DEUXIEME PARTIE
Ars est une petite ville de six mille âmes, à quatre lieues de Troyes, arrosée par la rivière de la Barse, et adossée aux collines que couronne de ses brousses et de ses sapinières la forêt de Bossicant. Le chemin de fer passe dans la vallée, desservant Vendœuvre et ses mines de fer, Bar et ses carrières de pierre. Des vignes s'étendent au Midi, sur les coteaux marneux. Les sources abondantes d'Ars et rétablissement thermal sont à un kilomètre de la ville, sur la route de Lusigny. C'est en faisant des sondages, pour trouver du minerai dans des terrains qui n'en contenaient point, que M. Révérend, ingénieur en chef, a fait jaillir inopinément les eaux alcalines et ferrugineuses, qui pourraient faire concurrence, à la fois, à celles de Plombières et à celles d'Aix. Mais Ars est trop près de Paris, pour que les malades puissent avoir confiance dans les vertus curatives de ses sources. La station n'est fréquentée que par de petites gens et les hôteliers peu nombreux n'ont point l'habitude d'écorcher les voyageurs. Sur la côte, vers les bois de Bossicant, quelques villas perdues dans les arbres sont, chaque année, à la disposition des malades riches. Elles sont modestes, tranquilles, offrent aux hôtes méditatifs les détours
solitaires et riaats de la forêt. La fabrique de MM. Baradier et GrafT, filature et tissage, est située sur la Barse, dont le courant rapide fait tourner les machines dynamo qui fournissent la force et la lumière. La maison d'habitation est séparée des ateliers par une vaste cour et par un beau jardin. La route de Vandœuvre passe devant la grille, et, de l'autre côté de la route, dans des prairies où toute Tannée paissent les vaches et les chevaux, court le chemin de fer qui, par Chaumont, rejoint la frontière allemande. Ars est un centre ouvrier assez important. Les carrières et les mines occupent une partie de la population masculine.
La fabrique Baradier et Graff donn« du travail à deux cents hommes, à cent femmes, et à beaucoup d'enfants. Le directeur de l'établissement, M. Cardez, est un lorrain de Metz, venu en France avec ses patrons, qui s*est marié dans le pays et, resté veuf avec deux grands garçons, vieillit, attaché à son devoir, excellent pour les ouvriers, mais de caractère taciturne et qui impose dans les ateliers une discipline quasi militaire. Ses fils sont, Tun dans l'armée, l'autre sous-directeur des usines de La Barre.
C'est un brave homme, n'offrant pas beaucoup de ressources, et que Marcel Baradier a pris, dès sa jeunesse, l'habitude irrespectueuse d'appeler « Tours ». Jamais Tours et Marcel ne se comprendront. Il y a, entre ce bon comptable et ce capricieux savant, la même distance qu'entre Pascal, inventeur de la brouette, et Touvrier qui devait la rouler docilement. Marcel aime bien Cardez, quoi qu'il le plaisante. Cardez respecte le fils de son patron, mais déplore qu'il soit si léger et si frivole. Ces deux hommes pourraient vivre en présence, pendant des années, sans que la moindre affinité se
manifeste entre eux. Ils sont, comme le dit Marcel en Fiant, l'un négatif, l'autre positif. Gardez n'aime pas beaucoup que Marcel s'installe à l'usine, parce que sa présence est pour les ouvriers une cause de trouble. Le fils du patron écoute trop facilement les plaintes et les réclamations du personnel. La discipline des ateliers en souffre. L'ordre militaire cesse de régner. Et Cardez, plus ours que jamais, ne cesse pas de déblatérer sur ce qu'il appelle « les encouragements donnés au mauvais esprit des travailleurs. »
Les recherches de Marcel sur la coloration des laines laissent le directeur assez sceptique. Il ne trouve pas urgent de changer ce qui se fait depuis tant d'années et réussit fort bien. Un atelier de teinture lui a toujours paru tout à fait inutile. Les filés bruts, tels qu'on les fabrique depuis des années dans l'usine, et qui se vendent si régulièrement, suffisent amplement à l'activité de l'industrie. Et toutes ces inventions nouvelles, qui coûtent très cher, ne servent, suivant lui, qu'à apporter du trouble dans le fonctionnement d'une affaire en pleine prospérité. Le laboratoire, situé au bout du jardin, au bord de l'eau, dans un pavillon isolé, est l'objet des railleries du directeur qui le nomme le capharnaûm.
Depuis que Marcel était venu s'installer à Ars, contrairement à son habitude il avait à peine paru à l'usine. Il s'était enfermé dans le capharnaûm où, disait Cardez, « il cuisinait » on ne savait quelle « popote chimique ». Quand il n'était pas enfermé dans le pavillon, Marcel prenait un fusil, son chien, et s'en allait battre les taillis de la côte, en lisière de la forêt de Bossicant. Baradier et Graff possédaient là, trois cents hectares de friche et de mauvais bois, extrêmement
pittoresques, assez giboyeux, et des pentes desquels la vue s'étendait presque jusqu'à Troyes, par la ravissante vallée de la Barse. Certains plateaux de Bossicant rappelaient l'Ecosse par l'âpre sauvagerie du site, la sèche aridité des bruyères, et la fraîcheur de l'air limpide.
A mi-chemin de la cavée, qui d'Ars montait vers le plateau, une villa en forme de chalet, enfouie sous les arbres, s'élevait, point rouge dans la verdure. Elle était triste, silencieuse et presque toujours inhabitée, à cause de son éloignement de la ville et de sa proximité des bois. Un matin, en passant devant la maison solitaire, Marcel constata avec surprise que les volets en étaient ouverts et qu'une domestique balayait sur la porte. Il allait se délasser, en chassant un lièvre, de la tension d'esprit qu'avaient exigée toute la matinée des calculs très compliqués.
La servante lui parut, par sa tenue presque élégante, étrangère au pays. Elle appartenait à quelque malade, sans doute, qui venait faire une cure d'eau et d'air. Marcel n'était point curieux et s'éloigna.
Il était trois heures, lorsqu'il parvint sur le plateau. Il !e traversa nonchalamment. Il avait plus envie de flâner que de marcher. Cependant quelques voix données par son chien, excellent corniau habitué à mener le gibier comme un briquet, attirèrent son attention. Il glissa deux cartouches dans son fusil, et gagna le bord des pentes où, dans un fourré de bouleaux et d'herbes jaunes, la bête de chasse tournaillait sans prendre de parti. Au bout d'un court instant, grimpant le revers d'un talus à une trentaine de mètres, Marcel aperçut un lapin qui se décidait à gagner pays. Il Tajusta, le coup partit, et, comme un paquet, la bête foudroyée
Là Ténébreuse ici
roula au bas du raidillon. Le chien n'était pas loin. Il arriva, saisit le lapin par le râble, le lâcha, le reprit mieux, et d'un jarret vigoureux le rapporta à son maître.
Marcel débarrassa le chien triomphant, mit son gibier dans un carnier léger qu'il portait en bandoulière, désarma son fusil, et considérant qu'il avait assez fait de besogne pour le moment, il s'assit au pied d'un sapin, sur le sable, et resta à rêver, en regardant les lointains bleus de la forêt du Grand-Orient. Dans le lourd silence bourdonnant des bois un engourdissement délicieux s'empara de son corps, et sa pensée plus active, comme séparée de tout lien matériel, se mit à vagabonder. Il revit la maison de la rue de Provence, où son père et l'oncle Graff se disputaient si souvent à son sujet, et le salon de sa mère où Amélie, près de M"® de Trémont vêtue de noir, travaillait paisiblement.
Puis il évoqua l'image d'une jolie femme, rousse, passant dans une élégante Victoria attelée de deux chevaux fringants. Et il la vit qui lui souriait. D'un geste de son ombrelle elle lui faisait signe de venir la retrouver. Mais lui, tristement, ne répondait pas. Alors il entendit la voix de celle qu'il regrettait. Elle était moqueuse et tendre à la fois. Quoi! mon petit Marcel, c'est fini? On ne te verra plus. Ta famille a mis le holà et t'a coupé les vivres. L'oncle Graff, lui-même, s'est déclaré résolu à ne plus ouvrir sa caisse? Que va-t-on devenir si les fils de famille ne peuvent plus suivre leurs penchants et, pour quelques dizaines de mille francs de plus ou de moins encourent la malédiction paternelle I La vie était douce pourtant et joyeuse près de moi. Tu ne paraissais pas regretter le temps que tu
perdais. Et moi, je t*aimais follement, car tu es un bien aimable garçon, et très généreux et très fou ! C'est lord Audley, à qui tu m'avais disputée, qui est maintenant mon seigneur et maître. Ma vie a continué pareille à ce qu'elle était, un peu plus brillante peut-être, parce que mon anglais est en possession de sa fortune, et la dépense sans qu'on le censure et le retienne. J'ai toujours le joli hôtel de l'avenue Kléber, où nous avons passé de si doux moments. La manucure vient encore, le vendredi, et me fait des propositions déshonnètes de la part de jolis garçons qui voudraient bien être aimés par moi. Comme lord Audley m'est indifférent, j'écoute, à présent, la manucure, et je trompe mon insulaire, ce que je n'ai jamais fait de ton temps. Tu as eu bien tort de me quitter, mon coco, car je te trouvais si gentil que, si tu voulais revenir, je redeviendrais sage. Mais tu es loin, ton père a liquidé ton passif, qui était se rieux, et tu as promis d'être désormais aussi sérieux que ton passif. Adieu donc, mon petit Marcel. Il faut hélas ! beaucoup d'argent aux femmes. Même quand elles vous aiment. Car elles ne vivent pas de l'air du temps. Et la jolie rousse s'éloigna, en riant, au trot de son bel attelage, et, au détour d'une avenue, Marcel ne la vit plus. Un aboiement de son chien, couché près de lui, interrompit, à ce moment, son rêve. Il cligna des yeuj comme aveuglé par la lumière. Un pas trottinant sui les feuilles le fît détourner, et tout près, dans un sentier du bois, il aperçut un petit chien terrier, gros comme les deux poings, portant sur le front dans set mèches soyeuses un nœud de ruban, qui s'avançait ven lui. Un peu plus loin, le suivant, marchait à pas lenU une femme vêtue de noir. Il n'eut pas le temps d'examiner la nouvelle arrivante. Le petit chien, avec m
glapissement furieux, venait de s'élancer sur le corniau, avec Taudace inconsciente d'un rat attaquant un tigre. Une douce voix cria : Bob ! En pure perte. Le chien de Marcel relevé venait de fondre sur son minuscule adversaire, et, d'un coup de son large poitrail, de le rouler dans la poussière.
— Bob ! Oh ! mon Dieu î s'écria avec anxiété la promeneuse en s'élançant légère sur le lieu du massacre.
Marcel entendit la plainte, vit deux yeux admirables, brillants au milieu d'un pâle visage, il n'attendit pas davantage et, sautant sur son chien, il l'enleva par la peau du cou et le jeta en arrière. Puis, prenant le terrier encore haletant du choc, mais intact depuis les poils frisés de sa queue frétillante jusqu'au nœud de ruban de son front, il le montra à la dame avec un sourire :
— Rassurez-vous, madame, votre animal féroce est sain et sauf. Mais il était temps ! Excusez-nous, je vous prie, et considérez que nous n'avons pas été les agresseurs.
La promeneuse mit le chien sous son bras, lui donna une tape, en disant d'une voie grondeuse :
— Oh ! che bestia ! Una mosca che uste ingorare uno lupo !
Marcel pouvait la voir, maintenant, à loisir pendant qu'elle corrigeait tendrement son terrier, et il demeurait saisi d'admiration devant la suave beauté de l'inconnue. Un visage d'un ovale parfait encadré de cheveux dorés, des yeux bruns, languissants et doux, une bouche siniiensp et vermeille. L'air chaste et timide d'une jeune fille. Cependant elle était habillée de crêpe et en grand deuil, comme une veuve. Elle dirigea ses regards vers Marcel, et avec une grâce tranquille :
— Mille remercîments, monsieur, pour votre utile intervention. Et tous mes regrets à votre pauvre chien, qui e'tait dans son droit et qui a été secoué pour n*avoir fait que se défendre.
— Il n'y a aucune comparaison à faire, madame, dit Marcel, entre cette charmante petite bête de luxe, et ce pataud habitué aux ronces et aux épines. Il a la peau dure. Mais je serais désolé d'avoir arrêté votre promenade... Vous pouvez marcher, à loisir, dans ces bois. Je vais attacher mon chien.
La jeune femme inclina la tête en signe de remercîment :
— Je suis chez vous, monsieur, si je comprends bien vos paroles... Je vous prie de m'excuser. Je suis étrangère, et j'habite le pays, seulement depuis deux jours, avec mon frère... Je ne connais personne qui ait pu me renseigner sur ce que j'ai le droit de faire...
— Ici, madame, tout ce qui vous plaira... Vous habitez sans doute la villa de la Gavée...
— Oui, monsieur...
— Cette promenade est à votre porte... Ces bois sont habituellement peu fréquentés par les promeneurs... Venez-y tant qu'il vous sera agréable...
Elle murmura d'un air un peu gêné :
— Mille grâces...
Elle salua, et, d'un pas lent et souple, qui mettait en valeur sa taille ravissante, elle s'éloigna. Marcel resta un instant immobile, à la suivre des yeux. Puis il siffla son chien, le caressa comme pour lui demander pardon de l'avoir rudoyé injustement, et pensif, regagna la fabrique. Il dina, fuma dans le jardin jusqu'à neuf heures, se coucha et dormit sans rêver à la jolie rousse
Là TÉiNÉBREUSE 165
qui lui avait coûté si cher, et qu'il regrettait pourtant
quelquefois.
Le lendemain il ne sortit pas. Il travaillait dans son laboratoire quand la porte s'ouvrit brusquement et Baudoin parut.
— Tiens! Vous voilà? dit le jeune homme. Est-ce que c'est mon père qui vous envoie ?
— Oui, monsieur, je suis chargé par toute la famille de vous apporter ses meilleures tendresses... Et puis je viens m'installer auprès de vous.
— Pourquoi faire ?
— Pour vous servir.
— Ah ! Et bien ! mon brave Baudoin, installez-vous. Ma foi, ce ne sera pas trop de votre présence ici, pour que les choses marchent convenablement. Les Champenois sont de braves gens, mais pas très débrouillards...
— Nous allons vous arranger tout ça.
11 tourna dans le laboratoire, regardant avec attention les objets qui se trouvaient sur la table, les alambics qui déroulaient leurs spirales de cuivre sur le fourneau.
— Et c'est dans cette pièce que vous travaillez ? Qui est-ce qui range ici ?
— Personne. Je ne veux pas qu'on y entre.
— Cela se voit. Moi je vous nettoierai vos ustensiles. Je connais la manière de leur parler. Est-ce que vous vous occupez des affaires du général ?
— Pas depuis que je suis arrivé. J'ai été pris par d'autres soins... Mais je vais m'y mettre... Je ne suis pas fâché que vous soyez ici, parce que vous me donnerez un coup de main, si j'ai besoin d'être aidé... Tenez, Baudoin, voilà des teintures vertes, roses et
bleues, que j'ai fixées dernièrement, et qui donneront aux laines une couleur inaltérable.
Il maniait, en parlant ainsi des échevaux d'un ton robuste et harmonieux, les étirant à la clarté du jour, en faisant jouer tous les reflets.
— C'est ce pauvre général qui m'avait donné l'idée de ces travaux. Ah ! S'il s'était contenté de faire des rechenîhes industrielles, nous l'aurions encore bien vivant, bien portant, et il aurait fait fortune. Mais il dédaignait ces trouvailles productives. Il ne pensait qu'à l'État... 11 ne voulait travailler que pour lui.
— Dame ! monsieur Marcel, depuis le temps qu'il le servait, il en avait pris l'habitude.
— Eh bien I mon brave Baudoin, allez vous installer. Vous commencerez votre service ce soir.
Marcel resta dans son laboratoire, mais désœuvré, comme si une sourde préoccupation le travaillait intérieurement. Il s'assit dans un large fauteuil de cuir, qu'il avait baptisé gaîment le fauteuil de l'alchimiste, et, la fenêtre ouverte, pour laisser entrer le soleil, il resta à rêver, les yeux fixés sur les coteaux, comme si dans leurs taillis verdoyants il cherchait à découvrir la fine silhouette d'une promeneuse en deuil. Mais la distance était grande, les bois de Bossicant discrets, et il s'étira, dolent et ennuyé, jusqu'à cinq heures.
Il descendit dans le jardin, se promena le long des plate-bandes de rosiers, s'arrêta au bord de la rivière et s'occupa, très sérieusement, à regarder, sous les eaux claires comme du cristal, un brochet qui chassait des gardons, passant noir et rapide, tandis que les fuyards, afin d'éviter la redoutable poursuite, jaillissaient hors du courant, ainsi que des flèches d'argent. La cloche d'entrée, en sonnant, l'arracha à son occupation, et il
vit s'avancer vers lui, sous la conduite du concierge, un grand jeune homme élégamment vêtu, très beau de visage, avec des yeux bleus, une moustache frisée sur une bouche souriante. En approchant, il mit le chapeau à la main, salua avec beaucoup de déférence et dit avec un accent italien chantant et nasillard :
— C'est à M. Marcel Baradier que j*ai le plaisir de parler ?
— Oui, monsieur, dit Marcel en examinant l'étranger, avec un intérêt soudain. Qui me vaut l'honneur de votre visite ?
Le jeune homme d'un oblique coup d'oeil s'assura que le concierge s'éloignait, puis avec une désinvolture non exempte de hauteur :
— Monsieur, permettez, puisque je n'ai personne pour me nommer à vous, que je présente moi-même. Je suis le comte Cesare Agostini, des Princes de Briviesca. J'habite avec ma sœur le chalet de la Gavée, et je viens vous remercier de la bonne grâce avec laquelle vous avez hier favorisé sa promenade...
— Monsieur, dit Marcel, il n'y a là rien que de très naturel. Le hasard m'avait conduit sur le chemin de Madame votre sœur. Elle est étrangère au pays. Elle paraissait triste et cherchait la solitude... Autant qu'il dépendait de moi, j'ai cherché à lui complaire. Voilà tout.
Le comte Cesare s'inclina avec grâce. Son joli visage s'assombrit et avec un accent plaintif il reprit:
— Ma sœur est triste, en effet : elle a eu de grands chagrins... Elle s'est épuisée à soigner un mari plus âgé qu'elle de beaucoup, et qu'elle a eu la douleur de perdre, il y a quelque temps... C'est pour réparer sa santé qu'elle est venue dans cette vallée chercher le
calme, le silence... Oq nous a aussi beaucoup recommandé les eaux d'Ars... Mais c'est surtout de grand aii que ma sœur a besoin, après être restée enfermée, pendant de longs mois, auprès d'un moribond...
Le bel italien hocha la tète, à diverses reprises, en disant :
— Oh ! C'est bien douloureux ! Bien douloureux !
— Et vous venez d'Italie, avec Madame votre sœur' demanda Marcel.
— Non ! dit Gesare. M™® Vignola habitait Paris, oi je suis venu la rejoindre, récemment... Nous retour nerons à Naples, où nous nous fixerons. Mais à Tau tomne seulement... Ah ! C'est bien douloureux ! Biei douloureux !
Marcel vit que le comte Cesare ne paraissait pas dési reux de prendre congé, et comme il trouvait de l'in térêt à ce qu'il lui racontait, il conduisit le visiteui jusqu'à une tonnelle où des sièges rustiques s'offraient à l'abri des rayons du soleil à son déclin.
— Prenez la peine de vous asseoir, monsieur, je voui prie...
L'italien choisit un fauteuil, sans façon, s'installa tira de sa poche un étui en or ciselé et le tendant s Marcel :
— Une cigarette ?
— Volontiers.
Ils commencèrent à fumer et le tabac sembla rendre Cesare encore plus loquace :
— Cette villa que ma sœur habite est fort écartée. Le pays est-il sûr ?
— Très sûr. Madame votre sœur n'a rien à craindre de qui que ce soit.
— Tant mieux ! Je ne compte pas rester longtemp
auprès d'elle. Mes affaires me rappellent à Paris, et l'idée de la laisser seule, avec sa femme de chambre et une fille de service, qui m'est inconnue, me tourmentait, je ne vous le cache pas. Est-ce qu'il n'y a jamais plus de monde à Ars ?
— A cette époque de l'année, jamais. La saison des eaux ne commence guère qu'en juin et nous ne sommes qu'en avril... Dans deux mois, les hôtels seront pleins et les routes seront parcourues par toutes les pataches du pays. . . C'est le moment que je choisirai pour m'en aller. . .
— Vous n'habitez pas toute l'année ici?
— Non, je n'y séjourne même qu'à intervalles assez éloignés... Ma résidence est à Paris... Je ne viens à Ars que pour affaires...
— Yous avez une très importante industrie ?
— C'est une des grosses fabriques du département... Mon grand-père l'a fondée... C'est le berceau de notre famille et la source de notre fortune... Aussi mon père, qui est banquier, n'a jamais voulu céder Tétabissement et a continué à s'en occuper, quoiqu'il ait des intérêts bien plus considérables engagés dans d'autres entreprises . . .
— Je vois que c'est à vous qu'il a confié le soin de gérer l'usine...
— Non pas. Il y a un directeur qui représente mon père... Moi je ne suis rien, ici, que le fils du patron... Je ne me mêle, en aucucune façon, de la gestion du tissage... J'ai un laboratoire, et comme je suis un peu chimiste, je fais des expériences... Mais tous les gens du pays vous diront que je suis un amateur, pas sérieux du tout, et que je dépense pour plus d'argent de produits que mes prétendues découvertes ne rapporteront jamais.
Il riait gaîment, en parlant ainsi, et le bel italien se mit à l'unisson. Il dit de sa voix chantante :
— Ah! les fils de famille, sont toujours mal jugés. Il est extrêmement difficile, quand on est riche, de se faire prendre au sérieux comme travailleur. De ce qu'on n'a pas besoin d'argent, les gens concluent volontiers qu'on est incapable d'en gagner... Et cependant pourquoi un homme riche n'aurait-il pas du génie ?
— Oh! monsieur, que deviendraient, alors, les pauvres diables ?
— Mais, reprit le comte Gesare avec un geste gracieux, vous affectez vous-même de mépriser ces travaux, quoi qu'ils soient peut-être très intéressants ?...
— A peu près autant que les expériences d'un teinturier... Je fais macérer des laines, dans des cuves de couleur, et je cherche à fixer les teintes d'une manière inaltérable, afin que les étoffes qu'on vendra dans l'avenir ne « passent plus », comme on dit, au vent, à la pluie, ou à la lumière... Les tapisseries qu'on pose sur les meubles, aujourd'hui, ou sur les murailles, à peine en place, c'est un déjeuner de soleil : elles ne sont déjà plus ! Les étoffes anciennes duraient,, cependant. Elles existent encore. Nos pères avaient des procédés de teinture supérieurs aux nôtres, et pourtant la chimie moderne nous offre de grandes ressources... Voilà, monsieur, à quoi je travaille... C'est bien terre à terre, comme vous voyez...
— Évidemment, ce n'est pas la pierre philosophale l Mais toute recherche a sa valeur... Avez-vous obtenu des résultats satisfaisants ?
Marcel s'inclina railleusement :
— Monsieur, je suis très sensible à votre politesse. Vous voulez me prendre par mon faible... Les inven-
leurs sont toujours enclins à parler de leurs travaux, pensez-vous, et je vais rendre à ce garçon la monnaie des prévenances qu'il a eues pour ma sœur... Vous seriez bien attrapé, sans doute, si je prenais votre curiosité au sérieux et si je vous montrais mes échantillons ?...
Le regard de Tltalien se voila, il baissa la tête et d'une voix contrite :
— Je suis vraiment désolé que vous ne croyiez pas à la sincérité de mes paroles... Tout ce que vous m'avez dit m'a intéressé véritablement. Je ne suis pas aussi frivole, sans doute, que vos compatriotes, et puisque vous paraissez me mettre au défi d'examiner vos travaux avec satisfaction, je vous demande de me faire la faveur de me les montrer... A moins toutefois que vous n'ayez voulu plaisanter, ce que j'aurais parfaitement pu ne pas comprendre, ne saisissant pas toujours toutes les finesses de votre langue. Au quel cas je vous demande de m'excuser.
— Parbleu ! non ! J'étais tout à fait sérieux, dit Marcel gaîment. Et je continue à croire que vous serez puni de votre curiosité... Mais puisque vous me la manifestez avec un peu d'insistance, prenez la peine de me suivre. Je vais vous ouvrir mon laboratoire...
— Grand merci I s'écria Cesare. J'avais craint de vous contrarier...
— Et en quoi ? Vous croiriez à des choses merveilleuses, si je ne vous montrais mes pauvretés... Seulement prenez garde de vous salir... Tout n'est pas ici d'une rigoureuse propreté...
Il ouvrait la porte du pavillon et faisait entrer le comte dans la première pièce lambrissée, précédant le laboratoire, et qui lui servait de cabinet de travail. Une
rougeur monta aux tempes de Cesare. Il regarda vive — ment autour de lui. Sur un bureau Louis XYI, adossé è^ la muraille, des papiers étaient épars, couverts de chif — fres. Un tiroir entr'ouvert laissait apercevoir des boîtes de formes et de couleurs diverses, étiquetées avec soin — Une table massive supportait des bocaux sur le verr^ dépoli desquels se lisaient ces indications : acide sulfu— rique, nitro-benzine, acide picrique. Et toute une série de chlorates. L'Italien désignant la table dit :
— Eh ! voici des produits qui ne vous servent pas pour vos teintures ?...
— Non fît Marcel d'un air évasif. Çà, c'est pour autre chose...
Et, comme son visiteur s'approchait, la main tendue vers un des bocaux :
— Ne touchez pas à ces flacons, c'est dangereux
Si, par hasard, vous renversiez ce qu'ils contiennent, nous pourrions, vous et moi, être fort incommodés... Venez plutôt par ici.
Il lui ouvrait la porte du laboratoire. Là, il l'installa dans le fauteuil de l'alchimiste, près la fenêtre, et lui dit:
— Ici vous pouvez fumer, si vous voulez, c'est sans inconvénients... Rien ne peut s'allumer, ni éclater.
— Ah ! tandis que dans la pièce voisine ? demanda nonchalamment l'Italien.
— Dans la pièce voisine, si vous jetiez une allumette, mal à propos, vous pourriez faire sauter toute la fabrique... Et nous avec.
— Diavolo I Je ne fumerai pas, même ici, cher monsieur, je n'ai pas envie de sortir de chez vous à travers le toit.
Il se laissa montrer avec patience, par Marcel, ses
beaux échantillons de laine teinte. Il Técoutait, en apparence, attentivement, mais son intelligence en éveil, ses yeux perçants, sous ses paupières à demi fermées, s'occupaient de cette « autre chose » dont Marcel avait parlé si brièvement. Mais rien ne paraissait se rapporter, dans le laboratoire, à cette mystérieuse besogne, qui exigeait la manipulation de produits si redoutables.
— Il faudra dit Fltalien, que vous me donniez de ces belles laines d'une si riche et si harmonieuse couleur. Je les porterai à ma sœur, qui brode comme une
fée Elle en fera quelque magnifique ouvrage, qui
charmera sa solitude, et vous verrez ainsi TelTet de vos couleurs artistement employées.
— Je vous les porterai, moi-même, si vous m'y autorisez, déclara Marcel.
— Mais comme il vous plaira... Nous sommes toujours rentrés vers cinq heures. Seulement pressez-vous, si vous désirez me trouver encore dans le pays, car je vais partir bientôt...
— Eh bien ! Demain, si vous voulez...
— Soit î Demain.
L'Italien se leva. Il fit le tour du laboratoire, et s'approcha de la fenêtre qui donnait sur la rivière.
— Eh ! Vous êtes sur l'eau, ici. . . Vous pourriez pêcher, sans même descendre dans votre jardin... Vous ne craignez pas qu'on entre chez vous, par là? Il suffirait d'un bateau à quelques maraudeurs, pour pénétrer dans ce pavillon.
— Qui diable en aurait l'idée? s'écria Marcel. Et qu'y viendrait-on prendre? 11 n'y a rien. Et on ne l'ignore pas... Les gens du pays sont du reste fort honnêtes...
— Mais, à la fabrique, n'avez-vous pas des ouvriers étrangers ?
— Rarement. Quelques belges... ou des Luxembourgeois... Le moins que nous pouvons, car ils sont difficiles à mener.
— Vous n'habitez pas ce pavillon isolé ? Vous n'y couchez jamais ?
— Non ! Il n'y a pas de logement... Un grenier, audessus de ce rez-de-chaussée, et c'est tout... Moi, j'habite la maison qui fait face à celle du directeur... C'est petit, mais très confortable... Mon oncle Graff y a vécu longtemps...
— Vous êtes heureux d'avoir des attaches de famille, fît Cesare avec un geste mélancolique. Ma sœur et moi nous sommes seuls... Des difficultés d'intérêt nous ont brouillés avec les Briviesca... M. Vignola n'avait point de parents... 11 faut que nous nous soyons tout, l'un à l'autre...
— M""® votre sœur est jeune et charmante. Elle peut se remarier.
— Elle n'y pense guère... Après toutes les tristesses que lui a causées son union avec M. Vignola, elle n'aspire plus qu'au calme et au repos... Oh ! Elle a tant souflert! Ce malheureux Vignola, impotent, ravagé par la maladie, était d'une jalousie folle. Il ne supportait pas que sa femme s'écartât de lui, pour une heure. Constamment il voulait l'avoir devant les yeux... Il lui a laissé, en mourant, une grande fortune... Faible compensation pour toutes les tortures qu'il lui a fait endurer ! Enfin ! Il est mort ! Paix à sa mémoire.
-— M""® votre sœur n'a pas d'enfant ?
— Non, Monsieur, et c'est son plus grand regret. L'image de la jeune femme en noir, se promenant
mélancolique dans les bois de la côte, s'évoqua devant Marcel. Bien jolie pour être inconsolable de la perte
d'an vieux mari ! Quel âge pouvait-elle avoir ? Vingtcinq ans, peut-être, tout au plus, et nulle connaissance de la vie, si ce n'est la douleur et la tristesse. Gesare se levait et, de sa voix chantante, prenait congé. Marcel le reconduisit, à travers le jardin, jusqu'à la grille et là avec un cordial sourire.
— A demain, donc, Monsieur, et offrez mes hom- ! mages à M™® votre sœur.
L'italien parti, Marcel se dirigeait vers la fabrique, lorsque venant à lui, il aperçut M. Gardez, rouge encore plus qu'à l'ordinaire et les sourcils froncés.
— Ah ! M. Marcel, dit-il, j'allais chez vous... J'ai des embêtements et je suis vraiment bien aise que vous soyez à l'établissement, pour vous rendre compte, par vous-même, et renseigner MM. Baradier et Graff.
— Qu'est-ce qu'il y a donc ?
— Il y a que les teinturiers et les débourreurs ne sont pas contents de leurs heures de travail et menacent de se mettre grève.
— Bon î Voilà du nouveau !
— Du nouveau ! Non, il y a plus de trois semaines que ça couve et je voyais l'affaire se manigancer... J'espérais que, la saison d'été arrivant et les heures de jour étant plus nombreuses, on pourrait s'arranger. Mais en voilà bien une autre î Maintenant il ne s'agit plus d'augmenter le travail. Au contraire : ils veulent travailler moins et gagner davantage.
— Ah I Et leur prétention est-elle justifiée ?
Le directeur se ramassa comme un dogue qui va mordre, et jetant un regard indigné sur le fils de son patron :
— Est-ce que les prétentions des ouvriers sont jamais justifiées? Ces gens-là n'ont qu'un programme : le minimum de travail et le maximum de salaire.
— Eh bien ! mais ils sont comme tous les autr hommes, dit tranquillement Marcel.
— Ah ! monsieur, laissez dire cela à leurs meneui ne le dites pas vous-même.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'avec des théories philantropiques et d tendances au laisser-aller, bientôt nous ne serions pi maîtres de nos usines et qu'on nous en mettn dehors!...
Marcel regarda gravement le directeur et répliqua
— Je suis tout à fait d'un avis opposé au vôtre. . pense que si Ton traitait les ouvriers, comme des ass ciés, on obtiendrait d'eux plus de travail et plus de di cipline... Il y a un grand malentendu entre le capital le travail. Ils se traitent en ennemis, réciproquemer quand ils devraient marcher de concert, ainsi que d» alliés...
— Eh ! C'est du socialisme !
— Non! C'est de la coopération, tout simplement.
— Et savez- vous, dit Cardez, en regardant Marc d'un air narquois, quel est, en particulier, le véritab motif du mécontentement des teinturiers?
— Leur véritable motif? Leurs griefs manifestés i sont donc que prétexte ?
— Parfaitement. Ces ouvriers, dont le sort voi intéresse, ne sont que duplicité. Ils ne montrent j mais le fond de leur pensée... Eh bien! les teinturier dans leurs conciliabules secrets, déblatèrent contre v< inventions et ce sont vos nouveaux procédés de teii ture qui les mécontentent !
— Ah ! les imbéciles I
Le visage grognon de Cardez eut une expression ( triomphe :
—Quand je vous le disais ! Voilà des procédés qu'ils ne connaissent pas encore et ils prétendent qu'en les cherchant vous avez eu pour but de simplifier la main-d'œuvre et, par conséquent, de vous passer des ouvriers... Alors ils poussent à la grève, pour obtenir des concessions sur le travail et sur le salaire...
— Ils sont mal conseillés. Il suffirait de leur expliquer les choses pour les leur faire comprendre. Ils verraient alors que, loin de leur nuire, les perfectionnements apportés par moi dans la fabrication sont tout à leur avantage...
— Ils ne l'admettront jamais,
— Et, si je le leur prouve?
— Les meneurs leur prouveront le contraire.
— Par qui donc sont-ils excités?
— Par des Belges...
— Mettez-les dehors !
— Ah ! Ce serait tout à fait imprudent ! Il vaut mieux patienter, négocier et tâcher d'arriver à une entente... Ces gens-là sont du pays Wallon et, quand ils ont un verre d'eau-de-vie blanche de trop dans la tête, on peut tout craindre d'eux... C'est un de ces Belges qui, l'an dernier, a donné des coups de couteau à son contre-maître... Ils sont bons ouvriers, mais méchants comme la gale... Iln'yapaspéril en la demeure.. .
' C'est une affaire à suivre de près... Maintenant, si vous voulez les réunir et leur parler, vous verrez ce que vous pourrez en faire...
Il ricanait, en parlant ainsi. Marcel comprenait bien que, fort de son expérience, le directeur pensait : Va te frotter à ces brutes, mon petit blanc-bec, tu apprendras à les connaître. Fais-leur de beaux discours, pour expliquer qu'il est à leur avantage de travailler bien
sagement, afin que lu aies de beaux bénéfices au terme de Tannée, pendant qu'ils auront, eux, joint difficilement les deux bouts de leur modeste budget. Essaie d'obtenir leur approbation. Après, tu viendras me raconter ce que tu auras obtenu. A moins de leur donner ton usine et des capitaux pour la faire marcher, et peut-être même de leur garantir des dividendes, tu ne les contenteras pas I
Marcel ne voulut pas discuter plus longtemps avec Cardez. Il jugeait nécessaire de ne pas affaiblir Tautorité du directeur, dans un moment de crise. Il résolu^ de lui prêter le plus large concours, pour éviter le^ difficultés qu'il prévoyait :
— Vous pouvez être sûr, M. Cardez, que tout ce qu^ je pourrai faire pour vous aider, vous n'aurez qu'à m^ l'indiquer. Il est possible que nous n'ayons pas le^ mêmes idées sur la façon de régler les questions ouvrières. Mais ce n'est pas lorsque le feu est à une maison qu'il faut discuter sur le système des pompes avec lesquelles on peut le plus sûrement éteindre l'incendie. Le mieux est de se servir de celles qu'on a sous la main. Faites donc ce que vous jugerez convenable. Avez- vous prévenu mon père?
— Non, certes. Je n'ai pas l'habitude de tourmenter ces messieurs avec le récit des difficultés de l'exploitation. Si la situation s'aggrave, il sera temps.
— Très bien! Alors, attendons.
A la même heure, le comte Cesare Agostini arrivait à la villa de la Cavée, et, le jardinet traversé, entrait dans un petit salon du rez-de-chaussée, où la jeune dame en deuil, étendue sur une chaise longue, parcourait un roman d'un œil distrait. Le soleil à son déclin entrant par la fenêtre, dorait de ses rayons le
visage de la liseuse. Ce n'élait plus la mélancolique et
timide veuve rencontrée dans le bois de la côte. Sa coif-
îure, relevée sur le front donnait à son délicat profil
toute sa fierté hardie. Le regard était vif et ferme. La
bouche souriait éclatante. Au bruit des pas de Gesare,
la jeune femme jeta son livre, se dressa sur ses pieds
avec vivacité, et d'un ton joyeux :
— Eh bien ! caro mio, vous voilà revenu ? Êtes-vous satisfait de votre ambassade ?...
— Autant qu'il est possible. J'ai vu notre pigeon. Il teadTaile de lui-même. Vous n'aurez pas de mérite à plumer ce garçon-là, Sophia I
Elle se mit à rire :
— Je ne tiens pas à avoir de mérite. Le succès me suffit. Je me passe de la gloire. Alors vous avez trouvé Je terrain bien préparé ?
— Je crois que les distractions manquent dans le pays, et que votre apparition dans les bois a produit son effet sur notre Marcel.
— Alors il viendra ?
— Pas plus tard que demain... Je lui ai annoncé que je partais... Vous aurez donc le champ libre, pour faire vos exercices... Menez-moi cette affaire-là rondement... Vous avez une revanche à prendre ..
— Eh! mon cher, le coup a manqué, la première fois, par le stupide entêtement de Hans. S'il m'avait laissé libre d'agir à ma guise, le général m'aurait offert ses formules sur un plat d'argent, et à genoux... Hans a tout voulu brusquer, et le vieux Trémont, si amoureux qu'il fût, a eu de la défiance. Fichue aventure, où notre ami a perdu un bras et où nous avons failli être tous compromis I Ce qu'il y a de plus bête, c'est que le général avait dit à Hans en lui montrant le coflfret
d'acier... Un beau coffret de chezFichet, avec une de ces admirables serrures si compliquées, qui ne servent à rien du tout : « Regardez, mon cher, il est impossible d'ouvrir ceci sans ma permission... Tous mes secrets sont dedans... En levant ce couvercle on trouverait toutes mes formules... Mais il y a la manière de le lever... On peut y laisser savie...» Eh! Eh! Il disait vrai le vieux Trémont ! Il avait fait de son coffret une sorte de bombe à renversement... Il fallait savoir le manier... Hans s'en est aperçu... Et encore il se méfiait! Il avait pris la précaution de sortir sur le perron de la maison, et c'est là qu'il s'escrimait à ouvrir la boite d'acier... Ah ! caro mio, quand l'explosion s'est produite, la terre a tremblé... J'étais, avec la voiture, déjà rentrée dans Paris... La commotion a été si forte que les glaces du coupé en ont vibré... Moi, j'ai pensé : voilà mon Hans qui a tout cassé... Je ne croyais pas si bien dire... La maison était détruite... Et il est impossible de comprendre comment Hans, qui avait réussi a ouvrir la serrure du coffret, et qui, couché par terre, à vingt mètres derrière un arbre, tirait le couvercle avec une €orde, redoutant, et à juste titre, quelque diablerie, n'a pas été mis en charpie...
— Mais puisque la serrure du coffre était ouverte, comment l'explosion s'est-elle produite ?
— C'est quand le couvercle s'est soulevé que tout a éclaté. Le coffre s'est-il renversé ? Il était cependant bien lourd... Y avait-il une manière spéciale de le placer en l'ouvrant, pour empêcher de partir une amorce de fulminate ? Y avait-il un mouvement d'horlogerie disposé d'une certaine manière ? Tout n'est que conjectures. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en une seconde, le coffre, les formules, les poudres, la maison, le bras
de Haas et nos espérances, tout a été perdu! Il a fallu l'énergie extraordinaire de notre ami pour qu'il ne fût pas surpris par les gens qui^ de tous côtés, arrivaient... Et je vous prie de croire que tant que je n*ai pas été sûre qu'il était hors d'atteinte, je n'ai pas été fière...
— Ahî Vous êtes une femme de tète, Sophia, et vraiment courageuse et habile... Maintenant il s'agit de réparer une première défaite et de mettre à quia ce jeune nigaudinos de ûls de famille.
— Rapportez-vous-en à moi... Il m'a paru gentil ce garçon...
— Il n'est pas mal. N'allez pas vous en toquer, au moins !
Elle se mit à rire :
— J'ai autre chose à faire... Et puis, Cesare, est-il donc si facile de vous trouver un rival ?
Le bel italien hocha la tète :
— Vous êtes si bizarre, Sophia N'est-ce pas ce qui est difficile justement qui vous tente ?
— Une scène de jalousie, Cesare, entre nous ? dit Sophia avec un ironique reproche. Ne nous connaissons-nous pas assez pour être blasés sur nos qualités et sur nos défauts ? Serai-je jalouse le jour où je vous aurai marié avec la fille richissime de Lichtenbach ? Vous vivrez, cependant, avec une autre femme ? Mais qu'est-ce que cela pourra me faire, si votre cœur est à moi ? Prendrez-vous de l'ombrage, si je suis obligée de donner de ma personne pour obtenir que le jeune Marcel me livre tout ce qui lui appartient et surtout ce qui ne lui appartient pas ? Ma beauté, mon cher, est un capital dont il s'agit de tirer le plus gros intérêt possible. L'important, c'est que vous touchiez les divi-
dendes. Pour le surplus, fermez les yeux et laissezmoi libre. D'ailleurs cela ne vous servirait à rien d*agir autrement. Vous n'ignorez pas que je n'ai jamais fait que ce qui m'a plu, même avec des seigneurs autrement redoutables que vous !
— La ! La ! Sophia, ne vous excitez pas. Xout à l'heure, si je ne vous arrête, vous allez me menacer. Ah ! Vous avez une terrible volonté !
— Oui. Et en ce moment, ma volonté, c'est de mettre le jeune Baradier dans ma poche.
— Le pauvre diable ! Vous y réussirez trop facilement !
— Plaignez-le donc, maintenant, je vous en prie ! Ils se mirent à rire tous les deux, puis la jeune
femme demanda :
— Vous avez visité le logis ?
— Oui. Sans le moindre effort, j'ai obtenu l'entrée du laboratoire.
— Qu'y avez- vous vu de particulier ?
— Pas mal de toiles d'araignées, beaucoup de fioles cassées et des baquets de couleurs variées dans lesquels trempaient des laines...
— Et rien qui ressemble aux poudres que nous cherchons ?
— Rien du tout. Je dois dire que, dans une des pièces du pavillon, notre jeune homme m'a prévenu charitablement que si je touchais à un seul des flacons qui se prélassaient sur la table, il en pourrait résulter quelque catastrophe... C'est donc là qu'il manipule ses produits, ou qu'il les recèle... Dans la pièce voisine, il n'y a rien de suspect. Il m'a dit : ici vous pouvez fumer, si vous voulez, c'est sans danger...
— Ceci est bon à savoir.
LA TÉ.NÉBREUSE 183
— Pensez-vous donc à aller chez lui ?
— Je ne pense à rien et je pense à tout. Sait-on jamais quels moyens d'exécution on emploiera. La sagesse consiste à en préparer plusieurs, de façon à n'être pas pris au dépourvu. Je me suis engagée à livrer les formules du général de Trémont. C'est pour moi, en même temps qu'une question d'intérêt, une affaire d'amour-propre. Je n'admets pas de ne point réussir dans une entreprise. Nos amis de l'étranger me considéreraient comme une non-valeur si j'échouais, et vous savez ce que me vaut leur appui. Tant que l'influence dont je dispose existera, le baron Grodsko se tiendra à l'écart et ne s'occupera pas de moi. Que je cesse d'être protégée demain, et Dieu sait quels comptes j'aurais à lui rendre !...
Césare regarda la jeune femme avec surprise :
— Eh ! vous êtes presque émue I... Vous le craignez donc celui-là?
Sophia devint grave :
— Je ne crains personne au monde, vous le savez bien, mais Grodsko est un homme terrible, surtout quand il n'est pas ivre...
— Ajoutons vite qu'il l'est toujours. Est-ce parce qu'il aime à boire ?
— Non ! c'est pour oublier.
— Oublier quoi ? Vous ?
— Peut-être.
— Il vous a passionément aimée ?
— Gomme tous les autres...
— Combien y a-t-il de temps que vous ne l'avez vu ?
— Quelques années.
— Et il est toujours à Monte-Carlo ?
— En hiver. En été il habite Vienne
— Et à Monte-Carlo ou à Vienne, il boit ?
— Et il joue. Mais il a une façon de boire qui lui laisse toute sa lucidité, de sorte qu'il peut jouer.
— Et il gagne ?
— Souvent. Mais qu'est-ce que cela peut lui faire?
— Il est si riche que le gain lui est indifférent? Heureux homme !
— Grodsko est possesseur de tout un district^ en Moravie... 11 a des forêts, des montagnes et des villages... Les forêts fournissent les plus beaux sapins de l'Europe... Les montagnes sont trouées de mines d'où l'on extrait l'élain et le cuivre... Quant aux villages, Grodsko, s'il levait les paysans de son domaine, pourrait, en cas de guerre, fournir deux régiments...
— Et vous avez quitté ce nabab ?
— Pour un garçon qui n'avait que sa jolie figure, oui, mon cher...
— Et qu'est-ce qu'il a dit de ça, Grodsko?
— Il n'a rien dit. Il s'est mis à notre poursuite, nous a rejoints et a tué l'homme.
— Quant à vous...
— Moi, j'avais gagné la frontière, ou j'attendais mon amant...
— Et ce fut Grodsko qui arriva.
— Ce fut Grodsko qui arriva.
— Il s'en suivit?
— Une explication, au cours de laquelle ayant osé lever la niain sur moi, je lui plantai dans le bras un des couteaux qui étaient sur la table où je venais de déjeuner...
— Exquises relations ! Il se tint pour satisfait?
— Non. Il me lia et me ramena à Vienne dans sa voiture... C'est là que je réussis à lui échapper, grâce
à des influences irrésistibles... Il m'en coûta cher pour reconquérir ma liberté... Mais, à compter de ce jourlà, je n'eus plus rien à craindre, et pus courir le monde à ma fantaisie...
— Quel est le grand personnage qui vous rendit ce service ?
Sophia regarda le bel Italien avec un air railleur, elle fit claquer ses doigts comme des castagnettes et répondit :
— Si on vous le demande, vous direz que vous n'en savez rien !...
— Vous n'avez pas confiance en moi, Sophia ?
— Je n'ai confiance en personne. A peine en moimême. Sachez-moi gré de ma franchise. Je pourrais vous raconter des histoires, vous dire que ce fût le ministre de la police qui me donna la clef des champs, ou un archiduc, ou un ambassadeur étranger... ou les trois réunis... Tenez seulement pour certain que j'ai contracté des obligations envers ceux qui m'ont servie, et que je les sers à mon tour.
— Ils ont fait une bien bonne affaire, quelque obligation que vous leur ayiez ! Une alliée telle que vous ! En est-il au monde une autre qui vous vaille ? Vous avez le génie de la corruption, et je ne crois pas qu'une conscience soit assez forte pour vous résister. Tout ce que vous entreprendrez, s'il s'agit de séduire et de charmer, vous le réussirez. Ah ! votre puissance est bien grande et bien redoutable !
Sophia sourit amèrement, son front se releva et son visage prit une expression menaçante :
— Toute ma puissance réside dans mon mépris de l'humanité. Je crois les hommes capables de tout. La seule question est de trouver le moyen de les faire
agir. J*ai vu les plus braves en face de la mort, devenir effarés et tremblants à Tidée d*étre privés de leur jouissance. Les plus rigides au point de vue de l'honneur, mis aux prises avec le besoin, devenaient accessibles à toutes les compromissions. Pour faire d'un homme probe un voleur, il suffît d'un sourire de femme. Pour entraîner le plus doux des êtres à faire couler le sang, il ne faut qu'exciter sa jalousie. Ces pauvres hères qui peuplent la terre agissent inconscients de rinfluence qui les mène. Ils s'agitent, pantins dont les fîcelles sont tirées par des mains hardies et ils accomplissent à volonté les actions sublimes ou les actions infâmes. Ils se dressent en plein ciel dans l'admiration universelle, ou se vautrent dans la boue et dans le sang, au milieu des cris d'horreur et de réprobation. Etqu'a-t-il fallu pour cela? Une influence, favorable ou perverse, une ficelle tirée du bon côté ou du mauvais. Et l'homme, agent irresponsable d'une destinée qu'il subit, sans pouvoir la modifier, est traité de héros ou de brigand, conduit au triomphe ou jeté au ruisseau.
— Mais la vertu, Sophia, l'amour du bien?
— Ce sont des accidents, mon ami. N'en faites pas des règles générales. La plupart des gens sont vertueux, parce qu'ils n'ont pas eu l'occasion d'être des scélérats. Mais ne doutez pas qu'ils en eussent été, et de très réussis, très facilement I L'âme humaine, Cesare, est un terrain tout préparé pour le vice et le crime. C'est une question d'ensemencement. Eh bien! moi, je suis une semeuse, vous l'avez dit, j'excelle à faire lever la graine de corruption. Le jeune Marcel Baradier va être mon champ d'expérience !
— Grand bien lui fasse !
— S'il s'était contenté d'être fîlateur, ou banquier, rien de ce qui se prépare pour lui ne serait arrivé. Il aurait vécu tranquille et heureux. Mais il a fait de la chimie. Et voilà ce qui a tout gâté.
Le soleil était tombé derrière la colline. L'obscurité avait envahi le petit salon. Sophia et Gesare ne se distinguaient plus nettement dans les ténèbres grandissantes. Et il semblait que leur voix fût aussi devenue plus sombre. La jeune femme se leva et dit.
— Allons! Assez de philosophie. Qu'est-ce que tout cela prouve ? Ce sont des mots. Et la fortune n'est pas à ceux qui parlent, mais à ceux qui agissent.
Depuis quinze jours qu'il était installé à l'usine, Baudoin, avec étonnement, avait vu Marcel passer d'une tranquillité parfaite à une agitation extrême. Le jeune homme, qui employait la plus grande partie de son temps dans le pavillon à travailler ou à rêver, brusquement s'était mis à sortir, dés le déjeuner, pour ne rentrer que le soir, à la nuit tombée. Le laboratoire avait été délaissé, l'usine livrée à Cardez, sans contrôle. Et, fait plus significatif, la tenue de Marcel avait changé comme ses habitudes. Plus de costume campagnard : chapeau mou et gros souliers. Une élégance simple, des soins raffinés. Et avec cela une physionomie toute différente de celle qu'il avait auparavant : Tœil clair, la lèvre épanoui, jusqu'à la voix qui se faisait plus vibrante. Baudoin pensa: il y a de la femme là-dessous.
Il avait l'expérience acquise auprès du général de Trémont. Il connaissait cette tension de nerfs, cette animation intime qui perce dans les moindres mouvements. Il savait ce que voulait dire le petit sifûottement satisfait^ et la marche sonore sur le parquet avec une allure fébrile et conquérante. Il y avait de la femme !
11 devenait impossible d'en douter. Baudoin fut préoccupé. Dans ce pays écarté, comment diable son maître s'y était-il pris pour trouver l'occasion de s'enflammer? 11 commença une enquête discrète.
Il avait fait la connaissance du patron du Lion d'Oi\ le principal hôtel d'Ars, un ancien cuisinier, qui avait servi et portait volontiers, le dimanche, à sa boutonnière un ruban jaune et bleu rapporté du Tonkin. Baudoin causait avec lui, en prenant un amer, et se faisait raconter les histoires du pays. Il le questionna : y avait-il des étrangers dans le pays ? Son hôtel contenait-il de nouveaux arrivants? Voyait-on quelques jolie femme se promener dans la ville?
Le patron, à toutes ces demandes, fournit une réponse catégorique. Rien de ce qui logeait chez lui, ni chez ses concurrents, ni dans Ars, ne pouvait être suspecté, même par une imagination complaisante, d'avoir causé l'agitation de Marcel. Le Lion d Or hèh^Tgeait quatre familles, deux ménages. Mais pas une des femmes, qui en faisaient partie, n'était de tournure ni de visage à tourner les cervelles. Les promenades de la ville n'avaient vu passer aucune jupe assez distinguée pour que le fils des Baradier et Grafîeut risqué un pas à sa poursuite. Restait à chercher dans les environs.
— 11 y a, dit le patron, un jeune monsieur et une jeune dame à la villa de la Gavée. Mais ils sont en grand deuil l'un et l'autre, ne viennent point en ville, et vivent de la façon la plus retirée. Ils ont commandé trois fois des voitures, pour se promener dans les environs. La jeune dame n'a jamais paru à Ars, et je ne saurais vous dire si elle est jolie ou laide. Mon cocher, qui les a conduits, dit qu'ils sont très tristes,
très polis et se disent : vous. Il croit que c'est le frère et la sœur... En tout cas, ils ne sont pas français.
Baudoin n'en obtint pas davantage. Mais c'était suffisant. Il se promit de surveiller discrètement son maître, pour s'assurer du but de ses promenades. Le deuil et la tristesse de la jeune femme ne lui paraissaient pas une raison pour que son maître ne devint pas amoureux. Au contraire. D'instinct il se défiait de ces gens qui se disaient frère et sœur et qui étaient étrangers.
Le lendemain, son ami du Lion d'Or lui dit :
— J*ai des nouvelles à vous donner des gens de la villa. Le jeune homme est parti ce matin. Il a demandé une voiture et s'est fait conduire au chemin de fer. Il allait à Paris, son bagage aété enregistré par le cocher... La jeune dame est seule.
Baudoin remarqua que, ce jour-là, son maître rentra plus tard que d'habitude, et, sur le veston qu'il venait de quitter, il découvrit des petits brins de mousse, comme si Marcel s'était assis dans les bois. Le lendemain, vers deux heures le jeune homme sortit. Baudoin qui avait pris ses dispositions pour le surveiller, partant d'avance, l'attendait au bas de la Gavée, pour s'assurer que c'était bien dans cette direction qu'il allait. Assis sous la tonnelle d'un cabaret, aux portes de la ville, il ne perdait pas de vue la roule d'Ars qui monte vers les bois de Bossicant. Au bout d'une demi-heure d'attente, il vit arriver d'un bon pas, sa canne sous le bras, Marcel, vêtu d'un costume gris, ganté, coiffé d'un joli chapeau de paille, le teint animé et l'œil brillant.
— Toi, mon ami, pensa Baudoin, tu vas retrouver ta belle ! Tune marcherais pas à une si vive allure, s'il ne s'agissait que d'herboriser sur la colline.
Il laissa le jeune homme prendre de l'avance, puis, avec précaution, il le suivit. C'était bien à la villa que se rendait Marcel. Depuis qu'il avait été présenté à M°*® Vignola, sa vie était complètement bouleversée. Il ne songeait plus ni à la chimie, ni à l'usine, ni à sa famille. Rien n'existait plus pour lui que la ravissante italienne. Si l'oncle Graff avait pu voir son neveu, il aurait dit : « Bon ! voilà encore mon animal pincé ! II a reçu le coup de foudre ! » C'est qu'il le connaissait bien cet état fébrile qui rendait Marcel incapable de penser à autre chose qu'à sa belle, et capable de toutes les folies pour arriver à la posséder.
Mais la marque particulière de l'amour, chez cet inflammable garçon, était la rigueur raisonnée avec laquelle il poursuivait la conquête de celle qu'il voulait obtenir. Il était ingénieur et mathématicien jusque dans la passion. Il ne négligeait rien, profitait de tout pour pousser ses approches et la cour qu'il faisait était un véritable siège. « Le beau de son affaire, » disait encore l'oncle Graff, « c'est que chaque fois qu'il aime une femme nouvelle, il oublie toutes les précédentes, la considère comme la plus belle qu'il y ait au monde et jure qu'il n'a jamais adoré qu'elle. ï) Ce genre d'amoureux est extrêmement dangereux en ce qu'il est possédé par une illusion dont la force ne décroit pas, et que l'expérience des folies anciennes ne sert à rien pour le préserver de folies nouvelles.
Il avait suffi à M™® Vignola d'une demi-journée, passée avec Marcel sous les yeux de son frère, pour s'emparer de la pensée du jeune homme. Elle s'était montrée si charmante et si modeste, si pudique et si enjôleuse que Césare, qui savait cependant de quoi était capable cette remarquable comédienne, en avait éprouvé de la
stupeur. L'art de tromper poussé à cette perfection devenait du génie. Et, en vrai dilettante, le bel Italien avait suivi les phases progressives du manège de sa prétendue sœur. Les deux heures que Marcel avait vécues à la villa s'étaient écoulées avec la rapidité d'un rêve. El l'amoureux avait dû se retirer, comme il croyait à peine être arrivé depuis un instant.
Il est vrai que M°^' Vignola s'était mise au piano, à la prière de son frère, et d'une voix grave, pénétrante, expressive, avait chanté des airs dalmales, en grande artiste. Marcel, excellent musicien, lui-même, avait accompagné la jeune femme, puis offert des partitions qu'il conservait à Ars pour occuper les soirées solitaires. A sa prière, Cesare avait retardé son départ, et l'après-midi du lendemain s'était passé dans les bois de Bossicant, à errer par les sentiers étroits, à respirer l'air vif du plateau, à s'asseoir dans des clairières écartées, et à causer familièrement. Le soir Cesare avait montré à Marcel en souriant le visage animé et rose de sa sœur :
— Voyez comme la distraction lui fait du bien. Elle n'est déjà plus reconnaissable. Ah ! si elle pouvait chaque jour oublier ainsi ses chagrins, la santé lui reviendrait bien vite avec la force et la gaîté.
— Ne partez pas, restez ! avait répondu Marcel.
— Eh I ce n'est pas moi qui la distrais ainsi, dit étourdiment le bel Italien.
Il se reprit, parut regretter d'avoir parlé si franchement :
— Les étrangers, voyez-vous, obtiennent bien plus facilement que les familiers des changements heureux dans les dispositions d'esprit de ceux qui souffrent
— Mais M"® votre sœur n'est point souffrante î
Voyez-la marcher, devant nous, de ce pas alerte et souple
— Oui, elle est en ce moment soutenue par ses nerfs... Ce soir elle tombera dans la mélancolie et dans la prostration. Je ne pourrai pas tirer d'elle une parole...
— Si vous m'autorisiez à venir la voir, et si elle voulait bien me le permettre, je me ferais un plaisir de lui tenir compagnie...
L'Italien, avec effusion, serra les mains de Marcel :
— Je vous remercie de tant de bonté... Mais ce serait trop attendre de vous... La pauvre Anetta lasserait bien vite votre patience... C'est une enfant capricieuse... Vous ne la connaissez pas encore...
Ils n'eurent pas le loisir de continuer, M"® Vignola se retournait vers eux et les interrogeant de son clair regard :
— Que complotez-vous là, tous les deux ?
— Le comte Cesare, madame, me délègue ses pouvoirs sur vous, pendant son absence, dit Marcel gaîment. Il me rend responsable de l'état de votre esprit. J'ai donc charge, à compter de demain, de votre bonne ou de votre mauvaise humeur. Mais il faudra que vous vous prêtiez à ma tyrannie...
Elle s'arrêta, sa physionomie devint grave, et, de sa voix prenante et un peu basse, elle dit :
— Oui, il a raison. Il ne faut pas m'abandonner. Quand je suis seule, ma tête travaille douloureusement, et j'ai des pensées noires... Soyez un ami pour moi... Cesare reviendra promptement et nous reprendrons nos courses dans les bois... Jusque-là, venez à la villa... Vous y serez toujours bien accueilli...
Le comte Agostini était parti, et Marcel, comme il y avait été invité par la belle Anetta, venait à la Gavée.
A mesure qu'il approchait, il hâtait le pas. Sa marche devint si rapide qu'une rougeur monta à ses tempes. U eut voulu avoir des ailes pour rejoindre plus vite celle qui l'attendait. Cependant en arrivant à la villa, il ralentit brusquement le pas. Il avait de loin entendu la voix de M""® Vignola qui s'élevait dans le silence du jardin. Elle chantait, seule dans le salon, les fenêtres ouvertes, et la mélodie passionnée, qu'elle nuançait avec un art et un sentiment admirables, avait fait frémir Marcel d'une âpre jalousie. C'était la cantilène des Bohémiens de Marackzy, le grand artiste hongrois, mort de chagrin en pleine possession du génie et de la gloire :
Viens sur ma lèvre parfumée, Rose frémissante et pâmée, Trempée encore des pleurs d'amour.
Cueillir le baiser, dont la flamme Fera de mon cœur à ton âme Jaillir...
Le chant s'interrompit, comme brisé par des san- ! glots. Il sembla à Marcel que le cœur de la chanteuse | venait de se rompre sous l'effort d'un chagrin mystérieux. Il ne put se contenir et, s'élançant dans le jardin, il gagna le salon. Au piano M™® Vignola était assise encore. Accoudée, sa belle tête pâle appuyée sur sa main, elle pleurait amèrement. A cette vue, Marcel poussa un cri de douleur qui fît lever brusquement la jeune femme. Elle agita son front, parut honteuse d'avoir été surprise ainsi, et tendant la main à Marcel :
— Excusez-moi... Je ne devrais jamais chanter, quand je suis seule... Ces harmonies bouleversent mon cœur en me rappelant des souvenirs trop douloureux...
— Mon Dieu! Mais qu'est-ce donc?... Dites! Ayez confiance en moi...
LA TÉNÉBREUSK 195
— Non! non! Ne le demandez pas...
Elle ferma le piano et imposant à son visage une
expression riante :
— Ne parlons pas de moi. Occupons-nous de vous. Elle regarda Marcel et d'un ton d'affectueux reproche :
— Gomme vous avez chaud ! Vous êtes venu trop vite... Et cette côte est si rude!... Je vous gronderai à mon tour, si vous n'êtes pas plus raisonnable... Ne restons pas dans le salon ; il y fait une fraîcheur qui vous serait mauvaise... Venez dans le jardin.
Il la suivit docilement. Ils marchèrent dans les petites allées du minuscule parterre. Puis ils s'assirent sous des lilas en fleurs, et, dans l'ombre odorante, ils causèrent, parlant de tout excepté de ce à quoi ils pensaient réellement.
Sur la route Baudoin n'avait pas perdu de vue son maître. Lorsque Marcel était entré à la villa, le serviteur s'était approché avec précaution. Le chant de M™® Vignola ayant cessé dès l'apparition de Marcel, Baudoin n'en put donc rien entendre. Il se garda bien de passer devant la porte. Il prit un sentier qui suivait le mur, et qui, du côté des bois, était adossé à un talus assez élevé, couronné de grands arbres. Il gagna le fourré, gravit la pente, et, logé derrière un buisson, il découvrit en partie le jardin. Les lilas, sous lesquels causaient Anetta et Marcel, poussaient au pied du moni ticule que Baudoin avait choisi comme observatoire. A une trentaine de mètres de distance le jeune homme et la belle veuve étaient assis, tournant le dos.
Baudoin pensa : Qu'est-ce que c'est que cette diablesse de femme-là? Elle est toute vêtue de noir. Elle a l'air jeune, et sa taille est charmante. On peut dire que M. Marcel a un nez de renard pour dénicher les
poulettes. Dansée pays perdu, au moment ou la saison des voyageurs n'est pas encore commencée, une jupe paraît à l'horizon, et aussitôt mon gaillard part en campagne, et le voilà déjà intime dans la maison. Il n'y a pas, fichtre, plus d'une semaine qu'il a manifesté son premier trouble! Ah! il ne perd pas son temps! Mais ne lui a-t-on pas facilité les abords et abrégé les préliminaires? Qu'est-ce que vient faire, dans nos alentours, cette jeune étrangère, et quel intérêt a-t-elle à se mettre en communication immédiate avec M. Marcel? De quoi parlent-ils là, sous mes yeux? Assurément ce n'est pas d'affaires! Alors c'est donc d'amour? Et de quoi saurait-il être question entre ce beau garçon et celle jolie femme? Mais l'amour, c'est comme l'appât au bout d'une ligne. Le poisson ne voit que l'appât. L'hameçon est dessous bien caché, et se fait sentir au bon moment.
Pendant qu'il monologuait, les deux causeurs poursuivaient leur entretien. Ils étaient immobiles, l'un près de l'autre et le son même de leurs paroles ne parvenait pas jusqu'à Baudoin. Au bout d'une heure, ils se levèrent et la jeune femme se tourna du côté du surveillant. Il l'examina avec admiration, car rarement figure plus belle s'était offerte à ses regards. Mais il dût constater qu'il ne l'avait encore jamais vue jusqu'à ce jour. D'ailleurs quelle ressemblance eut-il cherché? Uaiitre femme, celle de Vanves, il ne l'avait aperçue que dans l'ombre, et point de façon à la reconnaître. Il n'avait d'autres indices sur elle que son parfum favori si caractéristique, et le son de sa voix qui lui vibrait encore à l'oreille.
Il pensa : si je pouvais entendre parler celle-ci. En trois paroles je saurai bien la reconnaître. Il eut der-
rière son buisson un mouvement de joie. Le couple, marchant lentement, avait pris une allée circulaire qui longeait le mur du jardin et passait au pied du monticule, à dix pas de Tendroit où se cachait Baudoin. Ils venaient d*un pas cadencé, parlant, sans se douter que quelqu'un fût aux écoutes. Et l'ancien soldat, comme un chasseur à Taffûtqui voit approcher la proie convoitée, le cœur battant, les yeux un peu brouillés, tendait roreille avec toute l'attention dont il était capable. Il entendit Marcel qui disait, continuant la conversation commencée :
— Maintenant que vous êtes libre, penseriez-vous à reprendre ces anciens projets ?
Et la femme, d'une voix caressante, avec un accent italien :
— A quoi bon ? Maintenant je suis vieille. J'ai vingtsept ans... Ma vie est finie. Les succès artistiques n'auraient aucun prix pour moi... Chanter sur un théâtre, en public, me livrer à tous les regards?.. Oh! non! Je n'y songe plus...
— Et cependant vous auriez des triomphes î
— Pour qui ?
Ils passèrent et Baudoin fouillant sa mémoire, rappelant ses souvenirs, dût s'avouer à lui-même que la femme en deuil n'avait pas le même organe, ni la même prononciation que Vautre, celle qui apportait la mort avec elle. Il vit disparaître les deux promeneurs dans la maison, puis il entendit le piano qui résonnait, et la voix pure, chaude et poignante de la jeune femme s'éleva, jetant au silence des bois des accents mélodieux. Alors Baudoin descendit du monticule, reprit le sentier et, par la Gavée, rentra à Ars songeur et préoccupé. En passant devant le bureau des postes et télé-
graphes il eatra, prit une feuille de papier et écrivit celle dépêche :
(( Laforêt, Miaistère de la guerre, rue Saiat-Dominique, Paris. Venez Ars près Troyes. Me demanderez usine. Baudoin. »
Il paya, assista au départ de son télégramme, et, un peu soulagé, rentra chez son maître. A sept heures Marcel arriva. Il dîna sans prononcer une parole, et aussi- i tôt le repas terminé se retira dans son laboratoire ■ ou Baudoin l'entendit marcher assez avant dans la nuit.
Pendant ce temp-là. M"*® Vignola assise dans son petit salon, une cigarette d'Orient entre ses belles 'f lèvres, se tirait les cartes, sous Toeil complaisant de sa . femme de chambre. Confidente, plutôt que servante, : c'était une petite brune, sèche et brûlée comme un ::. rocher du midi, que Sophia avait auprès d'elle depuis i: dix ans. Elle se nommait Miiona, mais jamais on ne l'appelait que Miio. Elle avait vu le jour dans les Carpathes, au milieu d'un campement tzigane. Sa mère était morte sur un revers de fossé, la laissant âgée de douze ans, dans un abandon misérable et exposée aux entre- i prises d'un brigand de la troupe, qui s'était énamouré 1 de la grâce précoce de cette enfant.
Sophia, passant par Trieste, au cours de sa vie avantureuse avait assisté, dans la cour de l'auberge ou elle était descendue, à une discussion agrémentée de couteaux mis au vent, entre Miiona et son féroce soupirant. La petite tenait tète hardiment au zingaro qui voulait la contraindre à le suivre, et aux menaces vociférées en langue rôme, elle répondait par un énergique non, soutenu d'un insolent regard. Toute la bande des écumeurs de routes, seuls parents que Miiona se con^
nut, appuyait les prétentions du jeune bandit. Mais Milona continuait à refuser lorsque le chef de la troupe, dont l'emploi principal était de voler les poules dans les villages, s'était avancé et, barbe grise, cheveux blancs bouclés, type admirable de patriarche, avait essayé de raisonner la fillette.
Sophia, accoudée à sa fenêtre, jouissait du spectacle, avec un commencement de sympathie pour cette fière enfant qui ne voulait pas subir les caprices de l'homme. Elle paraissait comprendre la langue que parlaient entre eux ces gens, et souriait aux expressions colorées de leur discours :
— Milona, disait le vénérable voleur de volailles, tu n'agis pas comme tu le dois. Tu repousses Zambô, qui est un de nos enfants et qui t'aime, parce que tu as écouté ce petit hussard hongrois qui t'a suivie hier jusqu'ici et te conte des douceurs. Tu sais pourtant que c'est un chien, ennemi de notre race, qui te prendra, puis te rejettera, sans même une récompense pour prix de ton amour. C'est à moi que ta mère t'a laissée en mourant, j'ai payé pour te nourrir, je t'ai appris à tirer les cartes, à lire dans la main, à composer les philtres d'amour. Vas-tu te montrer ingrate et refuser d'être la femme de mon petit neveu Zambô ?
— Je ne l'aime pas ! dit sèchement la fillette.
— Mais il t'aime, lui.
— Peu m'importe !
— Mais si tu lui résistes, il te tuera.
— C'est mon affaire !
— Vas-tu donc quitter notre troupe ?
— Oui. J'ai assez de vivre nourrie parle vol et vêtue de haillons !...
— Alors, paye pour être libre.
— Je n'ai pas d'argeat. Attendez un jour, le hussard m'en donnera plein les mains.
A ces mots, le noir Zambô fît un mouvement terrible vers l'enfant. Il hurla :
— Que ce soit ta dernière parole !
Et brandissant un long coutelas, il se jeta sur xMilona. A ce moment précis, la baronne Sophia fit entendre un sifflement qui attira l'attention de toute la bande et, parlant dans la langue de ces brigands :
— En voilà assez ! Je vais faire appeler la police. Tu réclames de l'argent à cette petite, toi, le vieux, là bas?
— Oui. Votre seigneurie.
— Combien?
— Vingt ducats d'or...
— Voleur!
— Pas moins, Excellence !
Une bourse tomba dans la cour, aux pieds du patriarche, qui la ramassa avec la prestesse d'un jongleur. Il compta, s'inclina la main sur le cœur et dit à Milona :
— Remercie ta noble bienfaitrice. Elle a payé : tu es libre î
— Monte ici, petite, dit Sophia.
Sans attendre, Milona suivie par les vociférations de son galant déconcerté, s'élança dans l'auberge. La fenêtre de la baronne se referma, pendant que les Zingares avec des paroles véhémentes et des gestes exagérés essayaient de faire comprendre à Zambô que les filles sont beaucoup moins rares que les ducats et que, si son amour lui restait pour compte, la caisse de la troupe se trouvait garnie pour un an. Depuis cette rencontre, Milona s'était attachée à sa libératrice, d'une