‹ La ténébreuseChapitre 5 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Dans son vaste et sévère cabinet, Lichtenbach assis devant la cheminée écoutait le jeune Vertot, son agent de change, qui parlait avec volubilité :

— Les Baradier et Graffne pourront pas soutenir leur position sur les Explosifs pendant longtemps encore... A la Bourse on est déjà étonné qu'ils ne se soient pas allégés. La liquidation prochaine sera décisive... Ou ils s'entêteront. Et alors ils peuvent sauter du coup... Ou bien ils lâcheront le paquet... Et quelle dégringolade !

Un mince sourire contracta la bouche du banquier :

— J'attends ça, avec curiosité...

— Mon Dieu, mon cher patron, je ne vous cache pa& que, dans le monde des affaires, on dit : c'est un duel entre la maison Baradier et Graff et la maison Lichtenbach... Une des deux y passera...

— Je le sais, mais je ne crains rien...

— Moi qui ai travaillé pour vous dans cette opération là, je connais votre marche... Jusqu'ici elle est admirable... En somme, vous avez vendu tout ce que les Baradier ont acheté...

— Oui, mon ami, et j'ai leur argent, de même qu'ils ont mes titres... Maintenant Ver Lot, soyez attentif à ce

324 LES Batailles de la vie

qui va se passer... Les Explosifs qui sont au plus haut, rapidement tomberont au plus bas...

— En ètes-vous sûr ?

— Sur et certain.

— Mais pourquoi ?

— Parce qu'une Société rivale est en voie de formation, qui possède les brevets d'un produit destiné à remplacer, dans un très bref délai, toutes les poudres de mine et autres dynamites employées jusqu'ici, et qui coûtera cinquante pour cent de moins, dans le commerce... Qu'en dites vous?

— Je dis que c'est foudroyant !

— C'est le mot juste. Lisez, ce soir, mon journal, vous y verrez le premier article d'une série destinée à annoncer la nouvelle découverte. A la suite la presse bien stylée et largement arrosée, emboitera le pas... Et en avant les cymbales et la grosse caisse ! Ce sera le signal de la baisse pour les Explosifs. Je veux d*ici à deux mois, voir Baradier et GrafT à plat !

— Oh ! Ils ont les reins solides !

— Nous verrons.

— Alors vous m'engagez à vendre, pour mon compte des Explosifs ?

— A partir de demain, vendez à tour de bras. Il y a cinq cents francs à gagner par titre I Vous allez voir le mouvement commencer... Tous mes ordres, à moi, seront exécutés par les places étrangères... Profitez de l'occasion !

— Je n'aurai garde d'y manquer 1

— Sauvez-vous, maintenant, je suis à l'heure. Ma fille m'attend pour sortir...

— Mon cher patron, grand merci et tous mes respects.

L'agent de change partit. Lichtenbach ne se leva même pas pour le reconduire. Il songeait. Une lettre envoyée de Venise lui était parvenue, qui, d'une part, lui causait une grande satisfaction, de l'autre, lui apportait une certaine inquiétude. Sophia Grodsko lui disait : « La poudre de guerre est un triomphant succès. Les expériences faites à la Spezzia et à Trieste ont donné des résultats prodigieux pour les canons de la marine. Des plaques de blindage en acier Siemens, de 0,30 ont été percées, comme du papier. Nous avons touché deux millions. Le reste viendra ensuite. L'afiFaire est grosse de magniQques conséquences. Il n'en va pas aussi bien pour la poudre du commerce. Hans a travaillé, depuis quinze jours, à Swalbach, avec Prunier, de Zurich. Il a éprouvé une vive déception. Tous les essais tentés ont été insuffisants. Ils ont manipulé les produits de différentes manières. Rien n'a donné un bon résultat. L'explosif ne vaut pas plus que la dynamite. Il coûte moins cher il est vrai, mais nous sommes bien loin de ce qu'on espérait et de ce qui doit être. Car il faut qu'il y ait un secret de fabrication qui nous est inconnu. Hans le cherche et ne désespère pas de le trouver. Mais, jusqu'à présent, /?asco. Ne vous découragez pas. Et sachez-moi gré de vous dire l'entière vérité. Agostini vous envoie ses meilleurs souvenirs et vous annonce que vous allez recevoir votre brevet de baron... »

Lichtenbach grommela :

— Baron! Gela me fera une belle jambe, si l'affaire rate !

Il se leva, fit un geste de défi :

— Elle ne ratera pas! Hans est un chimiste habile. Il trouvera... Et puis, au besoin, je me retournerai.

On ne me prendra pas si facilement au dépourvu... Il sourit. Sa fille entrait. Ce n*étaitplus la petite pensionnaire vêtue de Tuniforme bleu du couvent, mais une élégante et gracieuse parisienne. Le banquier la regarda avec satisfaction :

— Tu es déjà prêle ?

— Mais oui, père. Il était convenu que nous sortirions à quatre heures...

— C'est juste. Et tu me mènes?

— A la vente des orphelins d'Alsace-Lorraine... Tu ne peux pas y manquer...

— J'aurais pu envoyer mon offrande...

— Mais moi, je dois y paraître... La mère Sainte- Alix tient un comptoir avec d'anciennes camarades à moi... Et je lui ai bien promis de venir...

— Allons-y donc.

Ils partirent. Dans la salle des Agriculteurs de France, la vente avait lieu. Dès l'entrée un murmure de voix, un piétinement de foule. Des faisceaux de drapeaux, dans un massif de verdure un buste de l'Alsace en marbre avec une écharpe de crêpe sur la poitrine. Et, pour faire les honneurs, la femme du président du conseil, député des Vosges, entourée d'un comité de dames appartenant au monde ofûciel. De jeunes commissaires allaient, venaient^ dans la foule des vendeuses, guidant vers les comptoirs les personnages d'importance. Un canapé double occupait le milieu, entre les deux rangées de boutiques, où les noms les plus connus des familles d'Alsace et de Lorraine étaient représentés par des grand'mères en cheveux blancs, irréductibles protestataires chassées par la conquête, et d'élégantes jeunes femmes, rieuses et insouciantes élevées ou nées dans l'exil et trouvant la

France belle, la vie agréable, même loin de la terre natale.

Liebtenbach et Marianne, accueillis à leur arrivée avec empressement, s'arrêtèrent un instant dans le groupe officiel. Là le prestige du financier, l'autorité du directeur de journal s'exerçaient sans contrepoids. Ce n'étaient que sourires et plus les opinions étaient républicaines, plus les grâces se faisaient onctueuses pour le réactionnaire qu'était Liebtenbach. Timide, Marianne avec inquiétude cherchait des yeux le comptoir ou la mère Si<inte-Alix vendait.

Un jeune commissaire, empressé à guider une si riche héritière, se mit aux ordres de la jeune fille, et parmi les acheteuses qui passaient, les vendeuses qui caquetaient, Marianne parvint à la boutique ou ses anciennes camarades, entourant la religieuse, tenaient l'article de vêtement de pauvres, et débitaient des brassières de vingt-neuf sous, à cinq francs, sans la moindre difficulté. Geneviève de Trémont, en deuil, dirigeait le rayon de la bonneterie. Elle embrassa son amie :

— Tu es toute seule ?

— Oh ! non, mon père est resté à causer un instant avec la femme d'un sénateur...

— Il va te laisser ici pendant quelque temps?

— Je ne sais pas. Il ne lui serait peut-être pas commode de revenir me prendre...

Elle se tourna vers la religieuse qui tenait la caisse :

— Êtes-vous contente de vos affaires, ma mère. La recette est-elle bonne ?

— Nous avons fait trois mille francs depuis midi, mon enfant. Mais il est bientôt cinq heures... Et dans une heure tout sera fini... Il nous reste un tiers de nos marchandises...

328 LES Batailles de la vie

— Eh bien ! ma mère, tout ce que vous n'aurez pas vendu, ce soir, vous me renverrez, dit simplement la jeune fille.

— Oh t mon enfant, que de reconnaissance !... Mais que pensera votre père ?

M^^" Lichtenbach eut un paisible sourire :

— Mon père? Il ne me contrarie jamais. D'ailleurs, je suis riche...

— Elle montra une bourse aux mailles gonflées d'or.

— Et si cela ne suffît pas, papa me fera une avance...

— Tiens ! Regarde en face de nous, dit Geneviève de Trémont, de l'autre côté du passage. C'est le comptoir de M°*' Baradier. Amélie est là...

Marianne rougit avec embarras. Elle se souvenait des paroles de son père remémorant ses différents avec les Baradier et Graff. Quels rapports pouvaient s'établir entre ces familles ennemies ? Et soudain le visage souriant de Marcel Baradier, blond, fin, élégant, s'évoqua à son souvenir. L'inimitié des parents ne liait donc pas les enfants, puisqu'il avait si gracieusement accueillie la fille de Litchtenbach, quand elle était venue rue de Provence ? Elle dirigea ses yeux du côté que Geneviève lui indiquait et, près du comptoir où j^me Baradier et Amélie vendaient, appuyé contre le montant de bois de la boutique, Marianne reconnut celui à qui elle pensait. Il souriait en causant avec un vieil homme qui achetait un vase en faïence d'une laideur peu ordinaire. Il le lui prit des mains, en fin de compte, le replaça gaîment dans l'étalage, et de sa place Marianne l'entendit qui disait :

— C'est la troisième fois, oncle Graff, que nous le vendons et qu'on nous le laisse!... On veut bien le

payer, mais il est si affreux que personne ne se décide a l'emporter.

Le vieil homme remit son porte-monnaie dans sa poche et dit :

— Maintenant, où est le comptoir de M"* de Trémont?

— Allons-y ensemble. C'est tout à fait ce qu'il vous faut: trousseaux et layettes, oncle Grafif... Indispensable pour les célibataires !

— Garnement !

Ils traversèrent. Là, soudain Marcel devint sérieux, n avait reconnu M"* Lichtenbach. Elle aussi l'avait vu venir, et, tremblante, elle n'osait le regarder. L'oncle Graff, avec sa bonhomie ordinaire, s'était approché :

— Eh bien ! mademoiselle Geneviève, qu'est-ce que vous allez me vendre ? Des capuchons et des jupes pour le premier âge ? Combien la douzaine ?

— Soixante francs, parce que c'est vous, monsieur Graff... Et vous nous les laisserez, si vous voulez...

— Je ne demande pas mieux... Car tout ce vestiaire m'embarrasserait fort...

— Nous donnerons ce que vous abandonnerez à Tœuvre de la Sainte-Enfance... Et après vous, s'il nous reste quelque chose dans la boutique, voici une de nos amies qui le prendra.

— Qui est cette jeune demoiselle? demanda l'oncle.

— M"® Marianne Lichtenbach...

Graff eut un haut-le-corps. Sa figure changea d'expression. Il murmura :

— La fille de...

Et comme il faisait un pas en arrière, il entendit une voix douce qui disait :

— Sur le terrain de la charité, monsieur, il n'y

a plus d'ennemis, mais seulement des concurrents, à qui fera le plus de bien.

— Vous avez parfaitement raison, mademoiselle, répliqua le vieil homme en s'inclinant, et je veux mettre, sans tarder, votre précepte en pratique...

Il se pencha vers la religieuse et demanda froidement :

— Combien tout ce qui figure à l'étalage?

— Mais, monsieur, balbutia la mère Saint-Alix interdite.

— Est-ce assez de deux mille francs ?

— Oh ! C'est pour rien ! fit une voix chantante. J'en donne quatre mille !

Et le comte Cesare Agostini, souriant, élégant, l'œil clair et la moustache retroussée, apparut aux côtés de M"* Lichtenbach.

— Votre père m'a envoyé auprès de vous, mademoiselle, dit-il en s'inclinant. Il nous rejoint à l'instant et vraiment il n'aurait pas toléré qu'on vous enlevât, pour un prix si modique, l'honneur de votre générosité...

Il parcourut du regard le cercle des assistants et, reconnaissant Marcel, il affecta une joyeuse surprise :

— Eh ! monsieur Baradier. . . Je suis vraiment charmé de la rencontre... Depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir, il vous est arrivé des ennuis... J'ai appris cela, en passant pour venir chercher ma sœur... J'ai beaucoup regretté de ne pouvoir m'arrèter pour vous dire toute la part que nous prenions à vos embarras. Vous avez été si accueillant et si gracieux pour nous dans votre charmant pays...

Il parlait sans la moindre gêne, avec une audace dont Marcel restait stupéfait. Il regardait Agostini et

se demandait s*il ne rêvait pas, si ce personnage désinvolte et tranquille, qui s'adressait à lui au milieu de cette assemblée de charité, en plein Paris, sans faire mine de fuir, était bien Thomme qu'il soupçonnait de l'avoir mystifié à Ars, d*ètre, sans doute, le complice des incendiaires et des meurtriers, et tout au moins le compagnon d'intrigues de cette énigmatique femme dont le souvenir emplissait encore son cœur. Il secoua son étonnement et répliqua:

— Et votre aimable sœur, M™« Vignola...

! — Ah ! la pauvre Anetta, interrompit Césare, elle est à Venise pour ses ennuyeuses affaires de famille... Mais elle viendra probablement à Paris, cet été, pour assistera mon mariage...

— Ah ! vous vous mariez, monsieur le comte?...

— Oui, M. Lichtenbach a bien voulu m'agréer...

Cette nouvelle de l'alliance d'Agostini avec Lichtenbach produisit un effet électrique. Marcel reprit à l'instant même toutes ses facultés.

Il toisa l'Italien, et avec un ironique sourire :

— Ah! vous allez entrer dans la famille de M. Lichtenbach? Cela devait être, et il eût été dommage que cela ne fût pas !...

— Je ne comprends pas très bien, répliqua Cesare.

— Si. Vous comprenez très bien. Et si vous aviez besoin d'un supplément d'informations, demandez-le à madame votre sœur.

— Mais, monsieur, dit avec arrogance l'Italien. Voilà d'étranges paroles...

— Chacun fait ce qu'il peut : tout le monde ne peut pas se montrer étrange dans ses actes.

Agostini allait répondre et, menaçants, les deux lom nés se dressaient en face l'un de l'autre, quand

une main se posa sur le bras de Titalien en même temps que la voix de M"® Lichlenbach disait :

— Monsieur le comte, venez donc, je vous prie, par ici... Mon père vous cherche...

Cesare jeta à Marcel un coup d*œil de défi, puis, avec une flatteuse humilité, s*adressant à la jeune fille :

— Vos moindres désirs sont pour moi des ordres, mademoiselle, et c*est ma joie de vous obéir... Mais je retrouverai monsieur...

Le front de Marianne se plissa. Son regard devint d'une fermeté grave et elle déclara :

— Je vous le défends I

— C'est fort bien. Vous avez tout pouvoir.

Lichtenbach les rejoignait. Il passa devant Graiï sans

paraître le voir.

— Que m'a-l-on dit, comte, fit-il en s'adressant à Agostini. Vous venez de surenchérir pour payer les vêtements de pauvres qui restent dans cet étalage... Et cela jusqu'à quatre mille francs? Quelle misère ! Vous avez eu affaire, en vérité, à de piètres concurrents !...

Il fit la moue, et coula vers Marcel et Tonde GrafT un regard dédaigneux :

— J'ai connu autrefois des adversaires plus tenaces... La bataille de l'argent les a beaucoup calmés...

Il se tourna vers la religieuse et écrivant quelques mots sur un carnet :

— Tenez, ma sœur, voici un chèque de dix mille francs.

— Eh ! que vous donnerai-je pour cela? demanda la sœur Saint-Alix stupéfaite.

— Vos prières, dit humblement Elias.

On s'était groupé autour du comptoir, on écoutait.

LA TÉMÉBREUSR 333

I Un murmure d'approbative admiration partit de la foule et vint caresser les oreilles de Lichtenbach. Agostini s'exclama avec emphase :

— C'est un don magnifique !

— Viens, ma fille, dit Elias. Marianne embrassa Geneviève de Trémont et, baissant

la tête pour ne pas voir Marcel, elle suivit son père avec Agostini. Comme elle passait devant l'oncle Graff, elle l'entendit qui murmurait :

— Dix mille francs de prières ! A vingt sous par gredinerie, il y gagne !

Le vieil homme n'eut pas le loisir d'épancher davantage sa mauvaise humeur. Marcel venait de l'interrompre :

— Pas si haut, oncle GralT, sa fille pourrait vous entendre. Pauvre enfant ! Ce n'est pas sa faute, à

elle !

Le cœur de Marianne se serra et plus triste de l'humiliante indulgence du neveu pour elle, que du rude mépris de l'oncle pour son père, elle s'éloigna.

Depuis qu'il était de retour à Paris, Marcel était rentré dans les bonnes grâces de M. Baradier. Le récit entrepris par l'oncle GrafT de l'incendie des bâtiments et du sauvetage opéré par son neveu avait été à l'âme du vieux Lorrain. Le danger couru par son beau-frère. Gardez et Baudoin, l'avait fait frémir d'inquiétude, l'intervention de son fils, à la minute décisive, lorsque les plus braves reculaient devant le danger, avait soulevé son enthousiasme. Il avait embrassé Marcel et dit à M™* Baradier et à Amélie qui pleuraient :

— Eh bieni Vous avez l'air stupéfait. Doutiez vous donc que cet enfant, parce qu'il a commis quelques sottises, ne fut pas un solide et brave garçon? Pour moi,

j*étais bien sûrqu'àToccasion,!! se comporterait comme il Ta fait ! G*est justement parce que je savais ce dont il était capable, que je le traitais sévèrement quand il s'écartait du droit chemin. Mais, sacrebleu ! C'est un Baradier.

Et de Tembrasser encore. Le soir il répéta à sa femme, quand ils furent seuls :

— Je suis vraiment bien content de Marcel. Graff m*a raconté de lui des choses qui m'ont réellement touché. Je commence à espérer que, sa légèreté et sa fougue une fois passées, il sera un homme remarquable. Il ne lui manque que de Tordre... Mais cela viendra. Il a de l'intelligence, il a du cœur... Maintenant, il faudrait le marier !

— Il n'a que vingt-cinq ans...

— C'est ce qu'il faut ! Se marier jeune, comme je l'ai fait, avec une bonne femme, voilà qui assure la vie... Quelle attitude a-t-il vis à vis de Geneviève?

— Il la traite comme sa sœur, ni plus, ni moins.

— Pas un petit brin de Ûirt ?

— De sa part à elle, je croirais à une arrière- pensée. Mais de son côté à lui, je ne sais rien...

— Interroge donc discrètement Amélie...

— J'y penserai.

Les préoccupations de M. et M™® Baradier échappèrent complètement à Marcel. Il songeait à tout excepté au mariage. Le retour dans sa famille lui avait paru très doux. Il aimait tendrement ses parents. Mêmeau moment de ses écarts de jeunesse les plus vifs, il n'avait jamais cessé d'habiter la maison paternelle, il ne se sentait pas heureux quand il n'était pas chez son père, soit à Ars, soit à Paris. Le fils d'exilé avait

peut-être, plus fort que d'autres, le sentiment de la possession. Il avait entendu tantde fois l'oncle GrafTetBaradier regretter la maison de Metz, le pays, les amis, les habitudes, que les liens qui l'attachaient au toit paternel s'étaient resserrés et que, loin des siens, il lui manquait quelque chose d'essentiel. Sans doute la gronderie affectueuse de son père et le sourire consolant de sa mère.

Depuis son retour, il passait presque tout son temps hors des bureaux, sortait peu le soir et travaillait à une besogne dont l'oncle Graff était le seul confident. M. Baradier, très préoccupé de la tournure que prenait l'affaire des Explosifs ne confiait ses inquiétudes qu'à son associé. Mais l'oncle Graff , avec une bonhomie tranquille, répliquait :

— Il est utile d'avoir l'œil ouvert, mais ne nous exagérons pas le danger. Tout s'arrangera, j'en ai le ferme espoir...

— Eh ! Attends-tu un miracle? grommelait Baradier. Voilà les actions Explosifs qui baissent, malgré tous nos efforts pour les soutenir... Le bruit s'est répandu hier, à la Bourse, qu'un brevet venait d'être pris, en Angleterre, en Allemagne et en France, par un nommé Dalgetty, un anglais, pour un procédé dont on dit merveille et qui enfoncerait la dynanite... On va jusqu'à affirmer que cette substance est si maniable, si inoffensive, malgré sa puissance, qu'on songe à s'en servir pour actionner les machines... Ce serait la suppression de la vapeur, du gaz et du pétrole, pour les moteurs... Une révolution I Si le quart de ceci est vrai, nous sommes perdus ! C'est sans doute une application des formules de Trémont, et le Dalgetty est l'homme de paille des voleurs qui les ont dérobées.

— C'est possible I murmura Toncle Graff avec tranquillité.

— Et tu ne trouves rien d'autre à dire? cria Baradier furieux. On nous vole, on nous égorge, et tu te résignes?

— Je ne me résigne pas, mais j'attends le procédé Dalgetty à l'usage. 11 se peut fort bien que ce soit, en effet, l'explosif Trémont. Mais il se peut aussi que ce ne soit pas cela... Et si ce n'est pas cela, ce n'est rien du tout.

— Mais si nous sommes ruinés, en attendant ?

— Nous remonterons sur notre bête, après.

— Mais c'est ce brigand de Lichlenbach qui mène cette campagne contre nous. On me l'écrit de Bruxelles et de Londres...

— Laisse-le marcher. Plus il s'avancera, plus il sera maltraité pendant la déroute.

— Je voudrais bien savoir ce qui te donne cette confiance ?

— Marcel. Ton flls ! Ce petit homme, qui est plus fort, à lui tout seul, que Trémont, toi, moi et les autres. Tu verras ! Tu verras !

— Enfin ! Ne peux-tu au moins me dire ?....

— Rien ! Laisse manœuvrer Dalgetty, laisse baisser les actions. Ne les vends pas, surtout; garde imperturbablement le paquet... Rira bien qui rira le dernier.

Le calme et l'assurance de l'oncte Graff impressionnaient Baradier, sur le moment. Mais après, dans son cabinet^ en face de son courrier, qui ne lui apportait que de mauvaises nouvelles, il était repris de peur et se ravageait la cervelle. Il savait que Marcel travaillait. Il le voyait aller au laboratoire des Arls-et-Métiers, dont un de ses anciens maîtres était titulaire. Mais qu'y manipulait-il ? Sans doute quelque perfectionne-

nement de la poudre Trémont, peut-être tout simplement le dosage exact des produits. Car qui prouvait, après tout, qu4l le connaissait, ce dosage, qui était l'invention même du géne'ral ? Et Baradier, rouge, tourmenté par le sang, prenait son chapeau, sortait à pied et marchait pour éviter la congestion.

Le soir, à l'heure du dîner, il retrouvait Marcel au salon entre sa mère et sa sœur, ou jouant du piano avec Geneviève de Trémont. Car il était excellent musicien, ce fils à qui la nature avait prodigué ses dons. El Tonde Graff, mélomane passionné, étendu au fond d'un fauteuil, dodelinait de la tête, d'un air ravi, en écoutant quelque lied de Schubert ou quelque concerto de Schûmann II montrait à Baradier, entré sur la pointe du pied, le tableau aimable des deux jeunes gens, jouant à quatre mains, actionnés à leur exécution, soignant les rentrées, et murmurait :

— Un couple tout formé. Elle brune, lui blond. Croisement parfait! Et, pour fortune, les poudres du général.

— Autant dire de la fumée ! grognait Baradier.

— Non ! Puisqu'elle n'en fait pas ! riait l'oncle Grair.

Il y avait dans la sécurité de son associé, si défiant en affaire cependant, une sorte d'inconscience qui étonnait Baradier. Il était évident que Marcel cuisinait quelque chose d'extraordinaire que GrafTconnaissait et qui promettait des résultats extraordinaires. Mais quoi? Et puis avec les brigands qui couraient le monde à la recherche de coups à faire, sous le regard indulgent du gouvernement était-on sûr de rien ? Et il rageait. C'était déjà quelque chose. Cela Toccupait.

Baudoin, lui, n'était pas demeuré inactif. Sa pre-

mière visite avait été pour le colonel Vallenot. Il Tavait trouvé au ministère de la guerre, très préoccupé d'une interpellation que devait subir le ministre de la part d'un député socialiste, qui se plaignait qu'on ne laissait pas pénétrer dans les casernes les journaux anarchistes. Gomment faire l'éducation du peuple, si on refusait au soldat le droit de connaître pourquoi il devait mépriser ses chefs? Le bon colonel était hérissé comme un sanglier. Depuis la veille, il n'avait pas cessé d'être houspillé par le patron très embêté lui-même, et qui passait sa mauvaise humeur sur son chef de cabinet. Vallenot avait repassé ça à son premier directeur , qui avait arrosé tous les chefs de bureau. Et de grades en grades, hiérarchiquement, l'irritation du ministre était retombée jusqu'au concierge. Celui-ci avait donné une raclée à son chien, qui n'y avait rien compris. C'était la seule différence qu'il y avait eu entre l'animal et les fonctionnaires.

— Qu'est-ce que vous voulez ? grogna le colonel quand Baudoin lui eut, les talons sur la même ligne, fait le salut militaire. Voir le ministre 1 Ah ! Bien ! Vous en auriez de la chance ! Si vous entrez, je ne réponds pas que vous sortirez ! Et pour quoi lui dire encore? Que l'agent qu'il vous avait prêté a disparu? Car voilà trois semaines qu'on est ici sans nouvelles de lui...

— J'en apporte.

— Ah ! Qu'est-ce qu'il est devenu ?

— Il est mort.

— Fichtre 1 Et comment ça ?

— On l'a tué î

— Qui ça : on ?

— Les mêmes gens qui ont tué le général deTrémont.

» Et dans quel but ?

— Toujours le même : s'emparer des secrets de mon maître.

— Et y sont- ils parvenus ?

— Oui.

— Et alors ils ont la formule des poudres ?

— Ils l'ont I

— Eh bien I Voilà une belle affaire ! Nous nous doutions de quelque chose au service des renseignements. Nous avions reçu avis de l'étranger que des essais avaient été faits avec une poudre sans fumée extraordinaire.

— C'est celle-là.

Le colonel Yallenot ne pensait plus à Tinterpellation. Il se tirait la moustache avec fureur. Enfin il demanda:

— Et le pauvre Laforèt, quand a-t-il été frappé?

— Il y a près de quinze jours. Mais nous n'avons eu la preuve de sa mort que plus tard. Le pauvre garçon avait été précipité dans la rivière. Le courant l'avait entraîné dans le bief d'un moulin. Il est resté accroché sous l'eau, à quelque pilotis, pendant longtemps. Et ce n'est que dernièrement qu'il est remonté à la surface. On Ta sorti, exposé, reconnu et inhumé, comme il convenait à un vieux soldat et à un honnête homme. Il dort, dans le cimetière d'Ars, bien tranquille maintenant, sous l'herbe verte.

— Et ceux qui l'ont tué ?

— Ahl c'est pour cela que je venais parler au ministre. Je les connais, ces gueux-là !

Yallenot fit un bond.

— Ces espions ? Vous savez qui ils sont ?

— Et vous aussi, sans doute, mon colonel, car ils n*en sont pas à leur coup d'essai. Et le ministère a

déjà dû avoir maille à partir avec eux... Ce sont des professionnels de la trahison !

Le colonel se leva et la physionomie changée :

— Ah ! parbleu ! Cette fois, voilà une diversion à laquelle le patron ne résistera pas ! Je me risque à entrer dans son cabinet, sans èlre appelé... Oui! Il est capable d'en retrouver sa bonne humeur ! Attendezmoi là...

Il ouvrit une porte et sortit. Baudoin, debout près de la cheminée, resla quelques minutes Toreille tendue à un bourdonnement de voix qui venait de la pièce voisine, puis brusquement la porte se rouvrit et une voix mâle appela :

— Baudoin !

L'ancien soldat s'avança et, sur le seuil du cabinet, il aperçut le ministre debout, le sourcil froncé, la figure plus rouge encore que d'habitude.

— Avancez î dit le grand chef.

Baudoin entra. Le général en redingote noire, pantalon gris, fit quelques pas dans le cabinet. Yallenot, dans l'embrasure de la fenêtre, attendait :

— Vous avez appris, m'a dit le colonel, des ctioses très importantes sur la mort de M. de Trémont et de mon agent?...

— Oui, mon général.

— Vous croyez connaître les scélérats qui ont fait le coup ?

— Oui, mon général.

— Racontez-moi çal

— Oui, mon général. Mais je demande la permission de ne parler que devant vous. C'est un secret qui intéresse la vie de personnes qui me sont trop chères pour que je puisse le confier à un autre que vous...

— Même au colonel Vallenot ?

— Mon général, dit froidement Baudoin, un secret qui appartient à plusieurs, n'est plus un secret. Je le confierai au colonel ou à vous.

— Bien, mon ami, vous avez raison. Relirez- vous, colonel Vallenot. Il n'y a dans ceci d'offense pour personne. Et ce brave garçon est aussi un prudent garçon. Je l'approuve.

Vallenot sourit, salua. Il était visible qu'il eût bien voulu rester. Mais son chef ordonnait. Il rentra dans son bureau, détendu, rassuré sur la fin de la journée. Le vent avait tourné : le ministre n'était plus à la tempête. Au bout d'un quart d'heure, un coup de léléphone le fit sursauter. Il ajusta Taudileur à son oreille. Le ministre disait :

— Apportez-moiledossierZ,n°3,de l'armoire secrète.

Vallenot ouvrit un grand coffre- fort en fer, fouilla un cartonnier et prit une liasse jaune qu'il porta dans le cabinet de son chef. Baudoin était debout devant le bureau, et le général, très attentif, s'accoudait, attendant. Vallenot se retira. Nouveau quart d'heure d'attente. Puis nouveau coup de téléphone :

— Envoyez-moi le capitaine Rimbert, qui s'est occupé de l'affaire de Valence.

Vallenot murmura :

— Fichtre ! Ce n'est pas rien, tout ça !

Il sonna son garçon de bureau et donna des ordres, puis il attendit patiemment. Une demi-heure, cette fois. Puis la porte du cabinet ministériel s'ouvrit. Et Baudoin, conduit par le général lui-même, sortit. Le patron maintenant paraissait satisfait. Il dit :

— Eh bien! Baudoin, c'est entendu comme ça, n'estce pas?

— Oui, mon général.

— Vous prierez M. Marcel Baradier de venir me parler.

— Oui, mon général.

— Et n'hésitez pas à m'avertir, si vous apprenez la moindre chose.

— Oui, mon général.

— A bientôt. Venez, Vallenot.

Baudoin sortit. Le ministre rentra dans son cabinet oîi se tenait debout le jeune capitaine Rimbert.

— Colonel, vous allez, je vous prie, me faire vousmême un résumé des affaires Espurzheim et vicomte de Fonlenailles... Je crois que nous tenons la coquine qui a si bien roulé tous mes prédécesseurs, et qui m'a mystifié moi-même quand j'étais ministre, il y a deux ans... Ah I Si je peux avoir ma revanche, je la prendrai bonne !

— Il s'agit alors de la femme qui a porté successivement le nomdeM°*®Ferranti, avec Espurzheim... dit le colonel.

— Et de comtesse de Vervelde, avec ce pauvre Fonlenailles, ajouta le capitaine Rimbert.

— La Ténébreuse, enfin, résuma le ministre.

— Oh î elle nous a coûté des peines, des démarches et de l'argent, la gueuse, sans pouvoir arriver à la prendre !

— Eh bien ! messieurs, nous allons essayer de la pincer, cette fois-ci. Préparez-moi les notes que je vous ai demandées, colonel. Et vous, capitaine Rimbert, pas un mot!

Le colonel et le capitaine sortirent. Le ministre, rasséréné, se frottait les mains. Quant à Baudoin, il avait enfilé les quais, et, comme quatre heures son-

naient, il arrivait au Palais de Justice. Il traversa la salle des pas perdus, monta au second étage et s'arrêta devant le cabinet de M. Mayeur. 11 avait fait, dans le couloir du juge d'instruction, plus d'une station en compagnie du garçon de bureau et du garde municipal. Ils le traitaient tous les deux comme un ancien camarade et l'accueillirent avec joie.

— Tiens! Vous voilà? dit le garçon de bureau. Est-ce que vous êtes témoin dans une autre affaire?

— Ma foi, non, je viens parler tout simplement au juge... Est-ce qu'il est occupé ?

— Toujours! Il a en ce moment la bande des voleurs de tableaux... Ceux qui ont dévalisé l'hôtel d*un marquis, aux Champs-Elysées... Et puis le reste !

— Est-ce qu'on peut lui parler ?

— Aussitôt qu'il va sonner, je le préviens que vous êtes là... Ah! Il est de mauvaise humeur ! Je ne sais pas ce qu'il a, avec le procureur... Ils passent leur temps à se dire des choses désagréables !...

Un coup de sonnette vibra. La porte s'ouvrit et, entre les gardes, trois hommes de mine patibulaire, glabres et vertes Ogures de voyous parisiens dévorés par l'absinthe, sortirent en traînant les pieds, lançant autour d'eux des regards fureteurs. Mais il n'y avait ni portes, ni fenêtres par lesquelles on pût sauter pour gagner le large. Ils s'en allèrent par l'escalier qui conduit à la souricière.

Le garçon de bureau dit :

— M. Baudoin, voulez-vous prendre la peine d'entrer... M. Mayeur vous attend.

L'ancien soldat pénétra dans le cabinet. Le greffier, l'air en dessous, l'examina avec curiosité. M. Mayeur, avec un sourire incertain, désigna un siège, rangea

des papiers, se tourna d'un air rogue vers son greffier et dit:

— Vous pouvez vous en aller... Mettez tous les dossiers en ordre. A demain.

Le greffier fit une grimace qui pouvait être, au choix, prise comme une politesse ou comme une insolence, et se retira. M. Mayeur, las sans doute d'interroger, se borna à fixer ses yeux sur Baudoin, l'invitant du regard à s'expliquer.

— Monsieur le juge, dit l'ancien brosseur, j'ai pris l'engagement, quand vous m'avez reçu la dernière fois, de vous informer de tout ce qui se produirait de nouveau concernant l'afl'aire de Vanves. Je viens tenir ma promesse.

— Est-il donc survenu quelque événement de nature à éclaircir l'afl'aire?

— Il en est survenu plusieurs.

— Qui sont?

— Un incendie, un meurtre, un vol.

La physionomie de M. Mayeur s'illumina :

— Et où ces crimes ont-ils été commis ?

— A Ars, dans l'Aube.

La figure du magistrat s'assombrit, comme si on eut éteint la clarté intérieure qui la faisait rayonner. Il dit :

— Dans l'Aube? Ce n'est pas dans notre ressort. Cela ne nous regarde pas.

— Je vous demande bien pardon. Cela vous regarde. Attendu que les gens qui ont commis ces crimes sont les mêmes gens qui ont l'affaire de Vanves à leur actif, et que c'est pour cette première aff'aire, dont les autres ne sont que la conséquence, qu'ils sont recherchés.

-r- Les connaissez-vous donc à présent ? s'écria le juge.

— Je les connais.

— Savez-vous où les saisir ?

— Non ! Mais je vous en indiquerai les moyens.

— Alors l'affaire si déplorablement arrêtée, il y a deux mois, va reprendre ? Elle sortira des cartons où elle est classée ! Et peut-être nous pourrons aboutir ?

— Sans hésitation, je vous atteste que nous aboutirons, si vous faites le nécessaire.

— Moi ? s'écria M. Mayeur, le visage empourpré par Tagitation. Moi ! Après tous les tracas que j*ai eus, les humiliations que j*ai endurées...

Il sentit qu'il se découvrait. L'homme passionné, ardent, s'effaça, le magistrat calme et froid reparut. Il poussa un soupir, leva les mains, comme pour en faire descendre le sang, prit un coupe-papier, le pétrit afin de dépenser le reste de son énervement et d'une voix assurée :

— Racontez-moi tout, par le menu.

Baudoin reprit, un par un, tous les événements dont Ars avait été le théâtre. Il s'attacha à dépeindre le personnage de M"® Vignola, l'étrange figure d'Agostini, et enfin expliqua l'intervention redoutable de Hans. Le juge Técoutait impassible, prenait de courtes notes, au fil du récit. Le temps passait, le soleil descendait et rougissait les flots de la Seine, l'obscurité tombait, le juge avait cessé d'écouter et commençait à interroger.

— Ainsi, ce Gesare Agostini est à Paris ?

— M. Graff, l'oncle de M. Marcel, l'a vu, et M. Marcel lui a parlé. Il est, parait-il, fiancé à la fille du banquier Lichtenbach.

— Lichtenbach ? Un homme dans sa situation, ayant sa fortune, ses relations ? Est-ce possible ?

— Vous le verrez bien ! Si vous voulez «savoir où

demeure l'Agostini, faites surveiller le Lichtenbach. Tout ça, c'est compère et compagnon!...

— Et la femme Vignola?

— Agostini vous mènera à son gîte. Et quand vous tiendrez la Vignola, vous arriverez jusqu'à Hans, jusqu'aux autres complices, s'il y en a... Et je le crois I C'est une bande !

— Et que fera M. Marcel Baradier ?

— Il agira de son côté. Ne vous occupez pas de lui. Il ne veut pas paraître dans cette affaire-là. Questioa de scrupules ! On a eu les bonnes grâces d'une femme. Si canaille soit-elle, on désire ne participer en rien à ce qui peut lui faire du tort. Ça se comprend de reste.

— Mais si quelque tentative est faite contre lui ? Ne souhaite-t-il pas que je prenne des mesures pour le protéger?

— Non. Il est assez grand garçon pour se protéger lui-même. Et puis, je suis là.

— Laforèt aussi était là.

— Enfin, c'est la volonté de mon maître. N'en faites pas plus qu'on ne vous en demande. Je crois que vous pouvez être satisfait du résultat... Ça a coûté cher I Mais, si on en sort, si mon général et le pauvre Laforèt sont vengés, on pourra dire : quitte I

— Soit ! dit le juge. Et si j'ai besoin de vous, monsieur Baudoin, où vous trouverai-je ?

— Chez mon maître, M. Baradier.

— A merveille. Maintenant que vous avez si bien travaillé, à mon tour. Ces gens-là ne se seront pas moqués de lajustice impunément.

— Ah ! il y a longtemps qu'ils s'en moquent, si j'en crois ce que j'ai pu comprendre au ministère de la guerre.

— Je me mettrai ea rapport avec ces messieurs. Nous marcherons de concert. Bon courage et bon espoir, monsieur Baudoin : TalTaire recommence.

Baudoin, reconduit par le juge, sortit dans le couloir, serra la main à ses camarades de Tantichambre et s'en alla. Il rentra tout droit rue de Provence et monta à Tappartement de Marcel. Le jeune homme habitait, à lentresol, trois pièces, dans un corps de bâtiments en retour. Un escalier le desservait, descendant à la cour directement. Marcel pouvait ainsi sortir en toute liberté. Le concierge était seul dans le secret de ses habitudes.

Ce soir-là^ il était assis^ dans son petit salon, et étudiait, avec une attention extrême, un dessin de machine sur lequel il avait tracé des modifications au crayon. En entendant Baudoin entrer, il posa son épure sur la table, regarda lebrosseur et demanda :

— Vous en arrivez ?

— Oui, monsieur Marcel.

— Vous avez vu le ministre ?

— Oui, monsieur Marcel. Il a sauté en Tair, aux premières paroles. Il veut absolument vous voir. Il prétend que la dame en question est une espionne de la plus dangereuse espèce, qui se moque de la police depuis au moins six ans. Cette femme-là aurait sur la conscience un tas d'infamies...

— Ce n'est pas ce que je vous demande, interrompit Marcel avec vivacité. Vont-ils prendre des mesures pour surveiller l'Agostini et ses camarades, s'il en a...

— Le ministre m'a dit que c'était l'affaire de la Sûreté, et il m'a engagé à voir M. Mayeur... J'en sors... Ah ! celui-là, il ne s'endormira pas sur le rôti... Il a^ dès que j'ai été parti, pris ses mesures avec la préfecture...

Il en a avalé des couleuvres, à propos de cette affaii maudite... Il est actîonaé contre ses auteurs! Ce n'e rien de le dire !

— Bien.

Le tintement d'une cloche, dans la cour, interromp le colloque. C'était Tannonce du dîner que, par ui habitude patriarcale, on sonnait tous les soirs, comoi on avait l'habitude de le faire en province. Marc enleva son veston, passa une jaquette et se dirigea pî un couloir intérieur, vers le salon. Comme il y ei trait, son père, l'oncle Graff, les deux jeunes filles M™* Baradier étaient déjà debouts pour passer dans salle à manger. Le luxe de la maison était solide, m a non éclatant. Du confortable, point d'ostentation . Dei domestiques servaient. Le menu était abondant soigné sans raffinement. On sentait en tout un e for et large simplicité bourgeoise. D'habitude, le dîn était l'heure où tous racontaient les événements d e journée. Ce soir-là, on eut dit que chacun avait déci( de se taire. Pourtant Graff, vers le rôti, se hasarda dire :

— La Bourse a été meilleure aujourd'hui.

— Joliment ! grogna Baradier.

Le silence retomba plus lourd. Mais l'oncle q avait une patience lorraine, reprit :

— J'ai reçu de Cardez une lettre m'annonçant qu'( est au second étage des bâtiments neufs... L'assuran a bien payé... En somme, tout s'arrange au mieux.

— Les ouvriers sont-ils plus tranquilles ? demani M""® Baradier.

— Les pauvres gens! Ils regrettent ce qu'ils ont fai Mais ils n'en sont pas responsables? Ah! Les meneur Les entrepreneurs de grèves ! La peste

— A-t-on étudié remplacement plus large, pour une machine à vapeur nouvelle? interrogea Baradier, qui oubliait sa mauvaise humeur dès qu'on parlait d'affaires.

— Mon père, intervint Marcel, je te demande d'ajourner ce projet... Il peut survenir telle circonstance qui fasse que le système de force employé à l'usine soit radicalement changé... 11 faut donc patienter un peu.

— Encore les chimères et les turlutaines ! Quelque inapplicable invention de rêveur !

— Non, répliqua chaleureusement le jeune homme. Aucune chimère ! Une belle turlutaine, par exemple ! Et qui, si elle réussissait!... Ma chère Geneviève, ce serait la gloire de votre père, car il est le premier qui ait eu l'idée de cette invention, et certes, si elle se réalise, comme je le crois, elle portera son nom.

— C'est donc ce à quoi tu t'occupes depuis un mois ? demanda Baradier avec curiosité.

— Depuis deux ans, mon père. G*était sur celte application de la puissance détonante réglée de la poudre Trémont — vous entendez bien : réglée, tout est là — que je travaillais avec le général. Nous étions bien près d'atteindre le but, quand il a disparu. Mais j'étais en possession de tous les dessins, plans et calculs faits par nous, et j'ai continué l'œuvre, tout seul...

— Et tu crois avoir réussi ?

— Je le crois.

— Et à quoi arriveras-tu avec ta machine ?

— A remplacer le charbon, le pétrole, l'électricité même, dans la production de la force. C'est-à-dire à supprimer les soutes dans les bâtiments de guerre, ce qui leur permettrait d'augmenter indéfiniment leur rayon d'action, à débarrasser les locomotives de leur

tender, et à permettre à toutes les industries de laisser remploi du charbon à la métallurgie et au chauffage.

— Oh! Oh ! fît Baradier, et tu remplaces le charbon, le pétrole, l'électricité, par quoi ?

— Ça, cher père, c'est ce que je te dirai le soir du jour où des brevets auront été pris pour tous les pays du monde.

— El quand les prendras-tu ces brevets ?

— Demain, si tu veux m' avancer les quarante mille francs nécessaires ?

— Je te les donne, moi, s'écria l'oncle Graff, avec feu . J'ai confiance.

— Qui vous dit que je ne sois pas prêt à ouvrir ma caisse ? reprit Baradier. Rien que pour honorer la mémoire de Trémont, je le ferais.

— Eh bien ! mon père, je te garantis que jamais tu n'auras placé d'argent à un si gros intérêt, dit joyeusement Marcel. C'est une découverte à bouleverser l'industrie, et si simple !...

— Gomme toutes les bonnes inventions !

Baradier resta un instant silencieux, puis :

— Mais l'invention de cette machine est liée à la découverte des poudres Trémont?

— Oui, mon père.

— Et les poudres, on les a volées ?

Un triste sourire passa sur les lèvres de Marcel :

— Oui, mon père, on a volé les poudres... La poudre de guerre, par exemple, et c'est un très grand malheur. Gar le général voulait doter la France de ce merveilleux produit, qui aurait assuré à notre armée une supério' rite de plusieurs années sur les autres armées d'Europe. Puis tu sais comme vont les choses : les étrangers auraient travaillé, ils auraient découvert ou acheté notre

secret. Et le niveau se serait rétabli. 11 n'y aura de supériorité pour personne, puisque la formule de la poudre de guerre Trémont sera donnée, demain, par moi, au ministre. Ce sera Tégalité. Et s'il y a la guerre, la valeur et l'intelligence devront se charger d'assurer la victoire. Quant à la poudre du commerce. C'est une autre affaire. On a pu en dérober la formule, la fabriquer même, mais je défie bien qu'on trouve le moyen de s'en servir pour l'usage que je lui destine.

— 11 y a un secret?

— Oui, mon père, trouvé par moi, en travaillant avec M. de Trémont, et par l'eflFet du hasard. C'est en quoi consiste la merveille de cette poudre qui, dans des conditions ordinaires, est brisante comme nulle autre, s'enflamme par simple frottement, en un mot, est d'un usage très dangereux; et qui, employée selon notre méthode, obéit, se discipline, règle ses effets dynamiques jusqu'à faire marcher une pendule, si cela me plaisait.

Tous, autour de la table, écoutaient, les yeux fixes, muets d'émotion en pensant à la grandeur de l'œuvre, et au destin misérable de son initiateur. M. Baradier rompit le silence.

— Tu auras demain ton argent. Et si l'affaire vaut seulement la centième partie de ce que tu promets, Geneviève sera riche et Trémont illustre !

— Quant à la société des Explosifs, ajouta GrafT entre haut et bas, je crois qu'elle est dans le sac ! S'il y a un bouillon à boire, c'est à Lichtenbach qu'il est réservé I

Il y avait cinq mois que Marcel avait pris, vis-à-vis de son père, l'engagement de rompre avec ses compagnons de plaisir, de renoncer à son existence de fête, de ne plus mettre le pied au Cercle et de travailler à faire oublier les folies qu'il avait faites. Scrupuleux observateur de sa parole, il s'était retiré à Ars, ne paraissant que rarement à Paris. Il avait travaillé d'un tel cœur que les résultats de son effort étaient indiscutables. Le ministre, à la suite de l'entretien qu'il avait eu avec Marcel, s'était exprimé devant Baradier sur le compte du jeune savant, avec une telle chaleur, que le père avait désarmé. Toutes les interdictions, acceptées avec patience, avaient été levées et, non sans satisfaction, ce beau garçon de vingt-six ans avait repris ses habitudes.

La première fois qu'il était entré au Cercle, il y avait été accueilli à bras ouverts par ses camarades jeunes et vieux :

— Mais que devenez- vous donc? mon cher, on ne vous voit plus! Est-ce que vous avez voyagé? Est-ce que c'est la petite Machin, qui vous a chambré ainsi ? Avez-vous, dans le silence et la méditation, réparé la joyeuse culotte? Enfin, que vous est-il arrivé?

A ce bouquet de questions, Marcel avait répondu avec bonne grâce qu'il avait voyagé, en effet, mais seul, sans la petite Machin, aimable personne qui, en résumé, ne valait pas ce qu'elle coûtait...

— En est-il une qui vaille ce qu'elle coûte? dit mélancoliquement le gros Stapoulo, qui est notoirement l'homme le plus trompé que connaisse la galanterie parisienne.

Marcel ajouta qu'il avait aussi beaucoup réfléchi sur la vicissitude des banques, et qu'il était arrivé à cette conviction que le baccara n'offrait de profit qu'à la cagnotte; qu'en conséquence, il était parfaitement décidé à ne plus jouer qu'au bridge oii, au moins, on avait, en perdant, la satisfaction d'enrichir des camarades.

-— Que de fois j'ai entendu tenir ce langage, dit le baron de Vergins, ancien chambellan de l'Empereur. Et si vous restez devant la table de baccara seulement un quart d'heure, vous n'y résisterez pas !

— Allons-y tout de suite, vous verrez bien.

Us passèrent dans la grande salle. Sous les hauts plafonds, une grise buée de tabac flottait comme un brouillard.

De chaque côté de la large pièce, un table verte, autour de laquelle se pressaient les pontes maussades, tandis que le banquier, attentif, taillait.

— Tiens ! Vous avez deux tables de baccara, maintenant? remarqua Marcel.

— Oui. C'est une innovation. A l'une, le minimum de ponte est de un louis; à l'autre, il est de dix francs. De sorte 'que, quand un ponte a été rincé à la grande table, il'va à la petite essayer de se refaire, quitte à reiourner après à la grande reperdre ce qu'il a regagné.

— Très ingénieux ! C'est un double crible ! De la sorte, rien n'échappe !

Il s'approcha de la grande table et son regard, aussitôt, devint fixe. En face de lui, taillant la banque, il venait de reconnaître Agostini. Impassible, le sourire sur les lèvres, les mains gracieuses, une fleur à la boutonnière, il distribuait les cartes aux deux tableaux. Il ne vit pas Marcel. De sa voix chantante, il demanda :

— Cartes?...

Il donna. Abattit une bûche pour son compte, perdit des deux côtés et lança à droite et à gauche, avec infiniment d'adresse, des jetons multicolores pour payer les pontes. S'adressant au baron de Vergins et à Stapoulo, Marcel dit :

— Qui est le banquier?

— Le comte Cesare Agostini.

— Nouveau dans le cercle ?

— Temporaire... Aimable garçon, fin tireur, beau joueur.

— Heureux?

— Ah ! non ! Il a une guigne noire. C'est le plus gros perdant du moment...

— Vous avez eu de bons renseignements sur lui ?

— C'est le prince de Cystriano et Beltrand qui l'ont présenté... Ce sont des parrains très sérieux. Du reste, la famille Agostini est bien connue. Ce sont des cadets de grande famille italienne : les ducs de Briviesca...

— Pourquoi reçoit-on tant d'étrangers au cercle? dit Marcel d'un air mécontent.

— Eh ! mon cher, il n'y a qu'eux qui y viennent ! Le cercle vit d'eux, pour ainsi dire. Ils y sont comme à l'hôtel, je le sais bien... C'est embêtant pour nous...

Mais qu'y faire ? Le budget de la maison a des exigences.

— Lui connaît-on de la famille à Paris ? demanda Marcel. Une femme, une sœur ?

— Non. Il est célibataire, et jamais on ne Tareconlré avec une femme.

Marcel alors détourna la conversation, s'écarta de la table de jeu, quitta ses deux compagnons, sous un prétexte, et gagna le salon de correspondance. Il prit un annuaire et, écrite à la main, il trouva cette indicatioQ récente : Comte Gesare Agostini, 7, rue du Golysée. Il avait ainsi son adresse : c'était déjà quelque chose. Mais que savait-il, sachant cela? Rien. C'était, sur le compte de la femme mystérieuse : Anelta ou Sophia, M'^'Vignola ou la baronne Grodsko, à moins qu'elle ne fut encore une autre, qu'il aurait voulu être renseigné. Que lui était Agostini, à cette créature infiniment charmante qui, soudain, s'était métamorphosée en un moQstre de dangereuse perversité ? Son frère, réellement? Son complice, à n'en pas douter. Il voulait savoir. Au prix du plus grand danger, il était décidé à fixer son doute.

Il s'était assis dans un large fauteuil de cuir, le dos tourné à la porte, presque invisible. Deux membres du cercle, placés à des tables, écrivaient laborieusement leur correspondance sur le papier de la maison. La fraîcheur de ce lieu silencieux, le tic-tac monotone de la pendule, engourdissaient la pensée de Marcel. Un murmure de paroles éloignées le berçait. Il demeura un assez long temps à rêvasser confusément.

Soudain, il tressaillit et tendit l'oreille. La voix d'Agostini venait de se mêler au bourdonnement de la conversation^ et claire, nasillarde, arrivait jusqu'à lui :

— Je perds encore deux mille louis... Avec les mille d'hier, cela va pas mal...

Il rit. Un des causeurs conseilla :

— Vous devriez vous tenir tranquille, pendant quelques jours, Agostini : il ne faut pas s'entêter à la guigne...

— Eh ! Si je ne jouais pas, qu'est-ce que je ferais ?... Je n'ai que le jeu !

— Et la belle dame de l'Opéra, à qui vous avez présenté, l'autre soir, le colonel Derbaut?...

Un battement de cœur étouffa Marcel. Il eut le pressentiment que la femme dont on parlait et à qui Gesare avait conduit un officier était celle qui le préoccupait si violemment. Il concentra toute son attention pour ne rien perdre de ce qui se disait. Mais Agostini avait sans doute baissé le ton. Il ne pût percevoir sa réponse. L'autre reprit :

— Si elle n'est que votre compatriote, je demande à faire sa connaissance. Vous me devez cela, comte...

Agostini rit, mais ne s'engagea pas. Et Marcel se disait : Sa compatriote ? Une italienne? C'est Anetta. J'en suis sûr. Quelle besogne est-elle revenue faire ici, avec ce brigand?... Encore l'armée enjeu, puisqu'elle s'est laissé amener le colonel Derbaut, qui est à l'état-major de la place... Il avait perdu le fil des propos échangés, pendant ce temps-là. Mais une deuxième phrase lui apprit tout ce qu'il avait intérêt à connaître :

— Alors, ce soir, à l'Opéra?

— C'est entendu.

Le silence se rétablit. Les membres du cercle continuaient à écrire, comme de bons plumitifs. Marcel se leva. Il avait la certitude maintenant de revoir la pré-

tendue sœur d^Agostini. Elle n'était pas en Italie, comme r aventurier avait eu Taudace de le lui affirmer à la vente de charité. Elle était h Paris, au cœur des intrigues, et déjà travaillant, sans souci du passé, à quelque œuvre malfaisante. Car, sur son passage, elle semait la corruption, l'infamie et la mort. Brusquement dans le souvenir de Marcel s'évoqua l'image riante, suave et tendre de M"® Vignola, avec son sourire rose, ses yeux limpides, et ses blonds bandeaux de vierge. Était-ce possible que celle qui montrait ce délicieux et candide visage fût un monstre ? Oh ! Bien redoutable alors I Gomment se défier de cette exquise douceur qui émanait de toute sa personne? Et cependant ne l'avaitelle pas trahi? N'avait-elle pas révélé la présence des documents secrets dans le laboratoire? Et cela avec une rapidité qui tenait du prodige et qui attestait une adresse peu compatible avec l'honnêteté. Mais ses baisers n'avaient-ils pas été sincères? Ne s'était-elle pas donnée avec une ardeur qui excluait toute tromperie? Elle ne mentait pas quand elle criait d'amour entre ses bras, entraînée par la passion, vaincue par la volupté et vibrante, tremblante, éperdue d'ivresse et de joie. Elle n'avait pas trompé, dans cette heure dévorante, où il sentait son cœur battre, ses bras le serrer, ses lèvres frémir et se glacer comme dans la mort. Il était inutile de se livrer avec cette furie, si elle n'y était pas entraînée par son désir. Alors? Comment concilier d'une part cette duplicité avec cette franchise? Pourquoi le traitait-elle en ennemi, à l'heure même oii elle le caressait comme le plus adoré des amants ? Quand elle faisait le mal, obéissait-elle à une influence étrangère, néfaste, criminelle? Et quand elle se montrait aimante, suivait-elle le libre instinct de

son cœur? Il eut voulu rinnocenter de tous les soupçons qui pesaient sur elle. Mais était-ce possible?

Il quitta le cercle, rentra à la maison de Banque et trouva, dans le cabinet de son père, Toncle Graff qui lisait attentivement un journal du soir. Le vieil homme se leva en voyant entrer son neveu et lui tendant la feuille imprimée:

— Tiens ! Mon petit, on s'occupe de notre affaire dans la presse... Voici un compte rendu de la séance de l'Académie des sciences où le professeur Marigot a lu sa note sur la poudre Trémont...

Marcel prit le journal avec indifférence. Sans même y jeter un coup d'œil il le posa sur le bureau.

— Voilà tout ce que cette nouvelle t'inspire? s'écria l'oncle. Tu n'es pas plus curieux que cela de savoir l'effet produit par la communication ofGcielle de Marigot? Eh bien! mon cher, je vais te l'apprendre. Le Globe consacre tout un feuilleton à la découverte, qu'il qualifie de considérable, et prévoit, à brève échéance, une révolution dans l'emploi des forces motrices. Par contre le Panache blanc, journal de Lichtenbach, se livre à une charge à fond de train contre l'invention, qu'il qualifie d'éhontée falsification, insinuant que c'est tout simplement le procédé Dalgetty, sans aucun chan- .gement dans le dosage des produits.

— Ça, c'est du toupet ! ne put s'empêcher de dire Marcel.

— Maintenant, ceci est le meilleur... A la Bourse, le bruit s'est répandu que la Société des Explosifs était en possession des brevets Trémont, et les actions ont commencé à monter, malgré les efforts désespérés des baissiers... Notre situation est donc sauvée, et par contre, celle de Lichtenbach devient terrible !

— Vous ne pensez pas que je vais m'en émouvoir?

— Je ne le pense pas, en effet. Mais je t'annonce que ton père, qui depuis trois mois ne dormait plus, est guilleret et souriant. Il est allé tantôt à Aubervilliers voir un terrain de trois hectares, qu'on nous propose, et qui serait tout à fait convenable pour construire une usine.

— Mon père va être à son affaire, lui qui a la bâtisse dans le sang. . .

— Ton père est heureux. Mais il Test par-dessus tout de te devoir ce brillant résultat. Il n'est pas expansif . Mais c'est un esprit très enthousiaste et un cœur très chaud. Il est flatté, jusqu'au plus intime de son amourpropre, de constater que tu es un homme de grande valeur. . . Jusqu'à présent on n'a parlé que de Trémont. . . Mais quand on saura que c'est toi qui as mis l'affaire au point, quand ton nom sera prononcé, et cela ne tardera guère, tu verras ton père s'épanouir...

Marcel ne répondit pas. Il fît quelques pas, dans le cabinet, d'un air si distrait que l'oncle Graff s'écria :

— Quel drôle de garçon tu fais ! Tu devrais pourtant être content de tout ce que je te raconte là... Et tu ne m'écoutes qu'à peine... Qu'est-ce que tu as ?

Le jeune homme secoua la tête et s'efforça de sourire :

— Je n'ai rien, oncle Graff. Je vous laisse aller. Que voulez-vous que je réponde ?

— Ah I... C'est que tu ne te doutes peut-être pas des projets que Baradier a formés pour toi. Il me les expliquait ce matin : Nous allons mettre Marcel à la tête de l'usine, comme directeur... Il sera, en même temps, un des administrateurs délégués de la Société des Explosifs que nous allons reconstituer complètement...

Sais-tu, petit, que c'est une énorme situation que tu vas avoir, à vingt-six ans... Et ton père ajoutait : S'il veut se marier, je n'aurai plus rien à désirer... Il m'aura satisfait en tout... Hein? Qu'en dis-tu?... Je crois qu'il pense pour toi à Geneviève deTrémont... Qu'est-ce que tu as à répondre à cela ?

Marcel répliqua tranquillement :

— Rien du tout, oncle Graff.

Le vieil homme se leva, prit Marcel par les épaules, le regarda attentivement puis :

— Oui, oncle Graff. Non, oncle Graff. Rien, oncle Graff... Voilà tout ce que je réussU à tirer de toi, depuis une heure... Tu me trompes. Il y a quelque chose que tu ne m'avoues pas... Marcel, tu as revu la femme d'Ars?

Gette fois le jeune homme dégela :

— Non! Je ne l'ai pas vue... s'écria-t-il avec vivacité. Mais je sais qu'elle est à Paris. Je sais où je la rencontrerai ce soir... Oncle Graff, j'aurai le mot de cette énigme vivante...

— Eh I mon enfant, le mot est tout trouvé : c'est une gueuse ! Ah I que tu me tourmentes, en me disant que tu t'occupes encore de cette femme-là 1 Prends bien garde 1 Tu sais comme elle et ses compagnons sont dangereux I Rappelle-toi le pauvre général, et ce brave garçon qui a été tué à Ars... Que diable vas-tu encore t'inquièter de cette gourgandine?... Préviens tout bonnement la police. On l'arrêtera et tout sera dit.

— Si j'étais sûr qu'elle est aussi coupable que vous le soupçonnez, oui, c'est ce que je ferais. Encore qu'il ne soit jamais bien brillant de livrer une femme...

— De la chevalerie, avec de pareilles gens ?

— Mais, j'ai des doutes, oncle Graff. Je ne puis me

résoudre à la condamner. Il faut que je Tentende...

— Oui ! Enfin, lu veux la revoir ! Ne me raconte pas de billevesée, je ne suis pas une si vieille bête. Je sais ce que sont les choses. Elle te tient au cœur, à la peau, à tout ce que ces coquines-là savent émouvoir dans un homme... Et tu vas risquer de te faire assommer, ou égorger, dans un coin, pour le plaisir d'être roulé, une fois de plus, par une farceuse !

— Oncle GrafT, on ne me tuera pas à TOpéra. C'est là que je compte la rencontrer, ce soir...

— Est-ce bien vrai ?

— Avez-vous disposé de votre fauteuil d'orchestre ?

— Non.

— Eh bien I Donnez-le-moi.

— Jure que tu ne feras aucune extravagance, que si cette femme veut que tu l'accompagnes, tu ne la suivras pas ?

— Non, je ne peux pas promettre cela. Si elle me fait seulement un signe de tête, je la suis, même au diable!...

— Tu vois I Tu vois I

— Mais je vous réponds de ne pas y rester... Je suis sur mes gardes... Un Agostini ne me tuera pas comme un pigeon...

— Emporte un bon revolver.

— Soyez-en sûr.

— Ah! mon Dieu ! Moi qui étais si content ! gémit le vieil homme. Voilà les émotions qui recommencent... Si tu emmenais Baudoin avec toi ?

— Sous aucun prétexte. Mais rassurez-vous, je ne cours point de risques, pour ie moment. Plus tard nous aviserons.

L'arrivée de Baradier coupa court à l'entretien.

362 LES Batailles de la vie

Marcel passa chez lui pour s'habiller, avant de dîner en famille.

Ce soir-là, on jouait la Walkyrie, à TOpéra. Lorsque Marcel arriva à l'orchestre, le second acte commençait. Les querelles de ménage de Wotan, ce Jupiter Scandinave, avec Fricka, à qui ne manque que le paon, n'intéressaient que médiocrement le jeune homme. Il se retourna, appuya le coude sur le dossier de son fauteuil et regarda dans la salle. Lentement, comme à regret, les premières loges se remplissaient. On sentait que les abonnés ne se décidaient à venir que parce qu'ils avaient payé très cher pour cela. Les secondes et troisièmes loges étaient bondées. A ces places plus modestes on écoutait, on s'enthousiasmait. A l'amphithéâtre du haut, ce n'étaient que têtes tendues, et penchées vers la scène. Le véritable public amateur et artiste était là.

Mais ce n'étaient pas des observations critiques, sur la capacité musicale des différents auditeurs d'un chefd'œuvre, que Marcel cherchait. C'était un visage de femme. Et nulle part, ni aux premières, ni aux secondes loges, ni à l'amphithéâtre, il ne voyait apparaître le fin profil de M*"® Vignola. Deux baignoires, à la droite de l'acteur, restaient encore inoccupées. Et Marcel retourné maintenant vers la scène, guettait du coin de l'œil les deux carrés vides qui faisaient, dans la ligne dorée, brillante et vivante, deux points d'ombre morne.

Vers la fin de l'acte, un bruit de porte ouverte attira son attention. Il vit le fond d'une des baignoires s'éclairer, puis une forme vague parut dans l'encadrement de velours. La porte se referma, le fond redevint obscur, et une femme vêtue de blanc, décolletée, des perles admirables autour de son cou^ s'avança

sur le devant de la loge. Elle était assise de trois quarts et Marcel n*apercevait d'elle distinctement que sa nuque opulente^ surmontée d'un casque de cheveux noirs. Marcel ne distinguait point son visage, mais quel rapport entre cette brune vigoureuse, et la blonde et languissante Anetta? De la force, où il avait trouvé de la grâce. Non. ce n'était pas elle.

Il se détourna avec ennui. Mais^ comme le rideau tombait au milieu des acclamations et que les artistes reparaissaient en scène pour saluer, la spectatrice fit un léger mouvement qui la plaça de face, et, plein de stupeur, Marcel reconnut le regard de celle qu'il aimait. A tout il aurait pu se tromper, mais pas à cette langueur des yeux qui formait, avec le sourire railleur et le front impérieux, un si délicieux contraste. Il l'examinait attentivement, sans qu'elle se sût observée, car elle n'avait pas jeté un coup d'œil sur la salle, et maintenant il la retrouvait. Mais comme il fallait bien la connaître et quelle douleur dans cette constatation ! Le fait seul de cette métamorphose n'était-il pas le plus complet des aveux? Pourquoi, si elle n'avait pas à dépister les curiosités, ce changement de la coiffure, delà couleur des cheveux, de l'expression du visage? Quellecomédie jouait-elle? Quand la jouait-elle? Élaitce à Ars qu'elle était maquillée, teinte, déguisée? Était-ce à l'Opéra? Et qui voulait-elle abuser? Lui, hier? Ou, ce soir, une dupe, un amant, un inconnu qu'elle attendait, qu'on allait lui amener, et à qui elle se livrerait, comme elle s'était livrée dans la petite villa de la Gavée ?

Marcel, à cette pensée, souffrit atrocement. Il se leva. Ses voisins sortaient. M™® Vignola n'était plus sur le devant de la baignoire, et, dans le fond, des formes

364 LtlS BATAILLES DE LA VIE

confuses se remarquaienl. C'était peut-être le moment où TAgostini amenait le collègue du cercle, qui avait si instamment demandé au comte de le présenter à sa belle compatriote. Marcel compta les baignoires. C'était la quatrième après le passage. Il sortit dans le couloir, se dissimula derrière une colonne, et guetta.

La durée de cette attente lui paraissait interminable. Les passants qui allaient et venaient l'irritaient. Il répondit à quelques saluts, évita des poignées de mains. H était au supplice. Enfin la porte de la baignoire s'ouvrit et livra passage à Agostini et à un homme âgé, Tair digne, rosette à la boutonnière. Le comte et son compagnon se dirigèrent vers le grand escalier en causant, passèrent devant Marcel qui tournait le dos, et disparurent. Alors le jeune homme s'élança. Il fit signe à l'ouvreuse, et sitôt la porte ouverte, il se glissa.

La spectatrice était assise sur le canapé du salon de la loge. Il referma vivement la porte, et s'avança vers elle. Elle tourna la tête, regarda celui qui entrait, ne sourcilla pas, et d'un ton tranquille dit :

— Vous vous trompez de loge, monsieur.

Il répliqua ironiquement :

— Non, madame, je ne me trompe pas, c'est bien ici que je viens, si je suis en présence de M"® Vignola, à moins que ce ne soit de la baronne Grodsko...

A ces mots, un bouleversement effrayant se fît dans la physionomie de la jeune femme. Ses yeux pâlirent et ses lèvres tremblèrent.

— Quel nom avez-vous prononcé ? murmura- t-elle d'une voix mal assurée.

— Un des vôtres, apparemment ! Car vous en changez, d'après ce que je vois, suivant la situation, comme vous changez de visage, suivant les hommes.

— Je ne comprends pas ce que vous prétendez dire. Encore une fois, vous faites erreur, retirez-vous...

— Non pas ! J'attendrai que le comte Agostini revienne. Devant lui nous nous expliquerons. Il ne pourra pas nier son identité, lui. Et la sienne aidera à reconstituer la vôtre.

Elle se leva et ne se donnant plus la peine de nier :

— Et il vous tuerai Malheureux, partez d'ici, partez sans un instant de retard, sans un mouvement d'hésitation. Vous ne savez pas quels dangers vous courez !

— Je le sais parfaitement. Le général de Trémont est mort, l'agent de police Laforèt est mort. Bien d'autres, sans doute, qui avaient résisté à vos fantaisies ou à vos entreprises sont morts. El si je ne cède pas, moi aussi, vous essaierez de me faire tuer. Mais je saurai, avant, qui vous êtes et ce que vous êtes.

Le visage de la femme devint sombre, elle leva son beau bras, et tragique :

— Ne l'essayez pas ! Vous n'y pourriez réussir I

— J'ai déjà commencé, cependant, dit-il avec rage. Espionne, voleuse, comédienne... oui, comédienne, menteuse jusque dans l'amour !

Elle ne parut pas avoir entendu les autres injures qu'il lui jetait au visage. Une seule l'avait frappée : «Menteuse jusque dans l'amour! » Elle rougit, saisit le bras de Marcel, approcha de son visage ses yeux qui flambaient dans l'obscurité :

— Non ! Je n'ai pas menti ! Ne crois pas cela ! Oh ! ne m'accuse point d'avoir menti dans l'amour. Je t'aimais ! Peux-tu t'y être trompé? Accuse-moi de ce que lu voudras ! Que m'importe ! Nous ne devons plus nous revoir! Entends-tu : jamais nous ne nous retrouverons ensemble. Crois donc ce que je te jure : Je t'aimais. Je

t*aime encore ! Je n*ai jamais aimé personne autant que toi. Et c'est parce que je t'aime que je ne veux plus le revoir. N'essaie pas de comprendre. Ne cherche pas a savoir mes secrets. Ils te seraient mortels, lu le disais tout à l'heure, et tu avais raison. Contente-toi de ce que tu as eu de moi et de ne pas l'avoir payé de ta vie. Deviens aveugle, quand je passerai à tes côtés, sourd, si Ton te parle de moi. N'entre pas dans mes ténèbres. Oh ! mon Marcel, si cher, si peu de temps, si tendrement aimé. Va-t'en ! Mais ne me soupçonne plus de l'avoir menti. Je disais vrai, dans tes bras, sur tes lèvres, je...

Elle s'interrompit. Des larmes brillèrent dans ses yeux, ses lèvres blanchirent, ses bras enlacèrent Marcel. Il se sentit pressé sur une gorge frémissante, il fat aveuglé par un brûlant regard, il frémit au contact d'une bouche ardente qui le mordait dans une rage de volupté. Il entendit, à travers des soupirs, le mot : Adieu! Un bras vigoureux le poussa vers la porte, l'étreinte se desserra. Et étourdi, affolé, il se retrouva dans le couloir, au milieu des spectateurs qui rentraient. La sonnette d'avertissement tintait. Il prit son paletot et chancelant, comme ivre, il obéit à la maîtresse mystérieuse : il partit.

Il ne doutait plus II avait entendu le cri sincère : je t'aime encore ! Non ! Elle ne mentait pas, quand elle criait sa tendresse. A quoi bon d'ailleurs puisqu'elle l'éloignait d'elle furieusemement, avec l'effroi passionné d'une femme qui tremble qu'on ne lui tue son amant. C'était donc une volonté étrangère, et supérieure à la sienne, qui l'avait contrainte à le séduire, et qui maintenant encore agissait sur elle, pour quelle obscure besogne? Il l'ignorait et devait l'ignorer toujours.

LA TÉiNÉBREUSE 367

Sup la place de TOpéra, il se retrouva plus calme. L'air lui fit du bien. Mais le souvenir de ces yeux pâmés, de cette voix frémissante, lorsqu'elle le tenait enlacé, dans la loge, lui revint avec une contraction douloureuse au cœur. Ah î quelle femme î Et quelles joies il perdait! Car il l'avait à peine possédée, et, retenue par le rôle de chasteté qu'elle jouait, ses élans, ses ardeurs avaient été contenus. Et cependant il en tremblait encore.

Mais c'était un monstre de perversité. Il le lui avait dit, sans qu'elle protestât. Elle avait certainement sur la conscience plusieurs complicités de meurtres, si sa blanche et délicate main n'avait pas trempé elle-même dans le sang. Elle était la metteuse en œuvre des tentatives louches, l'émissaire des hostilités menaçantes, et la maquignonne des vénales trahisons. Sa beauté, sa grâce, son intelligence, autant d'appâts qui lui servaient à engluer les dupes. Son amour, un moyen. Qui n'avaitelle pas dû aimer? A volonté, elle se donnait pour arriver à ses fins. Son corps, une marchandise qu'elle livrait pour affoler les hommes et obtenir leur influence, leurs secrets, leur honneur. Et c'était cela qu'il avait eu, lui aussi, et c'était cela qu'il regrettait I

Une révolte souleva son cœur. Il se dit : je suis vraiment par trop lâche ! L'attrait qu'exerce cette femme sur moi m'enlève le sens moral. Je me laisse aller à la désirer au moment où elle me paraît si méprisable ! Et je l'ai à peine connue ! Qu'aurait-elle donc fait de moi n elle m'avait soumis à sa dangereuse faculté de perversion? Elle m'a aimé. C'est pour cela qu'elle s'est létournée de moi et qu'elle n'a pas voulu me corrompre. Il se mit à rire nerveusement, et pensa : Bien- .ôt, je vais être obligé de lui devoir de la reconnais-

sancie ! Et c'est une misérable, une infâme créature. Oui I Mais elle est si belle !

Et, en proie à ces pensées contradictoires, il arriva rue de Provence, rentra et se coucha. Le lendemain malin, il fut étonné de se réveiller sous l'œil de son oncle GrafT. Il était huit heures. Il avait dormi sans rêves. Le vieil homme inquiet n'avait pas cessé de se retourner dans son lit. Il n'avait pas pu résister, à la pointe du jour, au désir de s'assurer que rien n'était arrivé à Marcel. Et, depuis un bon moment, il le regardait sommeiller. Il voulut interroger le jeune homme, mais il le trouva évasif et imprécis. Alors, renonçant à rien tirer de lui, il passa chez Baradier pour demander une tasse de café au lait. Car il était sorti à jeun, et mourait de faim.

Le même matin, dans le cabinet de Lichtenbach, vers dix heures, Agostini et Hans étaient en tète à tête avec le banquier. Le comte Gesare fumait sa cigarette avec une mine songeuse. Hans impassible écoutait Elias qui parlait d'une voix plus sourde encore qu'à l'ordinaire :

— La situation, pour vous, est assurément sérieuse, disait-il, mais pour moi elle devient très grave. Sur la foi de vos renseignements, je me suis engagé dans une campagne de baisse qui devait mettre dans mes mains la Société des Explosifs, en me permettant de racheter les actions à vil prix. Il se trouve que mes concurrents directs, mes ennemis acharnés, les Baradier et GrafT, ont exécuté la contre-partie de mon opération, et que tous mes efforts, pour leur faire lâcher prise, ont été impuissants. Je ne comprenais pas les causes de leur ténacité. Je les connais aujourd'hui. La notice lue à TAcadémie des sciences me donne l'explication de leurs calculs. Ils sont en possession du secret que vous n'avez pas

trouvé. Le moyen d'exploiter la poudre Trémont, ils* le possèdent. Et le brevet Dalgetty ne vaut rien ! Voilà le résultat de toutes vos menées. Vous avez de quoi être fiers !

— Combien cela va-t-il vous coûter? demanda froidement Agostini.

— Comment î s'écria avec fureur le banquier, combien cela va me coûter? Mais presque tout ce que je possède ! Vous prenez philosophiquement les choses, vous ! C'est aisé de dire à un homme qu'on a ruiné : combien cela vous coûte-t-il? Est-ce que je peux compter sur mon physique, pour me faire des rentes, moi ? Il faut que je travaille, pour avoir de l'argent ! Et voilà quarante ans que c'est ainsi !

— Allons, Lichtenbach, dit Hans, ne pleurez pas. Nous savons que vous boirez un bouillon, si l'affaire rate définitivement. Mais il vous restera quelques petites choses... Je prends votre fond de sac, pour dix millions, si vous voulez !

— Stupides coquins que vous êtes, cria Elias, savezvous ce que c'est que dix millions ? Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas ! Votre sale affaire, conduite comme par des ânes, me coûte le labeur de la moitié de ma vie, et plus encore : ma fierté ! Car moi, qui ai toujours accablé les Baradier et Graff, qui leur ai fait, en toutes circonstances, sentir la griffe, je suis à leur merci! Et tout cela, parce que vous avez manœuvré comme des pots ! Votre fameuse Sophia, elle a été brillante, dans toute cette intrigue-là ! Une mangeuse d'hommes, qui n'a jamais manqué son coup. Une fleur de pourriture, qu'il suffit de respirer pour être intoxiqué, tant elle exhale de ferments corrupteurs. On lui donne un petit jeune homme à séduire.

Pour elle, c'est un jeu d'enfanl! Et la voilà qui demeure inaclive, impuissante, qui ne peut ou ne veut rien tirer de lui. Le secret reste inviolable, et moi, pendant ce temps-là, je perds tout mon argent! Idiots! Scélérats stupides I Me le rendrez-vous mon argent? Je ne connais rien au monde de plus méprisable qu'un bandit imbécile! Et c'est ce que vous êtes, tous les deux, et votre Sophia par-dessus le marché !

Ilans ne sourcilla pas. Agostini devenu sombre jeta sa cigarette d'un geste sec, puis :

— 11 y a du vrai, dans ce que vous dites, Lichtenbach. Aussi je vous pardonne vos insolences. Sans cela, je vous les aurais fait payer cher...

— Laissez-moi donc tranquille ! Je me moque de vous ! gronda Elias.

— Vous avez tort, reprit l'italien avec un mauvais regard. Un comte Cesare Agostini n'est pas né pour être offensé gratuitement par un Lichtenbach...

— Gratuitement ! Je vous crois ! Ce serait la première fois que vous feriez quelque chose de gratuit !

— Allons ! La paix dit Hans avec autorité. Nous ne sommes pas ici pour échanger des fleurettes, mais pour ehercher une solution... Il est certain que la baronne nous a claqué dans la main. Nous en savons le pourquoi, mais trop tard. Elle s'est toquée bêtement du petit jeune homme et elle n'a accompli sa mission qu'à moitié. Elle a eu peur, en le faisant causer pour avoir le fin fond de sa pensée, qu'il ne la méprisât plus tard. Des giries ! Enfin le coup est raté. Le jeune homme est maintenant sur ses gardes. Il ne dira plus rien. A moins que je ne me charge, moi, en dernière analyse, de le questionner. Mais ce sera la suprême ressource. Gardons cette poire pour la soif. Pour l'instant, la situation

est la suivante : Nous avons un brevet excellent, car il est pareil, pour la composition de la poudre, à celui pris au nom de Trémont. Mais nous ignorons le tour de main de la mise en œuvre. Notre poudre est un explosif brutal. La poudre Trémont est un explosif gradué. Là est la véritable valeur de la découverte. Dans ces conditions, nous pouvons faire élever des revendications par Dalgetly et accuser les exploitants du brevet Trémont, postérieur au nôtre, de contrefaçon. Bruit, scandale, procès, chantage. Voilà les procédés d'action. Ceci peut servir de moyen pour obtenir une transaction.

— Comment cela? demanda Lichtenbach, très intéressé.

— Envoyez aux Baradier et GrafT un ambassadeur bien choisi, pour leur offrir la paix.

— Ils n'accepteront pas î

— Qu'en savez-vous ? Le tout est de la leur convenablement proposer, de leur concéder des avantages matériels et moraux, afin d'arriver à une fusion des deux affaires.

— Ce serait le salut ! Et même le triomphe ! s'écria Lichtenbach. Que je les tienne, seulement ! Et je me charge de les rouler !

— Je m'en rapporte à vous ! Ah ! Vous renaissez à la vie, vieux farceur...

— Ah ! c'est que l'idée d'être la dupe de Baradier et Graff me tue!... Toute mon existence aurait donc été inutile! Je n'ai eu qu'une préoccupation, depuis que je suis à Paris : leur nuire î Et renoncer à cette jouissance î Ce serait trop dur ! Mais qui leur envoyer?

— Un prêtre, souffla Agostini.

— L'abbé d'Escayrac, s'il veut me rendre ce service!

Oh ! c'est une idée admirable. Il sait manier les consciences et pétrir les esprits. Mais que faire offrir aux Baradier et Graff?

— Tout ce que vous supposerez qu'ils pourront décemment accepter... Qu'est-ce que ça vous coûte? Vous le reprendrez plus tard ! N'avez-vous pas une fille? Elle est soigneusement élevée et aimable, à ce qu'on m'a dit...

— Eh bien ?

— Offrez-la au petit Baradier, avec une dot énorme... Si la Sophia veut s'employer! vis-à-vis du jeune homme, elle vous manigancera cette affaire-là !

Mais, cette fois, Agostini manifesta les symptômes d'un violent mécontentement. Il frappa avec force sur la table et regardant ses deux compères avec des yeux meurtriers :

— Eh bien! Et moi? Qu'est-ce que je deviens dans cette combinaison? Oubliez-vous que M^*® Lichtenbach m'est promise ?

— On vous la déprometlra, répliqua froidement Hans.

— Avez-vous la prétention de vous moquer de moi ?

— Je ne me moque jamais des gens inutilement.

— Alors, c'est sérieux ! Vous songez à renverser tous mes projets?

— Qu'est-ce qu'ils vaudront vos projets, si Lichtenbach est à plat? Et puis, jeune étourneau, vous n'avez donc jamais regardé maître Elias? Croyez-vous qu'il soit homme à s'embarrasser de vous, si vous ne lui servez plus à rien? Vous avez déjà baissé de plusieurs crans dans son estime. Ne faites pas d'histoires, maintenant. S'il faut s'arranger avec vous, on vous offrira de l'argent... Je sais où en trouver...

Le bel Italien mit la main sur son cœur :

— Mais quelle compensation pourra être assez large pour me consoler?

— Oui, fleur de courtoisie, ricana Hans. Nous savons que votre âme est aussi tendre qu'elle est délicate !

Lichtenbach, taciturne depuis qu'il avait été question de sa fille, reprit la parole :

— Un Baradier épouser une Lichtenbach ? Est-ce que c'est possible ! Jamais les Baradier et Graff n'y consentiront... Et, moi-même, je devrais protester de toutes mes forces contre un pareil projet...

Il demeura un instant silencieux, comme absorbé par ses souvenirs, puis il dit lentement :

— Ma fille cependant ne déparerait pas la famille. Ce sont d'honnêtes gens ! Et elle, c'est une enfant fîère et charmante... S'ils consentaient pourtant ! Ma fille serait sûre d'un avenir heureux. Elle vivrait paisible et considérée. Ces Baradier sont d'honnêtes gens ! S'ils acceptaient ma fille, comme la leur, ils la traiteraient bien. Et elle ne serait pas la proie d'un aventurier ! Je les hais bien, je leur veux du mal, pour toutes les humiliations qu'ils m'ont infligées... Mais s'ils acceptaient ma fille !

Une larme glissa sur la joue du dur Elias. Larme plus précieuse qu'un diamant, car c'était la tendresse paternelle qui la faisait couler. Hans interrompit cette effusion. Il n'était pas Thomme des attendrissements prolongés :

— Ainsi vous adoptez mon plan? Vous faites une tentative conciliante auprès de nos adversaires. Vous leur ofl*rez ce que vous voudrez, cela vous regarde, et si vous réussissez, nous fusionnons les deux brevets. Il n'y a que vous qui paraissez. Mais naturellement

VOUS nous réservez notre part... Vous voyez que le jeune comte Cesare a déjà les dents longues... Est-ce entendu !

— C'est entendu.

— Alors, serviteur!

Hans et Agoslini partirent. Elias se promena rêveur dans son cabinet, puis, il ouvrit une porte et, par ses apparlemenls, se rendit chez sa fille. Près de la fenêtre donnant sur le jardin, Marianne travaillait. Elle se leva en voyant paraître son père. Vêtue d'un peignoir bleu garni de guipures, ses cheveux blonds coiil'és en bandeaux, elle avait un air de virginale douceur qui gonfla d'attendrissement le cœur de son père. Il s'assit, l'attira près de lui, et, avec une bonhomie afl'ectueuse qu'elle ne lui connaissait pas, il causa avec elle :

— Voilà déjà du temps passé depuis que tu t'es installée auprès de moi. Es- tu satisfaite ? Et les choses vont- elles à ton gré ?

— Je serais bien ingrate, si je n'étais pas contente. Tu me laisses conduire ta maison comme il me plaît. Mais j'espère que tu n'es pas mécontent, toi-même...

— Non, chère petite. Et je voudrais que nous restions toujours ainsi... Mais tu sais qu'il faudra nous séparer un jour...

Marianne devint grave et son sourire s'attrista :

— Un jour lointain, n'est-ce pas? Rien ne presse...

— Tu te marieras... Est-ce que cela ne te plaira pas de te marier?

— Gela dépendra du mari...

Il y eut un silence. Ce rude manieur d'hommes, qu'était Elias, se sentit gêné devant cette enfant dont il avait disposé par calcul. Il n'osa pas lui parler d'Agostini qu'il avait amené, présenté, prôné encore la veille.

Ce fut Marianne qui se chargea de préciser la situation :

— Je suis un peu troublée, je Tavoue, de la faveur avec laquelle tu accueilles ici ce jeune Italien, le comte Agostini, et de la façon dont lu me parles de lui...

— Mais, mon enfant, voulut expliquer Lichtenbach. Marianne l'interrompit avec gentillesse :

— Non 1 Laisse-moi dire. Après tu feras, à ton aise reloge de ton candidat... Mais permets-moi de te parler à cœur ouvert... Les manières de ton protégé m'inquiètent. Elles ne paraissent pas franches. Il est trop complimenteur et trop épanoui. Je le trouve suspect, cet homme, qui a toujours le sourire et la louange à la bouche. Et puis sa voix sonne faux à l'oreille. Et son regard froid et méchant dément toutes les grâces de sa physionomie et la douceur de sa parole... Enfin, cher père, il est étranger. N'y a-t-il plus de Français à marier en France, pour aller chercher un fiancé, pour la fille, de l'autre côté de la frontière ? Il est comte, mais je ne tiens pas à porter un titre. Il ne travaille pas, et je voudrais n'épouser qu'un homme occupé... Papa, est-ce que tu tiens beaucoup à ton comte Gesare? Si tu voulais me faire plaisir et me marier selon mon goût, tu me choisirais un autre prétendant... Ta fille, ce n'est pas rien. Tu me l'as laissé entendre souvent, avec un peu trop d'insistance, peutêtre, car j'aurais pu prendre de moi-même une idée avantageuse. Mais, heureusement, je suis raisonnable et modeste. Ne me donne pas à un homme désœuvré, ambitieux et méchant... Si tu veux que je sois sans préoccupations, renvoie le bel italien... Ce n'est pas lui qu'il me faut !

Lichtenbach sourit avec bonhomie, et dit :

— Qui est-ce ?

Marianne rougit et ne répondit pas.

— Ah! Ah! reprit Lichtenbach. Nous avons un secret. Il faut le confier à notre père... Est-ce que tu as rencontré quelqu'un qui te plaise, fillette? Dis-moi tout, sans crainte... Tu sais bien que je ne ferai que ce que tu voudras... Si Agostini te déplaisait, que ne le déclarais-tu plus tôt! Voyons ! Parle...

Elle baissa la tète et dit :

— Non ! Non! C'est inutile. Je n'ai qu'un désir, c'est de rester près de toi, comme je suis... Je me trouverai très heureuse...

— Tu ne me dis pas la vérité, s'écria Lichtenbach, avec agitation. Il faut me la dire. Penses-tu donc qu'il y ait des difficultés? Oui ?... De qui s'agit-il ? Est-ce un garçon que je connais ?

— Mon père, laissons cela, déclara Marianne... J'a eu tort d'aborder ce sujet... Il ne peut être que pénible, pour toi et pour moi... Tu m'avais prévenue... Mais trop tard... Il ne sera plus jamais question de ceci entre nous, je te le promets...

— Tu ne me tiendrais pas un autre langage, s'il s'agissait de mon plus grand ennemi... Est-ce que ce serait?...

Il ne prononça pas le nom de Baradier. Mais Marianne le devina sur ses lèvres. Elle leva les yeux sur son père, comme pour lui demander pardon de cette espèce de trahison. Mais elle ne lui vit pas sur le visage l'expression irritée et menaçante qu'elle redoutait. Il était pensif et calme. Il resta un instant silencieux. Puis, avec beaucoup de mesure, il demanda :

— C'est de Marcel Baradier que nous nous occupons^ n'est-ce pas ? Oui. C'était bien lui. J'ai eu tort de te lais-

ser aller voir Geneviève de Trémont... C'est une imprudence que j'ai commise... C'est fait, c'est fait. Il n'y a plus à y revenir. Il faut tâcher d'arranger les choses.

— Arranger les choses !... balbutia Marianne.

— Oui, mon enfant chérie. Il faut essayer... Je ne suis pas un bourreau... Tout m'est possible, quand il s'agit de ta satisfaction...

— Vous oublieriez vos rancunes ?

— Je tâcherai que les Baradier oublient les leurs...

— Oh î mon père î Oh ! cher père !

Elle lui sauta au cou avec un tel élan de joie que Lichtenbach en pâlit de honte. Il eut, pour la première fois de sa vie, la sensation bien nette de ce que c'était qu'une canaillerie, et, sans doute, parce qu'il prenait sa fille pour dupe. En même temps, il eut le sentiment que les fautes commises pendant toute une vie se capitalisent, et qu'il faut, aune heure marquée, en payer les intérêts en monnaie d'humiliation et de souffrance. Il regarda Marianne avec une tristesse attendrie et dit, sincère :

— Ah ! C'est si sérieux que cela ? Eh bien, mon enfant, je ferai tout au monde pour que tu sois heureuse.

Il l'embrassa, rentra dans ses bureaux, demanda sa voiture et s'en fut chez l'abbé d'Escayrac.

j^me Baradier, vers cinq heures, venait de rentrer et lisait dans son petit salon pendant que sa fille Amélie et Geneviève de Trémont travaillaient près d'une table en causant gaîment, lorsque le domestique entra et dit:

— Madame, il y a là un prêtre qui demande à parler à madame.

M™® Baradier, dame patronesse de plusieurs œuvres, très charitable par goût et par nécessité de position, était continuellement sollicitée et ne faisait point de différence entre les religieux et les laïques. Elle les recevait avec une égale bienveillance. Elle ordonna donc de faire entrer, et comme le visiteur introduit s'avançait, elle le salua, lui indiqua un siège et Tinvita à s'expliquer. Du premier coup d'œil elle avait distingué un visage fin, intelligent, une bouche sérieuse et prudente. L'aspect général était celui d'un prêtre un peu mondain et très soigné. Les premières paroles ne firent que confirmer ce jugement.

— Madame, dit le visiteur, je me nomme Tabbé d'Escayrac, je suis secrétaire de rétablissement hospitalier d'Issy, consacré aux blessés indigents et placé

SOUS le haut patronage de monseigneur TEvêque d' Andropolis.

— Supérieur des Absolutionistes, si je ne me trompe...

— Vous ne vous trompez pas, madame.

— Que puis-je, monsieur Tabbé, pour votre œuvre ?

— Madame, vous pouvez beaucoup... Mais tout d'abord...

Ici Tabbé baissa la voix:

— Sans doute aurai-je des renseignements d'une particulière importance à vous communiquer et il conviendrait peut-être, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, que nous fussions seuls...

— Gomme il vous plaira, monsieur l'abbé...

Les jeunes filles étaient bien stylées. Sur un simple regard de M"® Baradier, elles se levèrent, saluèrent avec déférence et sortirent.

— Parlez librement, maintenant, monsieur l'abbé...

— Je sais, madame, combien vous êtes animée d'un lèle vraiment chrétien, reprit le prêtre, et c'est sur la certitude que toute œuvre apostolique doit trouver une aide sérieuse auprès de vous qu'est basée ma démarche... Nous sommes, vous ne l'ignorez pas, entièrement dévoués au service des malheureux... La misère, la maladie, le vice lui-même, sollicitent exclusivement notre attention et notre intérêt... Un criminel est pour nous un frère que nous essayons de relever, comme nous nous efforçons de sauver un malade... Bien des malheurs, beaucoup de fautes, nous sont ainsi révélés... Nous sommes les confidents des tares physiques les plus douloureuses et des déchéances morales les plus lamentables... A toutes nous prêtons notre secours. Souvent nous servons d'intermédiaires entre ceux qui

peuvent punir et ceux qui voudraient être épargnés... Nous ne sommes jamais sourds au repentir et nous tâcherons d'en faire profiter notre sainte religion...

Il parlait avec une onction grave et d'une voix insinuante, tournant les obstacles, se faufilant à travers les difficultés, préparant son terrain, et peu à peus'efforçant de gagner à sa cause l'esprit de la femme, aûn de se faire d'elle une alliée contre le mari. Il allait prudemment, sans se découvrir encore, et M"® Baradier étonnée de ce préambule, commençait, dans son bon sens de lorraine pratique, à se demander où ce [' jeune et sympathique catéchiste prétendait la mener. Elle voulut obtenir quelque lumière : -

— Soyez sûr, monsieur l'abbé, que vous nous trou- venez, moi et les miens, on ne peut mieux disposés pour votre œuvre... Est-ce un secours pécuniaire que ^ vous désirez?

— Nos pères, madame, vous seront reconnais- ' sanls de tout ce que vous voudrez faire pour eux. Ils ont à Damas une maison très utile, mais très lourde, que je recommande à votre générosité... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit... Nous avons, dans ces temps derniers, fondé dansleVarun établissement important, où nous nous proposons, à l'imitation d'ordres révérés et puissants, de créer un établissement industriel... Nous avons trouvé, pour faciliter nos efforts, des concours précieux... Nous sommes pleins de gratitude envers ceux qui nous ont été bienfaisants, et l'occasion se présentant de leur rendre service, j'ai été moi, très . humble, désigné pour venir vous apporter les paroles ; conciliantes d'un homme qui, depuis de longues an- ^ nées, est en état d'hostilité avec votre famille, mais qui veut finir sa vie dans la concorde et la paix...

M°^* Baradier, depuis un instant, manifestait de sérieux symptômes d'inquiétude. Elle voyait l'entretien prendre une tournure qui ne lui plaisait pas. Elle était bonne femme, mais très positive. Elle coupa carrément la parole à l'aimable abbé d'Escayrac, et d'un ton net :

— De qui s'agit-il, je vous prie, monsieur Tabbé ? Le nom de Thomme expliquera, je crois, beaucoup mieux la chose...

Le jeune prêtre sourit et, avec un regard suppliant de martyr chrétien dans le cirque :

— Je suis un ministre de charité, de douceur et de pardon, madame^ il s'agit de M. Lichtenbach...

— Je m'en doutais.

— Dois-je craindre que sa personnalité rende toute entente impossible, même dans l'intérêt de la religion?

— Ce n'est pas à moi qu'il appartient de prendre une résolution pareille, monsieur l'abbé. Et je ne puis oublier qu'il y a, dans cette maison, deux hommes qui, seuls, ont qualité pour répondre : mon mari et mon frère... Souffrez que je les prévienne et que je vous les envoie...

— Je suis à votre discrétion, madame.

— Non, monsieur l'abbé, ne parlez pas ainsi. Quoiqu'il advienne, soyez sûr que tous, ici, nous apprécierons, comme il convient, la démarche conciliante que vous avez acceptée... Nous saurons faire la différence entre le mandant et le mandataire...

Elle salua, avec une demi-génuflexion, le prêtre, et sortit. L'abbé resta immobile sur son fauteuil, réfléchissant Son visage était impassible. Il remplissait une mission utile doublement à son ordre. Aucune préoccupation étrangère à sa tâche religieuse ne le troublait. [1 savait ce que valait Elias. Mais l'esprit évangélique

ne lui permettait pas de négliger le sauvetage d'un homme même méprisable. Le Christ n'avait-il pas subi le baiser de Judas ? Le souverain Pontife ne lavait-il pas les pieds des mendiants les plus sordides? Et puis rintérêt de TEglise commandait. La porte se rouvrit. Ce fut Tonde GrafTqui parut. 11 était seul. Il vint au jeune abbé, le salua.

— Ma sœur, M™' Baradier, vient de me prévenir de votre présence, monsieur Tabbé. Mon beau-frère Baradier est retenu dans nos bureaux, par la liquidation de quinzaine... Il me charge de Texcuser auprès de vous... Du reste, j'ai ses pleins pouvoirs. Expliquezvous donc...

— M™® Baradier ne vous a-t-elle pas dit?...

— En gros et en hâte... Vous venez à nous de la part de Lichtenbach? Bon! Gela ne nous étonne pas. Ce n'est pas un gaillard héroïque. Tant qu'il a été le plus fort, il a tapé sur nous. Maintenant qu'il a le dessous, il essaie d'arrêter le jeu... Voyons ce qu'il veut.

M. d'Escayrac eut un sourire :

— Il y a plaisir à causer avec vous. On sait tout de suite où on va.

— Eh bien ! puisque vous le savez, monsieur Tabbé , allez-y.

— Monsieur, le hasard a fait que votre maison et la maison Lichtenbach se sont rencontrées sur le même terrain, au sujet de l'exploitation d'un brevet...

— Vous appelez ça le hasard? Boni Bon î Quant au « même terrain » il y a du vrai, puisque pour se procurer le brevet dont vous me parlez, on a fait sauter une maison : celle d'un de nos amis ; incendié une usine : la nôtre ; assassiné deux hommes et risqué d*en tuer plusieurs autres... G'estun terrain arrosé de sang,

monsieur Tabbé... Mais c'est ea effet le «même terrain» abominable !

Le prêtre croisales mains avec une expression d*hor reur :

— Monsieur, je ne savais rien de ce que vous me révélez... Et si ce n*était pas vous qui me tenez un pareil langage, je croirais que vous n'êtes pas dans votre bon sens... Il est impossible que celui, au nom de qui je me présente, ait commis les actes aiïreux que vous lui reprochez...

— Entendons-nous, dit l'oncle Graffavec vivacité. Je n'accuse pas Lichtenbach d'avoir versé le sang. Il en est incapable, pour beaucoup de raisons, dont la meilleure est qu'il ne l'oserait pas... Mais le brevet, dont vous me parlez a été extorqué par des moyens qui sont bien ceux que je viens de vous indiquer... Ou vous a fourvoyé, monsieur l'abbé, dans une mauvaise entreprise . Mais vous avez affaire, en nous, à des gens trop respectueux de la religion pour que vous ayez à craindre aucune responsabilité. Vous pouvez vous expliquer sans détours. Tout ce qui sera dit entre nous ne sortira pas d'ici. Et après tout, qui sait? peut-être cet entretien aura-t-il un résultat utile.

— Je n'en doute pas, reprit avec chaleur l'abbé très troublé. Oh ! Monsieur, quelle satisfaction pour moi, d'avoir à débattre les intérêts qu'on m'a confiés avec un homme aussi sage et aussi bienveillant que vous. Loué soit Dieu ! Entendons-nous, si c'est possible, pour un complet apaisement. Si vous saviez tout ce que j'appréhende ! Et, en conscience^ M. Lichtenbach n'est pas aussi responsable de ce qui se passe que vous le supposez. Il n'est pas le maître. Il a à compter avec des personnes puissantes, qui ne désarmeront pas et qui

recourront, je le crains bien, aux pires moyens, pour avoir raison de vous.

— Nous ne craignons rien !

— Il y a des armes empoisonnées qui jettent bas le plus invulnérable. Il suffit d'une piqûre de venin. Craignez, monsieur, les manœuvres auxquelles des adversaires aux abois peuvent avoir recours... Je vous parle sincèrement. J'ignorais le passé. Mais j'ai été épouvanté de ce qu'on m'a laissé entrevoir pour Tavenir...

— Qui çà ? Lichtenbacb ?

— 11 était efTrayé lui-même... 11 m'a prié, en grâce, de venir vous trouver, ne sachant que moi dont le caractère lui pût offrir une garantie de discrétion suffisante. Je vous atteste qu'en lui vous n'avez plus affaire à un •ennemi... Il est prêt à vous en donner toutes les preuves...

— 11 vous trompe, Monsieur l'abbé... Vous avez été sa dupe. 11 est à bas, c'est pour cela qu'il met les pouces. Nous le connaissons bien. Mais à tout péché miséri- •corde, après tout... Que veut-il?

— Il vous offre un accord. La fusion complète des •deux entreprises, par l'exploitation des deux brevets... Le Dalgetty est antérieur au Trémont, on ne fondera aucune prétention sur cette antériorité. Les deux découvertes, à peu près similaires, seront considérées •comme égales.

— Comment donc ! s'écria l'oncle Graff, il est biçn ►bon, Lichtenbacb. 11 y en a une sérieuse et une dérisoire. L'une est authentique et l'autre fausse. Le brevet Trémont est le produit du travail et de l'intelligence. Le brevet Dalgetty est le résultat de la fraude et du vol...

— Bon et cher monsieur, s'écria l'abbé inquiet, les

déclarations officielles feront foi... On ne peut aller contre un fait... Le Dalgetty a été déposé par une compagnie anglaise, avant le Trémont.

— Eh! iju'esl-ce que cela peut nous faire! Le Dalgetty est sans valeur. Et ils en sont sûrs, ceux qui vous envoient. Sans cela ils ne vous auraient pas dérangé ! Nous les tenons, vous dis-je : ils ne peuvent rien. Leur brevet ne vaut pas l'argent qu'ils ont dépensé pour le prendre... Voilà pourquoi ils veulent fusionner avec nous... Mais nous nous battons, Lichtenbaeh et nous, depuis des mois, sur la Société des Explosifs... Nous tenons le bon bout, il le sait bien... Il va falloir qu'il se liquide... Et alors?...

— Il offre de cesser sa campagne à la baisse...

— Il ne peut plus la continuer.

— Il propose de prendre pour moitié, en les payant immédiatement, les actions des Explosifs dont vous êtes porteurs...

— Je vous crois : elles monteront de deux cents francs du coup !

— Il est prêt à vous donner un gage de sa coopération franche et désormais invariable...

— Voyons lequel ?

— Si vous aviez, dans votre famille, une personne appartenant à sa famille à lui ; si, par une alliance, vos intérêts devenaient communs, n'auriez-vous pas une garantie absolue de son sincère désarmement?

Graff pâlit, mais il se domina, et désireux de pénétrer à fond la pensée de leur adversaire, il dit :

— Quelle serait cette personne dont il s'agit du côté de Lichtenbaeh ?

— M*^® Marianne, sa fille...

— Et du nôtre ?

— Votre neveu, M. Baradîer.

— Oui. Ou unirait les deux jeunes gens, et Baradier, GrafT et Lichtenbach ne formeraient plus qu'une seule famille...

— Je ne sais pas si vous connaissez M"® Lichtenbach... C'est une jeune fille charmante, élevée dans les sentiments les plus chrétiens, et qui offrirait à monsieur votre neveu les garanties les plus sérieuses de bonheur. . . Ce serait une joie pour nous d'avoir contribué à la réconciliation d'adversaires anciens, séparés par des querelles sans doute faciles à oublier, au milieu d'une satisfaction générale... Au lieu des hostilités, la concorde ; et plus de menaces, plus de craintes... Une prospérité commune et complète! Allons, bon et estimé monsieur, prononcez les paroles de rédemption et d'espérance, faites un effort sur votre orgueil, et donnez à tous le bon exemple de la douceur et de la charité.

GrafT avait écouté silencieusement les onctueuses paroles du prêtre. Son front baissé, ses yeux clos, laissaient croire à l'abbé d'Escayrac qu'il agissait victorieusement sur la pensée du vieil homme. Il y eut un instant de silence. Pais l'oncle montra un visage sombre, des regards attristés, et d'une voix ferme, il dit:

— Monsieur l'abbé, dans le cimetière de Metz, il y a des GrafT qui sortiraient de leurs tombes, si un de leurs descendants s'avilissait au point d'épouser la fille d'un Lichtenbach !

— Monsieur ! s'écria l'abbé éperdu de surprise.

— Vous ne savez donc pas ce que c'est que les Baradier et GrafT pour leur proposer de s'allier à un Lichtenbach ? Vous ne savez donc pas ce que c'est que

Lichtenbach? Il n'y a pas, entre la Lorraine et Paris, un kilomètre de sol qui n'ait été arrosé de sang français par la faute de ce misérable I Espion pour conduire Tennemi à la victoire, fournisseur pour le nourrir, quand nos troupes mouraient de faim, il s*est engraissé de la guerre, enricbi de la trahison. Il a vendu ses frères de France : les Juifs, qui se battaient dans nos rangs et qui sont morts comme de braves gens, ce double Judas ! Et quand il a eu reçu les deniers de sa trahison, il s'est fait chrétien, pour souiller une religion nouvelle, par Tintransigeance dégoûtante de son zèle d'aposlat! Voilà ce que c*est que Lichtenbach, monsieur Tabbé. Faut-il vous dire, maintenant, ce que c'est que GrafT et Baradier ?

— Oh ! je le sais ! Cher et honoré monsieur, je le sais ! Il n'y a qu'une voix sur votre honorabilité et votre patriotisme... Mais, grand Dieu ! Tant d'animosité, tant de rancunes ! Est-ce là ce que je vais être obligé de rapporter à celui qui m'envoie ?

— Dites-lui qu'il est un impudent coquin, d'avoir chargé un homme aussi respectable que vous d'une mission pareille. Déclarez-lui que notre mépris pour lui n'est égalé que par sa haine pour nous. Attestezlui que nous ne le craignons d'aucune manière. S'il veut calomnier, nous répondrons ; s'il songe à plaider, nous plaiderons; s'il ose frapper, nous nous défendrons. Dans ce cas, malheur à lui !

— Monsieur! supplia l'abbé d'Escayrac, vous m'épouvantez. Réfléchissez! La colère est mauvaise conseillère.

— Monsieur l'abbé, je suis très calme. Vous ne me connaissez pas. Je ne me mets jamais en colère. Si je m'y mettais, ce serait terrible! Mais pour cela, il faudrait beaucoup de choses!

— Dois-je donc me retirer ainsi ? Songez que je vous sais exposés aux plus grands dangers.

— Je vous remercie de nous en avertir. Nous nous garderons...

— Est-ce voire dernière parole?

— Non, monsieur Tabbé. Jamais un prêtre n'est entré chez nous sans emporter, pour lui-même et pour ses œuvres, un témoignage de notre respectueuse déférence et de notre humble piété...

L'oncle prit dans sa poche un carnet de chèques, écrivit quelques mots, et tendant la feuille de papier à son visiteur :

— Pour vos pauvres, monsieur l'abbé...

— Oh! C'est une libéralité princière... s'écria le prêtre.

— Ne nous avez-vouspas dit que vous avez une maison à Damas ? Vous y enseignez, sans doute, avec notre langue, l'amour de notre pays... Nous sommes lorrains, monsieur l'abbé, par conséquent, exilés... Tout ce qui concourt à grandir la France, nous intéresse donc doublement.

L'abbé d'Escayrac s'inclina très bas devant l'oncle GrafF.

— Je prierai pour vous, monsieur, et de tout mon cœur.

— Merci, monsieur l'abbé, dit l'oncle avec un sourire. Mais priez surtout pour Lichtenbach.

Et, ouvrant la porte, il reconduisit le prêtre.

Le même jour, vers neuf heures, après le dîner, Lichtenbach descendit de son coupé à l'entrée du boulevard Maillot, du côté de la barrière. La nuit était claire, les massifs du Bois argentés par la lune enlevaient sur le ciel clair leurs masses sombres. Le ban-

quier pressait le pas, non sans souci, car Téndroit était désert et propice aux rôdeurs. Au bout d'une centaine de mètres, il s'arrêta devant la grille tapissée de lierre d'une villa et sonna. Quelques instants s'écoulèrent, puis une petite porte tourna sur ses gonds sans bruit, et une femme se montra avec précaution. C'était Milona. Elle reconnut le banquier, s'efTaça sans prononcer une parole et le fit pénétrer dans un jardin qui s'étendait devant la maison.

— Madame est chez elle ? demanda Elias.

— Elle vous attend, dit la dalmate de sa voix gutturale.

— Bien. Ces messieurs sont-ils arrivés ?

— Depuis une heure.

Ils marchaient le long d'une plate-bande dont les fleurs embaumaient dans la nuit. Un perron s'offrit, que Lichtenbach gravit, suivant toujours la servante. Ils parvinrent dans une antichambre obscure. Là, Milona prit à Lichtenbach son chapeau et son pardessus. Elle ouvrit une porte et, des ténèbres, Elias passa brusquement à la clarté d'un salon, aux volets et aux rideaux hermétiquement clos. Assis à une table, Hans et Agostini, jouaient au piquet, en buvant des grogs. Sur un divan, Sophia dans un élégant déshabillé blanc, était à demi étendue. Les deux hommes levèrent à peine la tète en entendant entrerLichtenbach. La baronne se redressa lentement, fit un signe de tête gracieux et dit :

— Mettez vous près de moi. Ils finissent leur partie. Comment donc étes-vous venu ? Je n'ai pas entendu rouler votre voiture.

— Je l'ai laissée près de la Porte-Maillot...

— Tant de précautions ? Vous vous défiez de votre cocher...

— Je me défie de tout le monde.

— Et si un rôdeur vous avait sonné la tête sur le trottoir, pour vous apprendre à voyager seul la nuit dans ces parages ?

Elias enti'ouvrit la poche de côté de sa redingote et montra la crosse d'un revolver.

— J'avais de quoi causer avec lui, dans sa langue.

— Ah î Vous ne voyagez pas sans interprète ?

— Je ne peux pas me laisser tuer pour vingt francs. Ce serait trop béte !

La conversation fut interrompue par une interjection de Cesare, qui furieux jetait les caries à la volée sur la table. Hans riait silencieusement, en faisant sur une feuille de papier un calcul rapide.

— Mon petit, vous y êtes de trent-cinq louis... Vous perdez quatorze cents points !...

— C'est à croire à de la jellatura, giinça le bel italien. Depuis que ce Marcel Baradier m'a regardé, je ne peux plus toucher une carte sans perdre, à n'importe quel jeu !

Il jeta un mauvais regard du côté de Sophia et dit:

— Ca finira !

— Allons ! La paix ! commanda Hans, avec autorité. Voilà bien de la musique pour peu de chose ! A vous de causer père la Caisse. Votre jésuite de d'Escayrac a-t-il vu nos gens?

— Il les a vus.

— Eh bien ?

— Ils refusent.

— Qu'est-ce qu'ils refusent? Spécifiez. Est-ce votre fille ou notre affaire ?

Elias rougit, ses yeux s'allumèrent sous ses paupières

tombantes. Sa voix cependant n*accusa ni colère, ni chagrin.

— Ils refusent mon alliance et votre coopération. Tout enfin!

— Donner wetter ! gronda Ilans. Sont-ils fous?

— Non. Ils sont dans leur complet bon sens. Ils savent que vous n'avez rien et qu'ils ont tout. Et ils le prouvent, en vous envoyant promener.

— Vous prenez ça tranquillement, s'écria le comte Gesare. Je vous ai connu moins résigné.

— Je n'ai pas l'habitude de me battre contre les moulins à vent. Vous m'avez embringué dans une affaire absurde et dangereuse. J'en sors, voilà tout.

— En y laissant des plumes.

— Comme vous dites. Mais le moins possible. Je me suis déjà retourné et j'ai opéré une contrepartie.

— Vieille fripouille ! Vous finirez par gagner de l'argent, là où nous perdons tout ! répliqua Agostini, pâle de colère.

— Si j'en gagne, c'est que je serai moins bête que vous, qui ne savez qu'en dépenser...

Hans se mit à rire. Et comme Agostini faisait mine de se fâcher, il lui posa la main sur le bras, et le contraignit à rester assis.

— Le père la Caisse a raison, mon petit. Et il vous a bien rivé votre clou. Mais il ne s'agit pas de faire comme les chevaux, quand il n'y a pas de foin au râtelier, et de se battre. Etudions un peu la situation, pour voir ce qu'on en peut tirer encore. Et d'abord, qu'est-ce que dit la beauté ? Jusqu'à présent elle n'a point parlé. Elle doit cependant avoir une opinion. Honneur aux dames. A elle de s'exprimer la première. Allez, Sophia, nous vous buvons.

39â L£S BATAILLES DE LA VIE

La baronne parut se réveiller. Elle cligna ses beaux yeux, comme pour en chasser une vision importune. Ses sourcils se froncèrent et dédaigneusement elle dit:

— Je n*ai pas pour habitude de m'acharner sur des opérations mal conçues. J'ai mieux à faire que de peiner sur des raccommodages. Vous savez ce que je vous ai toujours déclaré, depuis le soir de Yanves. U, y a un guignon sur cette affaire-là ! On ne la réussira pas. Vous en avez, en somme, tiré la moitié de ce qae vous désiriez : la poudre de guerre est acquise. Suivei Texemple que vous donne Lichtenbach : ne courez pas après votre argent, coupez-vous un bras et passons à autre chose. I;

— Coupez-vous un bras ! grogna Hans^ c'est facile kk dire! Je suis déjà manchot, moi! Non! Tonnerre !f Mon bras est coupé ! Si c'était le vôtre, Sophia, vousy^ attacheriez plus de prix ! Je ne lâcherai pas, comme ça,je une affaire qui me coûte si cher... Il faut qu'on me l0f paye, mon bras! Et je ne me couperai pas l'autre !

— Eh bien ! quel est votre projet ? demanda lau baronne avec impatience.

— Oh ! il est très simple ! Vous allez, ma chère belleit vous arranger pour renouer connaissance avec le peliU. Marcel Baradier. Il a trop peu tàté de vous pottfn'avoir pas le désir de recommencer. On connaît rétoffe, on sait qu'elle s'impose. Amenez-moi le jeua* homme, ici, un de ces soirs. Il connaît le secret de !• fabrication. Ou bien, il vous le livrera de bon grôi ou bien, moi, je me charge de le lui faire livrer d^ force.

Il y eut un silence. Les mains de Lichtenbach s'agi*^ tèrent nerveusement, la physionomie du comte Gesarc^

exprima une satisfaction féroce. Sophia demeura impassible-

— Eh bien î Qu'en dites-vous? demanda Hans d'un ton jovial. Je crois que voilà un petit programme qui promet. Simple à préparer, facile à exécuter... Hein, Sophia?

— Aussi simple et aussi facile que le coup de Vanves ! déclara la baronne froidement. Mais cette fois je suis prévenue et je pourrai m'y opposer. Vous ne nous compromettrez pas, une seconde fois, par de nouvelles brutalités. J'en ai assez de me voir accolée à des gens qui opèrent comme des Terreurs de Grenelle ou de Vaugirard. J'ai horreur de la violence, surtout quand elle est inutile. Je n'ai jamais réussi que par la ruse. Je ne changerai pas ma manière !

— Eh! Qui vous empêche de ruser? Obtenez le renseignement dont on a besoin. C'est tout ce qu'on exige de vous.

— Je ne m'occuperai plus de cette affaire !

— Ah I Prenez garde ! cria Agostini. Vous ne me donnerez pas le change. Je sais fort bien, moi, pourquoi vous refusez de nous aider à reprendre le jeune Marcel... Vous craignez pour lui... Voilà tout!

— Et quand cela serait?

— Eh bien! Vous calculez mal. Car, moi, je vous jure, vous entendez, que si vous ne marchez pas, comme Hans le demande, je m'engage, sous huit jours, à chercher querelle à ce godelureau, et à vous l'embrocher comme un poulet !

— Libre à vous, dit Sophia d'un air indifférent. Vous vous méprenez complètement sur mes sentiments. Je ne m'occupe plus du tout de M. Baradier. Je n'ai pas l'intention de le revoir jamais. Vous risquerez donc simple-

ment, et en pure perte, un coup d'épée qu'il peut très bien vous donner, tout cela parce que vous vous entêtez à vouloir réussir une opération manquée dès le principe... Je vous dis qu'il faut l'abandonner. Nous nous brûlons ici, pour rien. Nous finirons par avoir la police sur le dos, et vous savez que nos amis n'aiment pas les complications diplomatiques. Occupons-nous de l'affaire des fournitures anglaises... Il y a là à gagner sans i risques... Un bon renseignement, qui permettra de constater les fraudes dans les livraisons, nous rendra . du crédit, ici, pour longtemps... Laissez l'affaire des poudres, croyez-moi : elle est finie !

Ilans ne répondit pas. Il parut réfléchir. Puis, avec june feinte bonhomie : î-

— Après tout, vous avez peut-être raison. En tout .^ cas, nous ne pouvons rien sans vous. Et, puisque vous refusez de nous servir, il n'y a plus qu'à suivre votre -■ conseil et à lâcher prise. -^

Lichtenbach poussa un soupir de satisfaction, mais ^ il n'exprima pas son contentement. Il lui semblait que >l'attitude conciliante, soudainement prise par Hans, . était pleine de réticences. Il voulut connaître toute la g pensée de son redoutable partenaire et pour cela il r. jugea utile de dissimuler la sienne :

— Allons! N'en parlons plus! Je passerai ce que l'affaire me coûte, par profits et pertes. Mais c'est dommage de n'avoir pu trouver le tour de main de la fabrication... Il y avait gros à gagner!... Enfin

Ilans pinça les lèvres et ne répondit pas à ces regrets. Agostini se tourna d'un air gracieux vers Lichtenbach :

— Et mon mariage, qu'est-ce qu'il devient ?

— Ce que devient l'affaire, répliqua rudement Elias:

rien. Tant valait Tune, tant vaut l'autre I Vous n*avez plus de dot, mon joli garçon. Je vous prenais avec la poudre Trémont... Maintenant il ne vous reste plus que de la poudre aux yeux !

— Ah ! c'est ainsi que vous me traitez ! Je puis vous en faire repentir !

— Et moi je puis vous faire mettre hors de France, en vingt-quatre heures, entendez-vous!

— Ah çà, intervint Hans, cette maudite poudre est un dissolvant incroyable. Elle jette la zizanie entre nous. Et si cette situation dure, elle va nous brouiller tous. En voilà assez t Puisque la Beauté refuse de s'allier avec la Force, il n'y a qu'à se résigner. Un point c'est tout!

— Allons-nous-en, dit Lichtenbach, il est déjà tard.

— Nous vous accompagnerons jusqu'à la barrière, pour qu'il ne vous arrive rien, père la Caisse. Les espaces ne sont pas sûrs, dans ce quartier-ci, la nuit... Bonsoir, Sophia, à un de ces jours.

— Bonsoir...

Elle tendit languissamment sa main blanche que le

I redoutable manchot toucha de sa main de fer immuablement couverte d'un gant.

— Vous ne me gardez pas, Sophia ? demanda gracieusement Agostini, qui voulait faire sa paix avec son utile amie.

— Non, mon cher, dit nettement la baronne. Vous m'avez donné sur les nerfs. Je ne vous supporterais pas... Bonne nuit.

Elle sonna. Milona parut.

— Éclaire ces messieurs, Milo.

Silencieusement ils sortirent^ conduits par la dal-

mate qui tenait une lanterne ronde^ avec laquelle elle

jalonnait les détours sinueux de Tallée conduisant à la petite porte dissimulée dans le lierre. Elle leur ouvrit et disparut. Ils s'en allèrent par Tavenue Maillot, le long du fossé du bois, silencieux, et comme préoccupés. Brusquement, Hans s'arrêta, et d'une voix sourde :

— Elle se fiche de nous, la Sophia ! Mais ça ne se passera pas comme elle le croit. J'ai eu Tair de céder, pour mieux la tromper. Voici maintenant ce que nous allons faire, si vous m'en croyez. Gesare écrira un mot, avec une écriture déguisée, au jeune Marcel Baradier, pour lui donner un rendez- vous au boulevard Maillot, le soir, vers dix heures. Je serai présent, avec du monde sûr. Je me charge d'introduire le pigeon dans le colombier. El, une fois là, il faudra bien que Sophia s'emploie, que cela lui plaise ou non. C'est toujours le plan que j'ai indiqué tout à l'heure et qu'elle a repoussé. Je ne lui demande pas la permission de l'exécuter, voilà toute la différence...

— Mais, dit Gesare, si le Baradier ne venait pas.

— Eh bien !Jl ne viendrait pas. Mais, vous qui connaissez la baronne, vous admettez qu'on ne vienne pas à un de ses rendez-vous d'amour? Il y courra comme au feu, mon garçon. Et quand nous le tiendrons là...

— Que ferez-vous? demanda Lichtenbach d'une voix grelottante.

— Ça, c'est notre affaire ! Mais rapportez-vous-en à nous pour délier la langue de ce joli jeune homme !

— Des violences ?

— Une persuasion irrésistible...

— Et s'il vous dénonce, en sortant ?

— Pourvu qu'il parle avant, il aura le loisir de causer après.

Lichtenbach frémit. Il sentit que Hans était décidé à

tuer Marcel Baradîer, et que le bandit poursuivait un double but : posséder le secret et se venger de sa mutilation .

— Vous savez, dit-il, je n'en suis plus. A compter de maintenant, je répudie toute participation à vos actes. Je ne veux même pas connaître le résultat de votre opération... Vous me paraissez frappés de démence...

— Eh î Croyez-vous que nous ayons jamais compté survous,pourautrechoseque des avances de fonds? dit railleusement le comte Cesare. Vous avez été notre poule aux œufs d*or, mais maintenant vous ne voulez plus pondre, allez au diable !

— Ne rusez donc pas avec nous, Lichtenbach, fil Ilans. Vous savez bien que si nous réussissons, le brevet Dalgetty aura son plein effet. Par conséquent vous participerez aux bénéfices. Votre déclaration n'est donc qu'une nouvelle hypocrisie ! Vous repoussez les responsabilités, vous réservant d'accepter les bénéfices. Allez, vieil ami, on ne vous les marchandera pas !

Ils arrivaient à la place où stationnait.la voiture de Lichtenbach. Agostini ouvrit la portière d'un air gracieux :

— Sans rancune, mon prince, et de bons rêves. Lichtenbach monta, la voiture partit. Pendant qu'il

roulait sur l'avenue de la Grande-Armée, le banquier pensait : tout est péril dans ma situation. Si je laisse Hans poursuivre son entreprise, je puis être compromis de la façon la plus grave. Les Baradier n'hésiteront pas àm'accuser. Si j'ai la hardiesse de contrecarrer les projets de Hans, et qu'il le sache, il me dénoncera. C'est le moins que je puisse attendre de lui. Maudit soit le jour où je me suis embarqué avec ces gens-là ! Mais comment prévoir, qu'ils recourraient à des

moyens aussi dangereux? La baronne ne me Ta jamais laissé entrevoir. Elle-même s'y est opposée... Ah cette situation est inextricable ! Si je prévenais Sophia.' Mais cela me découvre du côté de Hans, qui me soupçonnera tout de suite de l'avoir trahi. Et cela ne me couvre pas du côté des Baradier... Est-ce donc eux qu'il faut avertir? Oui, si je leur rends le service de les renseigner discrètement sur le danger que peut courir leur héritier, je m'assure leur gratitude efficace... Us sont incapables, en tout cas, de me vendre... Et c'esl peut-être le salut! Restent Hans et Agostini-- Quelle responsabilité sera la mienne vis-à-vis d'eux ! Et ils sont capables de tout 1 Dans quel guêpier me suis-je fourré !

Arrivé à sa porte, il n'avait pas encore résolu le dif' fîcile problème qui consistait pour lui à trahir ses amis de la veille, sans s'en faire des ennemis du lendemain, et à tirer son épingle du jeu, au moment où 1^ partie devenait si scabreuse.

Pendant ce temps-là M. Mayeur, sur les indication^ de Baudoin, complétées par les renseignements di colonel Vallenot, avait marché. Le juge, qui réussissai toujours, avait à cœur de reconquérir aux yeux de se supérieurs sa réputation d'infaillibilité. Il mettait è débrouiller cette difficile affaire tout son amour-propre Il avait abandonné les instructions commencées. Ses prévenus languissaient au secret. Rien n'avait d'intérê pour lui que ce qui concernait la baronne, Agostini e Hans. Depuis huit jours, il savait par le menu c< qu'était le comte Gesare. Il avait reçu des notes très complètes sur le personnage. Fort bien né, appartenan à une famille illustre, le seigneur Agostini avait dû quitter l'armée italienne, après une affaire d'honneui

OÙ H avait quelque peu assassiné son adversaire. Une vétille : un pistolet qui était parti avant le signal. Les témoins avaient mal pris la chose. Gesare mécontent, après quelques provocations inutiles, s'était expatrié, et depuis, il vivait sur le pied de deux cent mille francs de rentes, sans posséder d'autres ressources qu'un joli physique.

Quant à Hans il était impénétrable et introuvable. On connaissait le logis d'Agostini, point celui de Hans. On croyait avoir rencontré dans une réunion anarchiste un homme dont le signalement répondait à celui du bandit. Mais il n'avait pas le même accent, passait pour russe, et préparait un attentat contre le petit roi d'Espagne. Filé par l'agent, à la sortie de la réunion, où d'ailleurs sur deux assistants il y avait au moins un mouchard, le prétendu Hans s'était brusquement retourné, et, d'un seul coup, avait à moitié assommé son incommode poursuivant. Puis il avait disparu.

Quant à la baronne, par Agostini, on était arrivé tout droit à son habitation du boulevard Maillot. L'hôtel avait été loué tout meublé. Elle vivait là très tranquille, sous le nom de M™® de Frilas. M. Mayeur, ayant expédié un habile agent à Nice au baron Grodsko, avait obtenu sur Sophia un dossier complet. La haine et le mépris avaient coulé des lèvres du mari de l'aventurière. Grodsko, après boire, avait raconté tout ce qu'il savait, et ce n'était probablement encore qu'une partie de la vérité. 11 s'était attendri en causant avec l'agent, devenu son ami à la table de jeu.

— Voyez-vous, cette femme-là mérite cent fois la mort ! Vous ne pouvez vous imaginer ce dont elle est capable. Comme je lui ai assuré ma fortune par une

donation, elle a essayé à plusieurs reprises de me 1

assassiner pour hériter de moi. Je n'ai dû la vie

ridée que j'ai eue de lui faire croire que j'étais ri

Maintenant qu'elle n'a plus d'intérêt à me suppri

je puis espérer vivre... Je l'ai adorée, cette misén

comme tous ceux qui l'approchent... Il n'est pa

femme plus séduisante. Elle mettrait à mal un s

si elle voulait... Je ne crois pas qu'on puisse lui r

ter... En Autriche, elle s'est fait ouvrir les portes (

prison par le juge même chargé d'instruire contre

dans une affaire de détournement qui devait lui v

la réclusion perpétuelle... C'est un ange et un mo:

à la fois... Vous entendez bien ce que je dis d'e

ce que j'en pense. Eh bien ! je n'oserais pas, moi

vous parle, affronter sa présence... Je ne jureraii

qu'elle ne serait pas capable de me faire comm

encore quelque folie 1 Gardez-vous d'elle... C'est la

lure la plus dangereuse qu'il y ait! Vous me dems

si elle a porté le nom de M™® Ferranti, de com

Schlosser, de M™® Gibson... Je n'en sais rien...

c'est probable, s'il y avait quelque scélératesse à

<îuter au moyen de ces divers avatars. Elle a une

gination diabolique, et ne recule devant rien.

Nanti de ses notes, M. Mayeur s'était rendu au n tère de la guerre, pour les communiquer au co Vallenot et lui demander le résultat de son en< personnelle. Introduit aussitôt dans le cabinet di nistre, le magistrat avait vu confirmer par des d supplémentaires les résultats acquis de son ins tion. A mesure que la lumière se faisait sur la pe nalité des acteurs du drame, la gravité de l'affaii tamée se confirmait plus nettement. On se trouv n'en pas douter, en présence d'une association

LA TÉNÉBllEUSE 401

pionaage iateraational, travaillaat, depuis au moins dix ans, pour le compte de gouvernements étrangers et les exploitant peut-être tour à tour, en les trahissant au profit les uns des autres.

Il était possible que TEurope entière eût été dupée, par ces habiles scélérats, en la personne de ses ministres les plus importants. Et il n'était rien moins que sûr que des révélations extraordinaires ne sortiraient poÎQt d'un procès intenté à des gens qui devaient être en possession de secrets, armés de documents, et garantis par la connaissance approfondie de certaines tares gouvernementales. On en avait référé en haut lieu. Dès le premier abord, des scrupules diplomatiques s'étaient manifestés. On était en bons rapports avec tous les Etats européens. Les relations avaient une tendance à se faire plus amicales. Des traités de commerce étaient en préparation. Enfin l'Exposition, trêve consentie par le monde entier, allait rapprocher tous les peuples. Etait-il bien opportun de soulever les voiles qui entouraient des manœuvres, à coup sûr déplorables en elles-mêmes, mais qui deviendraient plus déplorables encore par leur divulgation ? Il y fallait penser mûrement.

Et comme c'était aisé, quand la situation était brûlante ! Quand le moindre faux mouvement pouvait donner l'éveil aux coupables et les faire disparaître ! M.Mayeur en pâlissait de contrainte. Le rude et intègre soldat, qui occupait le ministère, en jurait dans sa moustache. Mais comment se soustraire à des nécessités politiques aussi impérieuses? Le colonel Vallenot, le premier, eut le courage de parler net :

— Il est, dès à présent, certain, mon général, que nous tenons la Ténébreuse, comme nos agents la nom-

ment. C'est bien la femme dont je vous parlais, il y a quelques mois, au début des recherches. Celle des affaires Cominges, Fontenailles, etc. La coquine est au bout de notre bras. Nous n'avons qu'à faire un geste : elle est à nous. Allons-nous la laisser échapper? Croyezvous cela possible ?

— Rh ! Ce sont ces sacrés formalistes, avec leur politique, qui font des histoires! grogna le vieux chef. Si j*étais seul pour décider, ça ne traînerait pas ! Mais ces parlementaires, ces avocats, ces ergoteurs m'ahurissent. Je ne me retrouve moi-même qu'au milieu de mes officiers! Qu'est-ce que vous dites, vous, monsieur le Juge ?

— Je déclare, monsieur le ministre, que je suis prêt, moi, à signer le mandat d'arrêt et à le porter au parquet...

— Eh ! Votre chef vous arrêtera î Savez-vous, Vallenot, ce qu'il faudrait : un bon coup de filet sur la maison de Neuilly, habilement préparé. . . Les brigands résisteraient... Alors les agents n'iraient pas, je suppose, se laisser tuer comme des serins? On profiterait de la bagarre pour massacrer tout ! La femme avec. C'est une chienne enragée.

M. Mayeur eut un mince sourire.

— C'est un peu trop militaire, mon général... 11 ne s'agit point d'un assaut, mais d'une descente de police. La justice ne s'accommode pas de ces formes expéditives...

— Alors, faites ce que vous voudrez et ne nous demandez pas notre avis. Voulez-vous que je vous tire votre bonne aventure : avec tous les atouts dans la main, vous allez vous laisser faire capot !

Au même instant la porte s'ouvrit et l'huissier ap-

porta une carte au colonel Yallenot. Celui-ci la passa au ministre, qui s'écria :

— Marcel Baradier ! Faites -le entrer ! Il arrive à propos.

Le jeune homme paraissait^ il s'inclina devant le grand chef qui lui tendait la main, salua le colonel, le juge, et sans préambule :

— Mon général, j*ai pris l'engagement de vous tenir au courant de ce qui se produirait de nouveau, je viens tenir ma promesse. Et je suis bien aise que M. le juge d'instruction soit présent...

— Eh bien! mon petit, expliquez-vous...

— J'ai reçu ce matin, mon général, la lettre que voici.

Il posa sur le bureau une feuille de papier, que le ministre examina avec attention :

— Pas de chiffre, un format courant, du papier très ordinaire, une écriture évidemment contrefaite, et aucune signature. Voyons maintenant la teneur : « Si vous avez le désir de revoir celle que vous savez, et qui vous aime toujours, allez ce soir, à dix heures, place de l'Etoile, au coin de l'avenue Hoche... Une voiture sera arrêtée. Montez dedans, le cocher ne vous demandera aucune indication, et vous conduira où vous êtes attendu. »

— Bien... Excepté qu'il n'y est point question de vous bander les yeux, le procédé est classique... Qu'avez-vous résolu de faire ?

— J'irai au rendez- vous.

— Ah ! ah ! Et sans appréhension ?

— Ça, mon général, c'est une autre affaire. Mais, avec ou sans appréhension, j'irai. Je suis résolu à avoir le mol de cette énigme, et je l'aurai.

Le juge intervint doucement :

— Laissez-moi vous faire observer, monsieur, que votre résolution est imprudente au premier chef... Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, pour qu'on essaye de vous attirer dans un piège... Je sais de quoi sont capables les gens à qui vous voulez vous confier si facilement... Je ne saurais trop vous déconseiller de donner suite à votre projet. Nous avons eu déjà assez de malheurs à déplorer, depuis le commencenient de cette infernale instruction. N'ajoutez pas à nos regrets en vous exposant à des dangers probables, pour un résultat incertain...

— Si c'est elle qui m'écrit, je n'ai rien à craindre.

— Fichtre ! s'écria le général, vous êtes bien affîrmatif !

Marcel répondit doucement :

— Vous pouvez avoir sur cette femme l'opinion que vos renseignements vous ont permis devons former... Moi, je ne puis oublier l'accent de sincérité de ses paroles... Menteuse avec les autres, elle a été véridique avec moi... Traîtresse pour tout le monde, je ne le conteste pas, mais, pour moi, fidèle et dévouée.

— Voilà! s'écria le général, voilà! Il est convaincu de ce qu'il dit ! Est-elle forte, cette mâtine-là ! Elle leur persuade à tous qu'elle est sincère avec eux. Et tous la croient ! Mais, sacrebleu, mon ami, vous m'avez raconté, à moi-même qu'elle vous avait joué une comédie abominable, qu'elle vous avait soutiré des explications sur les documents enfermés dans votre laboratoire, et que, pendant qu'elle vous embrassait, elle faisait prévenir un complice pour qu'il pût vous dévaliser à loisir. Ce n'est pas moi qui ai inventé cette histoire-là ! C'est vous qui me l'avez racontée, que diable ! Je ne suis pas

encore galeux ! Et vous, vraiment, vous êtes d'une confiance qui confine à la naïveté.

— Mon général, je n'ai rien à répondre. Vous avez raison. Mais, malgré tout, je vous atteste que je peux compter sur elle, et que, si c'est de sa part qu'on vient me chercher, je n'ai rien à craindre...

— Mais si c'est de la part des autres ? Si c'est un guet-à-pens qui vous est préparé par les gredins qui gravitent autour de cette belle fille ? Allez-vous, comme une alouette, vous mirer dans ses yeux, pour vous faire canarder par ses complices.

— J'en courrai la chance !

Le vieux soldat frappa sur son bureau :

— Vous êtes brave! J'aime cette crànerie! Vallenot, voilà un joli garçon! Le diable m'emporte, si dans mon temps, je n*en aurais point fait autant à sa place ! Eh bien ! C'est entendu, allez-y. Mais nous, de notre côté, nous allons prendre des mesures de précaution, pour que vous soyez appuyé et défendu, s'il y a lieu.

— Ah ! mon général, je vous en prie, ne vous occupez de rien ! Pas d'intervention, cela perdrait tout ! Si je vais à un rendez-vous d'amour, je n'ai pas besoin qu'on m'escorte et qu'on me protège. Si je vais à un guet-àpens, soyez sûr que ceux qui l'ont préparé ont l'œil ouvert et qu'ils s'apercevront de vos préparatifs. Vous augmenterez donc le danger que j'aurai à courir, sans que je profite de votre aide. .. Si j'ai une chance de me tirer d'afTaire, c'est d'aller là, seul, ou avec un homme à moi, mais sans police... Je serai armé, soyez tranquille... Et on ne viendra pas à bout de moi très aisément...

— Savez- vous où habite la dame? questionna curieusement le juge.

— Non, monsieur. On ne me le dit pas dans la lettre, comme vous avez pu le voir.

M. Mayeur, d'un clignement d*œil, recommanda le silence au colonel et au ministre, puis il dit du ton le plus mesuré :

— Mon cher monsieur, je ne trouve pas vos raisons dénuées de sens. Je vous ai fait entendre les conseils de la prudence. Je ne puis vous imposer de les suivre. Il vous plaît d'aller à ce rendez-vous. Allez-y donc. Et ne craignez point que j'intervienne, pour vous faire courir des dangers supplémentaires. Mais^ comme il faut toujours envisager le côté pratique des choses, quel résultat poursuivez-vous, en obéissant à la convocation de cette redoutable personne? Est-ce un éclaircissement moral, ou une satisfaction purement matérielle?

— Monsieur, dit gravement Marcel, le général de Trémont était mon ami, sa mort n'est point vengée. On a incendié notre filature et risqué de nous brûler dedans, mon oncle GrafT, mon domestique et moi. Ce crime n'est point puni. On a assassiné un brave homme qui nous aidait a surveiller les coupables, et ce bon serviteur a disparu en pure perle. C'est la lumière sur tous ces faits que je vais chercher au péril de ma vie. Et je vous donne ma parole que, quand je serai édifié, rien ne pourra m'empècher de châtier les criminels, soit que je vous les livre, soit que je les frappe moi-même. Entré eux et moi, c'est un duel. lU le savent et je le sais. Nous verrons qui l'emportera.

— C'est bien, monsieur, je vous remercie. Je n'ai plus qu'à vous souhaiter bonne chance.

Marcel salua, serra la main des trois hommes, et, comme il sortait, il entendit le vieux chef qui disait avec émotion :

— Sacrebleu ! c'est un vrai Baradier, ce petit là ! II a du sang ! Mais il s'aventure beaucoup !

Aussitôt la porte refermée, Tatlitude du calme M. Mayeur changea. Il se leva avec agitation et s'écria :

— Eh bien ! mon général, l'occasion que vous demandiez de prendre tous ces scélérats d'un seul coup de filet, la voilà. Vous ne doutez pas plus que moi qu'il s'agisse d'attirer M. Baradier dans la maison du boulevard Maillot, pour exercer sur lui je ne sais quelle contrainte ? Vous disiez tout à l'heure : « il faudrait amener ces gens-là à résister, et les massacrer. » Sans aller jusque là, je crois que nous allons avoir un bon flagrant délit qui simplifiera bien toute notre procédure.

— Mais vous avez promis à ce garçon de ne pas vous mêler de ses affaires ! se récria le colonel Vallenot.

— Aussi, ne vais-je pas m'en mêler. Je le laisse faire à sa guise. Il ne sera pas suivi. Les gens, vers lesquels il se dirige, ne seront pas filés. Je laisse à nos adversaires toute leur sécurité et partant toute leur audace. Mais je ne me désintéresse pas de ce qui se prépare. Ce serait vraiment trop bête ! Je ne veux pas, comme le jeune Baradier, faire de la chevalerie avec des bandits. Voici le plan que j'ai conçu : le rendez-vous est pour dix heures, je ne bouge pas avant. Il fera nuit. Vous connaissez la situation du boulevard Maillot, un fossé le isépare du bois de Boulogne. Cachette admirable pour embusquer des agents qui entrent par le bois et qu'on ne peut voir se rendre à leur poste. J'ai sous la main un brigadier de la Sûreté, qui est aussi intelligent que résolu. Je lui donne mes instructions. Il attend silencieux et aux aguets. Ou M. Baradier a raison, et il va à un rendez-vous d'amour. Et mes hommes en

sont quittes pour une nuit passée en plein air. Ou M. Baradier se trompe, et il va au-devant d'un danger réel. Alors, vous le lui avez entendu déclarer : il sera armé, il se défendra. Au premier cri, au premier coup de feu ; mes hommes envahissent la maison et font main-basse sur tout ce qui s'y trouve. Si on les menace, ils résistent; si on les frappe, ils ripostent. Et raiîaire, que la diplomatie le veuille ou non, du moment qu'ii y a flagrant délit, doit suivre son cours.

— En tout cas, vous ne laissez pas égorger ce peti*' Marcel. Et surtout vous tâchez de mettre la main sur ^^ femme...

— Qu'en pensez-vous, mon général?

Le vieux soldat interrogé regarda le juge, puis soi^ chef de cabinet. Il vit Vallenot impassible et reprit s^ physionomie officielle :

— Vous ne me demandez pas mon avis, je suppose ^' Toutes ces opérations judiciaires ne sont pas de ma compétence... Nous avons causé, mon cher juge, rien de plus. Agissez comme bon vous semblera, moi je n'ai rien à vous dire.

Le magistrat hocha la tète avec un sourire railleur, puis prenant son chapeau :

— Oh ! je sais 1 Tant que le coup de main n'aura pas été exécuté, personne ne voudra en être... S'il réussit, oh ! alors, il n'y aura plus que moi qui n'y serai pour rien I Mais peu importe î C'est mon devoir. Je n'hésite pas ! Votre serviteur, mon général.

Et il s'en alla reconduit par le colonel Vallenot.

Il était neuf heures et demie environ, et Toncle Graff ayant dîné rue de Provence, comme d'habitude, s'apprêtait à partir pour rentrer ciiez lui. Il descendait par l'escalierdes bureaux, afin de prendre dans son cabinet des papiers dont il avait besoin pour terminer un compte, lorsque Baudoin s'avança vers lui d'un air mystérieux et à voix basse lui dit :

— Il y a là deux daines, dont l'une demande à parler à M. Marcel. Je lui ai fait connaître que M. Marcel n'avait pas dîné à la maison. Elle a paru très contrariée et m'a prié alors de lui dire où elle pourrait le retrouver...

— Qu'est-ce que c'est que cette femme-là? interrogea l'oncle.

— Oh! Monsieur, une personne très bien!... L'autre doit être la gouvernante ou la dame de compagnie...

— Où sont-elles?

— Dans l'antichambre.

— Allumez dans mon cabinet, et faites-les y entrer. Baudoin s'élança. L'oncle Graff continua à descendre en murmurant :

— Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là ?

Toujours des femmes, avec ce petit mâtin de Marcel ! Quelque maîtresse qui vient faire des simagrées...

Il entra dans son cabinet. Debout, près de la porte, une jeune femme vêtue de noir, voilée et fort émue, attendait. L^oncle GralT fut bien disposé par le premier aspect. Il offrit un siège et dit avec bonté :

— Vous avez demandé à voir mon neveu, madame?... Mais il n'est pas ici... La raison qui vous amène exige-t-elle sa présence? Ne puis-je, à son défaut...

Il ne put achever. La jeune femme avait fait un geste de supplication :

— Monsieur, il s'agit d'une question de vie ou de mort...

— Pour qui ? demanda vivement l'oncle Graff.

— Pour votre neveu !

— Gomment en êtes-vous informée? Et qui donc èles-vous ?

La visiteuse répondit aussitôt :

— Je suis M"® Lichtenbach, monsieur, je me mets à votre discrétion.

Et, en même temps, elle enleva son voile. L'oncle Graff stupéfait reconnut la fille de son ennemi. Elle était pâle et tremblante, mais résolue. Il se rapprocha d'elle et questionna anxieux :

— Qui vous envoie ?

Elle répliqua avec fermeté :

— Mon père.

Elle arrêta d'un regard les commentaires de l'oncle :

— Il a pensé que s'il se présentait lui-même, peutêtre vous ne le recevriez pas. Et il y a urgence. Monsieur votre neveu court, en ce moment peut-être, le

plus grave danger. Et mon père, qui vient de rapprendre, m*a chargée de vous en avertir.

— Mais comment est-il renseigné ? reprit Graff avec défiance.

— Ah ! Monsieur, commencez par prendre des mesures pour secourir M. Marcel, dit Marianne avec feu. Après, vous vous édifierez, tout à votre aise... Il court un danger terrible, vous dis-je...

— De la part de qui ?

— De la part des mêmes gens qui ont tué le général de Trémont. Voilà ce que je suis chargée de vous apprendre. Et cela doit vous éclairer suffisamment... Mon père a été mis au courant de ces menées, qui lui font horreur, et qu'il vous dénonce. Agissez, sans perdre une minute... La nuit ne s'écoulera pas peutêtre sans qu'un crime nouveau ait été commis !...

— Mais où aller, pour s'opposer à ces abominables projets? s'écria l'oncle GrafT gagné par l'émotion de la jeune fille.

— Je vais vous l'expliquer... Attendez que je me souvienne bien de ce qui m'a été dit...

Elle passa la main sur son front, avec un geste douloureux :

— Ah! c'est cela... Une femme, qu'il a connue à Ars...

— L'Italienne?

— Oui, sans doute. Ce doit être elle. Il l'a aimée, et on sait qu'il serait heureux de la revoir...

Elle s'arrêta. La pâleur de son visage augmenta. Ce qu'elle racontait là paraissait la torturer :

— Alors on lui a écrit, pour lui donner un rendezvous... Et, dans une maison écartée, ce soir, on l'attend... Mais ce n'est pas celle qu'il espère retrouver, ce

sont des scélérats, prêts à toutes les violences pour le contraindre à révéler un secret qui leur échappe... Comprenez-vous maintenant?

— Oui, très bien. Mais la maison, où est-elle située?

— Tenez, voici l'adresse écrite sur ce papier. Graff lut rapidement :

— Boulevard Maillot, 16 bis. Et vous dites qu'on l'attendait vers dix heures?

— Vers dix heures.

Comme évoquée par ces paroles, l'heure sonna à la pendule.

— Ah ! mon enfant, s'écria l'oncle, pourquoi n'étesvous pas venue plus tôt... Arriverai-je à temps?

— Nous n'avons pas perdu une seconde. Le hasard seul a mis mon père au courant de ces projets... On se défie maintenant de lui autant qu'on pourrait se défier de vous-même... Il encourt une redoutable responsabilité !...

Grafi" sonna. Baudoin parut.

— Vivement, Baudoin, une voiture. Vous m'accompagnerez. Avez-vous un bon revolver?

— Oui, monsieur.

— Prenez-le. Du train, et pas un mot à qui que ce soit. Je vous retrouve dans la cour. Dix heures !... Nous arriverons quand même... Et s'ils ont fait du mal à Tenfant, malheur à euxl...

Baudoin était déjà parti. Marianne immobile regardait l'oncle Graff faire ses préparatifs. Il prit une liasse de billets de banque, un revolver, une canne armée d'une lourde pomme d'acier. Puis il parut se souvenir que M"® Lichtenbach était là. Il vint à elle et avec effusion :

— Mon enfant, je vous remercie du service que vous nous rendez... que votre père nous rend... Voilà qui efîace bien des choses... Dites-lui qu'il peut compter sur ma discrétion absolue. Jamais nul ne saura par qui j'ai été prévenu du danger que court mon pauvre Marcel...

— Oh ! Monsieur, s'écria Marianne, les yeux pleins de larmes, sauvez-le, c'est tout ce qu'il faut !

Graff regarda la jeune fille, vit son visage bouleversé par l'angoisse, ses mains jointes pour une prière. Il se rappela les propositions de l'abbé d'Escayrac et la rencontre de Marcel avec Marianne à la vente des Alsaciens- Lorrains. Le soupçon que la fille de Liclilenbach était entraînée par un sentiment plus vif que la pitié, pénétra dans son esprit. Il soupira. Sa vieille âme romanesque s'émut, et parlant avec une douceur respectueuse :

— Il apprendra, mademoiselle, ce que vous avez risqué pour lui... Je sais tout ce qu'a dû vous couler la démarche que vous faites... Car il a fallu que vous vous expliquiez avec voire père, et vous avez pu comprendre bien des choses que vous auriez dû toujours ignorer... Merci encore, avant que Marcel vous remercie luimême...

Marianne eut un triste sourire :

— Je rentre demain au couvent, monsieur, et sans doute pour toujours. La vie est désolante et affreuse... Monsieur votre neveu ne me rencontrera plus jamais !

Elle remit son voile, passa devant Graff, rejoignit sa compagne dans le vestibule, et après un salut silencieux disparut dans la cour. Graff ne s'al tarda pas davantage, il s'élança dans la rue, comme le coupé de M"® Lichtenbach s'éloignait. Baudoin près d'un fiacre, la portière

ouverte, attendait. Graff sauta dans la voiture et dit :

— A la Porte-Maillot... Et toi, mon garçon, monte à côté de moi, nous avons à causer tous les deux, pendant le trajet. Cocher, cent sous, si nous arrivons avant vingt minutes...

— Le canard est bon ! Roulez ! cria le cocher. Et le fiacre partit à fond de train.

Marcel ne s'était jamais senti si calme que le soir où il s'acheminait vers la place de TEtoile, pour chercher la voiture qui devait le conduire à son rendez-vous. Il avait dîné au cercle, causé très librement avec, ses camarades, fumé un excellent cigare dans la grande salle en regardant jouer au bridge. A neuf heures et demie, il avait pris congé, et, sa canne sous le bras, il avait monté à pied l'avenue des Champs-Elysées, respirant avec délices les parfums des massifs rafraîchis par la nuit. Il allait d'un pas cadencé dans la tranquillité de la large avenue. Sur la chaussée, des voitures descendaient vers Paris, trouant l'obscurité des clartés de leurs lanternes. Sous le couvert des arbres, Marcel était presque seul.

Il pensait, avec curiosité, à ce qui l'attendait au rendez-vous. Etaient-ce, comme le lui avait laissé craindre le juge d'instruction, des gens malintentionnés? Etaitce, et combien plus probable, la femme énigmatique dont il soupçonnait l'infamie, mais dont il connaissait l'amour? La brune et somptueuse beauté de la spectatrice de l'autre soir, à l'Opéra, se confondait, dans son souvenir, avec le charme suave et blond de l'habitante de la Cavée. Mais que ce fut l'une ou l'autre, il la retrouvait toujours aussi passionnée, aussi ardente, avec cet abandon sincère qui protestait contre les accusations de duplicité que tous, et lui-même, portaient

contre elle. Et c'était la saveur délicieuse de ses lèvres nouées à sa bouche, la palpitation éperdue de son cœur quand elle Tavait serré dans ses bras, refTroi et la joie de ses regards en l'apercevant à son entrée dans la loge.

C'était tout cela qui lui donnait la résolution ferme et froide d'aller au rendez-vous pour obtenir enfin le mot de cette vivante énigme. Il avait vingt-cinq ans, il se sentait vigoureux, se savait brave, il pensait qu'on ne viendrait pas à bout de lui si facilement et il était prêt à affronter tous les dangers de Tentreprise. Il arriva à la place de TEtoile, vit au coin de l'avenue Hoche une voiture qui stationnait. Il s'approcha, l'examina : coupé de cercle, sans aucune marque distinclive, cocher à demi endormi sur son siège. Il dit :

— Vous attendez quelqu'un?

— Oui, monsieur.

— Ce quelqu'un, c'est moi.

— Bien.

Il monta. La voiture partit, enfila l'avenue de la Grande-Armée, tourna à la Porte-Maillot, roula encore deux minutes, puis s'arrêta dans une avenue obscure, à la porte d'un jardin. Marcel descendit. La voiture partit. Aussitôt une petite porte dissimulée dans le lierre s'ouvrit, et un valet en livrée parut. Marcel le suivit vers une maison qui se dressait sombre, avec une seule fenêtre faiblement éclairée au premier étage. Il gravit les marches d'un perron, entra dans une antichambre dont la porte était garnie de volets qui ne laissaient passer aucune lumière au dehors. Le domestique monta silencieusement un escalier, et introduisit Marcel dans un boudoir tendu d'étoffe claire. Une lampe électrique posée sur la table éclairait la pièce.

Sans bruit son guide se retira, et le jeune homme se trouva seul.

Il écouta dans le silence de la maison. Aucun mouvement, aucune parole. Il posa son chapeau et attendit. Soudain, dans la pièce voisine, une exclamation retentit, un pas rapide glissa sur le parquet, une porte sous tenture s'ouvrit brusquement, et, le visage crispé par une émotion violente, Sophia parut sur le seuil. Elle ne dit pas un mot, mais ses regards exprimaient la terreur. De la main elle prit Marcel par le poignet, l'attira dans la pièce d'où elle sortait, et qui était une chambre à coucher, tourna vivement la clef dans la serrure, poussa les verrous d'une autre porte et saisissant le jeune homme dans ses bras, parlant bas, la bouche contre son oreille :

— Malheureux ! Comment étes-vous venu ici ?

En même temps, et sans qu'elle parût avoir la force de s'en défendre, ses lèvres s'étaient attachées au cou de Marcel, et elle l'embrassait follement, frémissante, éperdue de crainte et de joie. Il lui répondit en souriant, mais sans lui rendre ses caresses :

— N'est-ce donc pas vous qui m'avez appelé?

— Moi ! Grand Dieu ! Je donnerais dix ans de ma vie, entendez-vous, pour que vous ne soyez pas, en ce moment, dans cette maison... Ah I les misérables î Ils m'ont trompée ! Ce sont eux qui ont tout fait, malgré moi ! Contre moi !

— Ces misérables, qui sont-ils ? demanda Marcel, avec fermeté, en se détachant de Sophia.

— Ah ! ne m'interrogez pas ! Je ne puis, ni ne dois parler! Les dangers, que vous courez ici, sont déjà assez grands. S'ils soupçonnaient que j'ai pu vous rêvé-

1er quoi que ce soit, il n*y aurait plus aucun espoir de vous sauver...

— Plaisantez- vous ? dit Marcel avec ironie. Crovezvous agir sur mon imagination, avec des histoires de brigands? Nous sommes en plein Paris, à deux pas du mouvement de la ville. Il y a des sergents de ville dans les rues. Et on ne se trouve pas, comme cela, exposé à des périls inévitables... D'ailleurs, rassurez- vous, je suis très bien armé, et si ceux que vous paraissez redouter pour moi veulent me menacer, j'ai là de quoi leur répondre...

— Pauvre enfant! Vous ne les connaissez pas!

— Madame, votre frère serait-il parmi eux ?

Elle lui mit les mains sur la bouche, ses belles mains blanches, à la chair douce. Il se tut. Elle le reprit, le serra avec ardeur, les yeux pleins de larmes, balbutiant d'une voix changée :

— Oh ! Marcel ! Marcel !...

Elle blêmit, s'attacha à lui pour ne pas tomber, et, sans souffle, roula sa tête brune et parfumée sur l'épaule de celui qu'elle adorait.

Du dehors, un coup sec frappé sur le bois de la porte les rappela à la réalité :

— Ecoute, dit Sophia...

Elle s'approcha de la porte, fit, en une langue étrangère, une question brève, à laquelle on répondit aussitôt. Elle parut rassurée et ouvrit en disant à Marcel.

— C'est Milo.

Milona entra et la porte fut refermée soigneusement.

— Ce sont eux qui t'envoient? demanda Sophia.

— Oui, maîtresse.

— Que veulent-ils ?

— Que VOUS alliez les retrouver, pour vous entendre avec eux...

— Je n'irai pas.

— Ils l'avaient prévu.

— Alors ?

— Ils m'ont chargé de vous répéter ce qu'ils exigent du jeune maître.

— Tais-toi ! Je ne veux pas qu'il le sache !

— Aimez-vous mieux qu'ils montent et qu'ils le tuent?

Il y eut un silence. Sophia, avec un gémissement affreux, se tordit les bras. La rage impuissante, le désespoir exaspéré, bouleversaient son admirable visage. Elle grinça des dents, s'élança vers la cheminée, y prit un poignard court et aigu, qu'elle brandit avec une adresse redoutable :

— Milo, tu ne m'abandonneras pas ?

— Vous le savez bien. Je mourrai pour vous !

— Marcel est armé ; nous sommes donc trois ! Oh l Je le défendrai jusqu'au dernier soupir !

— Contre eux? dit Milona. L'espérez-vous? N'est-ce pas impossible ! Qui leur résisterait ? Ils sont en bas, dans la salle à manger, qui attendent prêts à tout !

— Oh ! mon Dieu ! Je suis folle ! Je les connais cependant ! Ah ! Marcel, imprudent, pourquoi ètes-vous venu vous mettre à leur merci ?

Elle jeta son poignard, s'assit accablée, la tète entre les mains et pleura. Marcel très calme, se tournant alors vers la Dalmate :

— Mais que veulent-ils de moi, en résumé ?

Milona interrogea sa maîtresse du regard. Sophia^

immobile, ne lui défendant plus de parler, la servante s'expliqua :

^— Ils veulent le secret, le fameux secret qui donne la valeur à la poudre qu'ils vous ont volée.

Marcel sourit', il fronça dédaigneusement les sourcils :

— Ah ! C'est là ce qui les met à Tenvers. Je ne suis pas fâché d'être sûr qu'ils n'ont point su découvrir ce qu'ils ont tant d'intérêt à connaître... Milona, vous pouvez leur répondre qu'ils ne l'apprendront jamais de moi !

— C'est ce que nous verrons avant peu ! cria rageusement Agostini, derrière la porte.

— Ah ! Vous écoutiez, canaille, dit Marcel d'une voix vibrante .. J'en suis bien aise, cela simplifie les choses l Dites à vos acolytes que je ne les crains pas. J'ai sur moi une bonne arme qui me répond de la vie de six hommes... S'ils le veulent, je vais ouvrir la porte, et nous allons commencer la danse.

— Réfléchissez d'abord, répliqua une voix gutturale^ celle de Hans. Il sera toujours temps de faire une sottise...

— Qui est celui-là? demanda Marcel. 11 paraît moins stupide que l'autre.

— On dirait que vous nous connaissez, railla le bandit. Patience! Vous avez une demi-heure, pour vous décider. Si, dans trente minutes, vous ne nousavez pas donné satisfaction, je me charge, moi, de vous faire parler... La nuit est humide, il y a un bon feu qui chauffe en bas !

Sans précaution, désormais, des pas se firent entendre descendant l'escalier. Milona, silencieuse, sortit. Marcel et Sophia restèrent en présence. La pendule marquait dix heures dix minutes.

— Vous les avez entendus, dit Sophia. Maintenant

VOUS savez ce qu'ils se proposent. Ils veulent votre secret...

— Eh bien ! Je le leur ai déclaré : ils ne l'auront pas...

Il regarda la jeune femme et sous ses yeux il la vit doucement frissonner. Il marcha vers elle, lui posa la main sur l'épaule, et lui parlant de tout près :

— Mais je veux connaître le vôtre...

— Le mien ? s'écria la jeune femme avec un geste d'épouvante.

— Oui. Qui vous êtes, ce que vous êtes. Je vous ai aimée, et je ne sais même pas votre nom. Je risque ma vie, ce soir, pour vous, et je ne sais si vous êtes une coupable ou une victime. Etes-vous M""® Vignola ou la baronne Grodsko, ou les deux, et encore d'autres ? Car si je croyais tout ce qu'on rapporte, sur votre compte, vous seriez une sorte de Protée femelle, qui change de nom et de visage, et de voix, et cela dans les intentions les plus criminelles... Dois-je vous plaindre ou vous exécrer ? On dit que vous êtes un monstre. Votre âme est-elle donc aussi abominable que votre visage est charmant? Vous m'avez interrogé, il y a un instant, sur les raisons qui m'avaient amené ici. C'était pour apprendre ce que je vous demande. Je veux, entendez-vous, je veux savoir quelle femme vous êtes...

Elle sourit, navrée :

— Une triste femme, qui t'aime et qui se perd pour toi...

— Paroles en l'air ! Que vous sont les bandits qui nous gardent à vue? Quels actes atroces avez-vous commis ensemble? Je veux tout savoir. Allons! La vérité ! Vous dites que vous m'aimez ? La seule preuve que j'exige de cet amour, c'est votre sincérité.

Elle cria, le visage caché dans ses mains :

— Jamais ! Je te ferais horreur !

— C'est donc vrai, que vous êtes une effroyable créature ?

— Oh! ne m'insulte pas! Tais - toi ! Mon doux Marcel. Que je n'entende pas tomber de tes lèvres de menaçantes et injurieuses paroles ! Les autres, que m'importe ! Mais toi ! Oh non ! Que je sois atroce pour toute la terre, si je trouve encore dans ton cœur un petit coin où je ne serai pas méprisée !

— Vous le méritez dons ce mépris ?

Elle ne lui répondit pas. Il sentit la colère lui tendre les nerfs. Le sang lui monta aux tempes. Mais il demeura absolument maître de lui.

— Vous ne voulez pas parler? Alors je vais interroger ceux qui sont en bas. Ils se feront, je crois, un plaisir de me renseigner sur vous...

Il marchait vers la porte. Elle bondit, le retint éperdûment, le força à s'asseoir et se mit à genoux à ses côtés :

— Insensé ! Tu ne crois donc pas encore au danger que tu cours ? Reste là, près de moi, c'est ta seule chance de salut...

Il la regarda jusqu'au fond des yeux et reprit son interrogatoire :

— Qui ètes-vous ?

Elle ne répondit pas, lui enlaça le cou de ses bras, lui mit, en souriant^ sa bouche près de la moustache, et tout doucement, avec une caresse voluptueuse, l'effleura de ses belles lèvres. Il frissonna, mais ne se laissa pas égarer par les amoureuses tentatives. Il répéta :

— Qui êtes-vous ?

Elle gémit :

— Impitoyable ! Que t'ai-je fait ?

— Tu m'as volé mon amour.

Elle rit, d'un air égaré, en montrant ses dents éclatantes :

— Oh î Tu ne me le reprendras pas ! Tu peux me haïr, si tu veux, mais les souvenirs de la petite villa et des bois de Bossicant sont à moi. Et, même morte, ils demeureraient à moi !

— Si tu ne parles pas, c'est que tu sais bien que je te mépriserais tant que, de ce passé de bonheur, il ne resterait rien dans mon souvenir, si ce n'est du dégoût !

Elle se redressa orgueilleuse :

— Pauvre Marcel, tu te trompes, tu m'aimerais encore ! Et tu en souffrirais tellement que je ne veux pas, que c'est pour cela, uniquement, que je ne veux pas le répondre. Nul ne m'a jamais dédaignée... Tu sais bien ce qu'est mon amour. Tu me le demanderais encore, même si je t'avouais que je suis une criminelle et une infâme ! Et tu te souillerais alors, mon chéri, mon adoré. Tu m'aimerais encore, mais tu ne serais plus le doux Marcel, que j'ai préféré à tout, pour qui je donnerais ma vie. Je le verrais à la fois ai*dent et amer, enivré et mauvais. Je ne le supporterais pas I Non ! non! Cesse de m'interroger... Si cela me plaisait, rien ne pourrait te détacher de moi. Je connais bien mon pouvoir. Je te ferais ma confession entière et, après, tu reviendrais, comme avant, dans mes bras... Mais tu serais honteux de ton plaisir, malheureux de ta faiblesse. Toutes tes joies seraient empoisonnées. Voilà pourquoi je me tais. Au lieu de me le reprocher, remercie m'en. C'est la première fois que je suis généreuse. Mais je n'ai aucun mérite, puisque c'est pour toi !

Elle le regardait, en parlant ainsi, et sous la caresse de ses veux, Marcel sentait toutes ses résolutions se dissoudre, une langueur l'enivrait et il perdait la faculté de vouloir. Il pensa : elle a raison. Je lui appartiens bien plus que je ne le crois moi-même. Je serais sans doute capable de la complaisance dégradante dont elle me menace. Je sais, à n'en pas douter, qu'elle a commis les actes qui lui sont reprochés. Elle n'avoue rien, mais elle ne nie pas. Trémont est mort par elle, Laforèt aussi. Elle a trempé dans l'assassinat, le vol, l'incendie. Elle a vécu, agi, menli, sous vingt noms différents, elle s'est donnée à tous ceux qu'il lui a été utile de séduire. C'est une fille, qui s'est prostituée pour les plus infâmes motifs. Il n'y a pas, dans l'égout du vice, de plus sale créature qu'elle. Et je ne la rejette pas loin de moi, elle me dompte, m'affole... Non ! non ! Je ne le veux pas... Il fit un effort pour se relever, pour repousser la corruptrice. Elle le serra plus étroitement. Il l'entendit qui murmurait d'une voix à laquelle on ne résistait pas :

— La mort est autour de nous... Oublions tout ce qui n'est pas notre désir et notre joie... Ne pense plus, ne cherche plus à te torturer le cœur... En un instant, je puis te payer de toutes tes angoisses et Remporter dans un rêve délicieux.

Il voulut l'écarler encore. Mais deux lèvres de volupté étouffèrent ses dernières paroles de refus. Et dans un grand soupir, il s'abandonna.

Le temps avait passé, le mépris du danger s'était fait absolu, le silence heureux régnait, profond, autour des deux amants, lorsqu'un tumulte violent arracha Marcel des bras de l'ensorceleuse. C'étaient, dans la maison, un bruit de pas, et, au dehors, des cris d'appel.

Une porte battit, tout à coup, comme si elle avait été arrachée de ses gonds, puis un coup de feu éclata. En même temps une voix forte se fit entendre, bien connue de Marcel :

— A moi, Baudoin, à moi !

Puis une autre détonation, et des jurons éclatèrent. Marcel, debout, cria :

— C'est mon oncle GrafT... Mon Dieu ! On le tue 1

— Reste î N'y va pas ! supplia Sophia, en essayant de le retenir.

Il ne lui répondit même pas. Il s'élança dans le corridor, trouva l'escalier et, au milieu d'une demiobscurité, aperçut dans le vestibule au rez-de-chaussée un gro upe de trois hommes luttant contre Graff qui, enlacé, à demi étouffé essayait en vain de se servir de son revolver. Devant la porte d'entrée Hans et Baudoin étaient aux prises. Le brave serviteur avait le front rayé d'une balaffre sanglante. Mais il avait pris le terrible manchot à bras le corps et le maintenait non sans peine.

Par dessus la rampe, Marcel ajusta un des trois hommes qui étranglaient l'oncle Graff. Le coup partit, l'homme tomba. Au même moment une détonation éclata derrière Marcel, et une balle lui cingla l'oreille. Le temps de se retourner, il se trouva en face d'Agostini, qui s'apprêtait à redoubler. D'un coup sec, il releva l'arme, saisit l'italien par la ceinture, l'enleva comme un paquet, et, avec une rage qui doublait sa vigueur, il le lança dans la cage de l'escalier. Le joli Gesare lournoya, en poussant un hurlement d'épouvante, s'abattit sur la rampe de fer forgé et resta plié, comme un pantin cassé, battant de ses jambes les marches qu'il arrosait de sang.

LA TÉNÉBKEUSE 425

A cet exploit, Hans impuissant à frapper Marcel, qui descendait quatre à quatre les marches^ rugit de fureur. Il secoua Baudoin avec une telle énergie qu'il lui Gt lâcher prise. Il le mit sous son genou et déjà son bras de fer était levé, lorsque Marcel fondant sur lui, rabattit d'un coup de pied dans le ventre. Mais le colosse se releva aussitôt. Il s'accula dans un coin et reprenant des forces, il cria :

— A moi, les autres !

Mais les autres avaient, maintenant, trop à faire. La police, attirée par les détonations, envahissait la maison. L'oncle GrafT dégagé, arriva avec son revolver. Mais Baudoin d'une voix rauque cria :

— Monsieur GralT, laissez-le moi, il m'appartient ! C'est lui qui a tué mon général.

Le biosseur prit au vieil homme sa canne à pomme d'acier, dédaignant une arme à feu, qui aurait fait le combat inégal, et s'élança contre Ilans. Le bandit blasphéma, se sentant perdu, il frappa un coup de son poing de fer, mais n'atteignit que le vide. Baudoin s'était vivement jeté de côté. La canne tournoya, la pomme d'acier s'abattit et Hans frappé à la tempe roula sur les dalles, assommé comme un bœuf.

Ce fut le signal de la déroute. A un sifflement, les trois hommes qui résistaient encore sautèrent par les fenêtres, et s'évanouirent comme des ombres dans le jardin.

— Tout est cerné, ne vous occupez pas d'eux, cria le brigadier de la sûreté, qui rassemblait son monde. Ramassons les blessés et les morts.

L'oncle Graff voulut s'élancer vers Marcel, l'embrasser, le questionner, s'assurer qu'il était sain et sauf. Il ne trouva devant lui que Baudoin qui essuyait avec son

mouchoir le sang et la sueur qui coulaient à la fois de son front. Marcel, aussitôt qu*il avait été sûr de Tissue delà lutte, n'avait plus pensé qu'à Sophia. Le danger, écarté pour lui, devenait terrible pour elle. La police, qui avait rétabli la situation en intervenant, pour le sauver, allait se manifester pour la perdre. Il remontait plus vite qu'il n'était descendu. Le temps qui lui appartenait était court, il le sentait.

Il se jeta dans la chambre, dont la porte était restée ouverte. Il poussa les verroux sur Sophia, avec autant de crainte qu'elle les avait poussés sur lui. Elle était restée debout, pensive, appuyée à la cheminée, comme se désintéressant des événements qui s'accomplissaient à l'étage inférieur. Milona était près d'elle, et lui avait sans doute appris la défaite de ses compagnons. Marcel s'élança, ardent et effrayé, vers elle :

— La police est dans la maison, ne le savez-vous pas? Gomment êtes-vous encore ici?

— Je t'attendais, répliqua Sophia tranquillement.

— Mais vous vous perdez !

— Que t'importe?

— Mais je n'y consens pas ! Je ne peux supporter l'idée que vous souffrirez, que vous serez menacée, tourmentée pour m'avoir défendu...

Le visage de Sophia s'éclaira.

— Veux-tu donc encore de moi ?

Il répondit avec fermeté :

— C'est impossible I Vous le savez bien ! Après ce qui est entre nous ! Je ne dois plus vous revoir ! Je ne le puis ! Il ne le faut pas ! Pour vous-même...

Elle reprit son insouciance.

— Alors, abandonne-moi à mon sort I

— Non I Je ne le veux pas non plus 1 Vous, perdue à

LA TÉSÉBKECSE 427

cause de moi, lorsque... Voulez-TOus torturer ma pensée par un souveoir affreux ?

— Oh ! Moa Marcel, je voudrais te plaire, t'aimer, le posséder. Voilà le bonheur que je paierais bien

cher...

Elle lui souriait, avec des larmes dans les yeux, si belle qu'il frémit encore. 11 se détourna :

— Malheureuse ! Qu'allez- vous devenir ?

Elle lui montra une bague, dont le chaton était fait d'un grain d*or ciselé :

— Regarde ce grain d'or, il contient la liberté avec la mort. Dans un verre d'eau, son contenu versé... et tout est uni, sans souffrance...

Elle tendît la main vers un plateau qui contenait une carafe et un verre :

— Je te le défends ! cria Marcel éperdu.

Elle le regarda d'un air terrible, le visage resplendissant d'une ardeur plus qu'humaine :

— Rien, sans toi, dit-elle. Tout, avec toi ! Décide. Il eut un cri de révolte :

— C'est impossible !

Elle eut un triste sourire :

— Réfléchis ! Tu sais ce que je suis. Je vivrai, si lu y tiens, mais pour être à toi... Je viendrai, quand lu me désireras. Je ne t'importunerai pas... Mais je te veux... Oh! Toutes les expiations^ tous les sacrifices, toutes les douleurs, pour être encore à loi l

Des pas ébranlèrent les marches de Tescalier. Marcel dit épouvanté :

— Ils viennent 1 Ils vont te prendre ! Par gràco, si tu peux encore te sauver, va-l'en donc !

— Laisse-les venir. Ils ne me prendront que si je le veux bien... Je n'ai rien à craindre que de loi, c'est de

toi seul que je dépends... Veux-tu que je vive? Jur^^ moi que lu me reverras.

A celte minute précise, les pâles visages du général de Trémont, du pauvre Laforèt, et Agostini mort, et Ilans étendu sur la pierre rouge de sang, s'évoquèrent devant Marcel, et il éprouva une insurmontable horreur. 11 baissa la lêle, sans répondre. Un léger choc contre le verre, le fil relourner. Il vit Sophia qui buvait. Il s'élança vers elle, lui arracha des mains le verre vide. Elle lui sourit et dit :

— Trop tard I

— Ouvrez ! Ouvrez ! crièrent derrière la porte des voix fortes.

Sophia eut encore la force de dire :

— Ouvre, Milona, maintenant.

La Dalmate obéit. Les yeux de Sophia se voilèrent, une pâleur s'étendit sur ses joues. Milona terrifiée n'eut que le temps de la soutenir : elle tomba avec un grand soupir et ses noirs cheveux déroulés lui couvrirent le visage, comme d'un voile funèbre.

— Où est la femme ? cria dans l'escalier la voix de M. Mayeur, qui arrivait essoufflé et triomphant. On ne Ta pas laissée fuir, j'espère ?

Il parut avec l'oncle Grafl* et resta pétrifié sur le seuil de la chambre.

Marcel montra au juge Sophia, qui achevait de mourir, et dit :

— La voilà !

La Ténébreuse, toujours insaisissable, s'était réfugiée, cette fois, dans les éternelles ténèbres.

L'échauffourée du boulevard Maillot, fut prudemment passée au compte des drames de la jalousie. Une femme, que deux hommes se disputaient, et les rivaux s'entretuant sur le cadavre de la belle, tel fut le thème fourni aux rédacteurs de faits divers. Leur imagination fit le reste. Paris se passionna pendant douze heures pour cette magnifique tuerie dont les horreurs lui furent d'autant mieux décrites que nul n'avait été admis à les voir. La maison fut mise sous les scellés, et le triste M. Mayeur seul en fouilla les recoins obscurs. Il n'y trouva rien qui pût l'éclairer sur l'identité de Hans. Ni le service anthropométrique, ni les plus vieux limiers de police, ne découvrirent quoique ce fût sur la personnalité mystérieuse du redoutable scélérat. C'était bien lui, l'homme au bras coupé, qui avait paru à Vanves avec Sophia dans la nuit où la maison du général avait été détruite. Mais qu'élait-il d'autre? La police internationale interrogée resta muette. Elle ne savait rien, ou ne voulait rien dire.

Sophia et Agostini, étaient connus. Les princes de Briviesca se chargèrent de renseigner le magistrat sur le mauvais sujet dont ils étaient fort aises de se voir

débarrassés. Le comte Grodsko n'en pouvait raconter j^ plus qu'il n'en avait confié à Tagent qui était allé le ques- jr tionner à Monte-Carlo. Le juge d'instruction enragé de 1ne rien trouver, songea un instant à incriminer Lichten- -. bach. Il le manda à son cabinet, l'interrogea, essaya d'obtenir sur son compte quelques révélations de Baradier et Graff. Mais ceux-ci ne chargèrent point, comme on l'espérait leur vieil ennemi. Rivalité d'affaires, chicanes de banque, en somme rien qui fut délictueux. Ou bien alors il fallait faire cerner la place de la Bourse, de midi à trois heures, et arrêter tous ceux qui poussaient des cris affreux sous les colonnes. D'ailleurs, en haut lieu, on était intervenu immédiatement en faveur de Lichtenbach, et le juge d'instruction dût comprendre sans retard qu'il faisait fausse route. L'affaire de Vanves fut donc définitivement, cette fois, classée parmi les énigmes judiciaires.

Mais si ces tragiques événements ne devaient pas avoir de conséquences matérielles pour Lichtenbach ils en eurent de morales rapides et graves. Dans la huitaine qui suivit la mort d'Agoslini et de Sophia, W^^ Lichtenbach entra au couvent des Augustines de la rue Saint-Jacques. Elle avait eu un entretien de deux heures avec son père. On la vit sortir, pale mais résolue, du cabinet du banquier. Elias la suivait, courbé, tremblant, les joues trempées de larmes. Sur le palier, il essaya d'arrêter sa fille de ses mains suppliantes. Il balbutia :

— Mon enfant ! Ne sois pas inflexible !

Marianne baissa le front et dit :

— Je le voudrais, mon père. Mais comment arriver à racheter tout ce passé ?

Elle ne se retourna pas, descendit l'escalier de pierre,

au bas duquel Tattendait la voiture qui devait la conduire rue Saint-Jacques. Elias poussa un gémissement et se pencha sur la rampe de fer. Un instant il parut près de se précipiter. Il cria d'une voix déchirante :

— Marianne... Marianne...

Elle leva la tète. Il lui tendit les bras en gémissant :

— Je n'ai que toi au monde ! Vas-tu donc oublier ton père?

La jeune fille eut un triste hochement de tête, mais ne se rendit pas. Quelle explication terrible avait eu lieu entre le père et Tenfant ? Qu'avait dû avouer Lichtenbach, pour que Marianne se montrât ainsi irréductible ? Elle fit le signe de la croix, comme pour fortifier son cœur défaillant. Sa pâleur devint plus grande et d'une voix ferme elle dit:

— Je ne vous oublierai pas, mon père. Je prierai pour vous.

Elle monta dans la voiture, un roulement sous la voûte de l'hôtel, puis le silence, et Lichtenbach se trouva seul.

Il rentra à pas lents, dans son cabinet, et s'assit inactif et rêveur.

Il ne renonça cependant pas aux affaires. Il sembla au contraire y apporter une ardeur plus vive. Sa position sur les Explosifs liquidée, il se releva par une campagne foudroyante sur les mines d'or. Jamais ses opérations ne furent plus brillantes et plus heureuses que pendant les six mois qui suivirent le départ de sa fille. On eût dit que la douleur lui avait ramené la chance. Tout ce qu'il entreprenait réussissait. Il n'y paraissait prendre du reste aucune joie, et physiquement changeait beaucoup. Il ne pouvait plus monter les marches de la Bourse sans s'arrêter, et sa respiration était haie-

tanle. Il n'allait plus dans le monde. La petite duchesse de Bernay dit un jour :

— Que devient donc le cher Elias? On m'a raconté qu'il était souffrant. Aurait-il le chagrin de se perdre ?

Rien n'était plus exact que ce pronostic si légèrement formulé. Un soir de l'hiver, en entrant, le vaW de chambre trouva Elias penché sur son bureau et semblant dormir. Le domestique lui parla. Point de réponse. Effrayé il s'approcha, toucha son maître. L® banquier demeura immobile. Sa main tenait une courte lettre de sa fille, encore trempée de larmes. Il étail mort, victime du seul sentiment qui le rendît vulnérable : son amour paternel.

Six mois plus tard, dans le cabinet de la rue ii Provence, à la tombée du jour, l'oncle Graff etMarce étaient assis. La signature du courrier terminée, Bara dier venait de remonter chez lui.

L'obscurité envahissait peu à peu la pièce, et, enfon ces dans leurs fauteuils, ne parlant pas, le neveu e l'oncle n'apparaissaient plus que comme de vaguei silhouettes. Les employés étaient partis, le silenc< régnait dans les bureaux.

— Oncle Graff est-ce que vous dormez ? demanda Marcel.

— Non, mon petit, je réfléchis.

— A quoi ?

— A ce qui nous est arrivé, depuis un an... Ce n'es pas rien !

— Vous pouvez le dire. Et quel est le résumé de voi réflexions ?

— C'est que nous avons eu une chance du diable que nous avions affaire à des gens qui devaient cen

LA TÉNKBKEUSE 433

fois triompher de nous, et que manifestement nous avons été protégés par la Providence.

— Oncle Graff, vous êtes un peu incohérent : la chance du diable, d'un côté, la protection de la Providence, de l'autre... Tout ça ne va pas très bien ensemble î

— Oh ! Tu es sceptique, toi. C'est ta génération qui veut ça ! Vous ne croyez plus à rien.

— Je ne crois pas au hasard, non, dit ironiquement Marcel. Puis il ajouta avec une gravité soudaine : mais je crois à la ferme volonté des êtres... Et si nous avons été protégés, comme vous le dites, et, comme c'est vrai, du reste... C'est qu'on l'a voulu... Sans cela...

Il y eut un silence. L'obscurité était maintenant complète.

— On l'a voulu... répéta l'oncle Graff. C'est à cette femme que tu fais allusion ?

— C'est à « cette femme » en effet. C'est elle qui a fait échouer le plan de ses acolytes, et qui m'a sauvé...

— Parce qu'elle t'aimait ?...

— Parce qu'elle m'aimait.

L'oncle Graff soupira dans l'ombre, il bourra sa pipe, l'alluma, et dit :

— C'est la première fois que nous causons ensemble de cette malheureuse, depuis les événements... Ça ne te contrarie pas que je t'en parle ?

— Pas du tout.

— Eh bien ! Explique-moi un peu ce qui s'est passé entre vous pour qu'une coquine de cette volée se soit sacrifiée pour un garçon qu'elle rêvait de duper d'abord et de dépouiller ensuite... Car tu ne doutes pas qu'elle ait eu ces projets à ton égard?...

— Je n'en doute pas.

— C'était une gaillarde, qui en avait vu de toutes les couleurs, n'est-ce pas, et qui en amour était comme ces ivrognes au gosier brûlé par les apéritifs, à qui il faut du vitriol pour leur procurer une sensation... Et pourtant...

— Et pourtant elle s'était éprise d'un petit jeune homme tel que moi... Eh bien ! C'était probablement parce que j'étais un petit jeune homme. Et que je la changeais de ses gredins... Une tasse de lait à un ivrogne, pour continuer votre comparaison...

— Et elle s'est tuée, sous tes yeux, pour toi ?

— Oui, oncle Graff, parce que je ne voulais pas lui promettre de la revoir.

— Et pourtant tu l'aimais ?

— Je l'aimais et elle me faisait horreur!... Si je l'avais revue, elle m'aurait conquis, possédé, perdu... Entendez-vous : perdu! Je l'ai senti, à cette minute suprême. Moi honnête garçon, fils d'honnêtes gens, si j'étais resté soumis à l'influence de cette femme abominable et délicieuse, je suis sûr qu'elle aurait fait de moi un scélérat. Je ne l'ai pas voulu !

Il y eut un nouveau silence.

— Elle était bien belle et bien séduisante, n'est-ce pas ? demanda l'oncle Graff.

— La beauté et la séduction même... Une nature admirable, née pour être reine ou courtisane...

— Et crois-tu qu'elle aurait pu fuir, si elle l'avait voulu ?

— J'en suis sûr. Vous vous rappelez bien que, pendant les perquisitions qui ont été faites après la bagarre, la police a trouvé dans la cave un passage voûté qui communiquait avec une maison située sur l'avenue de Neuilly. C'est par là que les comparses se sont sauvés...

Elle n'avait qu'à descendre par le petit escalier intérieur... En une minute elle était à Tabri... Il a fallu plus de deux heures pour enfoncer la porte de la cave.

— Ces gens-là avaient, dans leur coquinerie, des facultés d'organisation remarquables. Quelles forces perdues pour la société ! Les honnêtes gens sont toujours un peu bêtes...

— On ne peut cependant pas faire gérer les affaires publiques par des bandits, sous prétexte qu'ils sont plus malins...

L'oncle GraiT soupira :

— Et penses-tu quelquefois à cette femme ?

— Continuellement.

— Tu la regrettes ?

— Ne s'est-elle pas dévouée pour moi?

— Alors, c'est pour cela que tu es devenu si sérieux depuis six mois?

— Oui, oncle GrafT.

— Tu avais du chagrin ?

— J'en ai encore.

— Et puis, tu étais très occupé par la mise en train de l'affaire des Explosifs...

— Il y avait aussi cela...

— Sais-tu ce que tu devrais faire, maintenant, si tu étais raisonnable ?

— Je le sais très bien, mon père m'en a déjà parlé hier. Et c'est sans doute parce que je l'ai fraîchement accueilli, que vous revenez à la charge aujourd'hui...

— Eh bien ! oui, mon enfant. Il serait raisonnable de profiter du moment où tu es libre, rangé, sage, pour te marier...

— Avec Geneviève de Trémont ?

— Oui. C'est elle que ton père et ta Hièv^ \!çvw\.

toujours destinée... Tu leur feraisplaisir en Tépousant. Marcel ne répondit pas. Il était immobile dans son fauteuil. La pipe de Toncle GrafiF s'était éteinte. Le silence et l'obscurité devinrent funèbres. Après un instant, Marcel dit :

— Lorsque M"® Lichtenbach vint ici, pour vous avertir qu'on m'avait tendu un guet-apens, elle était bouleversée

— Hors d'elle-=même.

— Et vous avez pensé, en la voyant, que son extraordinaire émotion était causée par l'intérêt particulier qu'elle prenait à moi... Vous me l'avez dit, du moins.

— Sans doute. Je m'y étais engagé vis-à-vis d'elle... Et puis, elle m'avait plu, cette enfant... Elle n'était pas banale... Et ce qu'elle a fait, le lendemain de cette aventure, m'a confirmé dans la bonne opinion que j'avais d'elle...

— Son entrée au couvent?

— Oui, son départ de la maison de sa vieille canaille de père...

— Il est mort. Laissons-le en paix. D'autant plus qu'il est probablement mort du mépris et de l'horreur qu'il inspirait à sa fille.

— C'est vrai.

— De sorte qu'en somme, si M^^® Lichtenbach a disparu du monde, c'est à cause de moi. Cette enfant aura été payée de son dévouement et de sa tendresse par la perle de tout ce que la vie pouvait lui réserver d'heureux et elle est destinée à mourir pauvre, sous la laine grise, les cheveux rasés, ensoignant les miséreux.

— Oui.

— Oncle GrafT, est-ce que vous êtes d'avis que les enfants sont responsables des fautes de leurs parents?

Le vieil homme ne répondit pas. Il s'agita dans son fauteuil, et le fourneau de sa pipe rallumée rougeoya dans Tombre.

— Vous ne me répondez pas ? reprit Marcel. Vous êtes donc embarrassé ?

— Très embarrassé. A cette même place, un jour, j'ai dit à un envoyé de Lichtenbach,qui offrait la main de sa fille pour toi, que touslesGraff se lèveraient dans leur tombe si un Baradier épousait une Lichtenbach...

— Quoi ! s'écria Marcel avec émotion. Une pareille démarche fut faite ? Et vous ne me l'avez jamais dit?

— A quoi cela aurait-il servi ? Tu comprends dans quels sentiments nous étions à cette époque, puisque j'ai fait cette réponse un peu emphatique et très bête... Ton père... Oh ! ton père aurait mieux aimé te voir..., non pas mort, mais au diable, pour longtemps, que de te savoir allié à un Lichtenbach. Pense donc ! Le général venait d'être tué... La fabrique flambait encore ! Non ! non ! C'était impossible...

— Et aujourd'hui, oncle Graff ?

— Quoi ! Est-ce que tu y penses? demanda le vieux sentimental d'une voix tremblante.

— J'y pense si bien, dit Marcel avec fermeté, que si M"*" Lichtenbach ne consent pas à devenir ma femme, je ne me marierai jamais.

— Mais pourquoi ? Pourquoi ? L'aimes-tu donc ?

— Je suis pour elle plein de respect et de reconnaissance... Elle m'a sacrifié tout ce qu'elle pouvait sacrifier en ce monde. Je suis son débiteur. Si vous avez, comme je le crois, de la tendresse pour moi, vous êtes ses débiteurs aussi. Les Baradier et Graff ne sont pas gens à ne pas payer leurs dettes, même s'il doit en coûter quelque chose à leur amour-propre.

438 LES BATAILLES DE LA VIE i

Au même moment un léger claquement se fît en- j tendre. C'était la porte qui se fermait :

— Qui est là ? demanda Graff vivement.

— C'est moi, calme-toi, répondit la voix de Baradier...

— Tu nous écoutais ?

— Non! j'arrive. Mais j'ai entendu vos dernières paroles... Est-ce que vous tenez à rester dans le noir?

En même temps il tournait le commutateur, et la lumière se répandit à flots. Les trois hommes se regar^ dèrent un instant: ils étaient graves, mais avec une nuance de contentement. Baradier ne baissait pas le front avec cet air de foncer sur l'obstacle, que son fils et son beau-frère lui connaissaient bien. Il était recueilli. Il fît quelques pas, s'assit sur le bureau et dit :

— Quelle différence y aurait-il entre nous et des gens de rien, si nous ne savions pas être reconnaissants ? Il ne suffit pas de paraître honjaêtes et délicats, aux yeux du monde, il faut être, pour soi-même, sans reproche aucun.

Il regarda son fils avec satisfaction, son visage rouge blêmit d'une émotion profonde :

— Ce garçon a vraiment parlé comme un Baradier et Grafî. Il faut faire ce qu'il a dit.

Les trois hommes tressaillirent à ces simples paroles qui sacraient le successeur du nom digne de ses devanciers. Des larmes d'orgueilleuse joie brillèrent dans les yeux de l'oncle. Marcel ne répondit pas, mais il se jeta dans les bras de son père.

3l£ST 005 bJ^^

' COMTROL. MAfVK

PQ 2378 .03 .T4 1901 La tenebrauM.

Stanford Untvaraltv Ubrari*

JU

STANFORD UNIVERSITY UBRARIE STANFORD, CAUFORNIA

Page 1