!

— Espérons que nous ne le verrons jamais. Mais de ce que Lichtenbach serait capable, d'après toi, de se conduire comme un drôle, s'ensuit-il que les Baradier et Graff soient tenus de se comporter comme des pleutres? Demande à mon oncle ce qu'il en penserait?

— Eh ! Ton oncle est un vieux sentimental. Et ce n'est pas avec des sentiments qu'on lutte contre un gredin comme Lichtenbach. Depuis une heure, je me creuse la cervelle pour découvrir les motifs de l'intervention de sa fille... Car c'est assurément lui qui a eu l'idée de cette visite... Evidemment il a voulu nous donner le change par une démonstration affectueuse envers M^^® de Trémont. Mais c'est justement cette affectation de sympathie qui me met en éveil... Oh! Ce Lichtenbach est dans l'affaire! J'en jurerais! Sa haine, son intérêt, tout l'y poussait. Mais comment le prouver?

— La justice est saisie.

— Oh ! La justice ! Est-ce qu'elle découvre les crimes? Sais-tu ce que le conseiller Barentin, qui est une lumière à la chambre criminelle de la cour de cassation, me disait dernièrement? Sur cent crimes commis, il n'y en a pas vingt-cinq dont on découvre les auteurs. Et encore c'est par leur imprudence. Mais des gens riches, puissants, froids, calculant bien leurs coups sont presque sûrs de l'impunité.

— Mon cher père, si toute la machine judiciaire, mise en branle pour découvrir un meurtrier, est impuissante à le saisir, par ses gendarmes, ses agents,

ses procureurs et ses juges, comment voudrais-tu que Baradier et Graff y pussent réussir ? A l'impossible nu) n'est tenu. Il faut un peu de philosophie, dans la vie. Nous réparerons le crime commis, dans la mesure de nos forces : toi en protégeant M"® de Trémont, ma mère en Taimant, et moi, en lui assurant la fortune que lui promettait son père. Pour le surplus, laissons faire aux Dieux.

— Laissons faire aux Dieux ! grogna Baradier. Laissons faire plutôt au Diable ! Rappelle-toi ce que je te dis, Marcel. Aux différends entre Lichtenbach et ton oncle, Trémont a été mêlé, j'ai été mêlé, ta mère a été mêlée. Lichtenbach est de ces hommes vindicatifs^ qui font payer les fautes à ceux qui les ont commises, et à leurs descendants... Trémont est frappé, notre tour viendra à tous...

— Non, mon père, le tour d'aucun de nous ne viendra, dit Marcel avec énergie, parce que je te le jure, à la première menace, à la moindre tentative, j'irai, moi, au Lichtenbach, et je réglerai tous nos^ comptes avec lui en une seule fois.

L'oncle Graff, rasé de frais, élégamment vêtu, rentrait dans le bureau. Baradier fit signe à son fils de se taire, et tous trois montèrent chez M°^® Baradier.

Dans soa cabinet aux sévères et froides boiseries peintes en gris, Elias Lichtenbach, assis devant un large bureau Louis XIV, causait à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu, avec un prêtre nonchalamment étendu dans un fauteuil profond. Le banquier, à la mourante lueur du soleil entrant par la croisée, montrait une tête osseuse et revêche, grisonnante, aux yeux saillants et aux lèvres minces soigneusement rasées. Ce n'était plus le rubicond et plantureux Elias des années anciennes. Les préoccupations de la vie avaient séché la fleur de jeunesse sur les joues, labouré de rides le front insouciant. Les mâchoires étaient toujours proéminentes, mais durcies et maigres, elles étaient inquiétantes, comme celles d'un puissant et féroce carnassier. Les mains velues, posées sur le bureau, longues et prenantes, étaient révélatrices de l'àpreté au gain. Une calotte noire couvrait le front dégarni de Lichtenbach. Son interlocuteur était un ecclésiastique jeune, élégant, au visage gracieux et fin. Il parlait avec une pointe d'accent méridional qui donnait à sa voix une sonorité joyeuse, que Lichtenbach s'efl*o ridait de modérer par des recommandations inutiles:

— L'affaire, disait le jeune prêtre, sera très belle. Les Tains que nous avons en vue n'ont, actuellement, icune valeur, ce sont des landes et des marais. L*aclisition se fera en votre nom, et quand nous aurons gné un bail emphytéotique avec vous, nous nous ettrons aussitôt à construire... Il faudra une avance 5 trois cent mille francs...

— Cela n'offrira aucune difficulté, dit Lichtenbach, li des préteurs tout disposés.

— Sans aller bien loin, n'est-ce pas? fît le jeune être, en montrant d'un ironique coup d'oeil le tiroir 1 bureau sur lequel le banquier étendait ses mains doutables.

— Non, monsieur Tabbé, pas loin, en effet, mais pas i, cependant... J'ai pour principe de ne jamais avan- T de fonds que sur valeurs immédiatement réalisables, r, l'affaire que vous venez de développer devant moi 3 présente aucune garantie actuelle... Mais il n'im- )rte. Pourvu que je vous trouve des capitaux...

— C'est l'essentiel, en effet. Pourtant nous ne voulons roir à compter qu'avec vous... Ces messieurs ne plant point légèrement leur confiance. Ils vous la donnt, parce qu'ils sont sûrs de vous... Mais ils ne retenaient pas à des inconnus.

— Ces messieurs, comme toujours, n'auront affaire l'a moi, dit Lichtenbach avec déférence. Je sais ce le je leur dois. Ils me trouveront toujours à leur •vice.

— Donc, aussitôt les terrains achetés et mis à tre disposition, nous construisons, et nous faisons itiquer les fouilles qui révéleront la présence dans sous-sol des gisements de minerai dont je vous ai •lé. Brusquement la valeur du sol décuplera. Vous

revendrez une faible partie des terrains, et, avec le bénéfice, nous nous trouverons, sans bourse délier, avoir payé rétablissement de notre Communauté.

— Si la teneur du minerai est telle que vous me l'avez affirmée, Texploitation concédée à une société vous rapportera des revenus importants pendant de longues années.

— C'est sur quoi Monseigneur a compté lorsqu'il a recule rapport de l'ingénieur chargé par nous des sondages... Oli! nous avons besoin de beaucoup d'argent pour mener à bien notre œuvre, soupira le jeune prêtre... La religion est attaquée avec une telle violence, que si nous nous bornons à la défendre, nous sommes perdus. Il faut porter la guerre sur le terrain ennemi...

— C'est mon avis, et vous voyez, monsieur Tabbé, que mon journal s'y emploie avec zèle...

— Oui, vous marchez bien. Mais votre Panache blanc n'est pas assez purement doctrinaire : On s'y occupe trop de spéculations et d'entreprises. Cela sent trop la Bourse dans vos colonnes...

— Monsieur l'abbé, répliqua rudement Elias, je ne possède pas, comme ces messieurs, l'art de faire des affaires sans qu'il y paraisse. Mais j'apprendrai à leur école.

— Allons ne faites pas le jésuite, mon cher Lichtenbach, dit le jeune prêtre d'un air léger. Nous savons apprécier vos services... Vous en avez eu la preuve, vous l'aurez encore... Ah ! qu'est-ce que ce blessé qu'on a recueilli chez nous, à Issy, hier? Il était fort mal en point, le pauvre diable I II s'est recommandé de vous...

Elias devint blême. Il fit un geste alarmé et d'une voix sourde :

— Plus bas ! monsieur l'abbé.. Plus bas! Je vous en prie... Que personne ne se doute...

— Ehl Gomme vous voilà troublé ! Rassurez-vous... M. le Supérieur et moi, seuls, avons eu les confidences de ce malheureux... Il a parlé fort peu du reste. 11 était épuisé par les efforts qu'il a dû faire pour se traîner jusqu'à notre porte... Le frère portier qui l'a reçu a aussitôt prévenu le Supérieur. Il était quatre heures du matin. . . Toute la confrérie était aux matines. . . On a donc pu, sans que personne le vît, introduire le blessé, dans le pavillon d'entrée... Il était temps... Aussitôt couché, il a perdu connaissance.

— Qui le soigne ?...

— Notre Supérieur lui-même, qui a des connaissances très étendues en médecine... Du reste, le bras du blessé a été coupé comme par un thermo-cautère, et il n'y a eu qu'à faire un pansement... Cet homme a montré un courage héroïque... Mais maintenant il est dévoré par la fièvre, et il parle...

— Que dit-il ?

— Oh! Des choses extraordinaires et fort mélangées... Il est, à la fois, question d'un camp retranché dans les Vosges et d'une poudre de guerre aux vertus supérieures... Il s'agit de lever les plans de l'un et de se procurer la formule de l'autre...

— Et ne nomme-t-il personne ?

— II prononce le nom d'une femme, qu'il appelle tantôt Sophia, et tantôt la baronne. Il la consulte, la rudoie et va jusqu'à l'insulter, tour à tour... Elle paraît être sa complice dans quelque œuvre obscure...

— S'est-il expliqué plus clairement?

— Non, il s'est mis à battre la campagne... Et il est Dopossible e rien comprendre à ce qu'il raconte...

Du reste, le frère portier seul et notre Supérieur l'ont approché aujourd'hui et vous n'avez rien à craindre... Elias poussa un soupir de soulagement :

— Monsieur l'abbé, croyez que je ne crains rien pour moi, mais je crains beaucoup pour d'autres... Je suis engagé dans de grandes entreprises internationales, vous ne l'ignorez pas. Et les intérêts qui sont remis à mes soins représentent non seulement d'immenses capitaux, mais encore d'innombrables vies humaines. J'ai donc le devoir d'être très prudent.

Le jeune prêtre eut un geste de protestation. Soa visage devint grave :

— Je ne veux rien savoir de cela, monsieur Lichtenbach. Ces messieurs, vous ne l'ignorez pas, sont français et rien que français. Tout ce qui se passe au delà des frontières leur est étranger. Pour un peu, je dirais hostile. En dehors de la France, que nous aimons d'une tendresse profonde et éclairée, que nous voulons sauver de la corruption révolutionnaire, nous ne reconnaissons que le Pape, Souverain de tous les catholiques et notre chef aveuglément obéi. Gardez vos secrets. Nous les respecterons, parce que vous nous servez. Mais n'attendez de nous aucune aide pour faire réyssir des entreprises qui ne concourraient pas à faire triompher la cause à laquelle nous nous sommes voués: la monarchie et la religion. Pour le reste, vous nous trouverez neutres. C'est tout ce que vous pouvez attendre de nous.

— Vous a-t-on chargé de me le dire ? demanda Elias avec angoisse.

— Non, mon cher Lichtenbach, on ne m'a chargé que de vous entretenir de l'affaire des terrains...

— Merci, monsieur l'abbé... Dites à ces messieurs

que j'enverrai, dès demain, un homme de confiance à Grasse pour terminer, et que le mois ne s'écoulera pas avant que nous ne soyons en possession.

— C'est bien...

Le jeune abbé se levail. Il s'arrêta et d'un ton négligent :

— Ah! j'oubliais... Avez-vous entendu raconter cette affreuse catastrophe, qui a eu lieu à Vanves ? L'explosion nous a fait trembler à Issy... Ne connaissiez-vous pas ce général de Trémont ?

Lichtenbach se voûta, plus creux, plus noir, et répondit en balbutiant :

— Oui, monsieur l'abbé, je l'ai connu, autrefois...

— C'était, paraît-il, un dangereux maniaque, faisant des expériences chimiques, qui devaient fatalement le conduire à la mort... Personnage d'une douteuse moralité, du reste, si l'on en croit le bruit public, et qui, malgré son âge avancé, se livrait à de dégradantes débauches... Ce n'est pas une perte... On dit qu'il a été assassiné et volé, avant que sa maison sautât... Voilà ce que cela rapporte de chercher des poudres î... Allons, au revoir, mon cher Lichtenbach... Quand vous voudrez voir le blessé, vous me préviendrez, je vous mènerai près de lui, en cachette...

Lichtenbach ne répondit pas. Il reconduisit son visiteur, avec une affectation de respectueuse humilité, jusqu'au haut du grand escalier de son hôtel. Là il se courba, comme devant un maître et dit :

— Assurez ces messieurs, je vous prie, monsieur l'abbé, de tout mon dévouement.

— Boni Bon! Ils en sont sûrs, répliqua d'un ton léger le jeune prêtre. Et lentement il descendit les degrés de pierre et disparut.

iOO LES BATAILLES DE LA VIE

Lichtenbach pensif rentra dans son cabinet. L'obscurité était peu à peu venue. A la place que venait de quitter l'abbé, une forme féminine s'offrait, étendue dans le fauteuil. Une voix fraîche et sonore dit :

— Il fait noir, comme dans un four, chez vous, Lichtenbach, donnez donc un peu de lumière.

— Quoi, vous êtes là, baronne, s'écria le banquier avec empressement.

— Oui, j'arrive. C'est le petit abbé d'Escayrac qui sort de chez vous?

Lichtenbach avait tourné le commutateur de l'électricité. Une lumière dorée, tombant du plafond, éclaira la visiteuse sans façon, qu'Elias venait d'appeler : Baronne. C'était une jeune femme blonde, d'une grande beauté : fier profil, yeux bleus, front intelligent, mais avec une expression de dureté dans la bouche mince aux lèvres rouges, et dans le menton volontaire. Elle était vêtue d'une toilette noire très élégante et coiffée d'une capote de dentelles qui donnait plus d'éclat à ses cheveux fauves. Les pieds chaussés de vernis noirs étaient charmants.

— Vous êtes chez moi depuis longtemps? demanda Elias préoccupé.

— Mais non, je vous l'ai dit : j'arrive. Votre domestique m'a introduite dans le salon, et je suis entrée en entendant partir votre visiteur. Rassurez-vous, je n'ai pas écouté ce qu'il vous a dit.

— Oh ! je ne me défie pas de yous !

— Si, vous vous défiez de moi, comme de tout le monde. Je ne vous en blâme pas. C'est de la prudence. Quoique vous n'ayez rien à craindre de moi, pas plus que moi de vous, du reste.

— Ohl Baronne, vous savez que je vous appartiens complètement, se récria Lichtenbach.

— Oui, oui, et vous ne seriez pas fâché que la réciproque fût vraie, n'est-ce pas? interrompit la jeune femme avec un sourire railleur.

Le visage blême d*Elias se colora d'une flamme ; il s'approcha de la baronne, et lui prit la main qu'il pressa entre ses doigts :

— Si vous vouliez, pourtant, Sophia...

Elle retira sa main, agita sa petite tète d'un air de dédain et répliqua :

— Oui, mais je ne veux pas, voilà I

— Ne voudrez-vous jamais ?

— Qui peut le savoir? Si je suis un jour très embarrassée, comme vos femmes du grand monde,je viendrai peut-être aussi cogner à la caisse... Est-ce que vous me donneriez de l'argent, Lichtenbach, si j'en avais besoin?

Elle regardait, en parlant ainsi, le banquier, avec des yeux diaboliques et un sourire prometteur. Celui-ci, dès qu'on parlait d'argent, redevenait lui-même. Il posa sa patte sur le genou de la jolie femme, et dit avec assurance :

— Je vous donnerai ce dont vous aurez besoin.

— Vous vous engagez beaucoup. Prenez garde ! Et puis, tenez-vous tranquille. Le moment n'est pas venu.

Elle se reculait un peu, en parlant ainsi, pour se soustraire à la familiarité de Lichtenbach. Celui-ci soupira :

— Ah! Sophia, vous êtes une terrible coquette... Vous ne prenez plaisir qu'à affoler les hommes.

— Moi? Vous perdez le sens, Lichtenbach. M'avezvous jamais vue m'occuper d'un homme, sans que moa

intérêt me le commandât? Et c'est vous qui me dites des niaiseries pareilles. On croirait que vous ne me connaissez pas !

— Si, je vous connais bien. Je vous connais même mieux que vous ne le croyez, car il y a des parties de votre existence, encore si courte, et pourtant si étonnamment remplie, que vous laissez dans une obscurité favorable, mais que j'ai su pénétrer. Vous êtes bien habile, bien hardie, bien rouée. Mais moi, je suis bien tenace, bien patient. J'ai le flair de ce que je dois savoir, et j'ai les moyens de m'informer. Je sais donc très bien ce que vous êtes aujourd'hui, madame la baronne Grodsko. Mais je sais aussi ce que vous étiez avant...

Une lueur jaillit des yeux de Sophia, et ses lèvres se contractèrent, donnant ainsi à sa physionomie un caractère de méchanceté efl'rayante. Elle regarda audacieusement Elias, et, d'une voix sèche, elle dit :

— Tiens ! tiens ! Racontez-moi donc ça. Je suis curieuse de connaître les histoires que vous avez apprises sur mon compte. Si elles sont vraies, je vous l'avouerai, parole d'honneur. Si elles sont fausses, vous pourrez casser aux gages vos informateurs. Quand on a des espions à sa solde, il faut toujours tâcher de les avoir sûrs et intelligents,

— Les miens ne me trompent jamais. Ils n'ont pas d'intérêt à mentir.

— Nous verrons bien. Donc...

— Donc avant de devenir la femme du baron Elmer Grodsko, noble hongrois, qui s'est brouillé avec sa famille pour vous épouser, vous dansiez et vous chantiez, sur le théâtre de Belgrade, dans une troupe de passage, dirigée par un Valaque, moitié ruffian, moitié escroc, qui paraissait être votre amant. C'est là que le

baron Elmer, revenant de Varna, vous vil, vous aima et vous enleva, après avoir abattu d'un coup de revolver maître Escovisco, qui le poursuivait avec un poignard pour regorger...

Les lèvres de la jeune femme se plissèrent, ses yeux eurent un regard de dédain. Elle dit :

— Voilà tout ce que vous savez? Vous ne remontez pas plus loin que le théâtre de Belgrade et TalTaire Escovisco? Vous faites alors bien du bruit pour peu de chose !

— Oh ! je procédais parordre. Je puis remonter plus loin, si vous le souhaitez, et vous parler de la mort étrange et mystérieuse de M™® Ferranti, une charitable personne de Trieste, qui vous avait recueillie mourante de misère dans la rue, et prise à son service. Vous aviez seize ans. Votre bienfaitrice avait un fils. Le jour de la mort de sa mère, qui passa pour avoir été empoisonnée, saas qu'on en eût la preuve certaine, lejeune Ferranti partait avec vous, emportant l'argent comptant, les titres négociables et les bijoux de la morte... Etait-ce vous, ou lui, qui aviez donné à M™® Ferranti la tasse de thé qu'elle a bu avant de se coucher pour ne se relever jamais ?

— Oh! mon Dieu ! Ce n'est ni lui ni moi. C'est une vieille domestique, qui était depuis vingt ans dans la maison. Elle l'a avoué du reste, et comme il n'y avait point de preuves contre elle, ni contre qui que ce fût d'ailleurs, elle a été relâchée...

— Quant à vous, vous étiez partie pour Venise avec Votre amant, et vous meniez là joyeuse vie. Ah ! il avait une jolie façon de porter le deuil de sa mère, le fils Ferranti ! Ce fut au café Florian, sur la place Saint-Marc, qu'un soir qu'il était gris, ce jeune niai»

i04 LES BATAILLES DE LA VIE

se prit de querelle avec un major autrichien qui le lendemain, au Lido, lui mit six pouces de fer dans le ventre, ce dont il mourut.

— C'est vrai. Pauvre Ferranti! C'était un gentil garçon, qui valsait à ravir, mais qui aimait trop l'absinthe... C'est cela qui Ta tué, bien plutôt que la stoccata du major Briizelow... Un bel homme, dont les moustaches faisaient le tour de la tète, mais bête comme son sabre, et aussi dangereux. C'est lui qui me força à quitter Venise, où je me plaisais tant! Je n'avais plus le droit de parler à un homme, sans qu'il le provoquât. Il aurait défié toute la ville ! Il me fallut partir...

— La police autrichienne y fut pour quelque chose, n'est-il pas vrai ?

— J'ai toujours exécré les Tedeschi, et ils me l'ont bien rendu î

— Encore maintenant, vous ne pouvez pas rentrer eu Autriche ?

— C'est cet imbécile de Grodsko qui en est cause !

— Et que devient-il cet excellent Grodsko qui a fait mourir sa mère de chagrin pour vos beaux yeux?

— Cet excellent Grodsko est à Vienne, en été, à Monte-Carlo, en hiver. Et, l'hiver ou l'été, il joue pour se distraire, et, quand il a perdu, il boit pour se consoler.

— Il perd régulièrement?

— De sorte qu'il boit toujours.

— Voilà déjà, si je sais compter, quelques cadavres à votre actif, ma belle amie, sans parler des désespoirs, des deuils et des hontes. Vous avez eu une existence bien remplie, quoique vous n'atteigniez guère qu'à la trentaine.

— Vingt-huit ans, depuis la semaine dernière, rectifia roidement la baronne.

— Vous avez marché sur l'humanité, comme sur un apis, pour arriver à vos fins qui étaient le luxe, le )laisir, et la domination. Et vous voilà, aujourd'hui, dIus brillante, plus aimée, plus puissante que jamais, forte que vous êtes d'une volonté qui ne recule devant rien, et d'une conscience qui se prête à tout. Est-ce exact?

Elle regarda audacieusement Lichtenbach, et tirant de sa poche un étui en argent ciselé, elle y prit une cigarette d'Orient qu'elle alluma avec une tranquillité parfaite, elle souffla la fumée, puis, d'une voix douce, répondant à la question :

— Très exact, quoique incomplet. Je suis bien plus redoutable que vous ne le dites. Et vous le savez très bien, mais vous craignez de me déplaire en me dépeignant telle que je suis en réalité. Vous avez bien tort. J'ai un tel mépris pour l'humanité, que vous ne pouvez me froisser en déclarant que je suis prête à en tirer parti comme d'une marchandise. Les hommes, pour moi, ne sont pas plus intéressants que des bêtes destinées à l'abattoir. Ils servent à me nourrir, à m'enrichir ; ils peinent et meurent pour cela. C'est leur fonction, apparemment, puisqu'ils ne peuvent se soustraire à cette destinée, et qu'à mesure qu'un a disparu, un autre se présente pour le remplacer. Vous allez dire que je suis une destructrice. C'est possible. Il y a, de par le monde, des êtres nés pour le travail, le sacrifice et la souffrance, comme il y en a d'autres créés irrémédiablement pour la paresse, l'égoïsme et la jouissance. C'est la nature qui a tout fait. L'instinct se manifeste, pour les uns, conduisant au servage, pour

les autres, menant à la tyrannie. Exploités et exploitants, bêtes de somme et bêtes de proie. N'est-ce pas la seule classification sociale qui ait le sens commun? Regardez autour de vous, Lichlenbach, c'est une règle invariable: un troupeau de niais conduits, tondus, égorgés par quelques audacieux. Allez-vous me reprocher d*être de ceux qui égorgent, quand vous êtes de ceux qui tondent? Nous sommes à deux de jeu, moucher; seulement, moi j'ai l'audace de l'avouer, tandis que vous avez l'hypocrisie de le taire. Mais nous marchons vers un but pareil, qui est l'exploitation humaine pour notre plus grand profit et notre meilleur agrément. Voilà! Si ce n'est pas vrai, prenez la parole et réfutezmoi.

Elle avait parlé sans élever la voix, et le ton calme, avec lequel ces terribles théories avaient été exposées par cette bouche charmante, contrastait si singulièrement avec le cynisme féroce de l'aveu, que Lichtenbach, . qui, cependant, paraissait sans illusion sur sa belle et dangereuse partenaire, en resta un instant décontenancé. Il n'avait pas beaucoup de scrupules, ce vendeur de toute marchandise, qui avait débuté par rançonner son pays, à l'heure des désastres, et qui continuait à spéculer sur les misères, les tares et les infamies sociales. Mais il se trouvait en face d'une créature plus hardie, plus violente, sinon plus redoutable que lui. Et il pesait, dans sa pensée, les périls qu'elle pouvait lui faire courir et les avantages qu'elle devait lui apporter. Instrument admirable que cette jolie, fine et peu scrupuleuse femme. Il savait ce dont elle était capable, mais il ne voulait pas s'engager aussi loin qu'elle, sans nécessité. Il était riche, lui, puissant. Les aventures, qui offraient à la baronne Sophia ses plus sûrs moyens

d'existence, n'étaient pas exploitables pour lui. Autres aCFaires, celles d'un homme à la veille d'être député, peut-être ministre, et celles de cette cosmopolite industrieuse, battant monnaie avec de la boue et du sang. Il redevint froid. Il avait dit assez de sottises, au début de l'entretien. Le moment était venu de mitiger la confiance de la belle Sophia, et de lui faire comprendre qu'il y avait, entre elle et lui, une barrière formée de millions et de respectabilité.

— A tout prendre, dit-il, ma chère baronne, il y a du vrai dans ce que vous venez d'énoncer, encore que la forme en soit un peu exotique. Vous avez le cynisme oriental, pompeux et déclamatoire. Tout ce que vous avez déclaré, il y a un instant, peut se formuler en peu de mots très simples : l'inégalité humaine est immuable. Il y a des imbéciles et des malins. Les premiers sont exploités par les seconds, sous la surveillance de la gendarmerie et le contrôle de la loi. Vous n'avez pas fait une assez grande part, dans votre théorie, à la loi' et aux gendarmes. Je ne saurais trop vous engager à en tenir plus de compte. Ils sont ud des facteurs très importants du problème que vous passez votre vie à résoudre. Si vous les considérez comme quantité négligeable, un de ces matins, cela vous jouera un tour.

Elle eut un rire dédaigneux :

— Les petits poissons restent dans les mailles du filet, les gros le déchirent et passent. Je ne crains rien, ni personne, que moi-même. Moi seule, suis capable de me faire du tort. Mais je n'y songe guère.

— Pour l'instant. Mais vous avez connu des heures i'insécurité. On m'a raconté qu'il y a deux ans, à [iOndres...

Sophia devint sombre. Un pli creusa son front. Elle

jeta brusquement sa cigarette dans la cheminée et, d'une voix changée :

— Oui, j'ai fait des sottises, j'étais amoureuse. Et une femme qui aime devient aussi stupide qu'un homme.

— Il s'agissait d'un comédien, si je ne me trompe, le beau Stevenson...

— Oui, Richard Stevenson, le rival d'Irving...

— Vous en avez été folle. Et il vous trompait pour une petite ballerine de l'Alhambra. Alors, un soir, vous avez trouvé moyen d'attirer la fille à bord d'un yacht, que vous aviez loué et qui stationnait sur la Tamise. Depuis, on n'a plus jamais entendu parler d'elle...

— Ah ! Vous connaissez cette anecdote ? Vous êtes vraiment bien renseigné. Et savez-vous aussi que Stevenson à qui, dans une crise de fureur, j'avais déclaré qu'il ne reverrait plus jamais cette sale fille, m'a battue avec sa canne, jusqu'à me laisser pour morte sur la place ?

— La canne donnée par le prince de Galles, sans doute? C'était flatteur ! Ce qui ne vous empêcha pas d'être, deux jours plus tard, à l'Empire, au premier rang, pour applaudir votre brutal galant...

— Oui, j'aimais ce misérable, comme je sais aimer, à la façon des panthères qui saignent des coups de griff'es de leurs mâles et les mordent, elles-mêmes, jusqu'à regorgement... C'est fini, heureusement, et me voilà tranquille.

Lichtenbach se mit à rire :

— Tranquille ! Diable ! Que faites-vous donc du beau Césare Agostini ?

— Oh ! Celui-là c'est un joujou... On ne peut pas vivre seule, n'est-ce pas ? Il faut avoir quelqu'un à qui

LA TÉNÉfillËUSË 109

s'intéresser... Mais Gésare, c'est une distraction. Ce n'est pas une passion...

— Il vous coûte cher, cependant?...

— Oh î Incroyablement ! Ces Italiens sont des bourreaux d'argent. Celui-là connaît une bonne manière de s'en procurer, et dix meilleures de le dépenser. Il est joueur, d'abord, et puis il ne peut pas voir une belle bague sans se la payer... Mais il a aussi ses petits mérites... Il tire le pistolet et Tépée d'une fagon supérieure. . .

— C'est un bravo tout simplement...

— A votre service, mon cher, si vous avez un homme du monde à faire disparaître.

— Il est intrépide ?

— Il est surtout sûr de son coup. Essayez-en, vous serez satisfait...

Lichtenbach se rembrunit, comme toutes les fois qu'on abordait un sujet qui ne lui plaisait pas, et d'un ton rogue, il dit :

— Je vous suis obligé, je ne travaille pas dans le drame. La comédie me suffit.

— Cela vous plaît à dire ! Vous êtes encore de ces bons apôtres qui montrent les coups, les font exécuter, €t puis, après, disent d'un air candide : « Moi, je n'y suis pour rien 1 » N'étes-vous point de l'affaire de Vanves, je vous prie ?

Cette fois Elias fut tout à fait mécontent :

— Silence ! De grâce. A quoi pensez-vous de crier ^ tue-tête ? Sommes-nous seuls dans la maison ?

Elle se mit à rire :

— Eh bien ! Vous m'amusez, par exemple ! Voilà une heure que vous racontez mes histoires, sans aucune précaution, et vous vous effarez parce que je fais une

loute petite allusion aux vôtres... Vous voulez bien compromettre, mais être compromis, non pas ? Tr gentil !

— Eh ! Ma fille est ici, et je ne me soucie pas...

— Qu'elle vous connaisse sous votre aspect véritable • Car vous êtes une vraie canaille, vous, Lichtenbach, ^ t de la plus vilaine espèce, celle qui tient à sauver les apparences, même avec ses complices... Est-ce que vous croyez que vous me ferez jamais illusion, hein ^ Votre jésuitisme ne m'impressionne pas, votre lubricité m'est connue. Il n'y a pas de plus atroce personnage que vous. Et vous tenez à passer pour un homme vertueux I

Lichtenbach, blême de peur et de colère, fit un geste de supplication :

— Baronne I En vérité, vous voulez me mettre hors de moi...

— Non ! Ce serait trop laid ! Restez en vous-même, bon Lichtenbach, honnête Lichtenbach. Vous voyez que je suis exquise pour vous. Je baisse le ton. Ma voix n'est plus qu'un murmure. Penchez-vous pour m'entendre. J'ai besoin de cent mille francs, ce soir, pour faire emporter Hans et le transporter à Genève... Il pourra supporter le voyage... Gesare est allé le voir...

— Vous croyez qu'il survivra ? demanda Lichtenbach.

— Oui. Ca vous contrarie. Vous aimeriez mieux être débarrassé de lui. Rassurez-vous, il est homme à avaler sa langue, comme font les nègres, plutôt que de trahir un compagnon. D'ailleurs, que sait-il ? Que vos intérêts marchaient parallèlement avec les nôtres et que, s'il avait trouvé les formules de Texplosif pour le

commerce, vous leô auriez payées aussi cher que ceux, pour qui nous marchions nous auraient acheté la poudre de guerre.. Le coup est raté. Hans est estropié. Mais vous êtes à Tabri de tout soupçon, grâce à moi...

Elle prit un temps, regarda Elias avec tranquillité et dit:

— G*est cent mille francs, à compte.

— A compte ?

— Oui, à compte. Et ne lésinez pas. On vous a tué le général de Trémont, que vous haïssiez. Combien donneriez- vous pour les Baradier et Graff ?

— Rienl rien I gémit Lichtenbach. Que dites-vous là?

Quels projets me prêtez-vous? Moi, avoir souhaité la

mort du général de Trémont, et vouloir du mal aux

Baradier et Graff? Vous vous égarez ! C'est de la

démence ! Certes, ce sont mes ennemis. Ils m'ont fait du

mal ! Mais de là à un crime... Oh ! Jamais ! Jamais !

S'ils mouraient, oh ! je considérerais que c'est une

faveur du ciel, mais avancer leur dernier instant, d'un

jour, d'une heure, d'une minute, moi. Dieu puissant...

— D'Abraham, de Jacob et de Moïse ! Oui, mon bon renégat! Mon vieil Elias, mon brave Lichtenbach! dit la baronne avec un regard de mépris... Oui, vous voulez bien accepter les faveurs de la Providence, incarnée pour vous sous les traits de la baronne Grodsko, mais vous n'acceptez pas de paraître la mettre en mouvement. Toujours l'hypocrisie ! Vous ne demandez rien, mais vous acceptez tout ! Ëh bien ! On vous exaucera sans prières !

— Baronne! Au nom du ciel, ne me compromettez pas, sans mon aveu! Ne marchez pas sans instructions !

— Ah I ah 1 Vous voilà tout effaré ! Vous me raçç^l^'L

le vieux Trémont, quand je maniais ses produits chimiT miques, après le dessert... Il était bien amoureux, \m brave homme... Il tremblait pour moi: «Ne touchez pas à cela, c'est la mort I » Pendant ce temps-là, avec de le cire, j'essayais de prendre Tempreinte de la serrure de coffret de fer que Hans a su ouvrir, mais qui lui a si bien amputé le bras... Et pour rien! Le coffret en sautant a anéanti le secret au milieu des flammes... Mais quelqu'un l'a ce secret. Il faudra bien que je le retrouve.. - Et de quelque manière que cela soit, je m'en emparerai...

— Que vous a-t-on donc promis, si vous le livrez? Elle le regarda en riant :

— Vous êtes bien curieux I Soyez tranquille. Amourpropre professionnel à part, car enfin on n'aime pas à échouer dans une mission de cette importance, l'affaire en vaut la peine... En attendant, mes cent mille francs, hein !

Lichtenbach ouvrit un tiroir, prit dix liasses de billets de banque et les tendit à la baronne :

— Les voici.

— Merci. A présent, Lichtenbach, que diriez-vous si c'était le jeune Marcel Baradier qui était dépositaire des formules du vieux Trémont ?

Elias se redressa avec une vivacité soudaine:

— Quoi ! Que supposez-vous là?Qui vous fait penser?

— Ah ! ah î Ah ! Cannibale, vous venez de sentir la chair fraîche ? Vous voilà tout ragaillardi. Vous devez faire cette mine là, quand vous avez, ici, pimpante et sentant bon, une de ces femmes du monde qui se pâment sans défense à l'aspect de votre cofire-fort...

— Baronne, vous me faites mourir d'angoisse...

— Vous en avez l'air. Eh bien ! Je ne dirai plus

que VOUS êtes un vieux passionné. Jamais, quand vous essayiezde me persuader que vous m'adorez, vous n'avez i'ait des yeux pareils! Ah! la haine, hein ! Lichtenbach, c'est un sentiment bien autrement fort que l'amour?

Il ne répondit pas. Rien ne comptait, maintenant, que la supposition que soudain Sophia venait d'émettre. Tout ce qui ne se rapportait pas à ce fait, que le fils de son ennemi mortel était peut-être le détenteur du secret si ardemment cherché, disparaissait à ses yeux. Si cela pouvait être ! Si, revanche du sort, il trouvait l'occasion d'écraser ceux qu'il haïssait de toutes ses forces, et, en même temps, de leur arracher des mains une fortune. Il revint plus ardent à la baronne :

— Qui vous donne à supposer que le général avait fait des confidences à Marcel Baradier ?

— Ils se voyaient constamment, d'abord, le jeune homme était admis dans le laboratoire, et c'était une faveur exceptionnelle. Il y travaillait, je le sais, avec Trémont qui n'avait confiance qu'en lui. Enfin l'inventeur a parlé devant moi. Si mystérieux que soit un homme, si fermé, si farouche, il vient fatalement une heure où il faut qu'il s'épanche. Le général n'aurait jamais rien laissé pénétrer de ses projets, à un homme, fût-ce son meilleur ami. Il était soupçonneux comme un renard... Mais, après dîner, un bon cigare dans les dents, et quand je le regardais d'une certaine façon, il éprouvait le besoin de m'éblouir, et comme ça ne pouvait être ni par sa jeunesse ni par sa beauté, c'était par son génie qu'il essayait de me séduire. Il a ainsi, en plusieurs fois, lâché beaucoup de petites choses, qui, réunies et coordonnées par une bonne mémoire, ont formé une grosse certitude...

il4 LES BATAILLES DE LA VIE

— Ainsi tout De serait pas perdu?

— Rien n'est jamais perdu !

— Et alors, baronne, qu'allez-vous faire?

— Vous le saurez quand j'aurai intérêt à vous le dire.

— Vous n'avez pas confiance en moi ?

— Sous quel prétexte aurais-je confiance en vous? Je vous connais, mon brave homme. Vous me servirez jusqu'au jour où vous trouverez plus avantageux de me desservir...

— Moi I

— Vous, Elias Lichtenbach, mais ça m^est égal. Je vous tiens.

— Avez-vous l'espoir de réussir?

— J'ai toujours l'espoir de réussir. Regardez-moi donc, s'il vous plaît.

Elle renversait la tête dans un mouvement d'une grâce voluptueuse, qui mettait en valeur la souplesse de sa taille, la rondeur palpitante de sa gorge. Elle sourit et ses yeux, ses lèvres, eurent une expression d'ardeur passionnée, qui fit courir un frisson dans les veines de Lichtenbach. Qui ne désirerait cette sensuelle et enivrante créature? Et, la désirant, qui pourrait résister à son charme impérieux ? Elle connaissait bien réleiuluede son pouvoir. Sur un signe d'elle les hommes se ohangeaiont en esclaves. Et elle était la magiciemie qui déchaînait les appétits luxurieux, les frénésies mortoUes et conduisait les êtres éperdus à la folie, à la houle ot au crime.

— Oui, vous réussirez quoi que vous entrepreniez murmura Liohlenbaoh, fasciné.

— Pas d'exagération î Je ne suis pas infaillible, vous Pavez bien vu puisque Trêmont m'a échappé... Mais

>\it ce qu'un être humain peut faire pour réussir, je 3 ferai. Ayez donc confiance. Et soyez calme.

Un roulement de voiture sous la voûte de la porte iochère, un piétinement de chevaux annoncèrent le retour de W^^ Lichtenbach.

— C'est ma fille qui rentre, dit le banquier.

— Elle est donc chez vous, en ce moment?

-- Elle a désiré assister aux obsèques du général de Trémont dont la fille est son amie...

Un sourire plissa les lèvres de la baronne :

— Hasard ou précaution?

— Hasard, dit Lichtenbach, avec un ton glacé. Elles sont au Sacré-Cœur Tune et l'autre. Elles se sont trouvées en présence et se sont plu...

— Et maintenant que vous en êtes averti, vous vous prêtez à cette intimité ?

— Je ne contrarie jamais ma fille.

— C'est vrai. J'oubliais : vous êtes un bon père, vous, Lichtenbach. C'est la dernière concession que vous ayez faite à l'humanité. C'est par là que vous êtes encore vulnérable. Prenez garde !

— Ma fille est un ange, qui prie pour moi. Je ne crains rien. Elle a la sagesse, la douceur et la grâce de sa mère.

— Et elle vous croit un bon, brave et honnête père le famille. Si on l'éclairait un jour sur votre compte!

Ellias se dressa menaçant et redoutable :

— Qui pourrait le faire?

— Un de vos ennemis. Vous en avez. Eh! Eh! Un e vos amis, peut-être. Le monde est si méchant.

— Malheur à celui-là, dit sourdement Lichtenbach, i hardiesse lui coûterait cher.

La baronne se levait. Elle fit un tour, comme indéise, puis elle demanda :

— Avant de partir, peut-on la voir Mademoiselle votre fille?

Lichtenbach la regarda fixement, puis il répondit avec rudesse :

— Non!

— Et pourquoi ça?

— Parce que c'est inutile.

— Craignez-vous que je la corrompe rien qu'en lui adressant dix paroles?

— Peut-être.

— Bravo ! Eh bien ! au moins vous êtes franc. Lichtenbach dressa sa haute taille, et rendant en un

seul instant à Sophia toutes les insolences qu'elle lui prodiguait depuis une heure :

— M"® Lichtenbach ne doit rien avoir de commun avec la baronne Grodsko.

Sophia eut un geste d'insouciance :

— Très bien ! Chacun son idée. Au revoir, Lichtenbach.

Elle allait vers le vestibule. Il l'arrêta.

— Pas par là.

Il ouvrit une porte cachée sous une tenture :

— Descendez par cet escalier. Vous ne rencontrerez personne.

— Il n'y a pas d'oubliettes en bas? dit-elle en riant.

— Non. Il n'y a que la loge du concierge.

— Adieu ! Sans rancune.

— Il ne manquerait plus que cela!, Vous avez sur vous pour cent mille francs d'indulgence! Au revoir!

Elle disparut. Il revint devant son bureau, rêveur. Cette femme, si dangereusement perverse, le troublait toujours, quoiqu'il la connût bien.

Un coup frappé à la porte le tira de sa réflexion. Il

Là Ténébreuse ht

Ha ouvrir et son visage s*éclaira. C'était sa fille qui enait le voir.

— Je ne te dérange pas? dit-elle avec un peu d'inuiélude.

— Non, ma mignonne, jamais. Ta visite s'est bien assée?

— Très bien. J'ai vu des gens excellents.

Lichtenbach ne prononça pas une parole, mais son

3gard se baissa vers le plancher. 11 ne voulut pas que a fille en surprît l'expression.

— Madeleine est bien heureuse, dans sa détresse, de rouver des amis aussi dévoués. M™* Baradier est paraite. Elle va garder cette pauvre chérie auprès d'elle. 'it, quoique son départ du couvent soit bien affligeant >our moi, puisqu'il nous sépare, je me réjouis de la avoir dans un milieu de chaude affection. Elle va y enaître.

— Tu es bonne, ma petite Marianne.

-- Le malheur qui atteint Madeleine est si grand l lue peut-il arriver à un enfant de plus affreux que de erdre ses parents? Et quand, comme elle et comme îoi, on n'a plus de mère...

La voix de la jeune fille trembla, des larmes brilirent dans ses yeux. Lichtenbach pâlit, mais continua e fixer ses regards vers la terre.

— C'était cette conformité de situation qui nous irait, dès le premier jour, rapprochées l'une et l'autre, otre tristesse commune avait été la source de notre îection. Il nous avait semblé qu'étant moins aimées le les autres, nous devions nous chérir plus. Elle avait, »ur son père, la même tendresse que j'ai pour toi. Il raît que c'était un grand savant... Le connaisis-tu ?

Il fallait répondre. La voix d*Elîas chevrota : ^

— Non. J'ai seulement entendu parler de lui.

— C'était Tami intime de M. Baradier et le parrain de son fils Marcel. Ils le pleurent tous...

Les paupières baissées de Lichtenbach se relevèreût brusquement et son regard perspicace interrogea la jeune fille :

— Qui t'a raconté tout cela?

— M"® Baradier et Madeleine.

— Tu as causé avec M"® Baradier ?

— Et avec sa mère.

— Et avec le fils aussi, peut-être?

L'âprelé soudaine du ton, la netteté des questions de Lichtenbach troublèrent Marianne. Elle s'interrompit étonnée :

— Mais, papa, je t'assure que tout le monde a été charmant pour moi... M. Marcel Baradier m'a reconduite jusqu'à la porte de la maison, m'a mise en voiture... N'est-ce pas tout naturel?

— Oui, oui, c'est tout naturel... Mais répète-moi bien tout ce qu'ils t'ont dit... N'a-t-on pas parlé de moi?

— Pas une fois. Ton nom n'a même pas été prononcé. J' en ai été surprise, car la famille Baradier doit te connaître... Vous avez habité, autrefois, la même ville...

— Oui, nous habitions la même ville, et ensemble nous l'avons quittée... Mais pas pour marcher dans le même chemin... Car, je dois te le dire, nous étions en mauvais accord... Mon père et les Graff avaient eu des difficultés ensemble. Et Graff est le beau-frère de Baradier...

— Tout cela est si ancien que c'est, sans doute, oublié.

— Non, ma fille, dit gravement Elias, rien ne s'oublie.

— Serais-tu donc mal disposé pour les amis de Madeleine ?

— T'aurais-je laissée aller chez eux, s'il en était ainsi ?

— Alors ce seraient donc eux qui auraient de mauvais sentiments à ton égard? Tu es si bon que c'est certainement injuste. Il y a quelque malentendu et vous ne vous connaissez pas bien.

— Si, mon enfant. Nous nous connaissons très bien, et de longue date, et toujours nous avons été opposés les uns aux autres. Tu es grande fille maintenant, et tu dois apprendre ce que te réserve la vie. Eh bien ! Du côté des Baradier et Graff tu n'as rien à attendre de favorable. Toutes les fois que tu te trouveras en contact avec eux, défie-loi. J'étais décidé à t'éclairer, un jour, sur la situation que cette hostilité invétérée a créée entre nous. Autant vaut que ce soit tout de suite. C'est pour que tu ne puisses pas m'accuser de t'avoir caché une parcelle de vérité que je t'ai autorisée à entrer dans la maison où a été recueillie W^° de Trémont. Tu as pu voir ainsi les fiaradier, tu as pu aussi te convaincre que je peux traiter avec eux de puissance à puissance. Ton grand-père Lichtenbach a beaucoup souffert par eux, autrefois. C'était un brave homme dont les commencements avaient été modestes. Ils l'ont humilié, tourmenté. Moi-même, pauvre petit trafiquant, il n'est pas de calomnies qu'ils n'aient répandu sur mon compte. Mais je les ai mis au pas, et je leur ai fait payer leurs insolences envers le vieux Lichtenbach. Tout ceci se passait avant que nous ayons quitté la Lorraine, et tu n'étais pas née. Tu vois que ce n'est

pas d*hier. Mais ces haines de clocher laissent des ferments presque indestructibles dans le cœur. Ce qui remonte à Tenfance et à la jeunesse reste gravé plus sûrement dans la mémoire que ce qui date de Tâge mûr. Les Baradier et Graff sont venus à Paris, moi aussi, plus tard. Nous avons été séparés par la vie, plus complètement que par des espaces immenses, car dans cette grande cité, de rue à rue, de quartier à quartier, on est plus éloigné que de province à province. Et cependant jamais nous ne nous sommes oubliés. Les Baradier et Graff sont pour les Lichtenbach l'ennemi héréditaire. Souviens-toi bien de cela, mon enfant, et que ce soit la règle de ta conduite, dans toutes les circonstances.

Marianne regarda son père avec inquiétude :

— M'engages-tu donc à épouser ta querelle ?

— Dieu m'en garde ! Je t'aime trop pour risquer ta tranquillité, et je ferai tout pour te tenir à Tabri des chocs qui pourraient te faire souffrir. Je t'ai ouvert les yeux, parce qu'il faut que tu saches discerner, à un moment donné, les causes de certains événements, et la valeur de certaines paroles. Maintenant reposetoi sur moi du soin d'assurer ta sécurité et ton bonheur.

— Ne pourrais-je donc plus voir Madeleine ?

— Pourquoi? Si tu ne vas plus à elle, qui l'empêchera de venir à toi?

— Je serai au couvent.

— Tu n'y seras pas toujours.

La jeune fille leva sur son père des yeux de tendresse suppliante :

— Ah ! si tu voulais me garder près de toi, comme je serais contente?

Le visage d'Elias s*éclaira d'une expression de douceur et de joie :

— Que ferais-tu ici? demanda-t-il d'un air bonhomme.

— Je tiendrais la maison. Ton ménage en a bien besoin, soit dit sans te critiquer. Une femme ne laisserait pas cette superbe maison dans un abandon maussade et glacé. Avec si peu de choses on arrangerait à merveille les appartements pour te les rendre confortables et plaisants. Et puis, tu n'aurais plus à t'occuper que de tes affaires, et tu verrais comme tout irait mieux. Ce n'est pas le rôle d'un homme de commander à des servantes... Ne serais-tu pas satisfait d'avoir auprès de toi une affection sans cesse en éveil pour te soigner et te plaire? Voilà que j'ai dix-huit ans, on ne sait plus quoi m'appréndre au couvent. Et c'est moi, bientôt, qui vais donner des leçons aux élèves. Suis-je venue au monde pour être répétitrice au Sacré-Cœur? Tu as une fille, ce n'est pas pour les autres, c'est pour toi. Pourquoi t'en prives-tu ?

Elle l'enlaçait, l'enguirlandait, le pressait, en parlant ainsi, et l'âme paternelle d'Elias s'échauffait délicieusement à ces caresses. Cet homme si dur, si âpre, si féroce, retrouvait des sentiments généreux et tendres sous Je regard de son enfant. Il laissa échapper un soupir :

— Si je t'écoutais, ne commettrais-je pas une imprudence ? Il faut être seul pour marcher dans sa force et sa sécurité.

— Mais que crains-tu ? On dirait à t'entendre que tu es en état de guerre avec des ennemis qui te guettent. La vie est-elle si pleine de périls, et n'est-on pa& protégé dans le monde?

122 LES Batailles de la vie

Elias sourit :

— Pour les esprits simples rien n'est menaçant et redoutable. Ils ne voient pas. Pour les observateurs sagaces tout est dangereux et inquiétant. Regarde la mer, tu ne distingueras, au premier coup d'œil, qu'une surface immense toute bleue, miroir du ciel, sillonnée par les barques et ridée par le vent. Penche-toi vers le fond, perce la couche profonde, tu verras des récifs affreux et insoupçonnés, des monstres effrayants aui aguets. Les débris^ les épaves, les vestiges lamentables des navires et des marins te prouveront que les dangers sont incessants, les catastrophes quotidiennes et que, pour s'en garer, il faut une prudence sans cess© attentive. 11 en est de même du monde, que tu crois sûr, et de la vie que tu juges facile. La surface est unie, engageante, les dessous sont monstrueux et terrifiants- Mais je suis là pour veiller, rassure-toi. Près de moit* seras à Tabri du danger et puisque tu désires rester dans ma maison, qui est la tienne, restes-y, cher© enfant. Ta présence assurera la joie de mes vieux jours.

Il tendait les bras, elle se jeta sur sa poitrine ave& un cri de reconnaissance. Lichtenbach, un peu honteux de son attendrissement, se ressaisit et d'un ton bref:

— Eh bien ! voilà qui est entendu. Je vais envoyer chercher ton trousseau et toutes tes affaires au couvent et tu t'installeras dès ce soir...

— Oh! pour mon trousseau, cher père, je crois qu'il ne vaut pas la peine que nous le reprenions. Les sœurs en disposeront pour leurs charités... Il n'y a que mes petits souvenirs personnels auxquels je tiens... Tu me donneras de l'argent, n'est-ce pas, pour que je laisse une belle aumône aux excellentes femmes qui m'ont élevée?

— Mais tu es riche, ma mignonne, Gt Elias en souriant. Tu as la fortune de ta mère que j*ai fait fructifier... Et je te rendrai des comptes...

Marianne s'approcha et, se haussant jusqu*à la figure de son père, elle Tembrassa tendrement en disant :

— Voilà ta quittance I

Dans son cabinet, tendu de vert, meublé de chêne, éclairé par une fenêtre donnant sur le quai, le beau M. Mayeur, juge d'instruction, assis près de la cheminée, pendant que son greffier distrait, bâillait devant sa table, achevait d'interroger un des agents chargés des recherches sur l'affaire de Vanves. Il était bien ennuyé, M. Mayeur. Investi de la confiance du parquet, préposé aux affaires sensationnelles, il avait rhabitude de faire de l'effet, sans se donner beaucoup de mal. Les résultats étaient obtenus, avec régularité et comme par enchantement. Le hasard semblait collaborer avec lui. On le citaitcomme le juge d'instruction le plus heureux. Et il avait pris l'habitude de son bonheur. Quand l'affaire de Vanves lui avait été distribuée, il avait eu un sourire de confiance et son greffier s'était frotté les mains avec un air de commisération pour les coupables.

— Encore de pauvres bougres pour qui ça ne va pas traîner!

Or, ça traînait. Depuis huit jours, M. Mayeur multipliait les investigations, lançait limiers sur limiers, citait les témoins, remplissait les commissions roga-

loires. Il n'aboutissait à rien. Il se mouvait, suivant son expression, dans un brouillard épais, dont il n'arrivait point à sortir. Chaque soir, le Procureur le faisait appeler et, en rangeant ses papiers, lui demandait d'un air narquois :

— Eh bien ! Mayeur, où en sommes-nous ?

Et le juge, habitué au succès, se voyait dans l'obligation de répondre :

— Monsieur le Procureur, nous en sommes à chercher toujours, sans trouver encore.

— Ah ! Ah ! Diable ! Une semaine déjà d'écoulée,

(depuis l'attentat... Vos chances diminuent... Le crime tout frais se découvre plus facilement. A mesure que 1 le temps passe, les fausses pistes s'oflFrent, l'instinct s'obscurcit, le flair s'émousse... Ah! ah! Mauvais! J'attendais de vous un meilleur résultat ! Vous êtes mieux inspiré, d'habitude.

— Mais il n'y a rien. Monsieur le Procureur. Rien l Dans cette maudite affaire, rien n'apparaît !...

— Comment! Rien n'apparait ? Vous avez le cadavre delà victime, la maison en ruines, et le bras coupé de l'assassin ! Que faites-vous de ce bras coupé ? Il est révélateur !

— Pour l'instant, il est dans l'appareil frigorifique, grogaa M. Mayeur, voilà ce que j'en fais ! Mais cadavre, maison, bras, tout ce que vous venez de m'énumérer, autant de preuves qui ne me donnent rien. On dirait qu'un génie malfaisant a passé par là, apportant la mort, la mutilation et l'effondrement, puis a fait le vide derrière lui... C'est à se casser la tête !

— Doucement, Mayeur, il y a assez de dégâts comme ça ! dit le Procureur en souriant. Gardez votre tête, pour mener à bien votre instruction. Ayez de la perse-

vérance. Ah! Vous avez été gâté par la réussite... Mais ne vous découragez pas. Il ne faut qu'un moment pour découvrir la vérité.

Ce qui mettait M. Mayeur au supplice, c'est qu'il se rendait parfaitement compte du plaisir secret causé à tous ses collègues par son insuccès. Il sentait que la robe de conseiller, si près de sa main, avant cette détestable affaire de Vanves, s'éloignait. Un juge, qui aurait raté une instruction aussi importante, pouvait-il être nommé à la Cour, au mépris de tout avancement normal, puisqu'il n'avait plus, comme suprême justification, son invariable chance ? Et dans son cabinet, assis, tournant le dos au jour, la tête baissée vers la cheminée, pendant que son greffier se démontait la mâchoire à force de bâiller, M. Mayeur, d'un ton dolent interrogeait, pour l'acquit de sa conscience, un des agents envoyés par lui à la recherche, et qui revenaient toujours bredouille :

— Et ni dans les carrières, ni dans les jardins maraîchers, ni sur la route de Paris, aucun indice, aucune trace du passage de l'homme blessé ?

— Non, Monsieur le juge. J'ai fait tous les cabarets où vont les carriers et les maraîchers de la région. Nul n'a pu me donner un renseignement utile... On dirait que le meurtrier a été anéanti dans la catastrophe...

— Non ! Puisqu'on suit sa marche jusqu'à trois cents pas de la propriété Trémont et que là, au bord tfun champ, la traînée de sang très visible, qu'il laissait derrière lui, tout à coup disparaît... A-t-il donc retrouvé, à cet endroit, des complices qui l'attendaient? L'a-t-on emporté ? Et comment ? Et où ? C'est toujours Tobscurité profonde !

— Les auteurs du crime ne sont pas des profes-

LA TÉNÉBREUSE i27

noels, quoique le général ait été dépouillé des objets valeur qu'il portail sur lui... Ce n'est donc pas dans tre clientèle qu'on les trouvera. Et c'est de là que snt toute la difficulté...

Le juge fît un geste de mécontentement, comme pour ester qu'il le savait de reste. Il tira sa barbe blonde, Toussa ses moustaches, et poussa un soupir. Il dit à n agent :

— Retirez-vous et envoyez-moi le domestique du néral, le nommé Baudoin, que j'ai convoqué à nouau...

L'agent salua et sortit. Au bout d'un instant la porte rouvrit et la figure résolue et finaude de l'ordonince se montra. Il était déjà en sympathie avec le effîer, qui lui adressa un bienveillant signe de tète. 5 juge renfrogné et maussade dit :

— Monsieur Baudoin, asseyez-vous. Je vous ai démgé, une fois de plus, pour tirer au clair certains Hails qui sont encore incompréhensibles pour loi...

— Monsieur le juge, je me dérangerai tant qu'il le udra, et sans regrets, du moment qu'il s'agit de mon înéral. Ah ! Si je pouvais vous aider efficacement ins votre tâche, j'en serais bien heureux !

Le juge chiquenauda sa cravate d'un air vexé. Goment ce domestique pourrait-il éclaircir une affaire le lui, Mayeur, ne parvenait pas à débrouiller ? ifîn ! Il avait cette mauvaise chance qu'il lui fallait bir, maintenant, les apitoiements des témoins. Le effîer parut tout ragaillardi par l'humiliation de son tron. Il y avait vraiment assez longtemps qu'il ssommait de sa suffisance ! Une bonne veste le idrait moins sûr de lui, et il ménagerait un peu plus

son subordonné qu'il avait toujours l'air de considérer comme un imbécile. Rage, mon bonhomme, rage ! Ce n'est pas ça qui avancera ton instruction. Et le greffier bâilla une fois de plus, désespérément.

— Cette femme, que vous avez vue descendre de voiture à la porte de la maison, le soir du crime, était-elle grande ou petite ?

— Plutôt grande. Mais comme elle était enveloppée dans un manteau très ample, il me serait difficile de préciser. Elle m'a paru svelte, à la façon dont elle est descendue de voiture.

— Et son compagnon ?

— Oh I Son compagnon, je l'ai vu distinctement. C'était un homme vigoureux à barbe épaisse, le teint clair, l'air brutal. Il était coiffé d'un chapeau de feutre gris et vêtu d'un complet foncé. Il avait un fort accent étranger, et...

— Supposez-vous que ce soit l'homme que votre maître appelait Hans ? interrompit le juge.

— Ce ne pouvait être un autre. Le général ne recevait personne, à l'exception de ses amis : les messieurs Baradier et Graff... Et il fallait que les gens qui vinrent à différentes reprises, le soir, à la villa, soient de la fameuse canaille, pour qu'il ne me laisse pas rester auprès de lui.

— A quoi attribuez-vous cette précaution prise par M. de Trémont de vous éloigner ?

— A la certitude qu'il avait de me voir flairer les manigances de la dame et de son acolyte...

— Alors, pour vous, c'est une intrigue féminine qui est le fond de l'affaire ?

— En apparence, oui.

— Et en réalité ?

— On a voulu voler, au général, ses procédés de fabrication pour les poudres nouvelles...

— La femme, alors, n*aurait été qu'une intermédiaire galante ?

— Une intermédiaire, non. On savait bien que le général ne consentirait jamais à un marché... Une amorceuse, oui. Je ne Tai pas vue, la femme, mais je Vai sentie... Chaque fois qu'elle est venue, elle a laissé le cabinet du général imprégné d'un parfum tout à fait particulier et qui était d'une douceur molle et grisante... Oh ! Je le reconnaîtrais entre cent, ce parfum ! Et la voix de la femme aussi, caressante et séduisante, comme son odeur!... Ah ! mon pauvre maître ! Quand elle venait, cette coquine, il piétinait d'inquiétude, et il lui montait des rougeurs au visage... On sentait qu'il était impatient de la tenir, là, près de lui... Et elle le savait bien! Elle connaissait son pouvoir. Quand elle est arrivée, la dernière fois, et que le général lui a exprimé le bonheur qu'il avait de la voir, après l'avoir attendue longtemps et avoir craint qu'elle manquât à sa promesse, il aurait fallu l'entendre lui répondre: « Endouliez-vous, général ? » pendant qu'il l'enlevait dans ses bras, comme une maîtresse adorée. Monsieur le juge, celte femme-là, voyez-vous, était capable de tout: d'affoler un brave homme, au cœur chaud, comme mon maître, de lui verser le poison de ses regards et de ses sourires, aussi bien que de le faire froidement tuer, pour une cause que j'ignore... Et, quant à l'homme, le Hans, ce n'était qu'un agent d'exécution... Instruit, puisque le général tenait compte de son opinion et pouvait causer avec lui de ses découvertes, mais n'ayant pas le même rang social que sa complice. Lui, c'était un individu vulgaire, grossier même. Et il a

fallu tout le prestige de la femme pour le faire accepter par M. de Trémont, qui était si aristocrate.

— Et vous ii*avez jamais eu roccasion de savoir, par la cuisinière qui restait, elle, dans la maison, ce qui se passait quand vous étiez parti?

— Cette brave fille était très bornée. En dehors de son service, il n'y avait pas grand*chose à tirer d'elle. C'est pour cela que M. de Trémont ne s'en défiait pas. Cependant, à différentes reprises, elle a vu la femme, et elle m'a dit que c'était un miracle de beauté... Jeune, blonde, des yeux à la perdition de son âme et de celle des autres... Elle a parlé, avec le général, dans une langue étrangère. Or le général ne parlait qu'anglais et italien...

— Ht cette fille a-t-elle surpris, dans l'attitude du général et de la visiteuse, des indices de relations amoureuses?...

— Ah ! Monsieur, l'inconnue était la maîtresse du général, j'en réponds. L'avant-dernière fois que mon maître m'a éloigné, quand je suis revenu, le lendemain, et que j'ai fait l'appartement, j'ai trouvé sur le tapis de la chambre de M. de Trémont, des épingles à cheveux perdues. Ce n'était pas en faisant la conversation que la dame s'était décoiffée à ce point-là !

— Votre maître était-il riche?

— Non, monsieur, il avait une fortune très modeste : vingt mille francs de rente, environ. Mais ses découvertes valaient de l'or... C'étaient ces découvertes que la coquine visait... Et, pendant qu'elle était dans la chambre du général, le complice fouillait probablement les papiers et furetait dans les produits...

— Jamais vous n'avez trouvé aucun papier ayant trait aux relations du général avec cette femme?

Là Ténébreuse 13i

— Jamais.

— Les petits bleus, que le général recevait, lui annonçant Tarrivée de ses visiteurs, que devenaientils?

— Le général les brûlait lui-même. Je l'ai vu le faire. Ah ! toutes les précautions étaient prises par cet honnête homme pour ne pas compromettre sa belle Baronne... Dieu sait qu'il Tadorait ! Il tremblait, comme un collégien, à Tidée de la voir !

— Et cependant il ne lui a pas livré le secret de se& recherches.

Le visage de Baudoin devint grave :

— Ah î c'est que son secret, il le réservait à la France. Ça, je le lui ai entendu dire plus d'une fois, quand il avait fait une expérience dont il était content : « Baudoin, mon brave, quand notre artillerie aura cette poudre-là, nous ne craindrons plus personne. » Certes le général était bien affamé de cette femme. Il l'aimait passionnément. Mais il aimait encore bien plus son pays . Et, entre elle et lui, il n'aurait pas hésité. C'est, du reste, certainement la raison pour laquelle il est mort. On n'a pas pu obtenir de lui son secret, de bon gré, alors on a essayé de le lui prendre de force.

Le greffier ne bâillait plus. Il écoutait Baudoin avec un intérêt sympathique, tout en écrivant sa déposition. Il la rédigeait en gros, car c'était bien la troisième fois que le blond et élégant M. Mayeur se faisait répéter ces choses par l'ordonnance du général, comme s'il espérait découvrir, dans les paroles encore entendues, un sens spécial qui lui permettrait de démêler la vérité. Et toujours cette intrigue amoureuse, recouvrant la criminelle tentative, dont il ne parvenait pas à juger la portée. Affaire de politique internationale ? Coup

d'espionnage? Ou, tout simplement, audacieuse entreprise de rapt d'un produit commercial d'une considérable valeur? Mais à quelque hypothèse qu'il s'arrêtât, c'était l'obscurité des causes, l'ignorance des détails, le mystère impénétrable, dont il enrageait, et qui allait compromettre sa carrière. Il eut un geste de lassitude, et tirant sa barbe avec ennui :

— Oui, les précautions des coupables ont été bien prises. Le général est mort, la servante est morte, et vous, on vous avait éloigné... L'homme au bras coupé a disparu, comme s'il s'était engouffré dans les entrailles de la terre. Et la femme inconnue se rit de nos recherches.

Baudoin hocha la tête :

— Monsieur le juge, tant qu'on essaiera de la trouver, elle se cachera, et on ne découvrira rien. Si l'affaire me regardait, je sais bien ce que je ferais...

M. Mayeur, dans sa détresse, leva vers le brave gardon un regard de curiosité. Lorsqu'il ne savait plus à quel parti s'arrêter, à quel expédient se raccrocher, lui, le juge d'instruction connu pour les ressources de son imagination et la variété de ses procédés, un simple témoin affectait de comprendre la situation, >et d'indiquer comment on en pourrait sortir. Il fut sur le point de le foudroyer de son dédain autoritaire, en l'engageant à se mêler de ce qui le regardait, puis il pensa qu'après tout, un avis n'était pas à négliger et qu'il serait toujours temps de le mépriser. Il dit, d'un air railleur, pour sauvegarder son prestige :

— Et que feriez-vous, je vous prie, monsieur Baudoin?

— Ma foi, monsieur le juge, je vous demande de

m'excuser. Je vais peut-être lâcher uae sottise. Mais si j'avais la direction des recherches, au lieu de mettre la police en mouvement de tous les côtés, de demander des renseignements aux militaires et aux civils, je ne bougerais plus. Je ferais le mort. Je répandrais le bruit que j'abandonne la poursuite, et je m'occuperais d'autre chose... Vous n'êtes pas sans savoir ce qui se passe, dans un grenier où il y a des souris, quand on y entre. Au premier bruit, tout est au trou... Si l'on reste immobile, après un petit moment, on voit les souris qui s'aventurent et qui recommencent leurs courses et leurs tours, comme avant... Eh bien! je crois qu'il en serait de même pour ceux que nous cherchons... Car, pardon si je me mêle à vous, dans la circonstance, mais je suis enragé aussi pour trouver les gredins qui ont tué mon maître, et si je puis contribuer à les faire prendre, ce sera le plus beau jour de ma vie.

M. Mayeur maintenant ne regardait plus dédaigneusement l'ordonnance du général. Il lui souriait d'un air aimable. Ce garçon venait, en une seconde, de lui fournir le moyen de sortir à son avantage des embarras de cette maudite affaire. Quand son procureur allait lui dire, le soir même, d'un ton goguenard : « Eh bien ! mon cher Mayeur, où en êtes-vous de votre instruction? Toujours rien? » Au lieu de lui répondre d'une voix dépitée: « Rien, en effet, monsieur le Procureur», avouant ainsi non seulement l'impuissance à trouver, mais encore l'absence de combinaisons pour chercher, il allait pouvoir lui répliquer : « Cette affaire a été mal engagée, je me propose de tout reprendre ah ovo. Nous avons maille à partir avec des gens extrêmement forts. Je me réserve de manœuvrer dans un sens tout différent. » Cette fois, il n'avait plus l'apparence d'un inca-

i34 LES BATAILLES DE LA VIE

pable, k qui on a confié une tâche trop difficile pour ses minces facultés. Il se ménageait une retraite honorable ; il gagnait du temps. Tout était là.

Il reprit sa gravité gourmée.

— Il sera toujours assez tôt pour prendre ce parti. | Mais j*ai encore à ma disposition beaucoup d'autres moyens de faire la lumière.

Son grefiier, la plume dans la bouche, ne se gênait plus pour rire. Oh! il en avait un toupet, ce Mayeur! Lorsqu'il était aux abois, prêt à tourner en bourrique, sans une idée dans la tête, joué, berné par les coupables, dont il ne soupçonnait quoique ce soit, il se donnait encore les gants de prétendre « faire la lumière» ! Non î De la lumière ! C'était à se tordre ! Il fit un clin d*œil à Baudoin et secoua bruyamment son pupitre.

M. Maveur, comme s'il eût deviné l'hostilité sournoise de son subordonné, lui dit :

— Voyez donc, je vous prie, si M. le colonel Vallenot est venu du ministère de la guerre...

Le grefiier se détira, montra son porte- cigarettes à Baudoin avec une grimace qui signifiait : je vais en griller une, et sortit. Derrière lui, M. Mayeur se leva, et mil le verrou à la porte, puis revenant à Baudoin :

— J'ai voulu que nous soyons seuls pour aborder le sujet qui me préoccupe. La moindre indiscrétion, dans une affaire si délicate, pourrait tout perdre. Vous m'avez, tout à Theure, donné un avis qui peut être utile il suivre. Mais vous ne m'avez pas montré le fond de votre pensée. Vous êtes mieux informé que vous ne l'avez paru jusqu'à présent. Peut-être ne sont-ce que des soupi^Mus qui vous travaillent. Mais vous en savez plus que vous n'en racontez. Cependant je suis sûr que

VOUS êtes fort décidé à aider la justice et à poursuivre énergiquement les meurtriers de votre maître. Pourquoi n'avez- vous pas en moi une confiance entière?... Je joue une bien grosse partie. Facilitez-m'en le gain. En somme, nous marchons vers le même but... Allons, monsieur Baudoin, soyez franc... Vous croyez avoir un moyen de découvrir les coupables ?

Baudoin leva la tête, regarda le juge dans le blanc des yeux, le vit ardent et passionné pour Toeuvre entreprise. Il pensa qu'il avait réellement en lui un allié, et que le secret professionnel garantissait sa discrétion. Il se décida à parler :

— Eh bien ! oui, j'ai un moyen, je le crois, d'arriver à mettre la main sur ces scélérats...

— Quel est-il ?

— Jurez-moi d'abord que ce que je vais vous dire ne sortira pas de nous deux ?

— Mais... voulut protester le juge.

— C'est à prendre ou à laisser, déclara rudement Baudoin. Je joue ma peau, dans cette histoire-là, et d'autres que moi y exposeront leur vie... Je me tais, si vous ne me donnez pas votre parole d'honneur de ne répéter à âme qui vive ce que je vais vous confier.

— Même pas à mon chef?

— Pas même au Bon Dieu ! Rien ! rien ! Et à personne ! Est-ce entendu ? Ai-je votre parole ?

— Vous l'avez. Eh bien ?

— Eh bien ! Gomme je vous l'ai indiqué, le général n'avait, en matière de recherches scientifiques, confiance qu'en un jeune homme, qu'il aimait comme son enfant, le fils de M. Baradier... J'ai lieu de croire que les formules de M. de Trémont, M. Marcel les possède. Si donc les brigands que nous cherchons ont seulement

le soupçon que, de ce côté-là, on pourrait à nouveau essayer le coup qui a manqué avec le général, aussitôt rassurés sur le résultat des poursuites en cours, ils se remettront à Touvrage... C'est là que ma tâche va commencer. Je me fais attacher au service de M. Marcel, par son père, et je ne le quitte pas d'un pouce... J'ai un copain, de plus, qui a la triture de ces manigances-là dans les premiers numéros, je Tembauche. Et, à nous deux, nous organisons une surveillance de tous les instants. Si la manœuvre recommence, nous la laissons se développer, prêts à intervenir au bon moment. Voilà mon plan. C'est pour cela que j'ai osé, tout à l'heure, vous insinuer de paraître abandonner la partie. Vous comprenez qu'avec des gaillards comme ceux avec qui nous allons jouer, il peut y avoir de la casse. J'aimerais autant que ce fût pour quelque chose. C'est pour cela que je vous ai demandé votre parole d'être muet. Maintenant, faites ce qu'il faudra pour me donner un coup de main, et soyez sûr que le jour où le pain sera enfourné, je vous avertirai pour que vous veniez le retirer tout cuit.

Le juge d'instruction réfléchit un moment, puis il dit:

— Tout ceci est en dehors des usages judiciaires, mais la situation est exceptionnelle. Avant tout, il faut réussir. Si, comme je le pressens, nous avons en face de nous des criminels déterminés, ils n'en sont pas à leur coup d'essai, et peut-être allons-nous ramasser toute une bande. Exécutez donc le projet que vous m'avez indiqué et, à la moindre difficulté, venez me trouver, pour que je porte toutes les forces de la justice à votre aide. Il suffira de me montrer le bout du fil pour que j'aille jusqu'au nœud de la question...

— Bien, soyez tranquille. Vous aurez de mes nouvelles, quand il en sera temps. Silence, voici votre greffier qui revient.

Le greffier heurtait à la porte fermée. Le juge alla ouvrir. Le colonel Vallenot, dans l'ombre du couloir, dressait sa taille svelte de militaire en bourgeois. M- Mayeur s'empressa au-devant de lui.

— Colonel, je vous prie, entrez donc et prenez la peine de vous asseoir...

Il se tourna vers Baudoin :

— Eh bien ! M. Baudoin, vous pouvez vous retirer. Je ne crois pas avoir besoin de vous, maintenant, avant un temps assez long. Si vous vous absentez, cependant, laissez votre adresse chez M. Baradier^ afin que la citation que je vous adresserai puisse vous toucher.

L'ordonnance s'inclina devant le magistrat, fit au colonel le salut militaire, et sortit. Derrière lui, M. Mayeur revint à Vallenot, tout souriant : il n'admettait pas que son découragement se manifestât en public :

— Monsieur le ministre de la guerre se porte bien? Il a prononcé un substantiel et vif discour sa la Chambre, hier...

— Oui, on lui cherche chicane, mais il est de taille à se défendre. Il parle sec... Et ça réussit toujours avec les parlementaires...

— Imperatoria brevitas, nasilla le juge.

Il prit un temps, changea de physionomie et demanda mielleusement :

— Et ces recherches, aboutissent-elles ?

Le colonel répliqua rudement :

— A peu près comme les vôtres.

M. Mayeur eut un pâle sourire :

— Ah ! ah ! Nous n'avançons pas alors ?

— Je dirais que nous reculons, si je ne craignais de vous désoi)liger.

— C'est Texacle vérité, en apparence, dit Mayeur d'un air entendu.

— Ah ! Auriez-vous découvert quelque chose ? fît Vallenot intrigué.

— Je ne puis m'expliquer, mais patientez. Vous aurez une surprise.

— Sacrebleu ! Le patron en serait ravi. Cette affaire Ta mis dans un état de nerfs, bien pénible pour tout le personnel. Il ne décolère pas. On ne sait plus par quel bout le prendre.

— Mais revenons à vos investigations à Tétranger. Qu'ont-elles produit ?

— Nous avons la certitude que, s'il y a eu une tentative faite pour se procurer les formules du général Trémont, la Iriplice n'y est pour rien. Nos informateurs, sur ce point là, sont tous d'accord. Depuis les dernières alTaires d'espionnage, les gouvernements ont donné l'ordre à leurs agents d'observer la plus grande réserve... S'il y a eu vraiment une manœuvre, ce ne peut être que pour le compte des Anglais... Vous n'ignorez pas que leur matériel d'artillerie est tout à fait arriéré. Ils essayent de se remettre à la hauteur. Et comme, pour ces marchands, il est bien plus simple d'acheter un procédé que de l'inventer, il ne paraît pas impossible que ce soit pour leur compte qu'on «dt marché... Il va sans dire qu'ils réprouveraient, s'ils les connaissaient, les moyens employés pour les servir... Mais ils n'auront jamais l'air de les connaître. Ce sont des gens pour qui l'apparence est tout. On peut être aussi coquin qu'on veut, pourvu qu'on ait l'air d'être

Là Ténébreuse jsq

honnête. Ça s'appelle le cant, chez eux ; chez nous : rhypocrisie. Mais, pardon, je m'égare...

— Il n'y a pas de mal. En résumé, des suppositions, aucune preuve certaine...

— Aucune. Il y a à Paris ou en France, à l'état ambulant, allant de villes d'eaux en stations hivernales, une demi-douzaine de femmes connues pour leurs intrigues internationales, qui auraient pu être soupçonnées d'avoir joué le rôle de la baronne près du pauvre général de Trémont. Les unes étaient absentes de Paris, les autres étroitement surveillées. La plupart, d'ailleurs, font partie de notre contre-espionnage et auraient su nous prévenir, tout en touchant les subventions de l'étranger. Donc de ce côté-là, rien. En ce qui concerne Hans, un rapport de police venu de Lausanne signale l'arrivée à Genève d'un blessé dont le bras a été amputé. L'homme est un badois, nommé Fichter, et c'est dans une tréfilerie des environs de Besançon qu'il a été estropié. Il n'a donc pu être, en même temps, dans le Jura et à Vanves. Son signalement cependant se rapporte admirablement à celui donné par le domestique Baudoin. Il faudrait pour que ce Fichter fût l'homme recherché que le patron de la tréfilerie ait donné des certificats de complaisance, ou qu'une substitution ait eu lieu, en cours de route, entre les deux hommes ? Tout cela est bien improbable. Et, vous le voyez, l'obscurité est plus complète que jamais.

— Oui, oui, oui, chantonna le juge, avec un tel air de penser à autre chose que le colonel le regarda avec stupéfaction.

— Vous prenez ça tranquillement ! dit Vallenot.

— Il ne faut jamais s'agiter; ça ne sert à rien.

— Vous ne désespérez donc pas ?

— Y a-t-il de quoi ?

— Dame !

— Non ! non ! non ! reprit-il sur le même ton d'indifférence qui avait si fort étonné son interlocuteur. C'est au moment où Ton croit tout perdu que le succès arrive.

— Vous avez de la chance, vous autres, dans la magistrature ! Ce n*est pas comme ça dans Tarmée. Quand on attend Grouchy, c'est toujours Blûcher qui vient !

— Nous verrons bien !

— Qu'allez-vous faire ?

— Je vais laisser dormir cette affaire-là, pendant quelque temps. Elle n'est pas à point.

— En d'autres termes vous la classez.

— Oui, je la classe, provisoirement.

— Votre provisoire est un définitif, c'est l'abandon. Le juge regarda gravement Vallenot, et, à la stupéfaction profonde de son greffier, il dit avec humilité :

— Si aucun incident nouveau ne survient, c'est en effet l'abandon.

— Dois-je en informer le ministre ?

— Je vous en prie. En même temps assurez-le de tout mon dévouement. J'aurais voulu mieux faire. Cela m'a été impossible. Mais tout n'est pas perdu, à mon avis. Et nous verrons plus lard.

Le colonel debout, un peu déconcerté par cette solution inattendue, prenait congé. Il hocha la tête :

— Fichue commission que vous me donnez là. Je vais être reçu comme un chien dans un jeu de quilles.

— Bah ! vous êtes le favori. Je ne me désole pas pour vous. Moi, je vais chez le Procureur de la Repu-

blique. Il ne grognera pas, lui, au contraire. Il va railler. Mais qu'importe ! Attendons la fin ! Rira bien qui rira le dernier.

11 serra la main du colonel, le reconduisit jusqu'au couloir et revint à son bureau. 11 signa diverses feuilles que lui présentait son greffier. Celui-ci travaillé par la curiosité dit :

— Alors, vraiment, monsieur, c'est fini, cette affaire? Vous renoncez ?

— Il ne faut pas s'entêter contre l'impossible, dit Mayeur négligemment. On ne construit pas une maison sans échafaudage... Or il n'y a rien, dans le dossier, rieu pour guider l'instruction. Je ne suis pas assez fort pour inventer ce que j'ignore. Il est déjà assez difficile de tirer bon parti des preuves certaines.

Une moue de pitié plissa les lèvres du greffier. Tant que le juge avait manifesté la tranquille assurance du succès, il l'avait, en' son for intérieur, critiqué violemment. Maintenant que son patron se montrait modeste et simple, il le couvrait de son dédain. Un pauvre homme, allons 1 décidément, qui n'avait de brio que dans la victoire, mais qui se laissait aller à l'abandon dès les premières difficultés.

— Mettez, je vous prie, le dossier dans ma serviette. Je descends au parquet, dit le juge; et puis, vous pouvez vous en aller. Il est cinq heures. A demain.

Le colonel Vallenot, pendant ce temps-là, roulait en fiacre dans la direction du ministère. Comme il entrait dans l'antichambre de son chef, il se croisa avec Baudoin qui sortait du cabinet du ministre. Il l'arrêta au passage :

— Vous venez de voir le général ?

— Oui, mon colonel.

— Il n'est pas de bonne humeur, hein ?

— Mais si, mon colonel. Je crois que si vous voulez le trouver encore dans son cabinet, vous ferez bien de vous presser.

— Comment, il s'en va ?

— Je lui ai entendu dire qu'il allait faire un tour à la Chambre...

— Vous aviez quelque chose à lui demander, Baudoin ?

— Non, mon colonel. Je voulais lui parler de l'affaire de mon général...

— Ah ! Et à quel point de vue ?

— A ce point de vue que le clampin déjuge n'avance à rien, et qu'il me paraît entrain de lâcher pied...

— Vous avez dit ça au ministre ?

— Il n'y a pas cinq minutes.

— Et comment a-t-il accueilli cette communication ?

— Il a siffloté, puis il a conclu : « Après tout, c'est peut-être préférable. »

Le colonel Vallenot regarda Baudoin pour s'assurer qu'il ne se moquait pas de lui, puis il leva les épaules, comme quelqu'un qui ne comprend plus, et il déclara d'un air vexé :

— Bon ! Bon ! Si c'est de cela qu'il retourne, n'en parlons plus ! Moi aussi, j'aime mieux ça !

Il fit un signe amical à l'ancien soldat :

— Bonsoir, Baudoin, si vous avez besoin de quelque chose dans la maison, adressez-vous à moi. Nous aimions tous M, de Trémont.

Et il passa en mâchant sourdement : Je crois que tout le monde perd la tête dans ce moment-ci !

Baudoin dévalait par le grand escalier. Il sortit dans la rue, après avoir été serrer la main au concierge, et

se dirigea vers le petit café où, d*uii air paterne, à l'heure de l'absinthe, Laforêt regardait les joueurs de billard se disputer des poules avec acharnement. L'agent était à sa place accoutumée. Il causait en fumant sa pipe avec un rentier du voisinage qui lui racontait ses ennuis de ménage :

— Oui, monsieur, une femme toujours dehors et qui n'a jamais assez d'argent. Il lui faudrait les caves de la Banque à sa disposition... Et quand j*ai le malheur de lui adresser une remontrance, des cris à ameuter les locataires de la maison... Impossible de garder une bonne, elle ne veut pas les payer, et, quand elle n'est pas contente, des gifles ! J'ai déjà été cité plusieurs fois devant le juge de paix, à cause de ses violences... La vie qu'elle me fait est un enfer I

— Divorcez 1 énonça brièvement Laforêt.

— Mais le plus clair de ce que nous possédons vient d'elle !

— Alors supportez-la !

— Je ne peux plus I

— Eh bien ! faites-lui ce qu'elle fait à vos bonnes : giflez-la !

— Ah 1 non ! Fichtre ! Elle me le rendrait !

L'arrivée de Baudoin interrompit la consultation.

Le rentier malheureux se leva et dit :

— Je n'ai un peu de tranquillité qu'ici !

— Eh ! C'est déjà quelque chose. Sans adieu, cher monsieur. Et tout à votre service, si je puis vous être utile.

Baudoin s'était assis. Laforêt se pencha vers lui :

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Du nouveau. J'ai besoin de vous. Mais ne restons pas ici.

L'agent se leva, prit sa canne, salua la dame du comptoir, en habitué qui a son ardoise, et emmena Baudoin :

— Où allons-nous ?

— Dans un endroit où nous ne serons ni dérangés, ni écoutés.

— Alors venez avec moi.

Ils marchèrent du côte de la Seine. Arrivés sur le quai, Laforêt avisa un escalier de pierre qui descendait vers la berge. Un tas de pavés, près d'une guérite de conducteur des ponts et chaussées, offrait ses gradins. Sous Tombre des vieux ormes qui tordaient leurs rameaux noueux au-dessus du fleuve rapide et limoneux, ils s'assirent. Le jardin des Tuileries étendait devant eux, sur l'autre bord, ses massifs de verdure. Des chalands débarquaient du sable, à cinquante mètres sur leur gauche. Des mouches passaient actives, chargées de voyageurs, et le roulement des voitures sur la chaussée sonore assourdissait un peu les paroles.

— Ici, nous sommes sûrs que, seuls, les oiseaux ou les poissons entendront nos confidences, dit Laforêt. Je vous recommande cet endroit, quand vous aurez à causer secrètement avec quelqu'un. Il n'y a même pas de pêcheurs à la ligne. Ils sont tous au midi... Ça mord mieux qu'au nord... C'est inexplicable, mais c'est certain ! Voyons votre histoire, à présent.

— Eh bien ! Après trois semaines de recherches, en pure perte, le juge d'instruction est obligé d'avouer qu'il n'est pas plus avancé que le premier jour. 11 est clair que, livré à ses seules forces, le pauvre homme ne sortira pas de cette affaire. Du reste, je la donne au plus malin : il ne se montrera pas plus expéditif. On est en face du vide. Les coupables ont faille plongeon.

Tout a disparu. Allez doue mettre la main sur des ombres I La morale de la chose est que notre magistrat va cesser de s'occuper des poursuites et que me voilà libre d'aller où il me plaira, puisque je ne serai pas exposé à passer mes journées dans un couloir du Palais, en tête-à-tête avecle municipal de service. Donc je pars.

— Ah ! Et où allez-vous ?

— Retrouver le fils de mon patron, M. Baradier, qui est à la fabrique près de Troyes, en Champagne... Le pays s'appelle Ars, il y a des sources alcalines et une station thermale où vont beaucoup de malades, tous les étés...

— Est-ce que c'est pour soigner vos douleurs que vous rejoignez votre maître ?

— Non I c'est pour veiller sur lui. J'ai causé avec son père, depuis que je suis dans la maison, et j'ai appris bien des choses. Notamment que M. Baradier est informé que son fils a reçu des communications du général deTrémont et que, pour se procurer les fameuses formules, c'est maintenant à lui qu'il faut s'adresser. M. Baradier donnerait, je crois, bien de l'argent pour que son fils ne soit pas entré dans le laboratoire du général. Mais c'est fait. Il n'y a plus à y revenir. Et la seule chose importante, maintenant, c'est de défendre le jeune homme. C'est à moi que ce soin a été confié. M. Baradier m'a dit : Baudoin, je n'ai que ce fîls-là, et quoi qu'il ne soit pas aussi raisonnable qu'il le faudrait, j'y tiens, vois-tu, mon garçon. Je ne veux donc pas qu'il lui arrive du mal. Aussitôt que tu seras libre, tu iras le retrouver et tu ne le quitteras plus.

— Mais pourquoi ce jeune homme, riche, mondain, aimé de sa famille, s'enferme- t-il, tout seul, dans un trou de province? Pourquoi ne reste-t-il pas à Paris, au milieu des siens?

— Pour beaucoup de raisons. La meilleure, c'est que son père a trouvé plus prudent qu'il fût à Ars qu'à Paris. A la campagne on voit de loin. La surveillance est plus facile. Et puis, M. Marcel, d'après ce que j'ai compris, a fait de grosses folies, il n'y a pas longtemps^ pour une femme très belle qui l'a mené, comme ces coquines-là mènent les fils de famille, et alors il est comme qui dirait en pénitence. Son père lui a coupé le crédit, et, sans l'oncle GrafiF, notre héritier serait tout à fait à sec. Enfin, le jeune Marcel est un homme à caprices. En ce moment, il est acharné à chercher un procédé chimique pour la teinture des laines et comme, tout écervelé qu'il est, il a, ainsi que le disait mon général, des qualités scientifiques extraordinaires, son travail suffît à le retenir loin de toutes distractions.

— C'est un original.

— Et le meilleur jeune homme qu'on puisse rencontrer. Généreux, gai, pas fier... Ah! il vous plaira, quand vous le connaîtrez.

— Je le connaîtrai donc ?

— Pour sûr.

— Et comment?

— Voilà, Aussitôt que j'ai su que j'allais pouvoir m'éloigner, j'ai couru au ministère, pour en avertir le grand chef. Je lui ai expliqué ce que je voulais faire et je lui ai demandé, dans l'intérêt de la réussite, de vous autoriser à vous joindre à moi, quand j'aurai besoin de vous...

— Il me faut un congé.

— Vous n'aurez qu'à passer au cabinet, le colonel Vallenot aura reçu des instructions. Vous recevrez votre feuille de route.

— Bon. Et qu'est-ce que j'aurai à faire après ?

— C'est ce que les circonstances nous indiqueront. Pour moi, voyez-vous, mon vieux, j'ai la conviction que la catastrophe dont mon pauvre général a été la victime, n'est que le début d'un drame. Il se passera encore des événements graves, et il faut que nous nous mettions en mesure de les empêcher d'être désastreux pour les braves gens que l'on vise. Il y a de gros intérêts en jeu. Nous aurons probablement à mettre le nez dans des choses pas belles. Mais après, n'est-ce pas, on se lavera les mains. Le tout est de réussir. Ah! ça, vous devez savoir vous changer la figure...

Laforêt sourit :

— Soyez tranquille. Le jour où vous me donnerez rendez-vous, je serai exact, mais je ne réponds pas que vous me reconnaîtrez quand vous me verrez.

— C'est ce qu'il faut. Moi, je suis un peu bête pour ce qui touche à la comédie. Il n'y a pas à compter sur moi pour jouer un double rôle. Mais je tiendrai convenablement le mien qui sera celui de chien de garde.

— Eh bien ! tout est convenu alors ?

— Il me semble. Quand j'aurai à vous écrire, je vous adresserai ma lettre au ministère.

— C'est ça. Remontons, maintenant.

Ils regagnèrent l'escalier qui les avait conduits au boni de l'eau, et sur le quai, ils se serrèrent la main :

— A bientôt donc.

— Au revoir.

Laforêt se dirigea vers la rue Saint-Dominique, Baudoin traversa le pont de la Concorde, et, par la rue de Richelieu et les boulevards, retourna rue de Provence. MM. Baradier et Graff étaient dans leur bureau en compagnie du caissier de la maison qui leur faisait s igner des « broches » pour les recouvrements. En pas-

sant les efTets, à mesure, à ses patrons, indistinctement, le brave homme parlait :

— Ces messieurs savent-ils que la Société des explosifs commerciaux, dont M. Lichtenbach est président, ne va plus que d'une jambe ? Les actions ont dégringolé au marché en banque. Il paraît qu'il y a une Compagnie américaine qui lui taille des croupières.

— Oui, je sais cela, dit Graff. Les Américains ont trouvé un produit dont la composition est très simple, et qui coûte cinquante pour cent de moins que la dynamite. Ils ont déjà pour l'Australie et le sud de l'Afrique des commandes considérables. C'est la raison de la dégringolade de la Société Lichtenbach. C'était prévu depuis un an.

— Rassurez-vous, Bernard, dit Baradier à son caissier, ce n'est pas Lichtenbach qui sera touché, ce seront les actionnaires. Il a dû se faire une forte contre-partie en Bourse, afin de ne rien perdre. Vous n'avez plus de signatures à nous demander?

— Non, monsieur.

— Eh bien î Bernard, fermez votre caisse et allez vous-en; à demain.

— Bonsoir, messieurs.

Baradier se leva et s'adossant à la cheminée.

— Tu vois, dit-il à son beau-frère. Voilà, pour des gens avertis comme nous, la preuve évidente que si Trémont a été tué, c'était autant pour lui dérober son secret commercial que son secret militaire. Comprends-tu, maintenant, quel intérêt il y avait et il y aurait encore pour Lichtenbach à être possesseur de la formule d'un explosif, qui coûterait moins cher que le produit américain dont la découverte ruine la Société française, et aurait autant d'effet sous un

Là TÉNÉBltEUSE 149

volume cent fois moindre. Car voilà la valeur de la découverte faite par Trémont et que Marcel m'a expliquée. Alors si Lichtenbach devenait maître, par un moyen quelconque, de la formule inconnue, il n'aurait qu'à la déposer, à prendre un brevet, et à faire racheter par dessous main toutes les actions de sa société tombée actuellement à vil prix. Le lendemain du jour où il aurait fait sa rafle, il vendrait à la Société reconstituée la propriété de l'explosif nouveau, et ce seraient des millions qui entreraient dans sa caisse. Sans parler de l'avenir réservé à l'afTaire.

— Oui, ce serait un joli coup et digne de lui. Il pourrait abandonner à ses acolytes les bénéOces à tirer de la poudre de guerre, car ils seraient peu de chose comparés à ceux du produit commercial. Les Etats ont pour habitude de mal rémunérer les philantropes qui leur donnent le moyen de procéder triomphalement au massacre universel.

— Oh ! ne t'y trompe pas, Marcel prétend que cette découverte faite par Trémont a des effets effrayants. C'est une pâte qui, suivant la façon dont elle est préparée, détone d'une façon formidable, ou brûle sans qu'on puisse l'éteindre, même dans l'eau.

— Le feu grégeois ?

— Quelque chose qui y ressemble» Mais comme un canon d'aujourd'hui ressemble aux bombardes du XIV* siècle. Des torpilles chargées avec cette pâte, et qui s'allumeraient au moyen d'un mécanisme bien gradué, pourraient envelopper un navire, à volonté et en un instant, d'une trombe de flammes.

— Mais ce serait la suppression de toute suprématie navale!...

— Ah ! ah ! Tu as compris ! Mon cher ami, crois-lu

qu'il y ait une sécurité réelle pour le possesseur d'un tel secret ? Il faudrait qu'un Etat fût gouverné par des anges, pour que tout ne fût pas mis en œuvre, afin de se procurer le monstrueux pouvoir d'anéantir tous ses ennemis et d'asservir tous ses rivaux. Voilà pourquoi Trémont est mort, et pourquoi j'ai perdu le sommeil, en pensant que mon fils a notoirement travaillé avec lui et peut être soupçonné de connaître ce mystérieux agent de destruction et de grandeur.

— Fais-le voyager. Envoie-le hors de France.

— Il y serait bien plus en danger. Là où il court le moins de risques, c'est chez nous, au milieu de gens qui nous connaissent. Ah ! je voudrais bien qu'il se fût débarrassé de ce lourd fardeau. Je l'ai supplié d'aller trouver le ministreetde lui donner les formules dugénéral. On aurait annoncé, dans tous les journaux, que Marcel Baradier avait remis au Comité technique des poudres les notes relatant les expériences du général de Trémont. Il était dégagé, dès lors, et ne courait plus aucun risque... Sais-tu ce qu'il m'a répondu ?

— Raconte un peu.

— Avec une tranquille et souriante assurance, il m'a dit : mon cher père, la poudre du général a encore besoin d'un petit perfectionnement... Je sais ce qu'il voulait faire... Il me l'a expliqué. Je ôontinuerai donc ses expériences et, quand le « point de sauce » sera parfait, je donnerai les formules à l'Etat, suivant sa volonté nettement exprimée, et je constituerai une Société avec l'explosif du commerce pour enrichir la fille de mon maître.

— 11 est crâne, ce petit ! s'écria Graffavec émotion. Il sait pourtant bien ce qu'il risque !...

— Je me suis enroué à le lui démontrer. Mais c'est

UQ sacré Lorrain : il a une têle de fer ! A tous mes arguments il a opposé une imperturbable résistance. Moi seul, a-t-il dit, puis mener à bien TafTaire. Si je donne les notes du général au Comité technique, il y aura un des gaillards, dont il est composé, qui s'emparera de la découverte et s'en fera de la gloire. A moins qu'il ne trouve moyen de gâcher l'invention par des adjonctions absurdes, ce qui est, au fond, le plus probable. Quant au produit commercial, si j'ouvre la bouche, avant d'avoir pris toutes les garanties nécessaires, il est dérobé en un clin d'œil et la fille du général est spoliée. Pour toutes ces raisons, et quelques autres encore, dont l'une est que cela m'amuse, je ne renoncerai pas à continuer l'œuvre que jai entreprise.

— Mais tu y joues ta vie I

— Est-elle si précieuse ? Tu passes ton temps à me crier que je suis un scélérat, que je te ruine, en attendant que je te déshonore. Eh bien ! Vous serez débarrassés d'un fils coupable et ingrat !

GrafT frappa ses mains l'une contre l'autre :

— Tu vois ! Tu vois ! C'est là le résultat de ta dureté pour cet enfant ! Tu n'as que de mauvaises paroles à lui adresser 1 Comment veux-tu qu'il t'écoute ensuite ?

— Ah ! Laisse-moi tranquille I cria Baradier, pâle d'angoisse. Je suis assez tourmenté de ce qui m'arrive ! Tu ne vas pas m'en rendre responsable, par dessus le marché! J'aime Marcel autant que tu l'aimes. Seulement, je ne suis pas toujours à le caresser, à le flagorner, à le bourrer d'argent! S'il n'y avait eu que toi, pour lui prêcher la bonne conduite, nous serions bien! Tu n'as jamais su qu'encourager ses mauvais penchants ! Tout ce qu'il a fait de mal, c'est de ta faute !

— Oui ! C'est moi qui l'y ai excité ! Je l'ai prêché

d'exemple ! s'écria Graff. J'ai été son mauvais génie, tout le monde sait ça I Vraiment, Baradier, je me demande si tu ne deviens pas fou ?

Baradier se promena avec agitation, puis il revint à son beau-frère, lui mit la main sur l'épaule et d'une voix tremblante :

— C'est vrai ! Je crois que je perds la tète. Pardonnemoi. C'est l'inquiétude qui me bouleverse. Nous n'avons que ce garçon-là, GrafF. Pense à ce que nous deviendrions si la destinée voulait...

Graff se leva vivement :

— Tais-loi ! Ça porte malheur de prévoir les désastres. H ne faut pas même admettre que cela puisse être. Mais, malgré tout, je ne puis blâmer Marcel de faire ce qu'il considère comme son devoir. S'il agissait autrement, il ne serait ni un Baradier, ni un Graff. Il se conduit comme un brave garçon. Seulement il faut veiller sur lui et le défendre contre ses propres imprudences.

Au même moment, à la porte du cabinet, deux coups furent frappés. Baradier alla ouvrir, et voyant Baudoin sur le seuil.

— Ah ! tu arrives à propos, toi. Entre. Et d'abord explique-nous où en sont les choses au Palais.

— Au Palais, monsieur, les choses en sont à zéro. Le juge d'instruction ne trouve rien. Les coupables ont fait le vide derrière eux. Autant essayer de saisir le vent.

— Alors?

— Alors, M. Mayeur, au désespoir, ne pouvant pas arrêter les criminels, se contente d'arrêter les recherches et va classer l'affaire.

— En voilà une idée I Est-elle de lui ?

— Non, monsieur.

LA TÉNÉBUEUSE 153

— Quel est l'imbécile qui a pu la lui souffler?

— C'est moi.

— Je te fais mon compliment. Tu as bien travaillé ! Les greditts, qui ont tué ton maître, se croyant assurés de l'impunité, vont recommencer leurs exercices...

— J'y compte bien !

— Mais, Marcel? Animal î Mon fils? Qu'est-ce qu'il va devenir, dans tout ça? Y as-tu pensé, seulement?

— Je n'ai pensé qu'à lui. Me voici libre. Je pars, si vous le permettez, et ce soir, à minuit, je suis à Ars. La nouvelle de l'abandon de l'affaire ne paraîtra pas, dans les journaux, avant deux jours... J'aurai déjà organisé ma surveillance, là-bas. Et je vous jure qu'il n'arrivera rien à M. Marcel, ou bien alors c'est qu'on aura commencé par moi.

— Gomme c'est rassurant! grogna Baradier. Mais que faire, avec un enragé comme mon fils? Où qu'il soit, il court des risques! Ah ! maudite poudre ! Trémont avait bien besoin de lui raconter ses inventions ! Si cet explosif est aussi dangereux pour ceux contre lesquels on s'en servira, que pour ceux qui l'auront fabriqué, il y aura de belles tueries à la prochaine guerre !

Baudoin laissa passer avec philosophie ces récriminations paternelles. Il en comprenait la justesse. Mais avait-il le moyen de faire plus que de se dévouer pour défendre celui qui pouvait être, à un moment donné, si gravement menacé. Lorsque M. Baradier, ayant usé son mécontentement, se rassit consterné, Graff se décida à parler à son tour :

— En somme, dit-il, le vin est tiré, il faut le boire. L'important est de ne pas s'empoisonner avec. Un homme averti en vaut deux. La situation n'est pas la même que pour le général. Avec un peu de prudence,

il sera facile de mener les choses à bien. Tout vient à point à qui sait attendre !

— En as-tu fini, avec tes proverbes, qui ne riment à rien ! cria Baradier, rendu à son exaspération par Toptimisme de son beau-frère. Sans tant de paroles, il suffit de donner à Baudoin pour consigne de prévenir la gendarmerie, s'il voit quoi que ce soit de suspect autour de Marcel... J'ai plus de confiance dans la force armée que dans la Providence, moi !

— Si c'est pour dire des absurdités pareilles que tu m'interromps, riposta Graff, tu aurais aussi bien fait de garder le silence. Que Marcel travaille. Plus vite il aura terminé, plus tôt il sera à l'abri. Jusque-là, Baudoin, je te le confie.

— Soyez tranquille, monsieur Graff, je vous réponds de lui corps pour corps. Et je ne m'en fie pas qu'à moi. Je vais faire venir un copain qui, à lui seul, en vaudra dix I Je ne vous en dis pas plus. Fiez-vous à moi î

— Oui, mon brave garçon, je me fie à toi, s'écria Baradier.

— Alors, ça va bien ! dit Baudoin en se frottant les mains. Avez -vous quelque chose à faire dire à M. Marcel?

— Qu'il soit raisonnable. Et qu'on l'aime bien. Et qu'il pense à nous !

— Au fait, as-tu de l'argent, pour ton voyage?

— J'ai ce qu'il me faut, monsieur, je vous remercie. Au revoir donc, je suis bien votre serviteur.

Il salua et sortit. Derrière lui, le père et l'oncle restèrent silencieux, graves, réfléchissant. Enfin Graff se leva et dit :

— 11 n'arrivera rien de mal. Je le sens, j'en suis sûr. Et tu sais que je ne me suis jamais trompé. Toutes les

fois que nous avons reçu un mauvais coup, dans les affaires, j'en ai eu d'avance le perception très nette. Rassure-toi, Baradier, nous nous en tirerons sans avaries.

Le père, soucieux, répondit :

— Le ciel t'entende 1 Mais du moment qu'il y a une femme dans le jeu, avec Marcel je ne suis pas tranquille ! Ah ! Si c'était toi, ou moi, parbleu, il n'y aurait pas de danger! Mais, ce jeune fou !

— Ce ne sont pas les plus vieux qui sont les plus sages. Vois TrémontI

— Enfin ! A la grâce de Dieu !

Il tendit la main à son beau-frère :

— Et puis ne nous disputons plus. Ça n'avance à rien et ça nous fait de la peine !

— Eh I Secoue-moi tant que tu voudras , vieille bête!... s'écria Graff avec émotion. Je m'en moque, et ça te soulage I Mais sois assez discret pour ne rien dire à ta femme. Il est inutile qu'elle se tourmente.

Ils sortirent du bureau, et dans la cour ils virent alerte, presque joyeux, Baudoin sa valise à la main, qui partait.

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